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Full text of "Musée neuchâtelois"

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MUSÉE NEUCHATELOIS 



Hv&ÉSL JiiiucHATiiLOiB. — Janvier 1882. 



MUSÉE 



NEUCHATELOIS 



RECUEIL 

DHISTOIRE NAT10NAI.E ET D'ARCHÉOLOGIE 



Organe de la Société d'histoire du canton de Neuchitel 



DIX-NEUVIÈME ANNÉE 



NEUCHATEL 

IMPRIMERIE DE LA SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE 



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1882 

(TOUS 0B0IT8 RÉSERVES) , . . « 



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DEUX LETTRES INÉDITES DE J.-J. ROUSSEAU 



1764 



Nous avons la bonne fortune de pouvoir offrir à nos lecteurs, pour 
leurs étrennes, deux lettres de Jean-Jac'iues Rousseau, jusqu'à présent 
inconnues et bien curieuses, au moins pour des Neuchâtelois. 

On sait que l'antique Société de tir l'Abbaye de Môtiers, qui est toujours 
bien vivante, a offert au philosophe réfugié le titre de membre de la cor- 
poration, et que celui-ci, en échange de cet honneur, a fait don de plu- 
sieurs plats d'étain qui ont été exposés comme prix et gagnés par les 
plus habiles tireurs. 

Les plats, à vrai dire, n'ont rien de remarquable, ce sont des assiettes 
assez vulgaires et sur le bord desquelles on lit, très grossièrement 
gravé : 

DONNÉ PAR M. J.-J. ROUSSEAU, 1764, A L'ABBAYE DES 

TIREURS DE MOTIERS (0 

De ces prix, il ne reste à notre connaissance que deux : l'un, acheté 
par M. Troyon, est au Musée de Lausanne; le second, bosselé, ébré- 
ché, existe encore au vallon. Plusieurs autres, à ce qu'on assure, plus 
grands et plus beaux, ont été livrés au magnin ambulant et fondus 
comme vil métal. On s'en étonne et on le regrette. Tout ce qui rappelle 
Rousseau, tout ce qui touche à l'histoire de cet homme extraordinaire 
nous intéresse et nous devient précieux. 



(1) Cette inscription a ôXi: reproduite ainsi par le Musée neuchâtelois (v. p. 181 du dernier 
volume) d'après le j.lat de la collection Troyon, exposé à Môtiers le jour de la réunion de la 
Sociéu» d'histoire de Neuchàtel. L'autre plat dont nous parlons et que nous avons vu, porte 
seulement : DONNÉ PAR M' J.-J. ROUSSEAU — 1764, et au-dessus les initiales H. D. B. 
— I. M. C. 

Tout porte à croire que ces inscriptions ont été faites après coup par les gagnants de ces 
prix. 



6 



MUSÉE NEUCHATELOIS. 



Il n'en était pas ainsi, paraît-il, autrefois, et malgré la considération 
qui accompagnait Rousseau à Môtiers et dont son admission gratuite à 
la Société de TAbbaye est une preuve ajoutée à beaucoup d'autres, ces 
prix d'étain n'ont pas été reçus avec un enthousiasme extrême par tous 
les membres du corps, et c'est là justement le sujet des lettres qui 
nous ont été communiquées. Ces lettres font partie d'une collection consi- 
dérable de pièces réunies par M. le pasteur de MontmoUin et conser- 
vées dans sa famille ; elles n'y sont pas en original, et on le comprend. 
L'une est adressée à la Société de l'Abbaye, — si cette Société a des 
archives, sans doute on l'y retrouverait; — l'autre à un membre inconnu 
de la Société ; mais leur authenticité ne peut être mise en doute. Rous- 
seau se reconnaît à chaque ligne, à chaque mot. 



Au reste chacun jugera. Les voici : 



I 



(Sans date.) 



« A M. l'abbé et Messieurs les officiers de l'arquebuse. 

« Messieurs, 

« Je me fis toujours une loi de répondre aux honnêtetés par des honnê- 
tetés plus grandes et de ne fléchir jamais sous les mauvais procédés. 
Quand vous me fîtes l'honneur de m'olTrir une place dans votre Abbaye, 
voulant de mon côté vous marquer selon mes moyens ma reconnaissance, 
je proposai de faire tirer mon épée à votre prix : cet hommage ne vous 
agréa pas, vous préférâtes de Tétain ; j'y consentis, un ami voulut bien 
se charger de cette emplette. Alors au lieu de l'étain vous me fîtes de- 
mander un drapeau et j'accordai de bon cœur le drapeau. Vous n'en 
avez plus voulu, vous n'avez plus su ce que vous vouliez ; j'ai vu vos 
murmures augmenter avec ma déférence; plus je cherchais à vous 
plaire, plus j'ai eu le malheur de vous mécontenter, et vous n'avez tiré 
qu'avec peine l'étain que vous aviez demandé. Ce mauvais succès de 
mes soins m'apprend que malgré vos avances je ne suis pas agréable à 
votre corps, c'est pourquoi je vous déclare que je m'en retire, vous 
priant. Messieurs, d'effacer mon nom de vos registres et d'agréer mes 
remerciements et mon respect. » 



Cette lettre, comme on peut le croire, excita beaucoup d'agitation 
dans le village, et sans doute après bien des pourparlers et mainte con- 



DEUX LETTRES INÉDITES DE J.-J. ROUSSEAU. 



sultation, un notable y membre du corps y fut chargé d'aller voir M. Rous- 
seau et de le prier de retirer sa lettre et sa démission. 

Le philosophe y consentit, mais non pas sans s'accorder le plaisir de se 
moquer un peu des mécontents et de leur donner, en bon français, une se- 
conde leçon de politesse et de savoir-vivre, dans la lettre suivante, adres- 
sée cette fois à l'ambassadeur officieux ou officiel, qui lui avait été en- 
voyé. Celle-ci est datée, et fixe ainsi la date de la précédente, qui a dû 
être écrite quelques jours auparavant. 



Il 



« A Môtiers, ce 12 juin 1764 (*). 

« Il était superflu. Monsieur, que Messieurs les officiers de l'arquebuse 
entrassent en justification de leur corps dont je n'ai qu'à me louer. Mais 
des propos désobligeants et des propos particuliers, en m'apprenant que 
je n'avais pas dans ce corps le bonheur d'agréer à tous les membres, 
suffisaient pour m'obliger d'en sortir. Je vois aussi que ces Messieurs 
voudraient se faire juges des raisons de ma retraite, que j'ai bien voulu 
leur communiquer, ce qui n'est pas nécessaire, parce que dans une 
action que je suis libre de faire, c'est à moi seul de peser mes motifs. 
Toutefois, pour prévenir dans le corps la discorde qu'on m'assure que 
cette affaire y ferait naître, j'en veux bien oublier la cause. Et puisque 
vos messieurs n'ont ni encre, ni plume pour effacer mon nom de leur 
liste, cette honnête impuissance de leur part entraîne de la mienne la 
douce violence d'endurer qu'il y reste, à quoi j'ajoute de tout mon 
cœur que si jamais quelque devoir se présente à remplir dans la Com- 
pagnie, je n'oublierai point l'honneur que j'ai d'y être inscrit. 

C'est ce que je vous prie de dire en mon nom à Messieurs les offi- 
ciers de l'arquebuse et à tout le corps dans l'occasion. » 

Il nous reste à espérer, et nos lecteurs auront le même désir, que 
cette intéressante communication ne soit pas le dernier emprunt fait 
au dossier MontmoUin en faveur du Musée neuchdtelois. Nous aurions 
même eu la prétention de le réclamer tout entier, si les modestes di- 
mensions de notre recueil avaient pu se prêter à une publication qui 
l'eût absorbé pendant plusieurs mois et presque une année. 

(1) L'abbaye de Môtiers étant de fondation tirée fe jeudi jour de la Fôte-Dieu, on pourrait, 
a^ec un almanach de 1764, savoir si cette correspondance a précédé ou suivi Tabbaye de 
cette année-là. 



LE POMMEAU DE LA TOUR DU TRÉSOR 



A NEUCHATEL 



Des réparations urgentes entreprises au mois de novembre 4881, à la 
tour du Trésor, amenèrent les ouvriers jusqu'au bout de la flèche, et là 
ils purent constater que le pommeau d'étain qui la couronnait était cou- 
vert d'inscriptions. Il y en avait sur les différentes circonférences, sur 
la partie supérieure comme aussi sur le dessous du pommeau. Voici 
ces inscriptions, en belle écriture bien moulée et que le temps a soigneu- 
sement respectée. 

Partie supérieure : 

Je peize 38. Il y a dans le Pomeau une petite Boëte qui contient les 
noms des personnes en charge. 1756. — Lalliance avec le Pays et le 
Canton de Soleure a été Renouvellée le 22 février 1756. — Le froment 
coûte 14 batz. Le Moitié Bled 9 à 10. — Le vin rouge dans les Pintes 
3 Batz le Pot. Le vin blanc 2 Batz. 

Jonas de Montmollin Fils d'Henry de Montm^llin. Lieut^ Collonel 1756 
Claude François Rosselet, Lieutenant de Ville y dgé de 52 ans. Samuel 
Gallandre Bouheur (*) dgé de 68 ans. Samuel Fabry Bouheur dgé de 
50 ans. Samuel Gallot, fils de feu Jaq. dgé de 53 ans. Jean Henry 
Thonnet du Conseil Etroit dgé de 50 ans — Jean Fréd. Brand. Jonas 
Pierre Gaudoty fils de David Henry ^ Membre du Grand Conseil dgé de 
30 ans. Jonas Pierre Thiébaud^ graveur^ dgé de 29. Pierre Frederick 
Bergeon diacre de Vallangin 1756. Frederick Guyenet. Jokanes Veiland 
de Magdebourg, compagnon potier d'élain. Pierre Meuron fils de Etienne^ 
dgé de 44 ans. Louis Brand. M^^ Bourgeois y demeurant vis à vis dgé 
de 58 ans. A. G. 

(1) Bauherr (architecte). 



LE POMMEAU DE LA TOUR DU TRÉSOR. 



9 



Sur la plus grande circonférence : 

Noble Jean Pierre Brun, Seigneur d/Oleire, Conseiller d'Etat et Maire 
de la Ville, âgé de 75 ans, dont la mémoire doit être en Bénédiction à 
la Postérité. 

Sur la partie inférieure en retournant le pommeau : 

Madelaine Godet, fille de feu David, âgée de 45 ans — E, M. Dupas- 
quier âgée... — Marianne, sa fille, âgée de 24 ans. 

David de la Chaux de Travers et Maire du dit lieu âgé de 53 ans, 
1756. — Charles Joseph Meuron âgé de 18 ans. Jean Louis Grenier de 
Vevey, membre du Noble Conseil des Cent Vingt du dit Vevey âgé de 
23 années 1756 — Henry Michaud, fils de David âgé de 38 ans. 
Jean Frédérich Fontaine, fils, âgé de 30 ans — Jean Pierre Fontaine, 
couvreur âgé de 60 ans, qui tous les 2 mont mis où je suis. 

L'inondation dernière arriva le 14 7^^ 1750 entre 3 et 4 heures du 
soir. 

La Trouée a été commencée le 15 mars 1756. Ce qui a ocationé à 
Refaire neuf le Pomeau est un grand vent qui seleva à 8 heures du 
soir 18' février 1756, La veille d'un Jour de Jeune et de Prières public 
qui fut célébré en Hollande, en Angleterre et dans les Cantons Evan- 
géliques à Vocation du Désastre arrivé <d Lisbonne ville capital du 
Portugal le 1^9^^1755. 

Le Dénombrement des sujets du Pays pour l'année 1750 était de 
28017 âmes. 

Enfin sur une des deux petites circonférences de la partie infé- 
rieure : 

Félix Henry Meuron, Membre du Grand Conseil et Aide Major de Ville 
dès l'an 1755 dgé de 46 ans. 

Et sur la dernière tout en bas : 

Charles Thonnet Potier d'Etain qui a fait le dit Pomeau le 2 avril 
1756 a été nommé enseigne de la Compagnie des Mousquetaires et a 
fonctioné les années 1748 et 1750. 

Mentionnons encore trois empreintes du sceau du dit Thonnet aux 
armes de la ville de Neuchàtel, et treize traces de balles qui sont venues 
s'appliquer sur la partie inférieure du pommeau, lancées probablement 
par quelque tireur du voisinage sur cette cible d'un nouveau genre. 

Suivant l'indication, «c une petite boëte » d'étain se trouvait dans l'in- 
térieur ; elle contenait les prix des denrées mentionnés déjà à l'extérieur? 



10 



MUSÉE NEUCHATELOIS. 



une petite gravure, genre cul-de-lampe, et l'Annuaire officiel de l'épo- 
que, soit TEtat des emplois et offices de la souveraineté de Neuchàtel et 
Vallangin de 4756. Au bas de chaque page courait en se continuant Tin- 
scription suivante, à la plume : 

Le présent a été mis dans le pomeau par Jean Henry Thonnei apoti- 
caire le 2 avril il 56 en mémoire de son nom et d'autres ses amis. 

Et en effet, si nous ouvrons l'Annuaire, nous voyons, dans la liste des 
membres du Conseil des Vingt-Quatre, que Jean-Henry Thonnet, né en 
1707, a été établi enl755. C'est le dernier de la liste. On comprend dès lors 
facilement l'orgueil de l'apothicaire et son désir de passer à la postérité ; 
nous le voyons dans la boutique de son frère le potier d'étàin, discutant 
sur les voies et moyens de s'illustrer à jamais, et découvrant le strata- 
gème de la petite boête ; puis nous croyons entendre les discussions pour 
savoir exactement ce que l'on gravera sur le pommeau, les compétitions, 
les jalousies, les ruses même du nommé A. G. qui, n'ayant pas droit 
à récriture officielle, a cependant trouvé le temps favorable pour graver 
ses initiales à la pointe. 

Voici le père et le fils Fontaine qui viennent de mettre en place le 
pommeau, tandis que les bons bourgeois les contemplent d'un œil 
ébahi, de la place des Halles; tout fiers de leur réussite, ils re- 
posent un instant avant de redescendre leurs bras fatigués, quand le fils, 
tirant son couteau de sa poche : c Mettons y ce qu'il pèse », et tant bien 
que mal il trace ces mots: «Je peize 38». 

Le pommeau renfermait encore une boîte de montre en étain, jouet d'en- 
fant de l'époque, avec une aiguille jaune mobile ; dans l'intérieur se trou- 
vait un papier que le temps a complètement détérioré et qui tombait en 
poussière; à peine apercevait-on quelque trace d'encre pâlie. 

Les deux petites boîtes avec leur contenu seront déposées au Musée 
de Neuchàtel ; par contre on a remis dans le pommeau une autre boîte 
renfermant l'Annuaire officiel de 1881, le rapport du Conseil communal 
de 1880, la dernière Mercuriale du marché de Neuchàtel et quelques 
lignes indiquant ce qu'est devenue la « petite Boëte de 1756. » 

Espérons pour nos arrière-neveux qui descendront le pommeau dans 
quelques siècles, que le prix des denrées ne suivra pas sa marche ascen- 
sionnelle, et qu'au contraire ils payeront à nouveau le rouge trois Batz 
dans les pintes... s'il en existe encore. 

W. Wavre: 



THI REW TOKI 
PUBLIC UBRARY 












ART ET ARTISTES NEUCHATELOIS 



(Saite. — Voir U UTrauon de Mai 1881, p. 107.) 



EDOUARD GIRARDET 

1810—1 



AVEC PLAN'CHE(*) 



Nous avons déjà consacré à l'illustre famille des Girardel une série 
d'articles dans lesquels nous avons étudié la vie et les œuvres de chacun 
de ses membres. 

Au moment où paraissait la notice relative à l'artiste qui avait signé 
la toile de la Bénédiclion paternelle et la gravure des Girondins^ sur^ 
venait la déclaration de guerre de la France à la Prusse (Voir Musée neu- 
chdteloiSy juillet 1870). L'empire de Napoléon III, jetant ce défi de 
l'autre côté du Rhin, constituait- cette unité allemande que le poète 
Henri Heine prédisait si sagement. — Mais, en politique, écoute-t-on la 
voix d'un poète ? — On sait ce qu'il advint. Après une série de victoires 
successives, l'armée allemande arrivait devant Paris au mois de sep- 
tembre, le quartier-général s'établissait à Versailles. 

Edouard Girardet habitait cette ville, dans une maison du Cours la 
Reine, u9 107, qu'il partageait avec son frère Paul. 

A l'approche de l'ennemi, il fallut partir, abandonner subitement les 
tableaux, les gravures et ces innombrables matériaux de travail qu'un 
artiste rassemble de tous côtés, études peintes, dessins, albums, dans 
lesquels il inscrit ses admirations, ses projets et ses fantaisies et qui 

(1) Le portrait qui accompagne cet article est l'œuvre de M. Robert Girardet, graveur, il a 
élè imprimé par M. Max Girardet qui a créé à Berne un atelier pour l'impression de la gra- 
vure en taille douce. Les deux fils de l'artiste regretté, auquel nous consacrons ces pages, ont 
fait hommage de cette planche au Musée neuchâtelois, et nous leur en témoignons ici toute 
notre reconnaissance. 



12 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



fixent les souvenirs et les rêves entrevus ; il fallut dire adieu à l'atelier 
si intime dont la vaste fenêtre s'ouvrait sur le jardin, serrer les cuivres 
commencés, les toiles ébauchées, laisser au hasard de la guerre tous ces 
trésors auxquels le cœur se sent attaché par tant de liens. — Où aller ? 
Les deux frères n'étaient point embarrassés et, arrivés en Suisse, tandis 
que Paul s'installait avec sa famille dans le village d'Epagnier, Edouard 
retournait à Brienz. 

Depuis 1838, alors qu'il y arrivait pour la première fois, le beau vil- 
lage avait bien changé, et l'implacable progrès y apparaissait avec tous 
les ravages qu'il apporte au pittoresque de chaque pays : la grande rue 
s'était alignée, des maisons en pierre, plâtrées en gris, à volets verts, 
d'autres couvertes d'écaillés de bois, peintes en jaune, avaient pris la 
place des vieux chalets ; des barrières en fonte de fer, ô horreur, s'éta- 
laient sur leurs balcons. Les magasins d'objets sculptés s'étaient multi- 
pliés avec profusion, et les hôtels s'y complétaient d'écuries, remises et 
dépendances, comme disent les adresses. Mais en s'écartant un peu de 
la rive, il retrouvait les vieilles constructions, les recoins mystérieux où 
la vigne s'accroche aux poutres enfumées et roussies, l'abandon des 
choses et le charme d'autrefois ; plus loin encore l'antique église sur son 
éminence, les pentes de la montagne avec ses vergers, ses bouquets 
d'arbres et les solitudes où l'on peut oublier le Giessbach illuminé et 
autres laideurs du progrès. Puis, à chaque pas, l'artiste rencontrait un 
souvenir, un ami ; les petits modèles qui avaient posé pour la Glissade 
étaient devenus de grandes et belles filles et de robustes paysans qui 
le saluaient afiectueusement, le passé se ravivait avec toutes les œuvres 
charmantes signées dans ce village, depuis la Bénédiction paternelle et 
le Repas interrompu^ qui figurent au musée de notre ville, à la Famille 
égarée dans les Alpes et à la Veyite aux enchères, Edouai'd reprit la pa- 
lette longtemps négligée et exécuta un gracieux sujet, la Lettre du fiancé: 
Deux jeunes Bernoises lisent, dans un jardin, les aveux d'un prétendu. 
— Un soleil couchant illumine cette scène, traitée avec talent, chose 
presque inutile à dire, mais dans une manière moins ferme et moins 
franche que celle de ses précédentes toiles. Celle-ci a été gravée par 
M. Paul Girardet. 

Le peintre souffrait de douleurs rhumatismales et ne pouvait s'exposer 
sans dangers aux intempéries de la mauvaise saison qui s'approchait; il 
n'en demeura pas moins tout l'hiver à Brienz, où il peignit à l'aquarelle 
une quantité de sujets prestement touchés, qui sont devenus, pour la 
plupart, la propriété de quelques amateurs de notre ville. 



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ART ET ARTISTES NEUCHATELOIS. 



43 



La guerre qu'il avait fuie se rapprocha de nos frontières, et Tarmée 
battue du général Bourbaki demandait, le l®»" février 4871, l'hospitalité 
à la Suisse. Chaque ville, chaque bourgade, reçut sa part d'internés à 
loger et à soigner ; Brienz eut sa petite garnison française qui vint mêler 
le pittoresque de ses uniformes déchirés aux maisons de bois, aux en- 
clos des jardins, aux rives du lac sous les Alpes neigeuses. Comment, 
malgré tout son amour de la paix, résister à l'étrangeté d'un pareil sujet? 
comment ne pas être séduit par le charme de ces haillons racontant les 
misères de cette épouvantable campagne de l'Est et conservant encore 
la gaîté de leurs couleurs sous l'usure des bivouacs? Et quelle note cap- 
tivante que le pantalon rouge du fantassin et du cavalier ! Edouard ra- 
conta donc aussi quelques épisodes de l'hospitalité suisse exécutés à 
l'aquarelle. 

Avec le printemps il vint rejoindre son frère Paul à Epagnier, où il 
séjourna quelques semaines. 

La guerre terminée, tous les deux retournèrent à Versailles. Leur 
maison, occupée par des soldats prussiens, avait été transformée en 
caserne ; on comprend ce qu'étaient devenus les tableaux et les gravures 
abandonnés à ces garnisaires. 

La France se remit bien vite du désastre de l'invasion et l'art y 
reprit la place si large qu'il occupé dans la vie de son peuple : peintres, 
sculpteurs et graveurs se retrouvèrent à l'œuvre après un repos gros 
d'angoisses et de souffrances qui avait duré près d'un an .^Plusieurs 
trouvaient dans les événements qui avaient bouleversé leur pays' des 
motifs à sensation : Parmi ceux-ci figure au premier rang le Coup de 
canon de M. Berne-Bellecourt, souvenir de la défense de Paris, qu'E- 
douard Girardet reproduisit à la manière noire et au burin. 11 grava aussi 
une toile moins heureuse, de M. B. Ulmann, Avec Dieu, pour le roi et 
la patrie^ représentant l'invasion d'une ferme d'Alsace par les Prussiens, 
et d'après M. Gustave Doré la Réconciliation (épisode de guerre), dont 
le pendant^ Les derniers champions^ était gravé par son frère Paul. 

Il envoyait au Salon de 4874, à Paris, une grande planche au burin, 
le Mariage de Henri /F, d'après Lechevallier-Chevignard, vaste compo- 
sition un peu pâle d'aspect, où figurent de nombreux personnages exé- 
cutés avec plus de recherche du costume que de pittoresque. — Au 
Salon de 4876 figurait une grande gravure au burin et à la manière 
noire, d'après un des tableaux les plus caractéristiques et les plus déli- 
cats de notre époque, un Mariage espagnol^ par le peintre Fortuny, si 
prématurément enlevé aux arts. Le maître qui avait traduit la peinturé 



14 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



savante et contenue, même froide, de Paul Delaroche, se trouvant subi- 
tement en face d'une œuvre d'un genre si différent, eût pu avoir quel- 
que hésitation, mais se sentant vite à l'aise dans ce monde coquet, tout 
habillé de satin^ de soie et de dentelles, il en rendit la couleur, la lumière 
et la gaité avec une verve spirituelle qui donne une juste idée de cette 
toile remarquable. 

VEducation d'un prince^ par Zamacois eut un succès mérité, qu'E- 
douard affirma encore par une planche exécutée dans le même esprit 
que la précédente. Il grava aussi d'après Rossi la Vieillesse d'un prince. 

Il faut ajouter à ces dernières planches la Famille égarée dans les 
neiges , d'après son tableau , et Notre-Dame de bon secours , d'après 
Brochart. — Le graveur choisit rarement l'œuvre qu'il veut reproduire 
et l'artiste faisait bon marché de plusieurs des tableaux qu'il avait gra- 
vés pour M. Goupil, l'éditeur parisien. Mais la vie a ses exigences et le 
ma\tre ne pouvait refuser les commandes qui, souvent, n'étaient point en 
rapport avec son talent. 11 va sans dire qu'il n'apportait point à celles-ci 
le même appétit d'exécution, la même recherche que pour les œuvres 
de mérite qu'il eut à traduire ; cependant aucune de ses gravures ne 
trahit la fatigue ou l'abandon, il a même su donner à celles qu'il affec- 
tionnait le moins un caractère dont elles manquaient. 

Il a exécuté une eau-forte d'après Bida, la Fuite en Egypte, 

La maladie seule pouvait apaiser la fièvre de l'artiste qui ne s'arrêtait 
que lorsque les douleurs rhumatismales le forçaient à poser le burin. 
Après la mort de son frère Karl, survenue le 24 avril 1871, Edouard alla 
occuper son atelier à Paris, rue de Bréda, 26, où il exécuta les planches 
que nous avons citées. 

Il aurait fallu au malade un air plus pur, des hivers moins pluvieux 
que ceux de Paris et surtout rompre avec ce labeur qui courbe le corps 
sur une plaque de métal. Se sentant gravement atteint, il revint à Ver- 
sailles auprès de son frère Paul, où il retrouvait l'affection et les soins 
d'une famille dévouée. C'est là qu'il s'éteignait le 5 mars 1880. 

Jusqu'à ses derniers jours l'art le préoccupait, il essayait de dessiner 
dans son lit, s'égayait à l'idée de reprendre bientôt son travail, mais les 
forces lui manquaient et il se consolait en regardant son fils Henri com- 
posant une illustration à côté de lui. La scène ébauchée par le jeune 
homme se passait dans un intérieur d'appartement où figurait un cartel 
que le père trouvait d'aspect triste : il eût aimé quelque chose de plus 
coquet, de plus papillottant et, faisant un effort, de sa main souffrante 
il groupa autour du motif une rieuse nichée d'amours Louis XV s'ébat- 



ART ET ARTISTES NEUCHATELOIS. 



45 



tant dans les rinceaux. Ce fut le dernier coup de crayon du peintre et 
du graveur qui retomba sur son oreiller comme accablé par ce gracieux 
croquis. Dans ses longues heures de souffrance il lisait et prenait plai- 
sir à parcourir la notice consacrée à sa famille et réunie en volume. — 
Puisse rhommage que nous rendions à son talent avoir versé un peu 
d'oubli à sa douleur, un peu de joie à ce vaillant travailleur arrêté et 
brisé avant la un de sa journée. 

Nous avons indiqué précédemment la nature des sujets traités par 
Edouard Girardet : c'est la vie par ses côtés intimes, la famille avec ses 
joies et ses tristesses, les amoureux de village, la noce, le berceau, le 
baptême, les enfants, le grand-père et la grand'mère, l'école et l'école 
buissonnière, la foire, les enchères, l'Alpe et ses dangers, l'aumône, la 
maladie, le cimetière, l'incendie... Tout cela rendu avec des individua- 
lités typiques, toujours heureusement trouvées. Aussi, dans cette longue 
suite de scènes empruntées à la Suisse, quelle riche et intéressante 
variété, quelles fraîches et rieuses têtes d'enfants, quels sourires de jeu- 
nes filles ; quelle vie et quelle force chez ses bûcherons et ses chasseurs, 
que d'aménité souvent chez ses vieillards ! 

Son talent à rendre les expressions les plus variées est incontestable, 
nous ne pouvons cependant assez insister sur cette qualité poussée chez 
lui à un haut degré. Le mouvement de ses figures, leur gpste, peignent 
avec netteté le sentiment qui les anime, et les têtes les complètent avec 
une supériorité magistrale. Dans le Repas interrompu y il a rendu la ter- 
reur d'une manière saisissante et des plus variées dans six figures d'âge 
et de sexe différents. Nous l'admirons aussi dans V Amour matemelj 
toile de notre musée. La colère si drolatique du maître d'école dans le 
Portrait mal payé^ est touchée en observateur. La joie à tous ses 
degrés n'a pas de secrets pour lui, depuis le délicat sourire ébauché 
sur les lèvres de ses jeunes filles, jusqu'à l'épanouissement de gaîté des 
enfants de la Glissade. Parfois il réunit deux sentiments dans le même 
personnage. On se souvient de la jolie paysanne de la Vente aux enchères^ 
convoitant une jupe brodée et insinuant finement ce désir à un fiancé 
peu disposé à la générosité. L'artiste a rendu tous les sentiments hu- 
mains avec une rare perfection, la crainte, la douleur, le recueillement, 
la tristesse..., et cette vérité, cette âme des personnages, rayonnant dans 
ses toiles, en fait des œuvres qui émeuvent et sont comprises, goûtées 
par tous. 

Il s'appliquait à cette étude spéciale, cherchant avec soin des mo- 
dèles en rapport avec le caractère d'émotion qu'il voulait rendre, 



16 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



s'acharnant à exprimer la passion des acteurs qu'il mettait en scène, fai- 
sant, défaisant, cherchant sans cesse le mieux, sans jamais pouvoir 
réaliser, à ce qu'il disait, l'idée qu'il avait en tête. 

Ah ! les arts d'agrément, comme on les appelle encore, ce n'est pas 
toujours pour ceux qui les pratiquent qu'ils sont agréables 1 Quel labeur, 
quels découragements et quelle lutte pour créer ces toiles pleines de 
gaîté, de rire et d'éclat, qu'on dirait souvent sorties tout d'un jet de la 
tête et du pinceau de l'artiste ! 

Dans le nombre immense de toutes les têtes de ses diverses composi- 
tions, deux seules, à ce qu'il disait, réalisèrent sa pensée, l'une, celle 
d'une jeune fille, dans le tableau de la Famille suisse après Vincendie 
de sa maison. Nous ignorons quel sentiment exprime la tête que nous 
signalons, mais Edouard a raconté à son fils Henri qu'il l'avait peinte et 
recommencée vingt fois avant qu'elle lui ait paru satisfaisante. — Ce 
détail a son importance, il prouve la volonté de l'homme qui, sous une 
tranquillité apparente, possédait à un haut degré l'énergie calme et lente 
nécessaire à la création des œuvres durables '^ il a son enseignement 
pour ceux qui, se lancent trop légèrement dans la camère des arts et 
s'étonnent souvent de ne pouvoir atteindre aussitôt le but rêvé par plus 
d'imagination que de raison. 

L'autre tête est celle de la vieille paysanne dans le tableau de Y Au- 
mône^ au musée de Berne. — Une pauvre femme, jeune et belle, por- 
tant un enfant, vient d'arriver sur la galerie d'un chalet, un petit garçon 
et une fillette l'accompagnent, mais effrayés par les aboiements d'une 
chienne auprès de ses petits, ils n'osent approcher pour recevoir le mor- 
ceau de pain que leur tend la main charitable d'une paysanne dont le 
corps passe par l'ouverture supérieure d'une porte. — Le geste est ten- 
dre, la tête est colère : C'est qu'elle impose silence au chien menaçant, 
les yeux fixent impérieusement l'animal, les paupières et les sourcils se 
relèvent, quel mot énergique a dû sortir de ces lèvres encore entr'ou- 
vertes ! Mais quand le farouche gardien se sera tu et aura regagné le 
dessous du banc qui lui sert de niche, la bonne face impérieuse, se tour- 
nant vers les petits visiteurs, s'éclairera d'un sourire sous sa coiffe à 
dentelles noires. Tout cela se devine, touché avec finesse, dans l'ombre 
reflétée par la galerie où pénètre un éclat de soleil. 

Peu de temps avant sa mort, l'artiste parlait encore du bonheur que 
lui avait causé cette tête, un des rares morceaux qui lui aient donné la 
conviction qu'il était un maître. 

(A suivre,) A. Bachelin. 



UNE LEHRE DE L'AVOCAT-GÉNËRAL GAUOOT 



A LA COUR DE BERLIN 



(1752) 



CONTRIBUTION A l'HISTÔIRE DE NEUCHATEL 



L'aigle disait au ver sur un arbre attrapé : 

« Pour t'élever si haut qu'as-tu fait? — J'ai rampé. » 

L'histoire de Neuchâtel, pas plus que celle des pays voisins, n*est ar- 
rivée à rétat statique ou de repos ; son état dynamique ou de mou- 
vement est attesté, au contraire, ou par la découverte de faits nouveaux, 
ou, comme c'est ici le cas, par celle de nouvelles informations relatives 
à des faits connus et propres, par conséquent, à les faire mieux connaître 
encore. 

Claude Gaudot, avocat général, puis procureur général, et finalement 
lieutenant du gouverneur de l'Etat de Neuchâtel, a fait l'objet de rela- 
tions nombreuses, et la révolution de 1768, qui a occasionné sa fin tra- 
gique, prend plusieurs pages dans l'Histoire de la Confédération suisse 
de Monnard. En 4876, l'épisode de Gaudot donnait naissance à une nou- 
velle monographie, plus détaillée et puisée aux sources, sous la plume 
consciencieuse d'un jeune homme ravi dans sa fleur, c'est-à-dire dans 
sa vingt-deuxième année, à la science, à notre société et au pays, Geor- 
ges de Pury. 

Dans son travail qu'a publié le Mtisée neuchdteloiSj le jeune historien 
parlait c d'une lettre de Gaudot dont son ancien professeur, M. Daguet, 
« disait-il, lui avait parlé comme d'un chef-d'œuvre de flatterie et dont 
€ il lui avait fait le résumé (*). » 

(1) Un assassinat politique à Neuch&tel, l'ayocat général Gaudot. Musée neuchdtelois de 
1875 et 1876. 

MutfÉB Mkuchatbloxs. — Janvier 1882. 2 



18 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



Cette lettre, je Tavais vue à Neuchâtel peu de temps après mon arrivée 
en 1866^ et j'en avais copié les passages les plus saillants. Mais je ne les 
retrouvai pas lorsque Georges de Pury entreprit son étude sur Gaudot. 
Ces derniers temps seulement, en mettant en ordre certains papiers, la 
missive me tomba sous la main. A cette seconde lecture, comme à la 
première^ les lignes de l'avocat général me semblèrent propres à inté- 
resser les amis de l'histoire, en mettant dans tout leur jour les mobiles 
du fameux personnage et les tristes moyens qu'il a mis en œuvre à la 
cour de Berlin pour se frayer la voie aux honneurs. 

Certes, la mort de Gaudot n'est pas une belle page de l'histoire du 
pays de Neuchâtel, et la barbarie avec laquelle s'accomplit cet acte de 
vengeance populaire et à laquelle est mêlée le nom sinistre de Marat, 
a été flétrie avec l'indignation d'un cœur honnête dans la notice de 
Georges de Pury. Mais si quelque chose est capable d'atténuer l'impres- 
sion douloureuse et lugubre produite par le crime du 25 avril 1768, 
c'est bien la bassesse insidieuse de la victime qui se révèle comme un 
intrigant vulgaire et cependant consommé, dans la lettre qu'il écrivait 
à un familier du roi, à Potsdam, à la date du 28 décembre 1752. 

Né à Neuchâtel le 9 décembre 1713, Gaudot n'était donc pas, en 1752, 
un débutant dans la carrière, comme je l'avais cru d'abord au premier 
aspect de son factum. Il avait déjà exercé pendant quelque temps les 
fonctions d'avocat général en 1758, mais il était rentré ensuite dans la vie 
privée et dans l'ordre des avocats particuliers. Il avait même fait dans 
l'intervalle, au parti national ou populaire, des avances qui le firent taxer 
de transfuge plus tard, lorsque, rentré en grâce à Berlin et parvenu aux 
honneurs qu'il convoitait, il eut chanté la palinodie et donné l'exemple 
d'une conversion complète aux intérêts du roi, qu'il se donne les airs 
d'être seul ou à peu près seul à défendre à Neuchâtel dans l'épître que 
nous allons analyser. 

Le procès de Rosières, auquel il est fait allusion dans ces lignes de 
Gaudot, a trait à la contestation qui s'était élevée entre le roi et Jean de 
Bonstetten de Berne, pour la propriété de cette seigneurie. Les Trois 
Etats l'ayant adjugée à Bonstetten (27 mars 1752), bien que le mo- 
narque en eût disposé en faveur du général bernois de Lentulus, major 
général de ses armées et le futur gouverneur de Neuchâtel (^), Frédéric II 
vit de la partialité dans ce jugement. Gaudot en prit occasion de rompre 

(1) Voir sUr ce procc^s la Notice historique sur la seigneurie de Travers, de Jules San- 
doz de Travers, publié par la Société d'histoire neucbâteloise. Société typographique, 1881, 
page 88. 



UNE LETTRE DE GAUDOT. 



19 



avec ses concitoyens. Il s'oublia même au point de lancer publiquement 
au visage des notables l'expression d'impudentSj la même, par parenthèse, 
dont se servait, l'autre jour, à l'endroit de ses adversaires un homme 
d'Etat prussien plus célèbre que notre procureur général. 

Dans une première page peu intéressante de sa lettre, et que nous 
n'avons pas copiée textuellement, Gaudot demandait de pouvoir traiter 
avec la cour de France pour la sortie de 4,000 sacs de grains, provenant 
de la Bourgogne et destinés à suppléer au manque de blé. Il promettait 
à son correspondant pour cette opération et sur les 5 ou 6000 francs que 
devait lui rapporter cette opération, 100 louis d'or que ce personnage 
pourrait toucher à Potsdam. Il se plaignait que la ferme des sels eût 
été donnée à un M. Ghaillet, élu conseiller d'Etat, « quoiqu'il n'eût ja- 
« mais bougé d'un comptoir de marchand ; car son métier est celui de 
« fabricant d'indiennes. Par parenthèse, ajoutait Gaudot, voilà ce qui fait 
« mépriser les emplois par le peuple, c'est l'incapacité de ceux à qui la 
« cour les donne. Cette ferme, continuait l'auteur de la missive (que 
« nous donnons maintenant in extenso), finira en 1755, c'est-à-dire comme 
« toutes les autres, au bout de six ans. Vous êtes sur les lieux, pour- 
« rai-je l'obtenir par votre canal ? Je vous offre, dans ce cas, de vaus 
« intéresser annuellement pour une part au profit ou par une somme 
« une fois payée, comme vous l'aimerez mieux. Il faut y penser tout 
« de bon, car je crois que Ghaillet songe à se faire confirmer. Le roi 
« devrait donner le profit à un sujet en état de le bien servir, plutôt 
« qu'à un homme qui ne sait que peindre les toiles. 

« N'allez pas croire, Monsieur, que tout ce que je vous propose est 
« l'effet d'une avidité qui cherche à profiter de tout. Vous ne me ren- 
« driez pas justice, si voua portiez ce jugement de moi. Ce que je de- 
« mande sont des faveurs qu'il importe peu à la cour à qui accorder. 
« Mais il me semble qu'elle doit préférer ceux qui la servent sans que 
« personne puisse s'en plaindre. J'envisage mon affaire, non comme 
« affaire de justice, mais de grâce, et c'est pour cela que j'ai cru devoir 
« vous marquer ma reconnaissance, si je réussis par votre canal. 

« Je ne dirai rien de ma famille. Vous pourrez en prendre parfaite 
« connaissance en examinant les archives de Berlin sur ce point, aux 
« registres des statuts, de la date du 21 mai 1720. Pour ce qui est de 
« moi, mon père m'a laissé sans bien. Je ne vis, moi et deux sœurs que 
« j'ai, que de mon travail. Mais à raison de mon âge, je cherche à me 
« mettre à couvert du besoin pour le temps de la décrépitude, sans que 



20 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



« ce désir m'ait cependant jamais fait détourner du devoir d'un honnête 
« homme. 

« 

« Là-dessus, Monsieur, vous jugerez aisément que je ne cherche 
« point une fortune brillante, mais que je cherche à travailler pendant 
« que je le puis pour le temps où je ne le pourrai plus et à me pro- 
« curer les moyens de finir tranquillement ma carrière. Quant à mon 
« caractère, informez-vous-en ; vous serez pleinement instruit de ma 
« naissance, de ma fortune et de mes mœurs. Et j'ai lieu de me flatter 
« que vous ne trouverez rien qui vous détourne de me servir dans les 
« occasions qui se pr^enteront où, assurément, je ne vous oublierai 
« jamais. Après ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, Mon- 
« sieur, vous serez pleinement convaincu de ce que vous marquez dans 
« votre lettre du 24 octobre dernier, que je crois être l'homme d'Etat 
« qui conviendrait le mieux à la cour pour prendre les conseils dont 
« elle a besoin, dans les affaires dont^ depuis trente ans, j'ai parfaite- 
ce ment connaissance. Au moins, depuis que le baron de Strunkède vint 
« ici, la cour n'a eu confiance qu'en des gens qui en ont abusé pour se 
« venger de leurs ennemis particuliers, pour tâcher de faire fortune en 
« çtablissant leurs familles. Je ne suis pas de ces gens. Je n'ai d'ennemis 
« que ceux que le procès contre Rosières m'a faits et qui cesseraient de 
« l'être, si je cessais de montrer mon zèle pour empêcher que l'autorité 
« du roi ne se perde totalement, comme elle y court à grands pas, si la 
« cour n'y met ordre. Je ne veux pas de fortune, je n'ai pas d'héritiers, 
« et, si j'avais un million, je serais embarrassé en faveur de qui en dis- 
« poser en mourant. De la famille je n'en ai point, puisque je ne suis pas 
« marié et ne le serai jamais, ayant 30 ans accomplis. Ainsi il est aisé 
« à la cour de compter que tel que je viens de me présenter, je puis 
« avec un peu de lumière lui être d'une plus grande utihté que ceux 
« que les soins domestiques distraisent des fonctions de leur emploi, et 
« c'est pour cela que la cour doit me donner ce que je lui demande par 
« mon placet du 13 novembre, parce que, me donnant de quoi vivre, je 
« n'aurai d'autre occupation au monde qu'à la servir et à donner 
« dans les circonstances à la cour dont je dépendrai les soins qu'elle a 
« besoin, ce que ce poste me met à même de faire plus qu'aucun 
« autre. 

« J'attends ses ordres, prêt à les exécuter quand elle voudra. Depuis 
« ma dernière lettre, j'avais eu dessein, Monsieur, de vous écrire encore 
« sur son contenu à la suite de ce que j'ouïs dire l'autre jour chez 
« M. le Gouverneur. Mais la crainte d'être ennuyeux me fit taire. Ce- 



UNE LETTRE DE GAUDOT. 21 



« pendant, comme j'ai du papier de reste, je crois devoir marquer ce 
« que j'avais envie de vous dire. 

« J'appris au Château qu'il y avait plusieurs prétendants à la chàtelle- 
a nie du Landeron. On m'en nomma quelques-uns. Sans vous les répé- 
« ter, je puis vous dire que si la cour donne cette charge à l'un d'eux, 
« c'est la plus grande faute qu'elle puisse faire. Je n'en ai pas vu un qui 
« n'eût été enchanté de la perte du procès de la terre de Travers et qui 
« ne condamnât indubitablement le roi, si ce procès se recommence. Il 
« y a des gens qui disent hautement qu'il ne faut demander des emplois 
« que pour brider la cour et soutenir les franchises. 

« Le premier est une insolence et le second serait bon si dans leur 
« idée les franchises n'étaient pas d'éteindre absolument l'autorité sou- 
« veraine au point que le prince ne fût plus qu'un fantôme. Voilà ce 
« qu'on entend ici par franchises et ce qui m'attire des ennemis, lorsque 
« je dis que ces discours sont ceux de la rébellion. 

« Dès lors j'ai appris qu'il y aura des placets présentés par la voie du 
« cabinet. Un de mes amis, et le seul qui ait été raisonnable dans Taf- 
« faire dé Rosières, a trouvé moyen d'en faire un au roy (soit dit par 
« parenthèse, c'est un mal et un très grand mal qu'il s'en donne tant 
« par ce canal, et je le dirais au roy si j'étais assez heureux pour lui 
« parler et j'en convaincrais S. M. Je ne craindrais même pas que vous 
« le lui disiez d'après moy). Quoi qu'il en soit, si le placet de mon ami 
« réussit, je me consolerai un peu qu'on se pressât de lui donner la place 
« vacante. Vous le reconnaîtrez à ceci qu'il est à présent dans la magis- 
« trature de la ville. Mais si quelque autre l'emporte, la cour aura cer- 
« tainement lieu de se repentir d'avoir demandé l'avis de ces gens pour 
«t disposer de ce poste, et quand même mon ami aurait réussi, il vau- 
« drait encore mieux de renvoyer à l'en pourvoir de quelques mois jus- 
« qu'à ce que je puisse m'assurer de ses intentions. En mon particulier, 
« je vous prie encore de vouloir travailler ,à ce qu'il ne s'expédie point 
« de brevet de conseiller d'Etat de plus vieille date que celui que je de- 
« mande, qui qui ait cette place, cette châtellenie, qui je suppose pour- 
« rait bien être accompagnée d'une place au Conseil. J'ose me flatter que 
« la cour ne fera marcher personne devant moy et qu'on ne me fera pas 
« la honte de me préférer des gens qui n'ont jamais rendu de services à 
« moy qui puis me flatter, non-seulement d'avoir rendu, mais d'être en 
« état d'en rendre de plus essentiels. 

« Si la cour suspendait et pour quelque temps, j'aurais celui de 
« m'assurer sa voix en cas de procès quoique, à dire vray, il se pour- 



22 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



« rait encore qu'il servît bien, s'il Tobtient d'abord. Comme je compte 
«( que les placets qui seront allés par la voie du Cabinet auront d'abord 
« été présentés, je suppose que l'emploi sera conféré à l'arrivée de cette 
« lettre. Si cela n'est pas, priez le Ministère, M. Eichel, le Roy même 
« s'il le faut, que cette charge ne soit point donnée encore, quand on 
« aurait résolu de le donner à tel ou tel qu'il conviendrait. 

« Bien entendu pourtant. Monsieur, que mon brevet soit comme je 
« Tay demandé et c'est de quoi j'espère être éclairé dans la huitaine, 
« que je compte recevoir de vos lettres. Encore une fois, si la Chàtel- 
tt lenie vacante n'est pas donnée, mettez tout en usage pour empêcher 
« qu'elle ne le soit, et je ne peux vous dire combien cela est intéres- 
« sant pour la cour, pour son autorité, mais surtout afin qu'il paraisse 
« qu'elle se ressent de l'affront que les Etats viennent de lui faire. De 
« quoi voicy une belle occasion de témoigner son ressentiment comme 
« je vous le marque déjà ci-dessus. Mais je vous prie de ne m'exposer 
« en tout ceci que le moins qu'il se pourra. 

« J'ai l'honneur d'être avec la plus respectueuse considération votre 
« très humble et très obéissant serviteur. » 

A la lecture de cette pièce curieuse, les questions et les réflexions se 
pressent en foule dans Tesprit. A quel personnage de la cour, à quel 
familier de Frédéric-le-Grand, Gaudot prenait-il la liberté grande d'écrire 
sur ce ton, singulier mélange d'audace et de déférence ? Déférence de 
mauvais aloi, sans doute, comme celle qu'on montre j)our celui qu'on 
sait accessible à l'argument irrésistible que fait valoir le futur conseiller 
d'Etat dans son artificieuse missive. Certes, les officiers civils et mili- 
taires besoigneux ne faisaient pas défaut dans l'entourage d'un monar- 
que qui alliait la lésinerie à l'héroïsme et au génie. On serait cepen- 
dant curieux d'en savoir le nom et la fonction à la cour de Berlin. Il 
en est de même de ce M. Eichel, auquel le correspondant de Gaudot 
devait s'adresser pour ajourner la nomination d'un conseiller d'Etat. 

Ce que dit Gaudot de sa propre personne, de ses proches, de son dé- 
sintéressement, ferait rire si on n'était retenu par la pensée qu'un 
homme de cette trempe ait pu obtenir du crédit à la cour d'un des sou- 
verains les plus éclairés, les plus intelligents de l'Europe. Mais 
Frédéric II, nous le savons aussi par sa propre correspondance et cer- 
tains actes de sa vie, n'avait pas toujours l'àme à la hauteur de l'intel- 
ligence. Il n'était délicat, ni dans ses préférences, ni dans les moyens 
qu'il mettait en œuvre pour réussir. La nomination de Gaudot aux plus 



UNE LETTRE DE GAUDOT. 



23 



hautes fonctions de TEtat de Neuchàtel après celle de gouverneur en 
est un, mais non le seul exemple. Il faut croire que l'auteur du premier 
volume des Biographies neuchdteloises, M. Tabbé Jeanneret, n'aurait pas 
parlé du procureur général comme il l'a fait dans la notice trop élogieuse 
qu'il lui a consacrée, s'il avait lu l'épître du 28 décembre. 

Gaudot cite un placet précédent du 43 novembre et mentionne 
une lettre de son correspondant du 24 octobre. Ces pièces malheureu- 
sement manquent au dossier de Tavocat général. Elles nous appren- 
draient peut-être le nom du mystérieux correspondant et protecteur. 
Ces documents doivent se trouver aux archives de Berlin avec bien 
d'autres plus précieux encore pour l'histoire neuchàteloise. 

Ce que nous savons de Gaudot nous suffit amplement, en revanche, 
pour apprécier, non-seulement son caractère, mais aussi ce qu'on a ap- 
pelé son éloquence. Si l'on en juge par ces lignes entortillées, prolixes, 
les redites et les incorrections, l'éloquence, s'il y en avait, devait être 
dans le geste et la voix, le regard et la physionomie, plutôt que dans le 
langage qui n'a rien de l'orateur, et surtout de l'orateur défini par 
Caton : vir bonus dicendi peritus^ l'homme de bien puissant par la 
parole. 

L'éloge que fait maître Gaudot du baron de Strunkède, comme du 
seul homme qui eût défendu dans le pays les intérêts de S. M. avant 
lui, est un des traits les plus caractéristiques de Timpudence du solli- 
citeur. Car il est avéré par le témoignage des contemporains que le baron 
de Strunkède, conseiller d'Etat privé de Frédéric-le-Grand et envoyé 
plénipotentiaire de ce monarque à Neuchàtel, de 4724 à 4725, ne s'y 
était fait remarquer que par des pratiques indignes du représentant d'une 
grande puissance, comme celle d'enivrer ceux qu'il voulait faire parler 
et de profiter ensuite des paroles vraies ou exagérées dites dans le vin 
à la table de ce généreux amphytrion. Pareilles manœuvres n'étaient 
pas rares sans doute au siècle de Louis XV, de Catherine II et même 
au temps de Napoléon et de Talleyrand. 

Que penser maintenant de ces publicistes qui rapprochent les troubles 
de Neuchàtel en 4768 de ceux de Genève en 4763, affectant d'y voir le 
corollaire des principes révolutionnaires de J.-J. Rousseau dans son 
Contrat social et ses Lettres de la Montagne? Telle est cependant l'idée 
émise par le petit-fils du grand Haller, Charles-Louis de Haller, auteur 
de la Restauration de la science politique^ la théorie la plus savante 
qui ait été tentée de la monarchie de droit divin et féodal. 

« Dans le comté de Neuchàtel, dit Haller, cet heureux et libre pays, 



24 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



« on voulait interdire au prince, qui n'était autre que le Gr^p4. JFrédéric, 
(( d'afTermer ses domaines propres. Les Etats, au nom dû peuple sou- 
ci verain, prétendaient pouvoir le lui contester. Mais ils furent renvoyés 
« à mieux agir comme il convient. » (Premier volume, page 224.) 

Ce jugement ne doit pas être celui de l'histoire impartiale. Que quel- 
ques Neuchâtelois, même au sein de la magistrature, entre autres l'au- 
teur de la lettre au cousin David^ aient été quelque peu imbus des idées 
de Rousseau, c'est possible. Mais on ne parviendra pas à faire croire à 
la génération actuelle que les Pury, les Osterwald, les Chaillet, et la 
grande majorité des bourgeois de la ville du Seyon aient cherché autre 
chose dans leur lutte contre le roi de Prusse, que le maintien des fran- 
chises séculaires et des droits acquis. Une séparation de la Prusse et 
la révolte contre leur souverain n'entraient pas dans la pensée des ma- 
gistrats neuchâtelois. 

Il serait encore plus difficile, après ce que nous savons, de faire pas- 
ser Gaudot pour un défenseur loyal et désintéressé des droits de la cou- 
ronne, pour un martyr de ce gouvernement monarchique dont il n'a été, 
après tout, que le courtisan et le plat valet. 

Charles-Louis de Haller renvoie, pour les preuves de son apprécia- 
tion, aux Gôttingische Anzeigen de 1768, en deux volumes. Nous avons 
trouvé, en effet, dans cette publication le compte-rendu de trois ouvrages 
relatifs aux troubles de cette année orageuse, mais aucune trace de l'in- 
fluence prépondérante de Rousseau et des idées révolutionnaires de (^e 
temps. 

Frédéric-le-Grand lui-môme a pris soin de dissiper tout doute à cet 
égard dans sa mémorable lettre à Voltaire, du 26 septembre 4774 et 
qui est vraiment digne d'un souverain éclairé, d'un homme d'Etat 
consommé. Car, après avoir avoué à son correspondant qu'à Neuchâtel, 
il n'avait pas plus d'autorité que le roi de Suède sur les Etats ou 
Ordres de son royaume, ou le pauvre roi polonais Stanislas au sein de 
l'anarchie sarmatique, Frédéric ajoute : « Je n'ai pas voulu employer les 
« moyens dont la cour de France s'est servie pour réduire les Parlements 
« à l'obéissance. Les conventions sur lesquelles le peuple de ce 

« PAYS FONDE SES LIBERTÉS ME SONT SACRÉES ET JE CONTIENS MON POU- 
« VOIR DANS LES BORNES QUE CE PEUPLE Y A MISES LUI-MÊME, LORSQU'IL 
<c s'est SOUMIS A MA MAISON. » 

On ne peut pas reconnaître d'une façon plus explicite, plus irréfraga- 
ble le fait que, dans sa résistance aux tentatives du monarque pour 
changer le système de la perception de ses revenus, la magistrature et 



UNE LETTRE DE GAUDOT. 



25 



la bourgeoisie de Neuchàtel, bien loin d'obéir à des théories nouvelles, 
genevoises ou autres, et aux tendances révolutionnaires que leur prête 
gratuitement Haller, n'avaient fait qu'user de leurs droits, sans sortir 
' des limites que le contrat bilatéral et librement consenti de 1707 avait 
assignées au peuple et à son prince. La résistance avait été auda- 
cieuse, il est vrai ; elle avait même été poussée aussi loin qu'elle pouvait 
l'être s£His tomber dans la révolte ouverte, puisque la bourgeoisie était 
allée jusqu'à déclarer exclu de son sein quiconque prendrait, une ferme 
ou servirait de caution. Mais on peut comprendre aussi l'irritation des 
Neuchâtelois, quand on voit, ainsi que le fait judicieusement observer l'un 
de nos principaux historiens suisses, J.-J. Hottinger, le mécontentement 
que le même système appliqué à ses Etats prussiens par Frédéric, avait 
excité au sein d'un peuple formé cependant de longue main à l'obéissance 
et à une humilité passive envers ses princes (^). Mirabeau, dans son grand 
ouvrage sur la monarchie prussienne, n'a pas caché non plus la triste 
impression que le système de Frédéric avait causée à ses sujets, et a 
fait ressortir avec force le fléau des traitants étrangers, conséquence de 
ce système. 

La meilleure explication qui ait été donnée de la conduite des Neu- 
châtelois en 1767 et 68, se trouve encore, à notre avis, dans les paroles 
suivantes du noble et éminent historien suisse Monnard, par lesquelles 
nous terminerons ce chapitre d'histoire locale : « Les habitants des 
« Etats neuchâtelois, alliés aux Suisses par l'analogie de leurs penchants 
« et de leur sol montagneux, laissaient voir un foyer de liberté dans le 
« fond de leurs âmes. Plus républicains de cœur que de constitution, 
c ils maintenaient avec jalousie leurs privilèges et franchises, précieux 
<r fragments de cette liberté et de ces traités fondamentaux, palladium 
« de leurs droits. De là l'unanime susceptibilité à la première menace 

t d'y porter atteinte » (•). 

Alexandre Dàguet. 



(1) Hottinger, Neuenburg in seinen geschichtlichen Rechtsverhœltnissen zur Schweii 
und Preussen, Archiv fur schweiz. Geschichte, XI, 43. 

(2) Monnard, Histoire de la Confédération suisse, XV, 228. 



MOTIERS-TRAVERS 



NOTICE HISTORIQtJE 



(SaiU. -^ Voir U lÎTraisoD de Décembre 18111, p 277.) 



III 



Il est temps, Messieurs, que nous sortions de l'enceinte du prieuré 
Saint-Pierre et que nous nous dirigions du côté de la colline sur laquelle, 
comme nous l'avons dit plus haut, les plus puissants des c laici » de la 
charte d'Henri IV construisaient un château fort dès le commencement 
du XIir"« siècle. 

Boyve, dans ses annales, raconte qu'Ulrich d'Aarberg fit élever le 
chàtelard de Môtiers en 1218. Nous nous emparons de cette assertion 
avec d'autant plu3 d'empressement que l'auteur des annales, d'ordinaire 
si riche eu faits de toute nature concernant les diverses parties du pays, 
garde le silence le plus complet sur les origines du temple paroissial et 
du prieuré de Môtiers. Cette année-là, le Val-de-Travers, qui appartenait 
déjà avant l'an 1153 à la baronnie de Grandson, en fut détaché et devint 
une baronnie particulière. Mais dix-huit ans après, il était réuni au 
comté de Neuchàtel. L'opinion d'après laquelle le Val-de-Travers, alors 
propriété de la maison de Vienne, aurait été cédé à Ulrich d'Aarberg en 
échange de terres que celui-ci aurait possédées sur la Saône, n'est fon- 
dée, parait-il, sur aucun document. fChambrier, page 33. Note.l 

Quoi qu'il en soit, en 1236, lors du partage que le comte Ulrich et 
son neveu Berthold firent de leur patrimoine, la baronnie du Vaux-Tra- 
vers échut à Berthold, comte de Neuchàtel. 

A l'époque où nous devons maintenant nous transporter, nous som- 
mes en pleine féodalité. Au Val-de-Travers, plus favorisé encore, en appa- 
rence du moins, que le Val-de-Ruz où on ne comptait pas moins de onze 
conditions différentes de personnes, la société d'alors était divisée en quatre 



MOTIERS-TRAVERS. 27 



classes principales, — disons mieux, en quatre castes, — dont la der- 
nière, de beaucoup la plus nombreuse, n'avait rien de commun avec les 
trois autri.8. Tout au bas de Téchelle sociale étaient les main-mortables, 
les corvéables à merci. Soumis à la servitude personnelle et réelle, ils 
ne pouvaient disposer de leurs biens, quelque chétifs qu'ils fussent, si 
ce n'est toutefois d'une somme insignifiante et variant de 5 à 60 sols, 
selon la coutume locale. Il faut le dire cependant, s'il a jamais été pra- 
tiqué dans notre pays, l'usage barbare qui consistait à couper au défunt 
la main droite pour la présenter ensuite à son seigneur, fut du moins 
aboli de très-bonne heure. Mais, qui le croirait aujourd'hui, dans notre 
siècle où la loi des peuples civilisés confère à tous sans exception les 
droits sacrés de la liberté et de l'égalité politique ? à l'époque de leur 
afEranchissement, en 1627, sous Henri II, les main-mortables formaient 
encore le tiers de la population du Val-de-Travers. Tous furent affran- 
chis sous le nom de francs sujets, à la condition de payer une somme 
égale à la sixième partie de leur bien, et un cens personnel de cinq sols 
faibles. Ils devaient, en outre, au prince une poule par feu et par mé- 
nage. 

Puis venaient, dans leur ordre de grandeur, les francs-commands (*), 
les francs-sergents (*) et les tenans-fiefs. A ces trois catégories apparte- 
naient les hommes libres, ou du moins ceux qui pouvaient se considérer 
comme tels, une fois qu'ils s'étaient acquittés des prestations auxquelles 
ils étaient astreints de par le souverain. Il serait certes fastidieux d'in- 
diquer les redevances diverses, en nature et en argent, que les bizarres 
coutumes du temps ~ pour ne pas dire plus — imposaient aux per- 
sonnages connus sous les noms pittoresques de francs-commands et 
de francs-sergénts. H faut pourtant dire un mot des tenans-fiefs. 

Il existait autrefois dans le Val-de-Travers un grand nombre de fiefs 
et d'arrière-fiefs, qui peu à peu furent réunis à la directe. Sans parler de 
la justice, qui constituait un fief (Ch., page 37), à Métiers, les deux plus 
importants étaient le grand Jacques du Vaux-Travers (^) et le clos du 
Terraul avec sa maison forte. Il parait que la possession du premier de 
ces fiefs était considérée comme une faveur toute particulière. J. J. de 
Watteville, avoyer de Berne, se le faisait donner au commencement du 
XVI™« siècle, lors de l'occupation de Neuchâtel par les cantons, et plus 

(1) Etrangers qui étaient ventis se « recommander » à la protection du seigneur. (Gham- 
brier, p. 67.) 



(2) Les gardiens du châtelard. 

(3) Ghambrier, p. 245, 278, 410. 



28 MUSÉE NEUGHATELOIS. 



tard, dans les différentes époques de notre histoire, il fui accordé aux 
familles les plus haut placées dans le gouvemetaent de l'Etat. Pour ne 
ciler qu'un nom^ le fameux chancelier Hory, le favori de Henri II, après 
l'avoir reçu de la munificence du prince qu'il avait îservi, s'en vit dé- 
pouillé en 1630, aux jours de sa disgrâce. Nous nous souvenons encore 
de l'étonnement qu'éprouva un étranger qui s'était adressé à nous pour 
lui servir de guide à la maison et au bois Rousseau, en entendant pro- 
noncer le nom de Grand Jacques du Vaux-Travers ! Il croyait y voir 
un hommage rendu par le Val-de-Travers à la mémoire du penseur aus- 
tère dont il était venu chercher les traces sur les bords de l'Âreuse. 
Force nous fut de lui dire que le fief en question avait conservé le nom 
de son premier possesseur, Jacques de Vaux-Travers, appelé communé- 
ment le Grand Jacques de Plançonnes , et qui vivait dans la seconde 
moitié du XV™® siècle, personnage peu intéressant d'ailleurs. Il laissa 
quatre enfants illégitimes, et, sous tous les autres rapports, il fit peu 
honneur à l'ancienne noblesse de notre pays. Quant au clos du Terraul, 
il donna lieu à maintes transactions qui ont droit à une courte mention. 
En 1301, Amédée du Vaux-Travers, chevalier, qui tenait en fief du 
prieuré de Môtiers une maison située au Terraul, prit fantaisie de l'en- 
tourer de murailles, sans en avoir obtenu la permission préalable de 
Rodolphe, comte de Neuchâtel. Le prieur, se souvenant des beaux jours 
d'autrefois, avait cru qu'il était encore de sa compétence d'autoriser une 
pareille construction. Mais Rodolphe intervint avec énergie. Il n'eut pas 
de peine à faire prévaloir sa volonté « que personne ne possédât une 
forteresse dans le vallon, s'il ne la tenait en fief de lui », et le prieur 
dut consentir à ce que le fief du Terraul avec le clos y adjacent dé- 
pendit à l'avenir du comte de Neuchâtel. Au sujet des empiétements des 
comtes de Neuchâtel sur les droits seigneuriaux du prieuré, nous avons 
déjà indiqué plus haut l'acte relatif à toute cette affaire. Pour ne plus y 
revenir, nous ajouterons que c'est au lieu appelé encore aujourd'hui 
« la Placeta », petite place, qu' Amédée du Vaux-Travers fit construire 
sa maison forte. L'emplacement était des mieux choisis. Situé à l'ex- 
trémité méridionale du clos du Terraul, sur l'unique route qui mit 
alors en relation les villages du vallon, et à mi-distance entre Môtiers et 
le Pré-Monsieur, la Placeta offrait à son propriétaire l'avantage d'être 
maître chez lui, sans l'isoler cependant du reste des humains. Il était à 
la fois dans le village et hors du village. Les fossés qui protégeaient les 
murailles extérieures sont encore assez nettement tracés pour qu'on 



1 



MOTIERS-TRAVERS. 29 



puisse^ à la prexpière inspection du terrain, se faire une idée exacte des 
dimensions de l'ancienne « maison forte » du Terraul (*). 

D'autres petite feudataires s'étaient établis dans le vallon plusieurs 
siècles auparavant. Berthold, en rendant hommage à Jean, comte de 
Bourgogne (1237), déclare qu'il a reçu de lui en fief tout ce qu'il tenait 
au Val-de-Travers, sauf le péage, la chasse et les «hommes royés ^. 
Les privilèges qui leur furent octroyés par le suzerain ne nous sont 
guère connus. Il est pour le moins difficile d'assigner à ces petits sei- 
gneurs les avantages spéciaux qui leur échurent en partage, dans ces 
temps reculés où les pouvoirs de gouverner et de rendre la justice ap- 
partenaient non pas exclusivement à ce que nous nommons l'Etat, mais) 
encore à des particuliers. Â Taide même des chartes qui sont parvenues 
jusqu'à nous, ne serait-ce pas s'imposer une tâche bien ardue et bien 
stérile que d'essayer de délii;nitcr les droits seigneuriaux et la partie de 
la juridiction que la maison de Joux, par exemple, possédait en franc 
alleu au Val-de-Travers ? M. Huguenin l'a tenté, et il affirme qu'outre 
la -rente annuelle de 30 florins d'or payés par les taillables du Val-de- 
Travers pour le fief de la justice auquel elle avait droit, Jeanne de Joux 
percevait encore le produit de toutes les amendes. Dans l'hommage 
qu'elle rendit le 29 novembre 1396 à Conrad, comte de Neuchâtel, elle 
se réserve «les droits seigneuriaux à elle appartenant :&, plus, le plaid 
et siège général du dit Vaux-Travers, un tiers de la justice, la pêche de 
l'Areuse, des dîmes et redevances à Boveresse et à Môtiers, Tous ces 
hommes royés, y compris les Vaux-Travers qui, eux aussi, possédèrent 
en fief une partie des droits de justice jusqu'en 1526 (*), et les sires de 
Joux, relevaient du comté de Bourgogne, aux Etats duquel les barons du 
Châtelard avaient le droit de siéger. Mais les bouleversements dont 
Fancienne Cis-jurane fut si souvent le théâtre devaient nécessairement 
entraîner après eux l'annulation des anciens droits et en faire surgir de 
nouveaux. Comment donc nous retrouver dans ce chaos? Permettez- 
nous, Messieurs, de passer outre. 

Si l'on voulait remonter au-delà des XIV™« et XIII™« siècle, une autre 
question certainement plus intéressante, mais, hélas ! fort obscure pour 

(1) Une autre maison de Môtiers est quelquefois désignée sous le nom de maison du Ter- 
raul (la seconde à gauche, en montant, de la place des Halles, la principale rue du village). 
A côté de cette maison se trouve un petit bâtiment que M. le major du Terraux fit construire 
à la fin du siècle dernier et où il passait la saison d'été. Sur une des briques d'un poêle exis- 
tant encore, se Ut l'inscription : Charles Louis Du Terraux. 1791. Inutile de dire que cet 
immeuble ne saurait être confondu avec la maison forte. 

(2) Les cantons acquirent ce droit de justice de la famille des Vaux-Travers. 



30 



MUSÉE NEUCHATELOIS. 



votre rapporteur — et peut-être pour d'autres que pour lui, — serait 
celle de l'origine des premiers barons du Vaux-Travers. Etaient-ils ap- 
parentés aux comtes de Bourgogne, aux sires de Joux, à ceux de Neu- 
chàtel, de Grandson ou à d'autres puissants seigneurs de l'époque ? 
Est-ce en Franche-Comté ou de l'autre côté de l'Aar que nous devrions 
nous transporter pour en retrouver la souche? Nous ne nous aventure- 
rons pas, et pour cause, dans ce nouveau dédale. Restons-en au XIII"'* 
siècle et rappelons très brièvement les faits qui nous sont fournis par 
les historiens de notre pays et du Val-de-Travers en particulier. 

Dès le XIII™« siècle, suivant un antique usage féodal, les habitants 
de la contrée avaient le droit, ainsi que le rapporte M. Allamand, de se 
retirer dans le Ghâtelard de Mo tiers avec leurs biens en temps de guerre. 
Il est vrai qu'ils devaient racheter ce droit en fournissant le bois de 
construction nécessaire et en faisant la garde. Cette servitude person* 
nelle fut convertie plus tard en une redevance en nature d'une émine 
de froment qu'on appela pour cela l'émine de la porte. On aurait quel- 
que peine à comprendre comment un édifice aussi restreint pouvait 
• servir d'abri à tous les vassaux et à leurs biens, si l'on oubliait que la 
population de la vallée était, dans ce temps-là, fort peu nombreuse, et 
que les dépendances du château étaient alors beaucoup plus vastes 
qu'elles ne le sont aujourd'hui. Elles comprenaient même une chapelle 
et une salle de bains. La crête de la colline était gardée du côté de 
l'ouest par des ouvrages avancés, destinés à protéger les biens mobiliers 
des vassaux et à défendre le castel lui-même. Les quelques restes de 
murailles que l'on a dû renverser pour défricher les terrains qui avoisi- 
nent le bois Rousseau permettent de l'affirmer. 

Ainsi placé sur la colline qui domine Môtiers (111 mètres au-dessus 
du pont de l'Areuse), le Châtelard continuait la série des manoirs féo- 
daux de cette partie du pays. Le château de Roussillon, posté au-dessus 
de Ruttes, sur le crêt dit chez Renet, le château des Oeillons et celui de 
Rochefort, tous trois rasés après l'exécution du fourbe Vautier de Ro- 
chefort en 1412, et, à l'entrée de la gorge de la Cluse, l'inaccessible 
château fort des seigneurs de Joux, étaient dans le XIII™* siècle, avec le 
Châtelard de Môtiers, les forteresses des tyrans féodaux de la contrée. 
Dans une notice (*) qu'il a faite du château de Roussillon, fondé selon lui 
en 871, M. Huguenin, l'auteur des Châteaux neiichâteloiSj raconte « que 
« les seigneurs de cette époque, véritables brigands de grands cliemins, 
« avaient établi entre leurs châtelards une ligne télégraphique qui ser- 



(1) Actes, titres et documents concernant la cure de Buttes. 



MOTIERS-TRAVERS. 



31 



« vait à leur indiquer les proies qu'il s'agissait de guetter. Le château 
« de Roussillon jivait correspondance avec le château de Frêne, près de 
« Sainte-Croix, celui-ci avec le château de la Molière, près d'Estavayer, 
« qui communiquait au travers du lac avec le châtelard de Bevaix, au- 
« près duquel on débarquait alors. Le château de Rochefort voyait les 
« signaux du châtelard, et au besoin les transmettait sans doute par 
« quelque intermédiaire au château de Roussillon. t M. Huguenin ne 
parle pas du châtelard de Môtiers Rien d'ailleurs ne fait supposer qu'il 
soit, même à une époque reculée, entré dans l'association. 

Toujours d'après l'auteur que nous venons de citer, le comte Louis 
érigea la justice du Vaux-Travers en cour criminelle sous la présidence 
d'un châtelain. Le château devint le siège de ce tribunal. C'est là que, 
dès le commencement du XV™® siècle, les criminels de la châtellenie 
étaient jugés et c'est dans ses prisons qu'ils étaient l'i^^ogrés. 

La juridiction civile du Val-de-Travers était alors trè.'^ éten^^®- ^^^^ 
de nombreux colons, qui avaient dans l'intervalle défi-çjj^ \q^ joux et 
cultivé le fond des vallées, avaient notablement augmenté i^ pop^ilation. 
Les Verrières furent détachées par le comte Louis de la Juridictî&H, de 
Môtiers déjà en 1373, et Travers en 1413. "^^ 

Dans l'acte d'inféodation accordé au seigne i^. l'rav^is, ii comte 
Conrad de Fribourg s'était réservé le droit ae glaive. Via (jour crimi- 
nelle du Val-de-Travers, siégeant au château de Môtiers, pouvait seule 
dans le vallon infliger la peine capitale aux malfaiteurs. La just;ce de Tra- 
vers instruisait sans doute la procédure, elle avait même le pouvoir de 
prononcer la peine de mort, mais là s'arrêtait sa compétence. S'agissait-il de 
l'exécution des condamnés, la cour de Môtiers pouvait seule les livrer 
au bourreau. M. Huguenin a décrit tout au long la lugubre cérémonie 
qui s'accomplissait alors aux portes et dans l'enceinte du vieux château : 
c Quand la justice de Travers avait prononcé la peine capitale; le con- 
damné à mort, la corde au col et sa procédure à la main, était amené 
par les livrées au châtelard de Môtiers, pour demander l'exécution de la 
sentence. La justice de Travers suivait le condamné. De son côté, la 
justice de Môtiers, convoquée en session extraordinaire, attendait l'arrivée 
du cortège de Travers. Le condamné à mort, arrivé devant le châtelard, 
trouvait la porte fermée. Il frappait lui-même du marteau pour demander 
l'entrée, ce n'est qu'à la troisième interpellation qu'elle s'ouvrait; enfin 
le condamné était introduit et livré au nom des seigneurs de Travers à 
la justice de la châtellenie. Là, on relisait la procédure pour la forme, 
la sentence était confirmée et l'exécution se faisait à une lieue de dis- 



V 



32 



MUSÉE NEUCHATELOIS. ^ j 



tance du château de Môtiers. » Cette coutume barbare qui, sous pré- 
texte de faire hommage au souverain d'un pauvre oordamné, prolon- 
geait de la sorte ses souffrances, disparut avec le XVIII™* siècle. Le 
château de Môtiers fut pour la dernière fois le théâtre d'une scène de ce 
genre le 25 janvier 4799. 

En 1827, la seigneurie de Travers fut réunie à la directe, et sa juri- 
diction criminelle passa a celle du Val-de-Travers. 

{A suivre.) L. Perrin, past. 



MI8CBLLANÉES 



l^iwio^. f't relatif au oostome des eodéaiastiquM. 

(4748) 

^>^*: — .5 * ' siècle dernier^ aimaient les vêtements aux couleurs 

v6Vant( -^ ce ^^*^^ ^^^^ pénétré jusque dans les rangs du clergé, aussi 

la véncrabk Classe dut-elle rappeler à ses membres que ces vêtements 

ne convenaient pas à la gravité 4e leur vocation ; nous lisons, en effet, 

dans les procès-verbaux de la Classe, à la date du 4 mai 4748 : « La 

« Compagnie s'apercevant qu'il s'introduit bien des abus parmi les jeunes 

« ministre^, en ce que dans la ville ils vont souvent à l'Eglise en canne 

« et en cr^vatte et que d'ailleurs ils portent des habits trop voyants, ce 

« qui est contraire à la gravité des personnes ecclésiastiques, a jugé 

« qu'il serait très à propos de faire un règlement là-dessus pour arrêter 

« cet abus, et elle a statué : i^ Qu'à l'avenir les ministres ne paraîtraient 

a ni à rfiglise, ni en ville qu'en petit collet et en manteau, à moins que 

a ce ne soit en allant à la campagne ou en venant du dehors. 2<* Que 

« ceux qui veulent avoir des surtouts pour le voyage éviteront les cou- 

« leurs voyantes, comme le blanc, le bleu, le pourpre, le violet et qu'ils 

« prendront des couleurs modestes. 3^ Que par rapport à ceux qui ont 

« présentement des habits pourpres ou de couleurs voyantes, ils pour- 

« ront les porter hors de ville d'icy à la générale de May 4749, mais 

« après ce temps-là ils ne devront s'habiller même pour la campagne que 

« de couleurs obscures, sombres et modestes. 4P Pour ce qui est des 

« manteaux, les ministres n'en porteront point de rouges et même dans 

« les équipages de cheval, on observera la modestie convenable à des 

« Ecclésiastiques. » 

Ch. Châtelain. 



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ART ET ARTISTES NEUCHATELOIS 



EDOUARD GIRARDET 



181Q— 18SO 



(Soite. — Voir la liYraiton de Janyier 1882, p. H.) 



(avec planche) 



L'expression des têtes émeut infailliblement le public, c'est une des 
choses qu'il étudie avec le plus d'attention et de plaisir, on peut facile- 
ment s'en convaincre dans les musées et les expositions. Les plus inca- 
pables de juger l'ensemble d'une toile, le dessin, le style, l'effet, la cou- 
leur ou l'exécution, peuvent être charmés par la vérité des têtes rieuses, 
tristes ou colères. Le peintre qui le savait n'a jamais négligé ce côté 
important de ses compositions. 

Edouard Girardet appartient à l'école des penseurs, l'idée domine 
toujours chez lui le côté pittoresque, et cette particularité se remarque 
plus facilement à notre époque où nous voyons tant de talent dépensé 
à traduire les scènes les plus banales ou les plus indifférentes, souvent 
même sans préoccupation quelconque de sujet explicable. Si l'allure de 
certains personnages, la beauté de leurs formes et leur couleur pou- 
vaient le captiver, il ne les reproduisit jamais, cependant, que dans des 
scènes dont ils étaient les acteurs indispensables. Le sujet intéressant 
lui semblait une condition essentielle de tout tableau ; s'il aimait à ré- 
péter cette théorie, il l'affirmait par ses œuvres qui toutes se distinguent 
par une pensée nettement exprimée, très souvent originale, jamais in- 
différente; leur popularité est du reste prouvée par les gravures, .les 
lithographies, les dessins sur bois qui les ont reproduites. 

Dans les leçons qu'il donnait à ses fils, il revenait souvent sur ce 
thème, leur répétant que les plus belles qualités d'exécution ne pou- 
vaient compenser l'absence d'intérêt du sujet, que le sens d'une com- 
position devait se lire à première vue avec la plus grande netteté. Il 



Mutf^ N£uciiàTBLou. — Février 1882. 



34 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



ajoutait qu'il préférait des scènes même banales^ s'expliquant facilement, 
aux plus beaux sujets embrouillés ou trop savants. 

Une fois à l'œuvre, le peintre s'absorbait dans la toile commencée, 
cherchant avec la ténacité dont nous avons parlé, ne se satisfaisant ja- 
mais, effaçant, refaisant et terminant enfin par des touches fermes, 
précises, sèches parfois, qui donnent à sa peinture l'aspect trompeur 
d'une chose facilement enlevée : t II faut être avec son tableau, disait- 
il, comme une chatte avec ses petits », c'est-à-dire le choyer, le caresser 
et ne le quitter que lorsqu'il peut partir. 

Cette façon de procéder, en lui faisant créer des œuvres irréprocha- 
bles souvent comme conception et comme rendu, avait son côté faible. 
Nous avons vu qu'Edouard Girardet avait appris à peindre d'une manière 
un peu clandestine, en travaillant au Louvre, livré à sa fantaisie, ou d'après 
les conseils que lui donnait^ de temps à autre, son frère Karl. Dessina- 
teur par-dessus tout, il considéra un peu la couleur comme un complé- 
ment et n'eut pas pour elle les ménagements qui assurent la conserva- 
tion d'une peinture. Travaillant et retravaillant ses toiles avec obstination, 
sans se soucier beaucoup des procédés logiques, il les a chargées d'élé- 
ments nuisibles qui en ont altéré la fraîcheur primitive, plusieurs d'entre 
elles ont noirci outre mesure, ce qui en diminue beaucoup la valeur 
actuelle. 

Ses jugements en art étaient toujours réfléchis; sa nature un peu 
froide et concentrée l'empêcha d'être excessif dans ses admirations. 
Léopold Robert l'attirait particulièrement, il citait l'agencement de ses 
compositions comme des modèles et semble avoir voulu l'imiter dans son 
tableau de la Mort d'un enfant; mais la vie qu'il se créa à Brienz, en 
pleine nature alpestre, loin des ateliers et des influences, le sauva d'une 
manière dans laquelle il eût été gêné et qui eût bridé sa verve. — Le 
peintre qui le séduisait par-dessus tout, c'était Decamps, il touchait à 
l'enthousiasme en en parlant. 

Sans avoir eu d'élèves, on peut dire cependant qu'il a été le maître 
de ses fils. Sa correction portait avant tout sur le dessin; il était sobre 
de conseils, parce qu'il savait que ceux qui les reçoivent les exagèrent 
volontiers. 

Il apportait dans le travail de la gravure la même conscience que dans 
sa peinture et n'hésitait pas à repousser lui-même son cuivre lorsqu'il 
n'était point satisfait, c'est ce qui arriva surtout pour la grande planche 
de Molière à la table de Louis XIV, qui fut l'objet d'un véritable chau- 
dronnage. 



ART ET ARTISTES NEUCHATELOIS. 



35 



Ses qualités de dessin se remarquaient déjà alors qu'il n'était encore 
qu'un élève ; le peintre Monvoisin l'engageait à se faire naturaliser fran- 
çais afin de concourir au prix de Rome, lui assurant qu'il ne pouvait 
manquer de l'obtenir; le jeune homme refusa. Ce fait n'a rien que de 
normal, cependant il est bon de le signaler à une époque où d'autres 
font si bon marché de leur nationalité. 

En 1853, après avoir quitté Brienz, il trouvait à Paris un nouveau 
succès dans un genre différent et la planche des Girondins l'avait im- 
médiatement placé au premier rang des graveurs. Nous avons cité les 
œuvres remarquables qu'il signa de son nom. Le burin ne pouvait ce- 
pendant lui faire oublier le pinceau qu'il reprit à certains moments. En 
4860, par exemple, il exécuta à Versailles le tableau du Zouave après 
Magenta, Pour se distraire et se rapprocher de la nature dont l'air et la 
lumière lui manquaient, il peignait quelque site des environs, une lisière 
de forêt ou les avenues princières des bois de haute futaie. Plus tard, 
il prit le chemin de la Bretagne en compagnie de son fils Henri et paya 
son tribut à ce pays du pittoresque par un tableau où figurent une di- 
zaine de personnages, le Retour de la pêche, scène d'intérieur. (Voir 
Magasin pittoresque, 1876.) Il a étudié les chats dans un tableau intitulé 
Frère et sœur, gravé par M. Henri Girardet. 

Rompu par une pratique longue et continue à tous les genres possi- 
bles, habile à manier la terre et le pinceau, le crayon, la pointe de 
l'aqua-fortiste et le burin, tout ce qu'il touchait avait une franchise, une 
élégance qui prouve l'habileté et l'adresse, mais sans manière, sans chic, 
c'est-à-dire sans débauche de facilité, sans ostentation de ses qualités. 

Dans l'hiver de 1874, fatigué, malade, pensant trouver dans un autre 
climat la guérison do ses douleurs rhumatismales, il partit pour l'Afri- 
que en compagnie de deux artistes, MM. Renaud père et fils. Il fit là 
une campagne d'aquarelliste dont nous avons pu admirer quelques sou- 
venirs à l'exposition de la Société des amis des arts de Neuchâtel, en 
1880. Là figuraient une rue du Caire, vaste page cherchée, fouillée 
dans ses détails les plus délicats, — les Petits maçons, — une Invention 
mystérieuse, — un Café à Biskra, — une Rue à Constantine. Cette der- 
nière fut exécutée depuis la chambre qu'il occupait et où il était forcé 
de demeurer à cause du froid. Chaque fois que la douleur qui s'était 
portée aux mains lui laissait un moment de répit, il en profitait pour 
reprendre le pinceau. Toutes ces pages sont traitées avec conscience et 
rien n'y est laissé au hasard, comme chez tant d'autres aquarellistes. Il 
faut ajouter à cette liste des études faites aux environs d'Alger, de 



Biskra et A'EUKantara^ ainsi qu'une vue exécutée à la Bibliothèque 
d'Alger^ qui sont la propriété de son fils Henri. 

Ce travailleur infatigable, qui mettait toute sa vie, toute sa pensée 
dans son art, ne traduisait pas volontiers ses impressions par la parole, 
il fallait l'exciter, le contrarier même pour qu'il sortit du mutisme dans 
lequel il aimait à se reposer. Il ne disait alors que ce qu'il fallait, par- 
lant judicieusement, sans chaleur ni froideur, n'admirant pas outre me- 
sure, condamnant rarement, trouvant même, avec le tact du praticien 
qui sait la peine, des qualités peu appréciables pour d'autres^ dans les 
ouvrages qu'on lui soumettait, devinant les intentions mal définies. 

Sa propension à la mélancolie s'était surtout accusée avec le temps, 
la souffrance et le travail continu et peu varié de la gravure. Cet homme 
d'allure grave avait eu cependant son épanouissement, ses joies et ses 
triomphes. Pendant son long séjour à Brienz, le paisible village était 
devenu un centre artistique où se rencontraient ses frères Karl et Paul, 
Dietler et Moritz fils, G. Grisel, le sculpteur Christen, A. de Meuron, 
Knaus, B. Vautier et d'autres. Son atelier recevait de nombreux visi- 
teurs curieux de voir le maître à l'œuvre et d'admirer ses toiles qui s'en 
allaient de là dans les expositions de France et de Suisse et ne revenaient 
jamais à leur auteur. 

Il travaillait un jour à un petit tableau, le Chasseur de grives : un jeune 
montagnard est à l'aiTût dans la neige, appuyé au tronc d'un arbre, le 
fusil armé, prêt à être épaulé pour faire feu sur le gibier attendu... Ce 
ne sont pas les grives qui s'approchent, mais un ours qu'on aperçoit au 
loin, flairant sa proie. Le modèle, un garçon tout à son affaire et qui 
comprend son devoir, est à son poste. Subitement on annonce à l'ar- 
tiste qu'une noble étrangère, princesse ou reine, vient le visiter avec sa 
suite; tandis qu'elle monte à son atelier, le peintre pose la palette et 
passe dans son appartement pour y revêtir un costume digne des hôtes 
annoncés. Mais un bruit étrange résonne dans l'escalier dont on descend 
les marches en toute hâte, c'est une fuite, une panique générale dont 
il s'explique vite la cause en rentrant. Le modèle, fidèle à sa consigne, 
est demeuré immobile et, tourné du côté de la porte, le fusil armé sem- 
ble prêt à faire feu sur les arrivants... les dames ont battu en retraite 
devant ce gamisaire imprévu. Mais le peintre rejoint les fuyards, se fait 
connaître, s'explique... on rit et il ramène les visiteuses à l'atelier où le 
modèle est encore immobile. 

De taille moyenne, sans obésité ni maigreur, apte à la marche et aux 
exercices du corps, capable de résister aux plus grandes fatigues de la 



ART ET ARTISTES NEUCHATELOIS. 



37 



vie montagnarde, il eût certainement vécu de longs jours s'il n'avait re- 
noncé à la peinture, mais le travail nouveau qu'il s'était imposé et 
l'énervement de Paris le brisèrent avant le temps. 

Son fils Robert a rendu avec talent et vérité l'image de l'artiste au 
repos, vêtu de sa robe de chambre et la pipe à la main, comme un 
Flamand. Tout est bien proportionné et harmonieux dans cette face un 
peu large, sans caractéristique particulière. 

Simple dans ses goûts et sa manière d'être, sans prétention et sans 
allure artistique, rien ne trahissait le fin observateur, le peintre profond 
et délicat des joies et des douleurs humaines, le chantre de notre vie 
nationale. 

Brienz, à ce que raconte un de ses amis, lui avait décerné la bour- 
geoisie d'honneur, en souvenir d'un acte de courage et de présence 
d'esprit qui sauva ce village d'une inondation. Le capricieux torrent 
qui traverse cette localité allait sortir de son lit et dévaster la contrée, 
lorsque l'artiste, à la tête de quelques hommes dévoués, entreprit de le 
détourner par des travaux qui eurent un plein succès. Brienz, délivré 
du danger qui l'avait menacé, ne se montra pas ingrat. 

Edouard Girardet a eu une influence considérable sur l'art et les ar- 
tistes suisses, — il est bon de la noter ici, le temps peut avoir des in- 
gratitudes ; — il les a ramenés à l'admiration et à l'étude des beautés 
de notre pays trop souvent négligées par les peintres qui s'en vont par- 
fois chercher bien au loin des inspirations que ne leur refuserait pas 
le sol natal. En peignant la vie rustique et ses mœurs primitives, il nous 
a rapprochés du vrai et du simple. L'ensemble de son œuvre est forti- 
fiant, les impressions qu'elle communique sont aimables, enjouées par- 
fois, salutaires toujours; un souffle rafraîchissant la traverse, c'est le 
vent de l'Alpe qui rassérène le voyageur fatigué. Son influence s'est fait 
sentir ailleurs que chez nous. « Edouard Girardet a conquis parmi les 
peintres de genre et les graveurs contemporains une place qu'il gardera, 
écrit M. Charles Clément. Observateur incisif, dessinateur correct, artiste 
plein de finesse, de trait, d'humour, il est l'un des premiers, si ce n'est 
le premier, qui ait mis en honneur, en les comprenant de cette façon, 
ces scènes rustiques ou d'intérieur, pathétiques ou gaies, qui forment 
une section importante de l'art moderne. Dans ce genre modeste, il a 
été un véritable initiateur, et nous sommes persuadés qu'il a eu une 
influence marquée sur M. Knaus et décisive sur M. Vautier, ainsi que 
sur la plupart des artistes allemands et français qui suivent la même 
route. » 



38 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



Si une chose peut consoler de la perte d'un artiste aussi national que 
l'était Edouard Girardet, c'est que ses plus belles pages sont la pro- 
priété de notre Musée de peinture et de quelques amateurs neuchàte- 
lois; d'autres encore, nous l'espérons, viendront prendre leur place 
dans notre collection publique. Le maître y est actuellement représenté 
par quatre tableaux bien connus, — la Bénédiction paternelle y — le 
Repas interrompu, — Amour maternel, — les Révélations, — M. Henri 
Girardet l'a enrichie de trois dessins, le Défenseur de la couronne, — 
le Maître d* école, esquisse à l'aquarelle. Nous lui donnons ce titre sans 
savoir si elle a été exécutée en tableau. Un magister de village distribue 
des horions à ses élèves avec une verve de forcené. — Portrait de 
P.-L,-A. Coulon, d'après l'aquarelle de Dietler. C'est le modèle d'après 
lequel il exécuta la remarquable gravure de ce portrait. 

Pendant le séjour du maître à Brienz, un de ses fils avait succombé 
dans le lac ; cette perte inattendue imprima à son caractère naturelle- 
ment un peu triste quelque chose de concentré qui frappait ceux qui le 
voyaient pour la première fois et que les années augmentèrent encore. 
Un autre de ses fils, Victor, employé à la confection des planches de la 
photogravure, comme gulvanoplaste, dans la maison Goupil, mourait en 
1879 à l'âge de vingt-quatre ans. 



Edouard Girardet laisse quatre fils ; l'aîné, M. HENRI GIRARDET, est 
déjà connu du public par plusieurs toiles. Elève de son père, il a la 
délicatesse, la finesse de son dessin ; ses sujets n'ont point encore la re- 
cherche et l'élévation de ceux de son maître. Il aime les scènes fami- 
lières, les intimités, l'enfance avec ses naïvetés, ses gentillesses et ses 
joies qu'il traite plus volontiers dans de petites toiles touchées avec 
esprit. 

Il a débuté au salon de 1874, à Paris, par trois tableaux : VEau bénite, 
— Pendant le sermon, — Les Fiancés, Depuis ce moment, nous le re- 
trouvons à toutes les expositions. En 1875, son talent s'est déjà afiirmé^ 
dans ses Petits bergers bretons, mais sa parenté et l'influence de son 
maître s'y remarquent bien nettement, surtout dans la couleur. Nous 
le trouvons au salon de 1876 avec le Curé du village, à celui de 1877 
avec les Petits garde-malades. Cette toile nous paraît donner la note la 
plus heureuse de son talent. Une petite paysanne bretonne malade assise 
dans un vaste fauteuil qu'on a rapproché de l'àtre rustique, regarde les 
images d'Epinal qu'une sœur un peu plus âgée, mais tout enfant encore, 
étale devant elle. Un petit frère, assis en face sur la pierre du foyer. 



ART ET ARTISTES NEUGHATELOIS. 



39 



présente aussi son image aux deux jeunes filles. Tout cela est finement 
dit^ dans une couleur aimable et gaie, sur le fond d'un intérieur pitto- 
resque dans sa simplicité. 

En 1878, il expose un Episode des guerres de Vendée (janvier 4800). 

C'est du côté de la Bretagne qu'il avait dirigé ses premières excur- 
sions artistiques ; plus tard il passa en Afrique d'où il rapporta plusieurs 
toiles. Nous remarquons au salon de 4879 un Aveugle à Biskra (pro- 
vince de Constantinel, — le Cheval blessé^ — et à celui de 4880, les 
Petits sculpteurs arabes. 

Le burin est une tradition dans la famille. Il expose deux gravures en 
4880. Frère et sœur^ d'après Edouard Girardet, deux gentils chats blancs 
jouant dans les plantes d'un jardin, les Petits garde-malades^ d'après son 
tableau, et une toile : En Egypte, 

Il a exposé à Neuchâtel, en 4876, les Enfants du pêcheur j scène de 
Bretagne, — et une aquarelle. Pendant Vorage, — En 4878, Les partes 
geuXj — Trois à la même tablCy — Les mauvaises langueSy — et une 
aquarelle, la Petite berceuse. — En 4880, Dansera-t-il ? — une Halte 
aux environs de Biskra. 

Si nous avions un reproche à adresser au jeune artiste, ce serait de 
demeurer indifférent à son pays et de ne pas avoir trouvé en Suisse le 
motif d'une seule de ses toiles. L'art est et doit être le domaine de la 
liberté, mais nous sommes nationaux parrdessus tout et nous avons re- 
marqué plus d'une fois que les plus beaux sujets^ traités avec talent, 
nous sont moins sympathiques que ceux qui reproduisent les pages de 
notre histoire, nos paysages et notre vie nationale. Notre pays pourrait 
peut-être oublier un jour ceux de ses peintres qui ne se souviennent 
pas de lui. 

Notons encore une toile qui, à notre connaissance, n'a pas figuré dans 
une exposition : une Razzia. 

M. Henri Girardet a aussi pris rang parmi les illustrateurs, c'est non- 
seulement la tradition de famille qu^ l'y a poussé, mais parce que cha- 
que peintre, aujourd'hui, ne peut demeurer étranger au dessin, complé- 
ment du livre, surtout avec les merveilleux moyens de reproduction de 
notre époque. Il débute au Magasin pittoresque par un Volontaire d'un 
an (4876). Frère et sœur^ d'après le tableau de son père, et les Petits 
pâtres bretons^ d'après son tableau du salon de 4875. Une fillette et un 
petit garçon^ assis sous un dolmen druidique, surveillent des moutons 
pâturant, gracieuse idylle réelle. Nous remarquons dans le même recueil 
(4877) Y Eglise de Valère à Sion (Valais), d'une heureuse mise en scène 



40 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



qui rappelle la manière de son oncle Karl. Il donne aussi des reproduc- 
tions de tableaux d'après U. Butin et F. Bridgman. En 1878 parait un 
dessin de son joli tableau du salon de 1877, les Petits garde-malades; 
en 1879, un {autre d'après A. de Pinelli; en 1880, des dessins d'après 
Norman, Goya et le tableau de M. A.-H. Berthoud: Plus heureux qu'un 
roi; en 1881, les Ruines du château de Rustéphan (Finistère). 

Pendant l'année 1881, le jeune peintre a fait un séjour en Italie, d'où 
il rapporte des impressions qu'il nous fera connaître et que nous atten- 
dons impatiemment. 

M. MAX GIRARDET, comme tous les enfants de cette famille, mania 
le crayon, le burin et même le pinceau, mais son père devinant que sa 
nature plus active n'était point en rapport avec les études et la vocation 
de peintre ou de graveur, l'engagea à prendre un métier artistique. Le 
jeune homme entra alors en qualité d'apprenti dans l'atelier d'impres- 
sion de la maison Goupil, à Asnières près Paris, où il travailla deux ans 
et demi. Les manières d'imprimer sont variées selon les ateliers et les 
planches à reproduire; pour s'en rendre compte et les apprendre, 
M. Max Girardet passa en qualité d'ouvrier dans l'atelier de M. Chardon, 
dans celui de M. Eudes, puis chez M. Salmon, à Paris. La besogne du 
jour achevée, il se reposait le soir par un travail d'un autre genre, en 
suivant le cours de dessin de la rue de l'Ecole de médecine. 

Après un voyage qu'il fit en Suisse en 1879, encouragé par M. le 
colonel Dumur, chef du Bureau topographique, il s'est établi à Berne, 
où il a créé, dans le quartier du Mattenhof, un grand atelier pour l'im- 
pression en taille douce, celle de l'eau-forte, de l'aqua-tinte, l'héliogra- 
vure et autres procédés modernes. Ses études dans ce genre spécial et 
plusieurs travaux sortis de chez lui nous font augurer favorablement de 
cet atelier et de son patron. M. Max Girardet est chargé seul de l'im- 
pression de la carte Dufour et de celle en trois couleurs, au 25,000™«. 



M. ROBERT GIRARDET étudia au Gymnase de Neuchâtel et à 
l'Ecole secondaire d'Interlaken. De toutes les branches enseignées, au- 
cune ne lui plut davantage que le dessin. A seize ans, tout en suivant 
les cours de l'Ecole des Beaux-arts de Paris, il commença l'étude de la 
gravure sous la direction de son père. En 1869, il exécutait à l'aqua- 
tinte le Portrait de la reine Victoria d'Angleterre, d'après Winterhalter, 
au Musée de Versailles, mais cette planche, heureusement réussie au 
dire du maître, disparut pendant la guerre franco-allemande. 



MOTIERS-TRAVERS. 



41 



Il s'était installé a Brienzwyler en 1870, il y demeura jusqu'en 1872, 
peignant des figiu^es et du paysage. De retour à Paris, il continua ses 
études à l'atelier de M. Bonnat et recommença la gravure qu'il pratique 
aujourd'hui avec succès. Il a débuté au salon de Paris en 1877 par un 
dessin, la Mise au tombeau du Christ, d'après Ribera au Musée du Lou- 
vre. En 1879 il exposait une gravure de cette toile que la Revue illus^ 
trée de la Suisse romande a publiée (1880-1881). 

Au salon de 1881 figurait le Portrait d'Edouard Girardet que nous 
avons donné dans notre précédent numéro. 

Il a exécuté, d'après Brochart, la Marée montante (56^™ de hauteur 
sur 39 de large), et, d'après H. Merle, Pauvre folle I (44^™ de hauteur 
sur 29 de large). Ce dernier sujet, traité avec talent, présage un bel ave- 
nir au jeune artiste. — Ces deux planches ont été publiées par la mai- 
son Goupil, à Paris. 

M. Robert Girardet n'a jamais exposé à Neuchâtel. Espérons qu'il 
donnera prochainement à ses concitoyens l'occasion de juger du mérite 
de ses œuvres. 



M. PIERRE GIRARDET ne paraît pas avoir poussé aussi loin ses étu- 
des artistiques, et ce que nous connaissons de lui, sans être dépourvu 
de mérite, avait encore l'inexpérience des débutants. — Il exposait à 
Neuchâtel, en 1874, une Pileuse bernoise et une autre toile, le Mouton 
malade^ — en 1876, le Bûcheron blessé. 

Puisse cette nouvelle génération d'artistes ne point démériter du maî- 
tre auquel nous rendons ici le modeste hommage de notre admiration. 



FIN DE LA NOTICE d'eD. GIRARDET. 



A. Bachelin, 



MOTIERS-TRAVERS 



NOTICE HISTORIQUE 



(Suite. — Voir la liTraiaon de Janvier USI, p 16.) 



Si simples qu'ils fussent dans leur genre de vie, nos pères ne trou- 
vaient point étrange l'ostentation avec laquelle lu justice du temps pro- 
cédait à l'exécution de ses sentences. Les renseignements qui suivent 
sont tirés des annales judiciaires du Val-de-Travers, de la procédure de 

Daniel M dit Cl , complice de Joseph M , « condamné à 

« être rompu puis à être placé sur un bûcher pour y être brûlé, vivant 
f ou non, et ses cendres jetées aux vents. > La sentence avait été pro- 
noncée le 6 mars 1743 dans la grande salle du château de Métiers. 
Daniel M. était convaincu de plusieurs vols et larcins, avec effraction et 
sans effraction (page 351). Il avait de plus ôté la vie à son enfant pre- 
mier né âgé de trois mois, attenté deux fois à la vie de sa femme par 
le poison, assassiné et égorgé la veuve Matthey née Jaccard, et enfin — 
remarquez ce dernier chef d'accusation — souffert qu'on ait fait des 
opérations et des essais de magie et sortilège dans sa demeure à Psinge. 
D. M. était non-seulement un malfaiteur de la pire espèce, mais encore 
un sorcier, le dernier qui ait été recherché et condamné comme tel 
par la justice du Val-de-Travers. 

Le 16 mars 1743, au son de la grosse cloche, devant les Halles de 
Métiers et sous la voûte du ciel, se réunit la cour criminelle, présidée 
par M. le capitaine et châtelain. Celui-ci délégua douze des sieurs jurés, 
membres du corps de la Justice du Val-de-Travers, pour aller ordonner 
au concierge du château du dit lieu de sortir des prisons les nommés 
Daniel M. et Joseph M., pour les conduire et amener devant le tribunal. 
Ce qui ayant été exécuté et les dits criminels étant arrivés près de la 
fontaine de Mostier, le sieur Châtelain demande qu'ils soient amenés 
tous les deux au parquet pour y être exposés en jugement public, con- 
formément aux constitutions de l'Etat et à la pratique constante de la 
haute juridiction du Val-de-Travers. 



MOTIERS-TRAVERS. 43 



M. le Châtelain remet alors le sceptre au grand saultier et lui ordonne 
de faire entrer les criminels dans le parquet. Il exhorte le peuple ras- 
semblé sur la place publique au silence et au respect et donne Tordre 
au greffier de faire lecture de la procédure, et cela à haute et intelligi- 
ble voix. 

Puis M. le Châtelain somme publiquement le condamné de déclarer 
si tous les crimes qui lui sont imputés dans la dite procédure ne sont 
pas réels et véritables. A quoi il répond avec douleur et componction 
que la procédure ne contient rien que de très vray, et qu'il en demande 
pardon à Dieu et à la justice. 

Là-dessus Messieurs de la justice sortent du parquet et se rendent au 
temple selon l'usage pour délibérer sur la sentence définitive qu'ils doi- 
vent rendre. Ensuite le pasteur de Môtiers, M. F.-Guill. de Montmol- 
lin, professeur en belles-lettres, prononce un discours très édifiant en 
deux points. L'orateur montre d'abord à la foule rassemblée devant les 
Halles l'énormité affreuse des crimes du dit Daniel M., puis l'abondance 
de la grâce que Dieu a faite à ce criminel en le touchant d'une vive 
repentance. 

Le sermon terminé, la sentence est lue publiquement. Son excellence 
le gouverneur et Messieurs du Conseil d'Etat, qui par leur présence don- 
nent à la cérémonie un caractère plus solennel encore, adoucissent la 
sentence. Ils ordonnent que le condamné recevra simplement... quatre 
coups, et ensuite le coup de grâce, après quoy il sera totalement rompu 
en la forme et en la manière ordinaire ; puis il sera jeté sur un bûcher 
ardent, soit cju'il soit vivant, soit qu'il soit mort, pour y estre entière- 
ment consumé. — Ici se termine la première partie du di*ame. 

Daniel M. est remis ensuite avec son complice entre les mains de 
l'exécuteur de la Haute- Justice. Le châtelain lui ordonne d'attacher sur- 
le-champ une corde au col des condamnés, en signe et marque de la 
multitude des vols et larcins qu'ils ont commis et de les mettre en môme 
temps sur un traîneau (nous sommes en mars)^ ppur être conduits au 
lieu du supplice. Aussitôt que le bourreau a posé le pied sur le parquet, 
la grosse cloche de nouveau est mise en branle. L'agonie des condamnés 
a commencé. 

Le cortège se forme. En tête s'avancent les malheureux que Ton va 
exécuter, le bourreau, ses valets et les livrées les accompagnent, puis 
suivent Messieurs de la justice, les membres du grand consistoire sei- 
gneurial, et une foule nombreuse avide d'émotion. Toute cette multitude 
s'avance sur la route de Boveresse. et enfin, après une demi-heure de 



44 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



marche, elle s'arrête à mi-chemin entre Boveresse et Couvet, au bas de 
la colline sur laquelle s'élève le gibet. 

Cependant les criminels sont arrivés au lieu patibulaii*e. L'exécution 
commence. Joseph M. est d'abord dépouillé. On l'étend sur les blocs, 
on lui brise le bras droit. Après quoy le dit J. M. ayant demandé un 
verre de vin, l'exécuteur le lui donne, puis il le traîne au haut de 
l'échelle, il l'attache par son col, et en très peu de temps le pend et 
l'étrangle, sans qu'on se soit aperçu qu'il ait beaucoup souffert et 
languy. 

Joseph M. ayant été ainsi exécuté en présence et sous les yeux de 
Daniel M., celui-ci déclare à M. de MontmoUin et aux pasteurs qui sont 
présents qu'il était bien aise d'avoir la douleur et la mortification d'un 
pareil spectacle pour estre par là d'autant mieux pénétré de ses crimes 
et se procurer la grâce de son divin Créateur. 

Daniel M. à son tour est couché sur les blocs. L'exécuteur le rompt 
et brise membre après membre, et à chaque coup qu'il reçoit, on l'en- 
tend implorer la grâce et la miséricorde de Dieu avec zèle et avec fer- 
veur, et dans les sentiments d'une résignation parfaite dans laquelle on 
ne vit aucun mélange de trouble, de murmure ny de désespoir. 

Enfin le dit Daniel M. reçoit le coup de grâce. Il est aussitôt détaché 
de ses blocs et porté sur le bûcher. On remarque que ce criminel ne 
fait d'autre mouvement que celui de remuer un bras, après quoy il est 
consumé, et ses cendres sont jetées aux vents en exécution de la sen- 
tence. 

Passé le 16 mai 1743, à la vue d'une multitude extraordinaire de 
spectateurs qui étaient accourus à la dite exécution de tous costés. 

L'exécution du condamné, par le caractère solennel qu'elle revêtait, 
était, on le voit, calculée pour faire impression sur les masses. L'inten- 
tion était excellente, mais les faits n'ont que trop prouvé combien de 
pareilles scènes sont inutiles et même dangereuses. Une multitude con- 
sidérable, composée surtout de femmes et d'enfants, car les élèves des 
écoles avaient congé ce jour-là, accouraient au lieu de l'exécution. Mais 
l'exposition du malfaiteur aux regards avides de la foule, les apprêts du 
supplice et tout le luxe de mise en scène déployé dans ces circonstan- 
ces, détournaient bien vite l'attention de la grande leçon qui ressortait de 
l'événement du jour. Avouons-le, dans le bon vieux temps comme aujour- 
d'hui, c'est à de semblables spectacles que les scélérats de profession 
viennent faire profession de cynisme et de sang-froid, et chercher les 
émotions dont ils ont besoin pour persévérer jusqu^au bout dans la voie 



MOTIERS-TRAVERS. 



45 



du crime. Il est juste toutefois d'ajouter que le jugement public, les 
cérémonies qui raccompagnaient et surtout l'aveu que le condamné de- 
vait faire de ses crimes, étaient une satisfaction nécessaire accordée à 
l'opinion publique, car du commencement à la fin, la procédure était 
absolument secrète. 

Daniel M. fut, nous l'avons dit plus haut, le dernier sorcier jugé par 
la cour criminelle de Môtiers. Il est nécessaire, puisque nous venons 
de prononcer ce mot, de consacrer quelques lignes aux sorciers et sor- 
cières de la juridiction. Nous extrayons du vol. 1, Procédure criminelle 
du Valide-Travers (*), les faits suivants : De l'an 1580 à l'an 1626, trente- 
trois sorciers (vingt-trois femmes et huit hommes, deux noms sont illi- 
sibles) parurent à la barre du tribunal siégeant dans la grande salle du 
vieux château. Les peines infligées aux coupables ne sont pas toujours 
indiquées. Elles varient suivant les maléfices et les crimes qui sont à la 
charge des prévenus. La plupart cependant furent condamnés à être 
brûlés vifs et leurs cendres jetées aux vents. D'autres, c'est le petit nom- 
bre, furent relâchés, mais à la condition expresse de ne jamais sortir 
de leur maison, « où ils sont reclus perpétuellement ». Deux seulement 
furent déclarés innocents et aussitôt libérés. Le mois de novembre 
1616 est tout particulièrement célèbre dans les annales de la sorcellerie. 
Le 14 novembre, une femme de Môtiers âgée de trois-vingt et tant d'ans, 
est condamnée à être brûlée vive. Le gouverneur modifie l'arrêt de la 
cour de justice: la patiente sera étranglée avant d'être consumée. 
Quatre jours après, une femme de Boveresse, et enfin le 21 novembre, 
deux autres sorciers, un vieillard également de Boveresse, âgé de 
90 ans, et une femme de Saint-Sulpice sont condamnés à la même 
peine, mais sans adoucissement de la sentence. Voilà donc en une seule 
semaine quatre sorciers irrévocablement jugés et condamnés. La justice 
de l'ancienne châtellenie du Vaux-Travers ne plaidait guère à cette épo- 
que les circonstances atténuantes. Elle était expéditive et sommaire (*). . 



(1) Monsieur Gh. -Eugène Tissot a laborieusement ^analysé ces vieilles procédures. U y a 
joint un répertoire très complet qui nous a rendu les plus grands services. 

(^ Le dernier malfaiteur condamné à la peine capitale fut décapité en 1834, le vendredi 
avant le dimanche de la Saint-Jean. 1\ faisait une chaleur tropicale. Telle fut cependant Taf- 
fluence des curieux attirés par ce spectacle, qu'à 6 heures du matin déjà, bien que l'exécution 
ne dût avoir lieu qu'à 11 heures, une foule immense entourait la barrière élevée autour du 
parquet, et que les nombreux fonctionnaires postés d'office sur la colline du gibet suffisaient 
à peine pour empêcher cette multitude de pénétrer dans l'enceinte réservée à la justice. 

Les piliers du gibet seigneurial dressés ou du moins utilisés pour la première fois en Tan 
1611, furent renversés déjà en 1831 et leurs tronçons roulés dans l'Âreuse, à l'exception de 
deux ou trois qui, sans doute à cause de leur volume considérable, durent être abandonnés 



46 



MUSÉE NEUCHATELOIS. 



Les souvenirs qui se rattachent au château de Môtiers ne sont donc 
pas de nature à nous faire regretter trop vivement le bon vieux temps. 
Rassurons-nous cependant. Depuis le temps où l'on brûlait les sorciè- 
res, l'antique manoir des barons du Vaux-Travers a été démantelé par 
un ennemi plus puissant que les redoutables seigneurs féodaux du 
XIIP siècle. Le temps, cet infatigable démolisseur, a passé son niveau 
sur la haute tour cylindrique du vieux castel et bouleversé jusque dans 
leurs fondements ses murailles extérieures. Heureusement, il a rencon- 
tré sur sa route un autre ennemi, le ciment de Saint-Sulpice qui, con- 
venablement appliqué, préservera de la ruine les murs chancelants de la 
terrasse. Le pont-levis a été abaissé pour toujours. Les francs-sergents 
ont disparu avec leui*s hallebardes. Les engins de la torture, ou ce qu'il 
en reste encore, ont été relégués sous les tuiles, dans un coin obscur 
du galetas que l'on a construit pour utiliser les combles de la tour car- 
rée. On y sèche aujourd'hui de l'hysope et de l'absinthe. Notre siècle 
ne respecte rien, hélas 1 et tire parti de tout. Il n'y a pas jusqu'au fa- 
rouche gardien dont parle le spirituel correspondant de ÏAlmanach de 
la République (année 1863), « le gros chien noir », qui depuis long- 
temps n'ait vidé la place. Mais « l'amabilité des hôtes > est toujours la 
même, et aujourd'hui comme il y a 18 ans, « la châtelaine laisse à la 
fontaine ses pommes de terre à. demi-lavées pour vous souhaiter la 
bienvenue». L'ancienne salle de justice, qui n'a d'ailleurs rien de re- 
marquable, a été réparée. Il n'est pas d'étranger qui ne puisse la visi- 
ter, si seulement il en fait la demande. Il vaut la peine d'y entrer, ne 
serait-ce déjà que pour jouir d'une des vues d'ensemble les plus pitto- 
resques de notre beau Val-de-Travôrs. 

Jusqu'en 1826, le château de Môtiers servit de lieu de détention aux 
criminels du district condamnés à la prison et d'habitation au concierge 
qui était en même temps fermier du domaine seigneurial. Les fameuses 
oubliettes et les cachots, dont l'un est demeuré célèbre dans l'imagina- 
tion des habitants de la contrée par la longue détention du dernier de 
ses hôtes, un pauvre monomane, dit-on, qui y termina sa lugubre exis- 
tence, se trouvent dans la tour carrée, la seule qui subsiste encore. 
Lorsque les nouvelles prisons eurent été construites (1826), il fut mis 



au bas de la colline. On les voit aujourd'hui encore, entre la route de Boveresse et la rivière. 
Dans le même temps, d'autres turbulents sciaient et faisaient disparaître le collier du carcan, 
solidement scellé au pilier d'une des arcades de la maison de ville. Le gouvernement fit une 
sorte d'enquête pour découvrir les auteurs de ces délits. Ce n'était personne et c'était tout le 
monde. C'est dire que l'enquête en question n'aboutit à rien. 



MOTIERS-TRAVERS. 47 



en vente par l'Etat et devînt peu de temps après une propriété particu- 
lière. Le bâtiment des prisons actuelles, ensuite d'un décret du Grand 
Conseil, fut transformé en 1872 en un pénitencier pour les femmes. A 
cet effet, un crédit de 40,000 francs fut voté par l'autorité législative de 
la républic[ue. Quant au vieux manoir, siège autrefois de la justice du 
Vaux-Travers, il est maintenant une maison de ferme. 

Mais, Messieurs, faisons comme l'ancienne cour de justice du Val-de- 
Travers, descendons la colline du vieux château et venons, — pour 
quelques instants, — nous installer dans l'hôtel des six communes. 

IV 

L'hôtel des six communes est, en effet, le quatrième monument his- 
torique de Môtiers. Une nouvelle puissance apparaît, avec laquelle la 
féodalité devra de plus en plus compter. 

C'est le 1«^ septembre 1369 (*) que des franchises spéciales furent ac- 
cordées par le comte Louis aux communes de la vallée. Le souverain 
du pays se trouvait à cette époque dans des circonstances tout particu- 
lièrement malheureuses. Ainsi que le raconte M. de Chambrier, dans 
l'ouvrage déjà cité, pages 77 et 78, le fils du comte, Jean-le-Bel, plus 
courageux qu'heureux dans les guerres que son humeur belliqueuse lui 
fit entreprendre, tomba en 1362 entre les mains de Beraul de Beltan, 
qui fixa le prix de sa rançon à trois mille florins d'or, douze marcs de 
vaisselle, trois pièces de drap de soie et une demi-pièce de drap d'écar- 
late. Grâce aux dons des Neuchâtelois, la rançon put être payée. Mais 
quelques mois plus tard, le jeune comte prit fait et cause pour les ba- 
rons de Bourgogne contre Philippe-le-Hardi. Il fut de nouveau fait pri- 
sonnier et enfermé dans le donjon de Sémur. Cette fois-ci, le comte 
Louis se vit hors d'état de fournir les huit mille francs exigés pour le 
rachat de son enfant. Six années s'écoulèrent de la sorte pendant les- 
quelles Jean-le-Bel languit en captivité. Enfin, au commencement de 
1369, le comte Louis se rendit à Avignon auprès de l'empereur, il ob- 
tint la concession du droit « d'umguelt » dans tout le comté, et il venait 
de vendre ce droit et d'autres encore à ses sujets, afin de rassembler la 
somme qu'il fallait payer, lorsqu'il apprit que le 10 septembre son fils 
avait cessé de vivre. C'est à ces événements désastreux pour la famille 
des comtes de Neuchâtel que certaines communes du pays sont redeva- 
bles de leur richesse actuelle. 

(1) Archiyes des six communes. A. 



48 . MUSÉE NEUCHATELOIS. 



Les franchises auxquelles nous venons de faire allusion furent confir- 
mées par Rodolphe de Hochberg, le 8 avril 1458 (0. Les droits qu'elles 
conféraient étaient bien importants, puisque deux siècles et demi plus 
tard, lorsque les rois de Prusse devinrent princes de Neuchâtel, la com- 
mune de Môtiers adressa une requête spéciale au gouverneur de la 
principauté pour faire souvenir les nouveaux souverains du pays de 
ces droits et en demander le maintien ('). 

A répoque où nous sommes parvenus (fin du XIY^ siècle et commen- 
cement du XV«), un édifice important s'élève dans le village. Nous l'a- 
vons déjà nommé, c'est la maison de ville ou l'hôtel des six communes. 
Mais n'exigez pas la date précise de sa fondation. Car si nos pères, dans 
la première période de leur émancipation, savaient déjà construire des 
murailles, des arcades et des escaliers solides à défier tous les tremble- 
ments de terre, ils ne songeaient guère à inscrire sur la pierre un mil- 
lésime que leurs arrières-neveux s'estimeraient heureux aujourd'hui de 
pouvoir déchiffrer. Cependant, à défaut d'une semblable inscription, ce 
problème historique est facile à résoudre. C'est évidemment jusqu'au 
temps où les six communes de Môtiers, Boveresse, Couvet, Buttes, 
Saint-Sulpice et Fleurier se constituèrent comme corps politique, qu'il 
nous faut remonter. Les communes que nous venons de nommer étaient 
assez solidaires les unes des autres, et le lien qui les unissait assez étroit 
à cette époque-là pour qu'elles entreprissent en commun, malgré l'es- 
prit de clocher qui distingue trop souvent des corporations de ce genre, 
une construction aussi dispendieuse. On peut donc affirmer sans crainte 
d'être démenti par les faits que l'hôtel-de-ville de Môtiers a été bâti au 
plus tard dans la première partie du XY« siècle. 

[A suivre,) L. Perrin, past. 



(1) Archives des six communes. G. 

(2) Actes perpétuels de la commune de Môtiers, f* 82. 



CHARLES-DANIEL DE MEURON 



ET SON RÉGIMENT 



(Suite, — Voir la lÎTraUoD de NoTembre i88t, p. 26i.) 



La commission nommée pour établir les comptes des arrérages dus 
par la Compagnie des Indes hollandaises ne put arriver à faire son rap- 
port, vu le manque de quelques documents qui se trouvaient en Europe. 
Le colonel propriétaire vit cet objet ajourné jusqu'à son retour en Eu- 
rope. Mais une lettre du gouverneur général de l'Inde, datée de Calcutta 
20 décembre 1795, annonçait que le régiment toucherait la paie anglaise 
à dater du 20 mars 1795. Il avait obtenu à grand'peine du gouverneur 
à Madras, 2000 L., en à-compte sur le règlement des arrérages dus par 
la Compagnie hollandaise, qui, avec son crédit et ses propres fonds, ui 
permit de rengager ses hommes et de leur payer le 20 7o des soldes 
arriérés. 

Le comte de Meuron put partir de Madras en mars 1797 , embarqué 
sur le Buringtonj avec le capitaine BoUe, le lieutenant d'Yvernois, de 
Saint-Sulpice, et le jeune Samuel de Meuron, fils du lieutenant-colonel 
de Meuron-Bullot. 

Le général en chef des troupes de Tlnde, lord Abercromby, se trouvait 
aussi à bord. Sur un autre vaisseau, se trouvait aussi le fils cadet de 
Meuron-du-Parc, qui n'était pas propre à devenir officier et qui rentrait 
au pays; notre flotte était considérable, et convoyée seulement par deux 
vaisseaux de guerre. Son chargement était considérable aussi et estimé 
à six ou sept millions de livres sterling, et fut la plus riche entrée en 
Angleterre qu'on eût vue jusqu'à ce jour. Il y avait, entre autres produits, 
14,000 balles de cannelle, à 84 livres chacune, toutes espèces d'épices, de 
trois années de récolte des Moluques, enlevées par l'amiral Reinier, 
deux vaisseaux chargés de poivre, venant de Sumatra. 



Muste Kbuobatbloib, — Février 1882. 



50 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



La flotte était celle de la Compagnie des Indes anglaises. La traversée 
fut très longue et très pénible, à cause des gros vents et surtout depuis 
le tropique, où elle subit de violents et persistants vents contraires. ELle 
relâcha bien des joure au Cap, puis à Sainte-Hélène et fut plusieurs 
semaines sur le banc de Terre-Neuve, où il fut question d'aller se réfu- 
gier dans un port d'Amérique ; enfin les vents se calmèrent, et elle put 
jeter Tancre à nuit tombante dans la rade de Deal en Angleterre, le 
13 décembre 4797, au milieu de cent vaisseaux qui étaient l'escadre an- 
glaise triomphante de la prise de la flotte hollandaise qu'elle y avait 
amenée. 

Lorsque le major général arriva à Londres, il ne pouvait s'attendre à 
n'y trouver que déceptions. Les objets d'habillement qu'il avait com- 
mandés depuis Madras, à l'époque du transfert du régiment, n'avaient 
point été confectionnés, et son régiment paraissait y avoir été totalement 
oublié depuis la ratification de la capitulation de Neuchàtel. 

Sous date du 22 décembre 4797, le major général, C.-D. de Meuron, 
annonce son arrivée à lord Dundas, ministre secrétaire d'Etat de S. M. 
britannique, à Londres. 

« J'ai l'honneur de vous faire part de mon arrivée dans cette capitale, 
« venant de l'Inde où j'ai laissé mon régiment en bonne situation, comme 
« vous l'avez vu par les différents rapports et les autres papiers le con- 
« cernant, qui vous ont été remis par MM. Mayviks (mes représentants à 
« Londres). Veuillez, Monsieur, y jeter un coup d'œil et vouloir faire 
« expédier le plus promptement possible tout ce qui est relatif à la tran- 
« quillité des officiers, dont plusieurs ont eu des désagréments avec les 
« officiers des autres corps, relativement à leur rang dans l'armée 
« du roi. 

« La retraite en demi-solde sollicitée pour six officiers qui se trouvent 
« hors d'état de faire aucun service par infirmités. 

« Un ordre à MM. les directeurs de la Compagnie de recevoir et faire 
« embarquer par les premiers vaisseaux les effets d'habillement et ar- 
« mement pour le régiment qui en a grand besoin. Si cet objet se trou- 
« vait retardé m'induirait dans une double dépense que j'ai déjà essuyée, 
« il y a deux ans, ayant été forcé d'acheter des draps et chapeaux chez 
« des marchands particuliers de Madras. 

« Je vous prie également de me dire où je puis toucher ce qui est dû 
« au régiment, depuis qu'il a l'honneur d'être au service de Sa Majesté 
« Britannique, pour que je puisse payer ces objets et commencer le re- 



CHARLES-DANIEL DE MEURON. 51 

« crutemenl qui va probablement m'entraîner au-dessus de mes forces, 
« vu les circonstances politiques, etc. » 

N'ayant obtenu aucune réponse de ce ministre, quoi qu'il eût fait 
visite et renouvelé cette demande, il s'adressa à M. Huskisson, secré- 
taire du dit ministre. 

« J'ose espérer de votre indulgence excuse pour la liberté que je 
« prends de m'adresser à vous directement, sans avoir l'honneur d'en 
« être connu 

« Etranger dans ce pays et ignorant la langue, les usages, les formes 
« et les ordonnances, cette situation est d'autant plus pénible que j'eus 
« l'honneur d'écrire à M. Dundas pour lui faire part de mon arrivée en 
c le priant de vouloir bien m'indiquer à qui je dois m'adresser pour 
« traiter les affaires de mon régiment, et où je pourrai toucher l'argent 
« sur ce qu'il m'est dû par le roi depuis l'époque que mon régiment 
« a eu l'avantage de passer à son service. 

« Je ne suis pas encore favorisé d'une réponse que j'attends avec au- 
« tant d'impatience que les Juifs le Messie 

« En outre, dix-huit invalides de mon régiment manquent de tout, 
« ayant inutilement frappé à la porte de tous les bureaux de la guerre 
« pour obtenir logement et subsistance pour retourner dans leur patrie; 
« ils ont été repoussés de partout en leur disant : que le nom de mon 
« régiment ne leur était pas connu. J'ai pris le parti de m'adresser à 
« MM. Mayviks, auxquels j'ai envoyé le capitaine BoUe, mon aide de 
« camp, pour avoir quelques directions. Ils ont honnêtement accompagné 
« le capitaine Bolle chez vous. Monsieur, n'ayant pas eu l'honneur de 
« vous rencontrer, c'est ce qui me détermine à prendre la liberté de 
« vous écrire par l'avis de MM. Mayviks, vous priant instamment 
« d'avoir la bonté d'expédier un ordre pour que ces infortunés soient 
« logés et sustentés, en attendant qu'il leur soit donné les moyens de 
« passer sur le continent, selon l'esprit des articles 5 et 15 de la capitu- 
€ lation de Madras » 

Sous date de Londres, 10 janvier 1798, le major général écrit au major 
de Meuron-Motiers : 

« Les ministres sont tellement occupés que c'est une mer à boire 

pour les voir et pour obtenir des décisions; j'espère cependant avoir 
satisfaction sur toutes les choses demandées » 

La capitulation de Madras ne fut point agréée par le gouvernement 
britannique, ce qui l'achoppait surtout c'étaient les articles relatifs aux 



52 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



arrérages hollandais, mais le major général y tenait très particulièrement, 
ce qui engagea de longues et pénibles discussions. 

Ses amis et connaissances à I^ondres, et jusqu'à une demoiselle de 
Neuchâtel qui avait des entrées à la cour et y était bienvenue, lui don- 
nèrent conseil de résister à outrance à toutes ces propositions, « car si 
vous vous laissez entamer y vov^ êtes un homme perdu, lui disait-on ] il 
est vrai que ce sera long, mais votes pourrez au moins mettre les affaires 
du régiment en règle. > 

Il prend la résolution d'écrire, sous date du 22 janvier 17d8, au co- 
lonel Cleghom^ qui avait fait avec lui la capitulation provisoire de Neu- 
châtel et qui avait été avec lui aux Indes. 

« Tout conspire à me désespérer. Je ne suis pas plus avancé en rien 
qu'au moment de mon arrivée. Je n'ai pas le sol, avec des engagements 
considérables, dont je ne puis envisager le terme sans frémir. Je n'ai 
pas encore pu revoir M. Dundas, par conséquent ni le roi, ni la cour, 
auxquels il doit me présenter. Je n'ai pas même de réponse à ma lettre 
' du 22 décembre dernier. Je n'ai pu voir M. Huskisson qu'une seule fois. 
Sur notre très cordial entretien, je crus très bonnement à la manière 
obligeante avec laquelle il m'assura que dans quinze jours toutes mes 
affaires seraient terminées sous le rapport du général Nesbit, présent à 
notre entretien, lequel m'assura que nulle difiiculté ne me serait faite. 
Cependant, lorsque je pus le voir chez lui, cinq jours après, je le trouvai 
hérissé sur tous les points 

« J'ai dû en déduire que j'avais été joué à Madras de la manière la 

plus outrageante.par un homme qui s'était si loyalement dévoué aux désirs 
du gouvernement britannique, par votre ministère; j'ai dû en conclure, 
dis-je, que si l'on ne met pas ici des formes aussi désagréables aux lon- 
gueurs, je dois m'attendre à tous les désagréments possibles. 

« Si je fais essuyer des difficultés sur l'arrangement de mes comptes 
sur les créances hollandaises que Sa Majesté s'est engagée de me payer 
et qui portent, comme je vous l'ai expliqué à Neuchâtel avant de signer 
notre capitulation, sur la différence des payements en papier et en cui- 
vre au lieu d'argent espèces valeur d'Hollande, stipulé par ma capitula- 
tion, etc., etc. 

« Le gouvernement hollandais m'ayant interdit l'entrée des Tribu- 
naux, la Compagnie hollandaise est devenue par ce fait mon débi- 
teur 

« et qu'en transportant mon régiment au service britannique, je 

perdais tout recours contre les Hollandais, où j'allais être proscrit aus- 



CHARLES-DANIEL DE MEURON. 53 



sitôt qu'ils en auraient connaissance, que ne vendant point mon régi- 
menty quelque bon, beau et acclimaté qu'il était dans Tlnde, et qu'il 
livrait sans sérieux combats l'Ile de Ceylan, qu'il était juste que Sa Ma- 
jesté se chargeât de me payer tout ce que la Comp^^ie hollandaise 
me devait ou au régiment ; votre loyauté fut frappée de cette justice, 
vous l'avez transactionnée et le roi l'a confirmée par la voie de son se- 
crétaire d'Etat, M. Dundas, en date du 13 avril 1795. Si, dis-je, un objet 
aussi authentiquement contracté pourrait rencontrer quelques difficul- 
tés, pourquoi devrais-je en trouver dans les articles stipulés pour le 
service direct du roi? Depuis 27 mois que mon régiment a passé dans 
ses possessions, qu'il a l'approbation du gouvernement de Madras et de 
toute l'armée anglaise, que je n'ai rien négligé pour le rendre nom- 
breux et bien équipé, et habillé à l'anglaise, je l'ai rengagé en entier 
pour six ans. 

« Les à-compte que j'ai pu arracher au gouvernement de Madras 
n'ayant pu suffire, encore moins adoucir un à-compte de 20 7o à tous 
mes officiers sur leurs créances hollandaises, pour calmer leurs inquié- 
tudes sur le renvoi en Europe d'une chose qui leur avait été promise 
d'être payée trois mois après avoir quitté Ceylan, après la capitulation 
et la parole que je leur avais donnée qu'elle serait exécutée ponctuelle- 
ment 

« Et bien. Monsieur, depuis 27 mois que mon régiment sert Sa Ma- 
jesté, il n'a encore rien été payé au régiment que sa subsistance. J'en 
ai demandé le payement au général Nesbit avec un à-compte sur la 
créance hollandaise ; il me répondit qu'il en conférerait avec M. Dundas; 
voici encore 7 jours écoulés sans réponse. Cependant les engagements 
pèsent sur moi ; le régiment a besoin de fournitures complètes ; mon 
honneur est compromis et vous partez incessamment ; voyez dans quelle 
étrange et cruelle position je me trouve ! Si c'est là les agréments que 
vous m'aviez promis au service d'une nation dont l'univers respecte la 
foi publique, sentiment que j'ai toujours partagé; ceux que j'avais du 
caractère de M. Dundas, que la voix de la renommée avait fait parvenir 
jusqu'à moi, l'estime, la confiance et l'amitié que je vous ai vouées sont 
les preuves que je mettais en avant sur l'empressement que je suis à 
remplir les vues du ministre, dont l'exécution était remise à vos 
soins. 

« J'ose donc me flatter. Monsieur, que votre loyauté ne vous permettra 
pas de partir avant de m'avoir préservé du précipice où je suis prêt à 



54 



MUSÉE NEUCHATELOIS. 



tomber par mes engagements, et que vous m'ouvrirez une porte sûre 
pour parvenir à l'exécution d'une capitulation sacrée qui aurait dû avoir 
son plein effet à Madras. 

« Les sentiments que vous m'avez montrés m'autorisent à vous dévoi- 
ler tout ce que je pense. Je vous avouerai que j'avais conçu Tespoir de 
quelques récompenses pour l'important service que mon régiment a 
rendu, à mon zèle, et les fatigues et périls d'un tel voyage, récompenses 
non pécuniaires, ce ne sont point celles qu'un militaire délicat recher- 
che. Mais au lieu de récompenses, je me trouve puni par tout ce qu'il 
y a de plus pénible pour une âme délicate, l'indifTérence et l'oubli pour 
ne rien dire de plus. En vous faisant cet aveu, c'est vous donner une preuve 
de la confiance qui vous prouvera l'étendue de mon estime, de la con- 
sidération qui vous est due, etc., etc » 

Cette lettre non-seulement resta sans réponse, mais le colonel Cleghorn 
s'esquiva en donnant Tordre de ne pas faire connaître le domicile qu'il 
prenait. Peu après, il partit pour Ceylan, ayant été nommé secrétaire 
d'Etat du gouverneur North. 

(A suivre.) Th. de Meuron. 



MISCJBLIjAlSrEES 



Bègrlement d'une société de garçons. 

Voicy les loix et les ordres que doivent suivre tous les garçons qui 
sont trouvés dignes d'être reçus de l'honorable Société des garçons de 
Boudry (depuis l'année 1775). 

Article l«f. 

Tous garçons de l'honorable Société sont obligés de rapporter tout 
ce qu'ils pourront ouïr dire contre les ordres et l'avantage de notre So- 
ciété. 



MISCELLANÉES. 55 



Article 2*. 

Il est défendu à tous garçons de cette honorable Société de chanter 
après dix heures sur la rue sous peine d'être châtiés pour cinq batz, de 
même tous ceux qui sont attrapés à faire du scandale dans la ville pen- 
dant la nuit subira le même châtiment. 

Article 3». 

Quand la compagnie sera assemblée, ceux qui sortiront sans demander 

la permission de M"^. le Président ou d'un conseiller sera .châtié pour 

un pot de vin. 

Article 4*. 

Tout garçon qui se trouvera dans quelque dispute ou embarras ayant 

raison devra être soutenu. 

Article 5«. 

Celui qui battra, ou querellera, ou cherchera dispute quand la compa- 
gnie sera assemblée, il subira le châtiment que les juges lui feront sui- 
vant l'exigence du cas. 

Article 6®. 

Celui qui révellera les secrets de l'honorable Société seront châtiés 
pour 12 batz, et cela sans support de personne. 

Article 7®. 

S'il se trouvoit des garçons^ quand la compagnie sera assemblée, qui 
fussent soûls de vin et hors de raison, voulant cependant paraître dans 
cet état seront châtiés pour un chard de vin. 

Article 8". 

Tous garçons qui voudront se trouver dans quelque bal, et qui ne vou- 
dront point danser ou du moins faire un tour de danse sera châtié pour 
un chard de vin et du meilleur. 

Article 9«. 

Un garçon qui se trouvera à côté d'une fille et qui ne saura pas la 
divertir sera châtié pour un chard de vin qu'il payera dans le moment. 

Article 10«. 

Quand la compagnie sera assemblée, il est défendu de verser du vin 
dans ses verres ou dans quel que ce soit sans demander la permission à 
M*^. le Président ou à un sautier. 



>«a»amiBMa 



56 



MUSÉE NEUCHATELOIS. 



Article 14®. 

Tout garçon ayant été averti par un de nos sautiers et ne voulant pas 
se rencontrer dans l'assemblée qui lui sera indiquée, devra d'abord ré- 
pondre au dit sautier, lui alléguant des raisons légitimes s'il le peut, ce 
que le sautier devra mettre en écrite afin de le remettre à la Société ; 
mais si ces raisons n'étaient pas suffisantes, il sera châtié pour deux 
pots de vin la première fois que la compagnie se rassemblera. 

Article 12». 

Aucun garçon ne devra se rencontrer dans aucune de nos assemblées 
sans en avoir été auparavant averti par un de nos sautiers, sous peine 
d'éti-e châtié par la Société.. 

Article 13». 

S'il arrivoit qu'un garçon fût assez hardi de trouver à redire aux ordres 
de notre Société, il sera châtié selon que les juges le trouveront raison- 
nable; et même s'il ne s'en vouloit pas dédire en présence de la Société, 
il en sera chassé sans que jamais il puisse y rentrer. 

Article 14®. 

Tous ceux qui seront redevables à l'honorable Société seront obligés 
de la payer comptant, soit pour l'entrée dans la compagnie, soit pour 
posséder une charge, ou pour châtiment, sans quoi il ne pourront don- 
ner aucun suffrage, ni même représenter quoi que ce soit à la So- 
ciété. 

Article 15®. 

Il est défendu à quel garçon que ce soit de notre Société de distri- 
buer un seul verre de vin pour le donner à qui que ce soit, sous peine 
d'être châtié par la Société. 

(Communiqué par Alb. Henry.) 



ERRATUM 

C'est par erreur que le nom de l'auteur de l'article Souvenirs d'en- 
fance (numéros d'octobre et novembre 1881) a été imprimé Borrel; 
il faut lire : L. Borel, pasteur. 



>A>. 



ESSAI SDR GEORGES DE RIVE 



SEIGNEUR DE PRANGINS, SECOND GOUVERNEUR DE NEUCHATEL 

(4529-1552) 

et ses relations avec Tavoyer Faulcon (Falk) de Friboarg (1516-1519). 



Georges de Rive, de Ryve ou de Riva, comme l'appellent les actes al- 
lemands, gouverneur du comté de Neuchâtel après le rétablissement 
des Longueville, est Tun des hommes marquants de la Suisse occiden- 
tale, pendant la première moitié du XVI® siècle. Il est même le per- 
sonnage le plus en vue de l'histoire de Neuchâtel sous les régimes 
successifs de Jeanne de Hochberg, duchesse de Longueville, de Fran- 
çois, puis de Léonor d'Orléans et de Jacques de Savoie, duc de Ne- 
mours. 

Selon Frédéric de Chambrier, l'auteur de VHistoire de Neuchâtel et 
Valangin avant Vavènement de la Maison de Prusse (1840), l'attache- 
ment de Georges de Rive à la cause de la reine douairière d'Ecosse, 
Marie de Lorraine, qui disputait la souveraineté du pays à Léonor d'Or- 
léans, lui aurait fait perdre sa charge peu de temps avant sa mort, ar- 
rivée en 1552 (*). Selon Boyve, l'auteur des Annales historiques de Neu- 
châtel et Valangin (qui ont vu le jour en 1854 et 55), Georges de Rive 
n'aurait, au contraire, abandonné ses fonctions que le jour même de sa 
fin, le 20 juin 1552 et serait mort de phthisie dans le château de Neu- 
châtel qu'il n'avait cessé d'habiter pendant vingt-trois ans consécutifs (*). 

« 

(1) Chambrier, Histoire de Neuchâtel, page 3^4. 

(2) Boyye, Annales éditées par Gonzalve Petitpierre, page 24. D'une letti*e adressée à 
Farel par Kuntz de Berne, en 1537, et où Georges de Rive est qualifié d'ancien gouverneur, 
on a voulu en conclure qu'il ne l'était plus à cette date. Mais nous le retrouvons aussitôt après 
cette date, fonctionnant comme gouverneur. Si interruption il y a eu, ce n'a été qu'une in- 
terruption momentanée. Voir Chambrier, page 305, ch. X, 1538. 



]Iaâ»sMBCCHATBL0i8. — Mafs 1882. 



58 MUSÉE NEUCHATELOIS 



Cette dernière version a été adoptée par l'écrivain auquel nous devons 
le Dictionnaire géographique des Vaudois et des Genevois j M. Albert de 
Montel (^). Car le sire de Prangins n'était pas Neuchâtelois d'origine et 
avait vu le jour à Payerne, selon le Dictionnaire de Leu (*). Ce lexico- 
graphe zuricois montre Georges de Rive servant en France pendant les 
années 1499 et 1500 au mépris des défenses de Berne dont il était bour- 
geois et qui le punit, au retour, pour ce fait, de la prison, en dépit de 
la chevalerie qui lui avait été conférée. Peu s'en fallut qu'il ne fût éga- 
lement emprisonné à Fribourg, dont les magistrats écrivaient à ceux de 
Payerne que s'ils n'empêchaient pas Georges de Rive d'embaucher leurs 
gars, ils prendraient eux-mêmes les mesures nécessaires pour le faire 
cesser (^). Trois ans après, nous le voyons faisant l'acquisition du château 
de Prangins, dont il porta dès lors le titre (1503). Mais à la seigneurie 
de Prangins viennent s'ajouter plusieurs autres fiefs comme Grandcour, 
GenoUières, Bellerive. Le mariage qu'il contracta avec Isabelle, fille de 
Roland de Neuchâtel-Vaumarcus et de Sophie de Ringoltingen, un des 
noms les plus illustres de Berne, lui permit de joindre encore à ses do- 
maines les terres de Hermlingen et de Merzlingen, près Aarberg et Ni- 
dau, pour lesquelles Georges de Rive devenait le sujet et le vassal des 
comtes de Neuchâtel. 

L'auteur de Y Histoire de Neuchâtel et Valangin avant V avènement de 
la maison de Prusse, s'est montré extrêmement sévère dans le jugement 
qu'il a porté sur la carrière politique et administrative du premier gou- 
verneur de ce pays. « Georges de Rive, dit-il, ne réussit à rien, et son 
« nom, qui avait commencé et qui finit avec lui, fut mêlé à la plupart 
« des événements de cette période orageuse sans en recevoir aucun 
« lustre » (*). 

Georges de Rive ne réussit pas, il est vrai, à empêcher l'introduc- 
tion de la réforme religieuse dans le pays qu'il administrait au nom de 

(1) Article Georges de Rive. 

(2) Leu, Helvetisches Lexicon, XV, page dl6. Voir aussi le Manuscrit (tEstavayer, col- 
lection Mulinen. Pernette, fillo de Jacques de Rive, établie à Payerne, était femme de Nicod- 
le-Jeune, fils de Jean du Clos. Wilhelm de Rive était abbé de Humilimont, prés Marsens 
(Bulle), en 1483. Bourgeois de Payerne, les Rive avaient aussi des propriétés à Neuveville, où 
ils héritent de noble homme Jean de TEarreux, époux do Marguerite de Rive, sœur de Peter- 
man de Rive, bourgeois du dit lieu. Jean de Rive est qualifié, dans un acte de 1586, de 
lieutenant de Jean d'Estavayer, bailli de Vaux, et d'avoyer de Payerne. (Notes dues à 
l'obligeance de M. le colonel de Mandrot.) 

(3) An die von Pœtterlingen das sie wollen gen Georges de Rive v^rachaiTen das er miner 
Herrn Knecht nitt ufwigle, anderswo er nit ablassen so wollen M. Herrn darzuthun. (Mis- 
sival allemand. Archives de Fribourg en date du vendredi 6 octobre 1499.) 

(4) Frédéric de Ghambrier, Histoire de Neuchâtel, page 324. 



ESSAI SUR GEORGES DE RIVE. 59 



Jeanne de Hochberg et des Longueville. Mais, si Ton veut être juste, il 
faut tenir compte de sa situation extrêmement difficile entre des princes 
éloignés dont il ne pouvait attendre aucun appui efficace, et les parti- 
sans de Farel, que Berne protégeait avec menace d'intervenir par les 
armes, si on ne laissait le champ libre au réformateur. Frédéric de 
Chambrier lui-même, en racontant les actes de vandalisme accomplis à 
la Collégiale de Neuchâtel, le 30 octobre 4534, nous dit que lorsque 
Georges de Rive voulut interposer son autorité, on lui répondit que 
t lorsqu'il s'agissait du service de Dieu et du salut des âmes, il n'avait 
« plus à commander ». Le vote, ou plus comme on disait alors, du 
4 novembre qui suivit et qui décida la question religieuse, fut imposé 
par Berne. Cet Etat s'opposa ensuite formellement au nouveau vote 
que le gouverneur se proposait de faire faire dans une assemblée plus 
nombreuse et plus régulière que la première. 

Champion ardent de l'ancienne croyance, le sire de Prangins n'en 
aurait pas moins fini, selon Leu et plusieurs écrivains neuchâtelois et 
vaudois, par embrasser lui-même la foi nouvelle. Le premier de ces 
auteurs assigne l'année de 1537 à cette conversion que Boyve et ïYé- 
déric de Chambrier passent sous silence dans leurs ouvrages. . Quoi 
qu'il en soit d'une abjuration qui, si elle est réelle, a tout l'air d'avoir 
été plus politique que religieuse, à la façon de celle de Henri IV, on 
ne voit pas que Georges de Rive en soit devenu plus sympathique aux 
partisans zélés du protestantisme. Farel, en particulier, ne parle du 
gouverneur qu'en termes malveillants dans sa correspondance avec 
Calvin et d'autres réformateurs. Deux années même après celle où Leu 
place l'abjuration du sire de Prangins, il se passa, à Neuchâtel, un 
fait qui dut être très pénible à l'amour-propre et à la dignité de ce lieu- 
tenant de Madame de Longueville. Des trois filles que Georges de 
Rive avait eues de son union avec Isabelle de Vaumarcus, l'une, 
Jeanne, avait épousé un gentilhomme vaudois, Claude d'Aillez, seigneur 
de Rosay. Pour 'des motifs qui ne sont que vaguement indiqués dans 
les actes, cette dame avait quitté mari et enfants pour aller vivre auprès 
de son père dans le château de Neuchâtel. Farel n'eut pas de repos 
jusqu'à ce qu'il eut obtenu le renvoi de cette femme à son mari, non 
du gouverneur lui-même, très peu disposé à ce renvoi, ni du Conseil, 
sans autorité pour ce qui se passait au château, placé en-dehors de sa 
juridiction, mais du gouvernement de Berne, qu'il fit intervenir dans 
cette affaire (*). 

(1) Herminjard, Correspondance des Réformateurs, V. 15 janvier 1589, page 226. 



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60 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



Une autre fille du sire de Pran^ns, Françoise, l'ainée des trois sœurs, 
avait épousé, en secondes noces, Jean-Roch de Diesbach, de Berne, 
partisan si dévoué de la foi ancienne qu'il quitta sa ville natale Tannée 
même de la réformation (1528) pour aller s'établir à Fribourg, où il fut 
rejoint, six ans après, par son frère, l'ancien avoyer Sébastien de Dies- 
bach. Etabli à Grandcour, dans le château de son beau-père, Georges 
de Rive, Diesbach s'opposait avec ardeur à la prédication de l'Evangile 
dans cette seigneurie. Berne informa Georges de Rive qu'il eût, en 
qualité de vassal de ce canton, à mettre un terme aux agissements de 
son beau-fils (29 juillet). Et comme l'avertissement n'avait pas eu grand 
effet, on écrivit au bailli d'Avenches d'avoir l'œil sur Diesbach et de 
le punir à teneur des mandats (15 novembre 1539) (^). 

La même année, Farel se plaignait du sire de Prangins à son ami 
Kuntz, de Berne, disant qu'il n'y avait, malgré ses promesses, rien à 
attendre de lui que de nouveaux obstacles à la propagation de l'Evan- 
gile (^). En revanche, les Soleurois, ces protecteurs et sauveurs de la 
foi catholique au Landeron, s'adressaient au gouverneur de Neuchâtel 
pour recommander cette ancienne baronie à sa sollicitude, comme à 
l'homme dans lequel ils avaient toute leur espérance (^). 

Il est encore un point essentiel de la vie politique de Georges de 
Rive que les historiens neuchàtelois en général ont négligé d'éclaircir, 
c'est celui du choix qui avait été fait de ce gentilhomme vaudois 
comme gouverneur du pays, préférablement à bien d'autres qui au- 
raient pu y prétendre, comme lui, ou peut-être plus légitimement en- 
core. 

De ces historiens, un seul, Boyve, a jugé h propos de nous en entre- 
tenir et allègue, outre l'expérience reconnue du sire de Prangins, le 
fait qu'il cumulait la qualité de vassal des comtes de Neuchâtel avec 
celle de bourgeois de Berne, c'est-à-dire du canton qui avait le plus 
contribué au rétablissement des Longueville. Or, il y a de l'élévation du 
sire de Prangins à la dignité de gouverneur une explication plus con- 
cluante à donner; c'est celle des services rendus par ce gentilhomme . 
dans l'affaire du rétablissement. Ces services, que nous n'avons vu men- 
tionner nulle part, nous sont révélés par une lettre encore inédite que 
Georges de Rive adressait à l'avoyer de Fribourg, Pierre Faulcon (Falk 
en allemand), vaillant capitaine doublé d'un homme d'Etat et d'un 

(1) Henninjard V, page 360. 

(2) Henninjard V, page 236. 

(3) Ibid, page 94. 



ESSAI SUR GEORGES DE RIVE. 61 



diplomate, dont nous avons déjà dit un mot dans notre notice sur Super- 
sax à Neuchâtel, publiée dans cette revue. 

Pierre Faulcon, fils et petit-fils de chanceliers de la république fri- 
bourgeoise, avait marqué, n'étant encore que l'un des quatre bannerets 
(espèce de Quatre-Ministraux) de la ville de Fribourg, comme le plus 
grand ennemi de la France, à l'exemple de son ami le cardinal-évêque 
de Sien, Schinner. Mais après Marignan, Faulcon, le champion des 
papes Jules II et Léon X, est devenu celui de François l^^ et de son 
ambassadeur en Suisse. Ce dernier n'était autre que le grand bâtard 
René de Savoie, le frère de la reine-mère, grand sénéchal, lieutenant 
général et gouverneur, pour le roi son neveu, en Provence. Le traité de 
Fribourg ou traité de paix perpétuelle (octobre-novembre 1516), qui, 
selon l'expression de Chateaubriand, n'aurait laissé aux Suisses que 
c rhonneur de verser leur sang pendant trois siècles sur les champs de 
la France », fut en grande partie l'œuvre de l'avoyer Faulcon (^). Aussi, 
à la demande de René de Savoie, ce magistrat s'était-il vu désigné par 
la diète de Fribourg (1 804) avec l'amman Sch warzmaurer de Zoug, pour 
aller présenter le projet de paix à la signature de François I^'O- 
L'avoyer de Fribourg était revenu de la cour de France avec le collier 
de la chevalerie, une pension et des présents renouvelés plusieurs fois 
dans la suite et qui ne se bornèrent pas aux trois douzaines de froma- 
ges de Bresse que René de Savoie lui. envoyait de la ville de Tours, ré- 
sidence de François I®*" (le 22 novembre de l'an 1517) (^). 

L'avoyer de Fribourg, pas plus que maint autre magistrat des Etats 
confédérés, n'était un Fabricius. Et ce n'était point pour obéir à une 
simple formalité qu'en février 1518 on imposait à Faulcon et à plusieurs 



(1) Nous en donnerons la preuve dans un autre trayail. 

(2) Bid. Absehiede an dem Zeitraum, Ton 1500 bis 1520, bearbeitet von Ânton-Philipp 
Segesser, p. 1014. 

(8) La date de Tan manque comme presque toutes les lettres des ambassadeurs et minis- 
tres de France. Mais voici le texte de la lettre de René de Savoie : 

Monss, l'advoyer de Frybourg, messire Pyerre Faulcon cbe^allyer mon bon et entyer 
amis à Frybourg. 

Monsyeur l'avoyer. En ensuyvant la promesse que vous feys Tannée passez, je vous envoyé 
trojrs douzaines de fourmayges de Bresse, dont lune sera pour vous, une autre pour Madame 
Tadvoyerea et la reste Je vous prye la distribuer aynsy que bon Vous semblera à mes bons 
amys par délia que byen coyneyssez. £t suite après mestre byen fortt recommande à Vous 
et à Madame Tadvoyere sans oublier vostre flllye. Je m'en vays autant prier le Créateur 
Vous donner Monss Tadvoyer l'accomplissement de vous desyrs, à Tours Le 17 novembre. 
Jay veheu des lettres quavez escriptes au Roy dont je vous scay merveilleusement bon gre 
et se contente très-bien de vous comme aurez pu entendre par ce quyl vous a escript et 
aussyn du bon vouloyr quyl a de se gouverner par votre bon advys et conseyll. Le tout 
entièrement vtre le bâtard de Savoye. Recueil manuscrit de Guillaume de Praroman (1545) . 



62 MUSÉE NEaCHATELOIS. 



de ses collègues le serment de ne pas accepter de cadeaux du duc de Sa- 
voie. Des recommandations analogues ne sont pas rares dans lesrecès des 
diètes. Pensionnaire de François I**" et distributeur de Taisent de France 
qu'il alla plus d'une fois quérir en personne à Lyon auprès de son ami 
René de Savoie, Faulcon paraissait particulièrement qualifié pour plai- 
der la cause des Longueville que patronnait François l^^ et qui n'avaient 
été dépouillés de leur comté qu'en raison de leurs attaches au prédé- 
cesseur de ce monarque. 

Georges de Rive, qui s'était dévoué à la cause de ces princes, avait 
d'autres motifs encore de compter sur l'appui de l'avoyer de Fribourg; 
c'étaient les relations d'amitié et de parenté qui unissaient ce dernier 
à plusieurs familles neuchâteloises, les Merveilleux entre autres. 

Jean Merveilleux (Wunderlich en allemand), cousin de l'avoyer Faul- 
con, devait son élévation au poste de châtelain de Thielle à la recomman- 
dation de ce haut magistrat, qui se porta caution pour lui auprès du 
bailli de Neuchàtel et des cantons suisses, réunis en diète à Lucerne, 
le 21 avril 1517 (*). Les relations de Jean Merveilleux avec la famille 
Faulcon ne cessèrent point avec la mort du grand avoyer, arrivée en 1519, 
puisque nous le voyons, un quart de siècle plus tard, épouser sa fille 
Ursule, veuve de l'avoyer Peterman de Praroman et, après le trépas de 
celle-ci, avec une autre parente de Faulcon, Elisabeth de Praroman. 

Cette alliance avec deux dames catholiques ne laisse pas d'é- 
toimer quand on pense au rôle que Jean Merveilleux, à l'exemple de 
son père Guillaume, joua pendant la révolution religieuse dont il fut 
l'un des plus chauds partisans. Mais avant de mettre son zèle au ser- 
vice de la réforme, Jean Merveilleux l'avait déployé dans l'intérêt des 
Longueville et avec assez de succès pour mériter de ces princes, à 
l'époque de leur restauration en 4529, le titre de conseiller privé et une 
lettre de noblesse, « la première, dit Frédéric de Chambrier, qu'aient 
conférée les comtes de Neuchdtel » (*). 

Des liens de parenté unissaient également la famille fribourgeoise des 
Faulcon à celle des Pontherose (Pontareuse). Grâce à la protection du 
vaillant avoyer, le chanoine de Neuchàtel et protonotaire Benoit de Pon- 
therose recevait une mission des cantons auprès de François !«"' et une 

(1) Eidgenœssische Abschiede aus dem Zeitraum von 1500 bis 1520, bearbeitet von Phi- 
lipp-Anton Segesser, page 1050. 

(2) Chambrier, Histoire de Neuchàtel, page 298. 



ESSAI SUR GEORGES DE RIVE. 63 



autre à Rome (^). Le frère du chanoine, Loys de Pontherose, établi à 
Estavayer, adressait à Tavoyer Faulcon ses remerciements les plus vifs, 
accompagnés d'une somme d'argent qu'il jugeait propre à faire réussir 
certaine négociation secrète à la cause de Savoie. 

Un autre ami et cousin de Pierre Faulcon était Jehan Bremond, châ- 
telain du Landeron, qui invitait l'avoyer, ainsi que son frère Jehan, 
bailli de Grandson, aux noces de sa fille ('). 

Mais entre Georges de Rive lui-même et les Faulcon, il existait des 
relations pei*sonnelles faciles à expliquer par les rapports nombreux de 
la famille Faulcon avec la ville de Payerne, dont elle tirait probable- 
ment son origine et qui était d'ailleurs, comme l'on sait, une des plus 
anciennes alliées de Fribourg. Ainsi la sœur de l'avoyer Pierre Faulcon, 
Anthoine ou Antonie Faulcone (c'est le nom qu'il lui donne dan^ ses 
lettres écrites en français), habitait la ville de la Broie et leur mère y 
était remariée en secondes noces avec le premier magistrat du lieu, 
Aymon de Torculari, comme l'appelle son beau-fils dans la lettre latine 
qu'il lui avait adressée en 1497 pour lui demander l'autorisation d'épou- 
ser Annette de Garmiswyl (^). Enfin, le frère aîné de l'avoyer Faulcon, 
Jehan, l'ancien bailli de Grandson, s'était fixé, depuis 4516, à Payerne, 
où son frère lui-même, l'avoyer, avait failli acheter une maison que lui 
offrait au prix de faveur de trois cents florins son spécial amy Mestrauls 
de Payerne (*). 

Mais voici le texte de la missive de Georges de Rive à Faulcon, et que 
nous extrayons du recueil cité de Guillaume de Praroman, bailli de 
Romont pour leurs Excellences de Fribourg, et petit-fils de cette Ursule 
Faulcon, veuve Praroman, qui épousa en secondes noces Jean de 
Merveilleux : 

(1) « C'est un homme adroit, instruit, qui counait Rome . Il a été notre chanoine », écri - 
vait le conseil de Frihourg à celui de Berne en date du 14 février 1519. Missival allemand 
du conseU de Fribourg, page 68. 

(2) Monsyeur le secrétayre de Justice Pyerre Faulcon mon frère résydant à Frybourg. 
Mon très chyer frère je m'y recommande à vous de bon cœur. Jay maryez une flUie pour- 
quoi sy vostre plaisir est, Je vous semoys aux noces quy se feront le dimanche devant 
carême entrant nomez le grand dimanche et sy vous plaict, mey feray cestui honneur je 
le veux recognaystre envers vous ce dyeu plaict a tyeulx cas ou ce plus grand aidant dyeu 
mon frère quy vous doinct lentytT de vous Bons desyrs à Neuffastel a Jeudy VIII de 
febburryer. Les noupces se feront au Landerong. Ainsy jay Rescript à votre frère Monsieur 
le chastellayn de Granson. Votre frère Jehan Bremont chastellayn dou Landerong. (Manus- 
crit de Guillaume de Praroman.) 

(3) Provido et konesto viro Aymoni Detorculari, Consuli Paterniaci; patri meo ex 
corde dilectissimo. (Lettre datée de Fribourg après la Purification, 1497. Manuscrit de 
Guillaume de Praroman,) 

(4) Ibid. 



64 



MUSÉE NEUCHATELOIS. 



A Monss Ladvoyer de Fryhourg^ Messyre Pyerre Faulcon^ ma Ban 

Seygneur et frère, 

Monsyeur ladvoye tant et de sy Bon cueur que ferez puys a vtre Bonne grâce 
moy recommandez Monsieur touchant ce de quoy raescriptuyles dernyerèmôt. 
Je en ay adverty Monseygneur, lesquel ma faict responce comêt je vous monstre- 
rai Lung de ses jours. Le dict Seygneur accorde ce que me mandyez per vous 
lettres. Je fusse allez de compaygnie avecque mon frère Jehan, mays je suys 
attetidans Ihomme que envoyâmes devers Madame de Longeville et sistost estre 
venus le dict Je vous Ires trouver enpedant le terme. Je vous pryez me layser 
scavoir de vous Bonnes nouvelles. Long ma escript que Monss le baôtard estoyt 
en chemin pour venyr en Pycardie pour ce aussy les deves scavoir, pourquoy 
vous prye de me vouUoyr advertyr pour aultant vous dys a Dyeu quy vous doinct 
Monss ladvoyez acôplissement de tous vous Bons desyrs que entres en Bonnes 
festez dé Payerne le sambedy après Noël. Je vous prye que syl est nouvelles de 
nous ambassadeurs que me faictes participant. Je vous prye me mander en quyel 
terme vous avez trouves lafîayre de Madame de Louguevillez. Par le tout vtre 
bon frère Georg de Ryve (*), 

(A suivre.) 



ART ET ARTISTES NEUCHATELOIS 



(Suite. — Voir la livraison de FèTrier 188S, p. 33.) 



AMI-JEAN-JACQUES LANDRY 



1800— 185© 



Voici une véritable figure neuchàteloise, un Montagnon de vieille 
roche et sans alliage^ actif, industrieux, Tesprit éveillé, tout plein de 
gaité et de cordialité, et qui s'étonnerait sans doute de se voir classé 
parmi les artistes dont nous nous honorons. Ce n'est que justice cepen- 
dant de lui faire une place parmi eux. 

L'art ne l'occupa, il est vrai, qu'exceptionnellement; industriel avant 
tout, il fût cependant sorti du cercle un peu étroit dans lequel il se 

(1) Recueil manuscrit de Guillaume de Praroman cité. 



ART ET ARTISTES NEUCHATELOIS. 65 



mouvait, si les circonstances et le courant des idées l'eussent encouragé 
à pousser ses tentatives plus avant dans le domaine artistique. 

Ami-Jean-Jacques Landry naissait au Locle le 9 juillet 1800. Son père, 
Jean-Jacques-Henri Landry, des Verrières, de Neuchâtel et du Locle, 
s'occupait d'horlogerie. La famille était nombreuse, les hivers longs et 
durs et Ton ne pouvait laisser longtemps les enfants à l'école; à peine 
dégrossis, on les installait à l'établi, auprès d'une fenêtre, d'où l'on pou- 
vait voir quelque pente verte avec sa forêt de sapins dominant le vallon, 
une maison basse au toit gris et surbaissé et quelques vaches paissant 
dans les pâturages. Par le ciel couvert, ces sites sont moroses et jettent 
l'àme dans une lourde mélancolie, mais vienne un rayon de soleil et une 
trouée de bleu derrière les nuages gris, le paysage jurassien peut avoir 
sa gaité. — Il ferait bon s'ébattre là-bas, près des sapins, avec les ca- 
marades ! Mais Ami-Jean-Jacques est à la besogne; c'est le quatrième 
fils de la famille, les aines sont déjà grands et donnent l'exemple, le 
père dirige la ruche, il faut travailler, c'est la tradition de la famille et 
celle de la Montagne. — Quand on n'a que onze ans, c'est un peu dur 
de demeurer assis sur un escabeau pendant de longues journées, le corps 
penché sur une de ces minuscules pièces de métal qui doivent composer 
une montre. C'est dur quand le corps aurait besoin de courir et sauter, 
quand la tête galope sur quelque enfantin dada et qu'on ne peut bou- 
ger ! Ah les jeunes frères sont bien heureux de pouvoir vagabonder à 
leur aise ! 

Il était d'usage d'aller apprendre l'allemand dans quelque ville ou vil- 
lage de Suisse ; le jeune garçon quitte l'établi et part pour Liestal, d'où 
il revient au bout d'un an pour entrer chez son oncle, Pierre-Frédéric 
Landry à la Chaux-de-Fonds, et y commencer un apprentissage de gra- 
veur d'horlogerie. Le goût pour le dessin s'était manifesté de bonne 
heure chez lui et cette vocation était celle de son choix. Quoique le tra- 
vail de la décoration des montres fût encore assez simple à cette épo- 
que, il y avait là plus de variété, plus de fantaisie que dans toutes les 
autres parties de la fabrication horlogère, le côté inventif de cette vive 
nature y trouvait un peu de la satisfaction dont ellç avait besoin. Tra- 
vailleur et l'intelligence éveillée à tout ce qui concernait son art, il y fit 
de rapides progrès. 

Son apprentissage terminé, il revenait au Locle et rentrait au sein 
de la famille pour y apporter sa part de travail, ses connaissances nou- 
velles, son talent. Le jeune homme était doué d'une activité qui ne de- 
mandait qu'à se dépenser. Bon fils, il secondait son père dans le combat 



66 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



de Texistence, car la vie était difficile dans cette maison patriarcale, où 
tout un petit monde de frères et de sœurs plus jeunes s'agitait autour 
de lui. Allant gaiment au-devant d'une tache qui eût peu convenu à 
d'autres, il prit sa part des soucis paternels et enseigna aux cadets ce 
qu'il avait appris ailleurs. La besogne se prolongeait souvent tard dans 
la soirée, mais il trouvait moyen d'en réserver une partie pour dessiner, 
lire et chanter. 

Il est rare que les jeunes gens qui cherchent une distraction au tra- 
vail manuel dans les choses de l'intelligence ne deviennent pas des 
hommes bons et utiles; leur esprit s'élève insensiblement, et un jour 
arrive où ils se trouvent armés pour une tâche supérieure qui semble 
surgir pour leur donner l'occasion d'employer les forces amassées et les 
récompenser de leurs efforts. Tel devait être le cas d'Ami-Jean-Jacques 
Landry. 

Vers 1825, l'industrie horlogère des Montagnes neuchâteloises en était 
encore aux procédés les plus simples et les machines n'y avaient point 
fait leur apparition. Le jeune homme eut l'idée d'établir un balancier pour 
estampiller les cadrans de montre en or et en argent. De l'idée à l'exé- 
cution, il y a loin souvent; pour Ami-Jean-Jacques la chose était facile, 
sa jeunesse, sa verve, sa foi lui firent trouver les ressources nécessaires 
pour réaliser son projet et l'instrument en fer, avec vis d'acier, fondu à 
Besançon par Roy et Ganguillot, venait s'installer au rez-de-chaussée 
d'une maison du Crêt- Vaillant, le quartier du Locle où l'on dit qu'il ne 
faut pas prendre femme, parce que Iç sexe faible y bat les hommes, 
depuis la Saboulée des Bourguignons. La machine, la première de ce 
genre qui ait été installée dans les Montagnes neuchâteloises, était de 
force considérable ; le jeune homme, il avait alors vingt-cinq ans, pres- 
sentait son utilité et les services qu'elle devait rendre dans l'industrie 
locale. Le balancier d'A.-J.-J. Landry eut sa popularité, plus que cela 
même, sa célébrité. C'est à lui que MM. John et Marc-Louîs Bovy eu- 
rent recours, en 1835, pour la confection de la grande et remarquable 
Médaille de Calvin, œuvre de leur frère, Antoine Bovy, un des maîtres 
de la gravure. Pendant six semaines ces Messieurs vinrent de la Chaux- 
de-Fonds au Locle, faire faire l'enfonçage du creux par le poinçon en 
relief qu'ils recuisaient dans la journée pour revenir le lendemain. Le 
balancier était mis en mouvement par quatre hommes. L'opération 
réussit merveilleusement. On connaît la netteté de cette admirable mé- 
daille, une des plus grandes qui aient jamais été exécutées (108 milli- 
mètres). 



ART ET ARTISTES NEUGHATELOIS. 67 



Ainsi que son balancier, Ami- Jean-Jacques eut sa popularité ; il gra- 
vait lui-même les étampes nécessaires à la fabrication des cadrans, 
burinant l'acier avec habileté, traitant le dur métal comme en se jouant; 
à la poigne que réclame ce difficile métier, il joignait l'adresse d'une 
main bien exercée. A côté de son industrie spéciale, il s'occupait à gra- 
ver des cachets armoiries et autres et développait ainsi son goût artis- 
tique. Bon ouvrier et bon fils, il continuait à vouer à sa famille la même 
sollicitude et enseignait le métier de graveur à son frère cadet, M. Ulysse 
Landry, actuellement à Neuchâtel. 

Le succès couronna cette vie de travail. Ami- Jean- Jacques, qui vou- 
lait se créer un intérieur, épousait, en juillet 1830, Mademoiselle Sophie 
Guyot. 

C'est en cette même »année que son talent artistique devait se mani- 
fester par deux œuvres chères à tous les Neucbâtelois. 

On sait que le ruisseau du Bied, qui traverse le vallon du Locle dans 
toute sa longueur, arrivait au Col-des-Roches par un canal sinueux et 
se précipitait au pied de la montagne dans un goufifre sur lequel fut 
établi le moulin bien connu qui porte le nom de cette localité. En temps 
ordinaire, cette issue, qui suffisait à l'écoulement des eaux^ ne pouvait 
absorber la quantité de celles qui résultaient de la fonte des neiges ou 
des pluies subites de l'été, les récoltes étaient souvent inondées, quel- 
quefois même un lac clandestin arrivait jusqu'auprès du village. Un 
homme entreprenant et dévoué, Jean-Jacques Huguenin, conçut et 
réalisa le projet de percer le rocher à la base de la montagne qui ter- 
mine le vallon du Locle au Col-des-Roches et de faciliter ainsi l'écoule- 
ment des eaux. Onze citoyens se joignirent à lui pour cette patriotique 
entreprise, heureusement terminée en 1806. C'est en souvenir de cette 
œuvre que l'on offrait, en 1830, une médaille commémorative au véné- 
rable J.-J. Huguenin. A l'avers figure l'entrée de la trouée avec sa porte, 
surmontée des armoiries du Locle. En légende : Monument dédié au 
patriotisme par la reconnaissance. On lit sur le panneau central : 
Galerie de 900 pieds exécutée aux risques de douze citoyens du Locle, 
L'un d'eux dirigea ces travaux patriotiques^ les frais furent couverts 
par souscription^ 1805. 

Lieutenant J. J. Huguenin^ directeur^ né en 1777 
A. L. Matthey, né en 1736 
A. Houriet » 1737 

/. F. Houriet • 1743 
D. H. Richard i 1752 



68 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



/. C. Ducrot, 


né en 


i754 


D. F. Jeannot 


• 


il 59 


A. Savoy e 




il 63 


S. Vante 




1166 


P. H. Dubois 




il 66 


D. Mathey, 




il 61 


H. Courvomer 




il 61 



Le revers porte l'inscription: A J.^J. Huguenin — Son nonij 
gravé dans le cœur de ses concitoyens du Locle^ plus solidement que sur 
la pierre j sera toujours lié au souvenir d'une entreprise dont le succès 
augmenta leur prospérité, 4830. 

Cette médaille, exécutée par A.-J.-J. Landry et frappée en bronze, 
n'est point signée. Le motif de sa composition est froid, mais peut-être 
a-t-il été imposé au graTeur. 

Comment le modeste ouvrier, qui n'avait que des notions rudimen- 
taires de la gravure en médaille, a-t-il pu réaliser cette pièce remar- 
quable pour un début, c'est ce que lui seul eût pu nous dire, mais s'il avait 
l'esprit éveillé et ouvert à toute chose, sa nature tenait beaucoup de 
l'acier qu'il burinait, le travail et la lutte l'excitaient, un peu de gaité 
et un refrain montagnard lui aidaient à franchir les pas difficiles. 

Ce premier essai réalisé, il en commençait immédiatement un second, 
apportant à sa conception nouvelle l'expérience acquise et une audace 
de praticien consommé. Cette fois il mettait en scène un personnage, 
non de profil, mais de trois quarts, chose difficile où beaucoup ont échoué 
et qu'il réalisa, non sans succès, à l'occasion du troisième jubilé de la 
réformation neuchâteloise. Cette médaille porte à l'avers le buste du 
réformateur, le corps de face, la tête un peu de trois quarts à gauche, 
coiffée du béret. — Inscription: Guillaume Farel, réformateur. Le re- 
vers est occupé par l'inscription : Sanctifie4es par ta vérité^ ta parole 
est la vérité. Saint-Jean XVII, i7 — 3"^^ Jubilé de la réformation à 
Neuchdtel. 1830. 

Il y a des degrés à tout. La médaille de Farel est une œuvre de ta- 
lent, mais relatif; on y sent l'inexpérience et le manque d'études, le mo- 
delé est insuffisant, cependant elle a son cachet. Ce qu'il faut surtout 
mettre en évidence, c'est qu'un homme ait pu l'exécuter dans les con- 
ditions où il se trouvait, c'est-à-dire sans maître pour lui enseigner 
cet art tout spécial et même sans avoir eu autour de lui ces recueils, 
ces collections, ces publications artistiques, si abondantes aujourd'hui, 
dans lesquelles chacun peut meubler son intelligence et développer son 



>^i— ■•^M^Baïk. 



ART ET ARTISTES NEUCHATELOIS. 



m 



goût. Les praticiens comprendront notre admiration pour cet homme 
éner^que auquel il n'a manqué que l'occasion de devenir un maître. 

Ami-Jean-Jacques Landry, sans avoir pris part au mouvement insur- 
rectionnel de 1831, était sympathique à la cause de l'émancipation du 
canton. La droiture de son caractère^ son esprit, sa firanchise lui avaient 
conquis l'estime de ses concitoyens du Lode, qui le nommèrent député 
au Corps législatif nouvellement institué et où il fit partie de la mi- 
norité. 

Au commencement de 1831, des députés de tous les villages, réunis 
à Valangin, avaient réclamé plusieurs réformes au roi Frédéric*Guil- 
laume III ; celui-ci envoya le général de Pfuel à Neuchàtel, en qualité de 
commissaire et, sur son rapport, une grande partie des choses deman- 
dées furent accordées par ordonnance du 22 juin. Cependant, le 13 sep- 
tembre suivant, une petite troupe de citoyens s'emparait du Château, 
les troupes fédérales occupaient la ville le 24 du même mois et^ trois 
jours après, les insurgés capitulaient. Le 22 octobre suivant, le général 
de Pfuel, arrivé en hâte de Berlin, appelait les milices neuchâteloises 
sous les armes et en prenait le commandement après le départ des 
troupes fédérales. L'insurrection comprimée, le Corps législatif^ voulant 
oflrir un témoignage de reconnaissance au général de Pfuel pour sa mis- 
sion pacificatrice de commissaire ro) al et de commandant militaire, lui 
vota une médaille d'or dont l'exécution fut confiée au graveur et député 
Ami-Jean-Jacques Landry. 

Comment le patriote loclois accepta-t-il cette commande ? Pensait-il, 
peut-être, que le mouvement insurrectionnel était une faute, ou l'artiste, 
séduit par l'idée de créer une œuvre nouvelle, fit-il taire un moment 
ses sentiments? C'est ce que nous ne saurions dire. 

Cette médaille est une pièce d'or gravée en creux, sur laquelle Mi- 
nerve est représentée assise et coiffée d'un casque, avec la légende : 
Minerve sait porter le sceptre de Bellone. L'avers est occupé par l'in- 
scription suivante : A S. E. le général A. H, E. de Pfuel, commissaire 
royal j le Corps législatif reconnaissant. 

L'œuvre artistique d'A.-J.-J. Landry consiste dans les trois ouvrages 
que nous venons d'indiquer et qui dénotent des aptitudes réelles, un 
talent qui fût arrivé à son épanouissement si les circonstances l'eussent 
favorisé. Le montagnard patient et tenace à l'occasion avait une imagi- 
nation vive et sa tôte pleine de projets l'emporta souvent dans différentes 
entreprises. En 1844, il s'éprend de l'idée de construire et, ayant renoncé 
à la gravure, il fait bâtir au Locle l'Hôtel du Commerce, dans les dé- 



70 MUSÉE NEUGHATELOIS. 



pendances duquel il établit une vaste salle pour réunions et fêtes, ainsi 
qu'un gazomètre, innovation qui prouve encore son esprit entreprenant. 
Mais Tintelligent industriel n'était qu'à moitié fait pour le métier de 
maître d'hôtel, cependant il réussit à attirer auprès de lui une partie 
de la population locloise. Ami4ean-Jacques, on ne l'appelait guère au- 
trement, devint le centre du groupe le plus avancé, la politique pas- 
sionnait toutes les têtes et l'on en fit ici peut-être un peu plus qu'ailleurs... 
Où n'en faisait-on pas, du reste, de 1845 à 1848 ! 

En 1851, l'Hôtel du Commerce détruit par un incendie, son proprié- 
taire revint â sa vocation industrielle, mais atteint de douleurs rhuma- 
tismales, il dut renoncer peu à peu au travail. Cette ardente nature, 
dévorée d'activité, endurait la souffrance, mais non l'inaction. Il s'étei- 
gnait au mois de mars 1856. 

Ami-Jean-Jacques Landry fut regretté de tous ceux qui l'avaient connu , 
son talent et ses qualités d'homme et de citoyen lui avaient conquis 
l'estime populaire. Enjoué et aimant à rire, il chansonnait spirituellement 
les hommes et les choses dans le patois montagnard, et ses mots plai- 
sants ne sont point oubliés. 

L'art de la gravure en médaille, popularisé par lui dans notre canton, 
est pratiqué aujourd'hui avec succès par son neveu, élève d'Antoine 
Bovy. — M. Fritz Landry a déjà consacré le souvenir de plusieurs ci- 
toyens et celui d'événements neuchâtelois contemporains par des médail- 
les exécutées avec un talent qui s'affirme à chaque œuvre nouvelle. 

» 

(A suivre.) A. Bachelin. 



MOTIERS-TRAVERS 



KOTICE HISTORIQUE 



(Suite. — Voir U livraison de Février l«8t, p 4S.) 



Les intérêts des six villages étaient aloi^ les mêmes. Une bourgeoisie 
semblable à celle des Verrières qui vient d'être abolie, réunit de bonne 
heure les six communautés en une seule corporation. Mais peu à peu, 
à mesure qu'elles acquéraient chacune isolément plus d'importance, le 
lien existant entre elles s'afifaiblit, de telle sorte qu'aujourd'hui il se 
réduit à la propriété de la maison de ville et d'une forêt appelée « la 
forêt des six communes >. 

L'aspect extérieur de l'édifice était autrefois beaucoup plus pittores- 
que qu'il ne l'est aujourd'hui. Les deux arcades que l'on a utilisées ré- 
cemment en vue de certains services publics, étaient ouvertes sur la 
façade principale. Il en existait deux autres encore à chacune des faça- 
des latérales. L'espace^ occupé aujourd'hui par le rez-de-chaussée était 
donc libre. On pouvait y circuler sans difficulté et il le fallait, car là se 
tenait le marché au blé. Sous les arcades étaient les Halles du Val-de- 
Travers. Le 29 décembre 1590 (*), les six communes, représentées par 
leurs gouverneurs, obtenaient l'autorisation d'établir un marché public 
à Mdtiers, « sur le vendredi de chaque semaine. Un tel marché ne serait 
c pas malséant au dit lieu, vu le grand ressort qu'il y a et le bon nom- 
c bre de peuple qui y aborde de divers endroits, spécialement les jours 
« de dimanche. La plupart desquels, au lieu d'aller au presche, ouïr la 
« prédication du Saint Evangile, font servir le dit jour de marché, du- 



(1) ArehiTes des six communes. K. Marché concédé par Pierre Vallier, gonvemeur dn 
eomté, et confirmé le 28 janvier 1628. En démolissant one vieille cheminée de la maison de 
ville, on a récemment dégagé une pierre commémorative sur lamelle est gravée, avec l'écus- 
son de Môtiers, la date 1660. Cette date, il est à peine besoin de le dire, n'est pas celle de la 
fondation de l'édifice. 



72 



MUSÉE NEUCHATELOIS. 



« rant les dits presches, ce quy apporte grand mépris à la parole de Dieu 
c et scandale aux voisins... Nous donc (Pierre Vallier), accoitlons, per- 
« mettons et octroyons aux dits du Vaux-Travers pouvoir faculté et puis- 
c sance de tenir dores en avant un marché public, tous les vendredis de 
€ chacune semaine au village de Mostier, au lieu acœustumé^ pour y 
« vendre, acheter et distribuer toutes denrées qui y seront apportées et 
« estaléés, comme il se faict en autres lieux et jours de marché... Dé- 
c fendons expressément à tous marchands, merciers et autres quels 
« qu'ils soient de ne vendre, ni exposer aucune marchandise en vente, 
« au jour du dimanche, fors seulement aux dits jours de marché et de 
«leurs foires accoustumées, à peine d'estre chastier de Tamende... 
« Avons fait le présent octroy, tant pour les considérations ci-dessus, 
«comme pour dix escus d'or qu'ils ont baillé d'entrage... » Les foires 
annuelles de Môtiers étaient à cette époque au nombre de trois. Les 
paysans du Vaux-Travers étaient tenus « d'y mener quelques denrées, 
« selon la faculté d'un chacun, pour faire la dite foire, à peine d'estre 
« chastié à l'amende accoustumée. » (Voir la concession, en date du 
!««• novembre 1585, de la foire « dite froide >, parce qu'elle avait lieu en 
hiver, le dix-huitième jour de mars. Archives des six communes. G.) 

Les Halles de Môtiers et la place environnante avaient, déjà au XVI« 
siècle, acquis une grande importance, ainsi que le prouvent ces docu- 
ments. Car c'était là que se donnaient rendez-vous les habitants de la 
vallée, pour échanger et vendre les produits de leur travail, les vendre- 
dis de chaque semaine et les jours de foire. Cette même place des Halles, 
dans les siècles suivants, devint encore en quelque sorte le forum, la 
place publique par excellence des six villages de la circonscription de 
Môtiers. Devant les Halles, on s'en souvient, avaient lieu les jugements 
publics, et là encore, à l'avènement de chaque nouveau règne, se réunis- 
saient les corporations de la vallée pour prêter le serment de fidélité au 
souverain. Une des solennités de ce genre les plus imposantes eut lieu 
le 10 novembre 1786. (Actes perp. f> 159.) 

Nous abrégeons. Laissant de côté les alliés naturels de Môtiers, nous 
nous bornerons à faire, à l'aide de quelques faits qu'il faut relever ici, 
l'histoire de la commune et du village. 

Si la commune de Môtiers obtint dans le XIV<^ siècle ses principaux 
droits et franchises, ce fut seulement dans le XVI« qu'elle acquit la plu- 
part de ses propriétés, ainsi que la commune de Boveresse, avec laquelle 
elle fut associée jusqu'au l®"" janvier 1813. En 1513, sous la domination 
des cantons, les ambassadeurs des quatre villes de Berne, Luceme, 



MOTIERS-TRAVERS. 



73 



Fribourg et Soleure accensent et donnent perpétuellement aux deux 
villages de Môtiers et de Boveresse un moulin, raisse et bapteur sur la 
rivière de l'Areuse, moyennant une redevance de quarante émines de 
froment (*). Le 27 janvier 1553, un second moulin attenant au précédent 
est accensé par Jean-Jacques de Bonstetten, gouverneur du comté de 
Neuchàtel, aux deux villages, pour deux émines de bon froment ('). En 
1526, Jean-Jacques et Renaud de Walteville, agissant au nom des très 
redoutés seigneurs Messieurs des douze cantons des ligues, cèdent aux 
habitants du village de Môtiers le four banal du village, moyennant deux 
muids de froment, blé commun croissant au Vau-Travers, ny du pire, 
ny du meilleur, raisonnable {^). Le 22 mai 1522, le bailli Niclaus Halter, 
d'Unterwald, agissant au nom des ambassadeurs des cantons, cède les 
communs pasquiers et la Prise de Sagneula aux deux villages, moyen- 
nant la minime redevance annuelle de quinze sols monnaie faible ! Sous 
le règne de Marie de Bourbon, duchesse de Longueville, en 1576, la 
commune fait l'acquisition du gros Bois de Bamp de Môtiers et du gros 
Bois de Boveresse, et en 1593, 1607, 1610, 1667, elle devient proprié- 
taire d'autres forêts sises sur Môtiers et sur Boveresse, à des conditions 
tellement avantageuses qu'aujourd'hui elles nous paraîtraient dérisoires, 
si nous oublions que jusqu'au commencement du X\l^ siècle < chacun 
allait encore couper le bois dans la montagne comme on va puiser l'eau 
dans un ruisseau » (^). 

Somme toute, l'occupation du comté par les cantons suisses (1512- 
1529) fut favorable au développement de la commune. Néanmoins ils 
avaient fait sentir bien rudement au Val-de-Travers qu'ils étaient les 
maîtres du pays (''). Irrités de ce qu'un certain nombre de Neuchàtelois 
s'étaient enrôlés sous les drapeaux du roi de France contre lequel les 
cantons combattaient en Italie, ceux-ci envoyèrent trois cents soldats 
au Val-de-Travers en exécution militaire. Condamnation des réfractaires 
à une amende de dix livres, et s'ils ne pouvaient payer, à un emprison- 
nement de vingt jours au pain et à l'eau, bannissement des chefs, con- 
fiscation de leura biens et ordre donné au baillif de procéder immédia- 
tement à un partage de ces biens avec les frères et sœurs, femmes et 
enfants des rebelles, — telles furent les mesures draconiennes et dignes 

(1) Actes i>erpétuel3, ^ 8. 

(2) Actes perpétuels, ^ 8 et f^ 4. 
(8) Actes perpétuels, ^ 6. 

(4) Caïambrier, page 815. 

(5) Ghambrier, page 966. 



Hui*ftK Mbuohatblois. — Mars 1882. 



•«•Bi^MiMM 



74 



MUSÉE NEUCHATELOIS. 



de la réputation dont jouissait déjà alors la justice de Berne, qui furent 
prises dans cette occasion. Heureusement ces mesures furent transitoi- 
res, car bientôt les cantons se montrèrent aussi jaloux de conserver et 
de faire respecter au besoin les libertés et franchises des communes, 
sans parler des coutumes du pays, qu'ils avaient été susceptibles et même 
injustes à l'égard des Neuchàtelois. Les Suisses des douze cantons 
n'avaient-ils pas eux-mêmes combattu les Français à Novare et versé 
leur sang pour eux à Âgnadel ? Mercenaires pour mercenaires, lesquels 
étaient les plus coupables ? 

Une affaire qui aurait pu provoquer un redoutable conflit entre l'em- 
pereur Charles-Quint et les cantons fut réglée à l'amiable pendant que 
ceux-ci occupaient le comté, il s'agissait de la démarcation des limites 
de Neuchàtel et de la Franche-Comté. Les cantons réclamaient la garde 
du Val-de-Morteau, qui jadis avait appartenu au souverain de Neuchà- 
tel (*). Ils allaient occuper le territoire contesté, lorsqu'une ambassade 
de l'empereur les arrêta. Mais celui-ci se vit contraint, pour les engager 
à se désister de leurs prétentions, de leur donner mille florins d'or. Le 
traité définitif fut signé à Métiers le 2 septembre 4524 (•). Terminons 
cette digression en insistant sur la condition que stipulèrent les Suisses 

É 

lorsqu'ils restituèrent Neuchàtel à la maison de Longueville, le 15 mai 
1529 : Les Neuchàtelois conserveraient tous les droits qu'ils tenaient des 
cantons. 

La commune de Métiers, dont la fortune s'était considérablement 
augmentée par toutes ces transactions, pouvait, au XVI* siècle, inscrire 
dans ses rôles les noms de ressortissants déjà nombreux pour l'époque. 
Les familles dont les représentants habitaient le village étaient, à la date 
du l*"* janvier 1599, les suivantes: de la Tour, Rossel, Magnin, Bailliod, 
Girard, Verdonnet, Radet, Girardior, Motta, Simon, Jeanrenaud, Franel, 
Clerc, DuBods, Pettet, Garnachon, Boriod et d'Yvernois, en tout dix-huit 
familles et quarante-cinq communiers (^). 

Elle possède, dès l'an 1600, des fours et moulins banaux, une bou- 
cherie, une école, une église, outre ses propriétés mobilières et immo- 
bilières. Elle a ses rentes et gardes, ses bergers pour gros et menu 
bétail: chèvres, moutons, chevaux, brebis, pourceaux. Elle pourvoit à 
l'entretien des fontaines qu'elle établit dans le village. Elle a son ou ses 



(1) Willemin. Prieuré de Marteau, page 82. - 

(2) Ghambrier, page 289. Les deux parties réservèrent leurs droits sur les Brenets et le 
séquestre Wittel. 

(8) Devoirs et droits des communiers. Actes perpétuels f* 20. 



MOTIERS-TRAVERS 



75 



guets de nuit, « auxquels elle ordonne de crier les heures justes, sans 
les crier avant l'heure frappée, sinon qu'ils remarquassent que Thorloge 
fût arrêtées», et ses garde-foires, spécialement chargés de maintenir le 
bon ordre dans les jours de marché. 

Les services publics s'étant de plus en plus compliqués, elle institue, 
le l**" janvier 1664, un Conseil général composé de vingt-quatre mem- 
bres, auxquels elle adjoint les deux gouverneurs et les quatre justiciers. 
Ce Conseil surveille l'administration des gouverneurs, des brevards et 
messelliers, des quatre forestiers, du fournier et des fonteniers. Chaque 
année, ces fonctionnaires sont solennellement assermentés. La même 
formalité religieuse est remplie à l'égard de tous ceux qui reçoivent de 
la commune quelque mandat jugé important. En 1748, elle fait l'em- 
plette d'un poids public et d'un tambour. Elle a son c( hôpital des pau- 
vres », institution que nous retrouvons dans toutes les communes du 
pays. Chaque année un communier se chargeait du soin de loger les 
étrangers nécessiteux en voyage et leur donnait « la passade ». En échange 
de ce service public, il recevait 3 quintaux de paille, une certaine quan- 
tité de bois pour chauffer les pauvres passants et une gratification en 
argent s'élevant ordinairement à treize livres. Cet usage, qui était d'ail- 
leurs imposé par les mœurs du temps, permettait à la commune d'être 
plus sévère qu'elle n'aurait pu l'être sans cette précaution, à l'égard 
des gueux et des rôdeurs, auxquels elle fait assidûment la chasse. 

Ce n'est pas tout. Comme la commune remettait volontiers à ses res- 
sortissants, et pour une année seulement, une partie des récoltes crois- 
sant sur ses propriétés, elle nommait des «diviseurs», personnages 
très importants, puisqu'ils devaient indiquer la valeur des productions 
de la terre dont les communiers avaient pu bénéficier. Quant aux rela- 
tions qu'elle soutient avec les étrangers qui se fixent sur son territoire, 
elles ne sont pas précisément celles que notre XIX* siècle s'efforce 
d'établir entre tous les habitants d'un même pays. Les étrangers à la 
commune ne sont pas encore au bénéfice du droit d'asile. Ils ne sont 
jamais que tolérés. La commune ne leur accorde l'habitation que pour 
une année, même lorsqu'elle est le mieux disposée, et encore a-i-elle 
soin de faire ses réserves. Elle exige des marchands qui veulent ouvrir 
boutique, non-seulement qu'ils payent une redevance annuelle, mais 
encore qu'ils demandent chaque année de pouvoir continuer à se livrer 
à leur commerce. Le contrôle qu'elle se réserve toujours le droit d'exer- 
cer s'étend aux mœurs des étrangers qu'elle admet au nombre de ses 
habitants, et aussi à leur science, s'il s'agit de personnages se vouant à 



76 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



des professions libérales; preuve en soit le fait suivant : Le 6 janvier 
1716, le sieur Pudazzi, médecin et chirurgien, ayant .sollicité Thabitation 
dans le village, on décide de le recevoir pour six mois, en attendant 
qu'on connaisse son comportement et sa science. Il faut se transporter à 
cette époque, pour comprendre en quelque manière la raison de toutes 
ces mesures restrictives, incompatibles avec l'esprit de notre siècle. La 
commune, dans ce temps-là, devait veiller dans son ressort à tout ce 
(|ui, de près ou de loin, se rapportait à l'utilité générale, et c'est ainsi 
qu'elle était obligée, sous peine de livrer ses ressortissants au premier 
exploiteur venu, d'user d'une sévérité maintenant superflue, puisque 
c'est l'Etat qui, aujourd'hui, a l'œil ouvert sur tous les faits intéressant 
la santé et la prospérité publique. 

Au commencement du siècle dernier, elle prend plusieurs fois l'ini- 
tiative de plantations d'arbres. Ainsi en 1719, elle décide que chaque 
communier plantera deux saules et peupliers, et recevra pour deux ar- 
bres plantés un batz. C'est sans doute alors que Môtiers commença à 
s'entourer de ces beaux arbres dont la plupart, malheureusement, ont 
disparu depuis quelques années. 

A l'occasion de l'incendie qui détruisit, en moins d'une heure, le 
10 juin 1719, tout le village de Noiraigue, sauf l'Eglise et trois maisons, 
un règlement concernant la police du feu est proposé et adopté. Défense 
est faite de fumer tabac et d'allumer pipes par les rues, ny autre part 
que sous la cheminée. Elle organise même des battues générales, lors- 
que des animaux féroces, qui trouvaient encore un repaire dans les 
gorges profondes et les forêts de la montagne, font invasion dans la 
vallée. Le i^^ janvier 1690, elle alloue une gratiflcation de six livres aux 
heureux chasseurs qui venaient de tuer quatre loups près de Mô- 
tiers. 

Tous les faits qui précèdent et que nous avons recueillis dans les pro- 
cès verbaux des séances communales de Môtiers, au milieu d'une foule 
d'autres que nous regrettons de devoir passer sous silence, nous prou- 
vent qu'il y a deux siècles la commune était un véritable Etat dans l'Etat. 
Non-seulement elle a conservé ses anciennes franchises, elle en a encore 
acquis de nouvelles. Par ses protestations incessantes et son habileté à 
profiter des malheurs qui frappent ses adversaires, elle accroît peu à 
peu son pouvoir, et déjà alors il est facile de prévoir que le principe 
qu'elle représente finira par l'emporter sur toute la ligne. 

Parmi les franchises qui furent octroyées aux communes du,Val-de- 
Travers, comme d'ailleurs à toutes celles du pays, il en est une que les 



MOTIERS-TRAVERS. 77 



nombreux amateurs du tir à la carabine dans le vallon nous sauraient 
mauvais gré de ne pas mentionner. Il s'agit du droit accordé le 10 mai 
1500 aux tireurs de son comté par Philippe de Hochberg, droit qui fut 
confirmé, le 28 février 1523, par le baillif Oswaltos, agissant au nom de 
MM. des ligues. C'est en vertu du privilège que possédaient les ressor^ 
tissants des communes et les hommes libres du comté de se réunir pour 
s'exercer au man iement des armes, que deux sociétés de tir se constituèrent 
à Métiers dès le XVI<^ siècle. L'une reçut le nom de Prix ou de Compagnie 
des Mousquetaires de Môtiers. Cette société se composait dans l'origine 
de tous les bourgeois de Môtiers, ayant fait leur première communion 
et jouissant de tous leurs droits civils et politiques. § 1 , règlement du 
17 juin 1835. L'autre, bien t^onnue sous le nom d'Âbbaye de Môtiers au 
Vaux-Travers, devint une véritable corporation. Ce fut le 4 juin 1688 
que le Prix, et le 4 juin 1672 que l'Abbaye de Môtiers furent réorgani- 
sés. Nous disons réorganisées, car ces deux associations existaient de- 
puis longtemps. Nous n'en voulons, pour preuve, que les lignes suivan- 
tes, que nous extrayons du premier registre de l'Âbbaye : « Cy suivent 
les ordres dressés dans le noble corps de l'abbaye sur les anciens mé- 
moires et documents qu'estoyent pour ce fait notés, afin de tant plus 
dresser, civiliser, façonner et tenir en bride les compagnons et Mous- 
quetaires de cette dite confrérie au jeu et exercice de l'art militaire... 
revus et corrigés par les sieurs Maistre Lieutenant et douze juges de la 
dite O^ sur celles réformées en l'an 1654 », signé Boy-de-la-Tour, notaire, 
secret, de la C'« (*). Ces deux sociétés sont encore aujourd'hui florissan- 
tes, et nous n'apprenons rien à personne en affirmant que le stand or- 
ganisé comme il l'a été récemment avec ses cibles à petite et à grande 
distance, répond aux exigences de l'art moderne du tir. 

Tous ces droits laborieusement acquis, la commune sait les maintenir 
avec habileté et persévérance. Ses relations avec les autorités seigneu- 
riales sont en général respectueuses. Cependant elle ne craint pas de 

(1) Le mftgnifiqae drapean qae possède l'Abbaye loi a été offert, le 17 juin 1834, par M. L.- 
Gaston Boy-de-la-Toor, qui venait d'être nommé abbé en remplacement de son père, M. Jean- 
Pierre Boy-de-la-Tour. Les repas pantagruéliques auxquels prenaient part les membres de la 
corporation lors de la réception d'un nouvel abbé sont demeurés justement célèbres. 

Chacun sait que J.-J. Rousseau devint membre de l'abbaye de Môtiers. D fit don à la cor- 
poration et « au Prix » de plusieurs beaux plats d'étain, de deux entr'autres avec l'inscription 
suivante : Donné par J.-J. Rousseau, l'année 1764. Le compte du caissier de l'abbaye, 7 juin 
1764, en fait mention. Registre 2, f* 169, en ces termes: « Payé Livres 2. 8. 1. au sieur ancien 
Favre de Boveresse pour avoir fait une troisième sibe pour tirer la passe d'étain que Mon- 
sieur J. Jaques Rousseau citoyen de Genève a donné à la Compagnie, vu qu'on l'a agrégé de 
la dite Compagnie, ce qu'il a accepté avec plaisir. » 



78 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



leur opposer une résistance opiniâtre toutes les fois que le besoin l'exige. 
En voici, parmi bien d'autres, deux seuls exemples : Le capitaine et 
châtelain Henri Petitpierre (1708-1716), prétendit t que les gouverneurs 
de Môtiers et autres gens d'office vinssent à Couvet pour y prendre le 
serment )>. Mais il avait compté sans son hôte. La commune s'assemble. 
C'était le l*** janvier 1709, et il est résolu que les gouverneurs iraient 
dès le lendemain matin à Couvet pour représenter très humblement 
que par une usance pratiquée d'ancienneté et de tout tems immémorial 
sans interruption, ce lieu de Mostier étant le lieu du ressort du Vaux- 
Travers et les Hasles ayant été basties et établies par les six commu- 
nautés pour y administrer la justice, que par ainsi les requérants prient 
M. le Capitaine de venir à Mostier pour prester le serment à leurs offi- 
ces et de les maintenir en telle usance et franchise qu'ils ont de toute 
ancienneté (*). 

Le gouvernement avait décidé d'organiser, en vue de la police géné- 
rale, une maréchaussée spécialement chargée, au nom du prince, de 
veiller au maintien de l'ordre. La commune de Môtiers chercha natu- 
rellement à se soustraire le plus longtemps possible aux injonctions 
réitérées de l'autorité seigneuriale. Elle répondit même, en date du 
25 décembre 1768, par un refus formel, déclarant à cette occasion que 
sa volonté ferme et arrêtée était de continuer à faire la garde comme 
du passé et le plus exactement qu'il convient. Ce refus avait dû, on le 
comprend, indisposer le gouvernement. Aussi, quelques jours après, le 
9 janvier 1769, la communauté, comprenant la nécessité d'agir avec plus 
de prudence, supplie le. gouvernement de croire qu'elle recevra toujours 
avec le plus profond respect tout ce qui lui sera adressé de sa part. 
Mais à l'égard de l'établissement de cette maréchaussée générale, elle 
le supplie de ne pas trouver mauvais qu'elle ne puisse donner la réponse 
précise et sans condition qu'on lui demandait. Elle veut attendre la ra- 
tification par le souverain du projet élaboré et proposé par MS. le gou- 
verneur de Lentulus, le 19 novembre 1768. Quand cette ratification sera 
intervenue, elle se déterminera. Mais le 13 mai 1769, tous les obstacles 
étant levés et la résistance n'ayant plus sa raison d'être, la commune 
dut accepter les propositions qui lui étaient faites. La maréchaussée fut 
établie à Môtiers pour le terme de quatre ans. Chaque feu-tenant devait 
payer la somme de quatre batz. La commune supprima du même coup 
ses gardes et patrouilles ordinaires, tout en statuant que, quelque aug- 

(1) Journal de Commune, 2 ^ 239. 



MOTIERSTRAVERS. 79 



mentation qu'il plût à la seigneurie d'ordonner, la cpmmunauté ne serait 
toujours tenue de payer que quatre batz par feu-tenant. 

Que l'on ne croie pas cependant que ces communiers, si tenaces dans 
toutes les questions relatives à leurs droits, fussent indifférents lorsque 
quelque calamité avait frappé leurs voisins ou leurs coreligionnaires. 
Les procès-verbaux des séances communales, et surtout les livres de 
compte des gouverneurs, mentionnent de nombreux secours accordés à 
des incendiés ou à d'autres malheureux. Ainsi, le 20 février 1722, elle 
donne deux escus blancs pour contribuer à payer la rançon de 447 florins 
d'empire de Jean-Jacques ff Daniel Petitpierre, « qui, suivant la lettre 
qu'on en a reçu, a été enlevé par des pirates et est présentement esclave 
chez les Turcs *. Quand les besoins sont grands, elle ordonne des col- 
lectes à domicile et s'inscrit elle-même pour des sommes importantes 
(50 livres, 40, 45 escus blancs). Mais c'est surtout dans les années 4703 
et 4704 que la générosité de la commune de Môtiers et de ses sœurs du 
Val-de-^ravers fut au-dessus de tout éloge. M. Gustave Petitpierre, qui 
est toujours si bien renseigné sur les questions intéressant la vallée, a 
bien voulu nous communiquer à ce sujet de nombreux faits que nous 
voudrions pouvoir relater tous. Les réfugiés de la réforme, car c'est 
d'eux dont il s'agit ici, arrivaient en foule dans le Val-de-Travers (643 
en 4703 pour le seul village de Couvet). Quelques-uns sont désignés par 
leur nom (Favre, Vuagneux, Roche, Roquiat des Cévennes, Monnier, 
Bretenier, Jordan, etc., etc.). Ces victimes de l'intolérance religieuse 
furent accueillies en général avec empressement par les populations du 
Val-de-Travers, et les collectes que l'on fit en leur faveur dans les villa- 
ges du vallon fournirent à un grand nombre de ces malheureux, qui se 
rendaient dans le Palatinat, dans la Hesse et surtout dans le Brande- 
bourg, les moyens de poui'Suivi*e leur voyage. Mais il parait que de 
prétendus réfugiés, abusant indignement de la charité publique, assail- 
lirent bientôt les habitants du Val-de-Travers et la commune se vit con- 
trainte d'interdire^ le 3 août 4745, à tout communier d'abriter des pau-^ 
vres étrangers, sauf à se voir privé, en cas de désobéissance, de tout 
bénéfice communal. 

t 

/ 

(A suivre.) L. Perrin, past. 



INSCRIPTIONS CAMPANAIRES 



DU CANTON DE NEUCHATEL 



Suite. — Voir la livraison de NoTembre 1881, pag. 966.) 



Pomts-de-Martel : III. 

FVT TENVE PAR CLERIADVS DE RAI PRIEVR COMMENDA- 
TAIRE DE GIGNAG ET POLINE DE VERGI DAME DE VIRY 4502 

Avec un écusson paie d'argent et d'azur de six pièces, surmonté d'un 
chapeau de prieur, au dessous le mot : VIRY. Légende : In domino 
consolor « EIn Dieu je me console. > 

ROCHEFORT : I. 

LES GOWERNEVRS DE 1734 : 
I. lAQVET 
ET I. P. PINGEON 
ET CEVX DE 1755 A. BEGVIN 
ET A. RAVENEL 
M. H. MONTANDON MINISTRE 
M. F. DE PERROT MAIRE 

LES SIEVRS COMVNIERS MEMBRES DE LA JVSTICE SONT 

B. DES CŒVDRES LIEVTENANT 
I. BOREL GREFHER 
I. 1. RENAVD DIT LOVIS JVSTIQER 
I. I. PINGEON JVSTICIER 
I. BEGVIN SAVTIER 



INSCRIPTIONS CAMPANAIRES 81 

LES S« ANCIENS DEGLISE SONT 

A. BEGVIN 
P. NICOLES 
I. RENAVD DIT LOVIS 
S. BLANC 
P. BEGVIN. 

Lii cloche porte encore un magnifique écusson aux armes de Rochefort : 
(for écartelé de gueules à la bordure de sable chargée de 8 besants d'or. 
Le chef en est surmonté d'une rangée de fleurs de lys. 

St-Sulpice. — Il vaut la peine de citer cette inscription : 

REFAITE EN MAY 1820 AUX FRAIS DE 
L'HONORABLE COMMUNE DE ST-SULPICE 
AVEC LES DÉBRIS DE CELLE DONNÉE EN 
1802 PAR M' C. D. DE MEURON GENERAL 
AU SERVICE D'ANGLETERRE QUI A ETE 
FONDUE PAR L'INCENDIE QUI EUT LIEU 

LE 22 AVRIL 1820. 
VERTUEUX ET RESPECTABLE Mr A. PERRIN 
BOURGEOIS DE NEUCHATEL ETANT ALORS 
POUR NOTRE BONHEUR PASTEUR DE CETTE 

PAROISSE. 
GOUVERNEURS DE COMMUNE Mrs Ls Sl REYMOND 

ET Cs Dl REYMOND ANCIEN. 

Enci>re ici aucune mention de la Divinité ni des graves et importants 
offices réservés à la cloche ; l'homme seul est en évidence et l'adulation, 
chose curieuse, est le plus servile à l'égard de la personne qui aurait 
dû la repousser avec le plus d'énergie, c'est-à-dire le pasteur de la pa- 
roisse. 

Les autres cloches dont les inscriptions rentrent dans cette division 
spéciale sont : Auvernier I et II. — Boudevillieks I. — Boudry,' hôtel 
de Commune. — Buttes II. — Cernier I. — Cressier (cloche de 1846). 
— Engollon I et II. — Fontaines I. — Hauts-Geneveys. — Ligniêres I 
et II. — LocLE N® 5. — Montmollin. — Neuchatel : (Collégiale II); 



82 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



Temple du Bas; les deux cloches de la tour de Diesse. — Peseux. — 
RocHEFORT II. — Savagnier I et IL— Saint-Aubin II. — Saint-Blaise II. 
— Saint-Martin II et III. — Valangin III, cloche de la Bourgeoisie. — 
Verrières I et II. 

10> Allusion à la fonte de la cloche. 

Dans tout le canton je n'ai trouvé qu'une seule cloche dont l'inscrip- 
tion fasse allusion au travail du fondeur : c'est précisément la II de 
Cernier où se lit cette singulière devise : 

SI MON CORPS SE TROUVE 
ENDOMMAGÉ LAPOTICAIRE 
MEDECIN ET CHIRURGIEN NY 
FONT RIEN LE FEU ME FAIT 
VIVRE LE FEU ME FAIT 
MOURIR. 

!!• Légende incompréhensible. 

La clocle I de Bole porte sur le couronnement les lettres, chiffres et 
signes suivants, qui constituent une énigme dont pei-sonne dans la lo- 
calité n'a pu me donner la clef : 

L 243/4 * B & 15 0). 

En dehors de ces diverses catégories d'inscriptions, nous en trouvons 
un certain nombre dont le caractère principal est l'aridité et qui n'ont 
d'autre but que de formuler une mention de propriété, circonstance qui 
ne manque pas de paraître singulière si l'on songe qu'une cloche est un 
instrument dont il n'est pas difficile à première vue de déterminer le 
propriétaire. 

Voici quelques spécimens de ces sortes de textes : 

AUVERNIER : I et III. 

J'APPARTIENS A L'HONNORABLE 
COMMUNAUTE D' AUVERNIER. 

(1) Depuis lors M. Bournet, fondeur de cloches à Morteau, que j'avais consulté à ce sujet 
m'a donné l'explication suivante : LignoR ^ V4 bord, et renforcé d'un quinzième de ce bord. 



INSCRIPTIONS CAMPANAIRES. 



83 



Corn AUX : I. 

DEDIEE.... A LVSAGE DE LA PAROISSE DE CORNAVX 

A aVI ELLE APPARTIENT. 
LiGNiËRES: Maison de Commune. 

J'APPARTIENS A LA Cne DE LIGNIERES. 
Savagnier : II. 

J'APPARTIENS A LA COMMUNE DU GRAND ET PETIT SAVAGNIER, 

Saint- Aubin : II. 

AVX PAROISSIENS DE LEGLISE DE SAINT 

AVBIN LE LAC AVXQVELS lAPAR 
TIENS DEPVIS 1745... 

Valangin : III. 
CETTE CLOCHE APPARTIENT AV VERTVEVX CORPS DES 
BOVRGEOIS DE VALENGIN. 

Puis viennent : 
BbvERESSE : I et II. 

COMMUNE DE BOVERESSE. 

Cernier : Maison de Commune. 

COMMUNE DE CERNIER. 

Corn AUX : II et III. 

PAROISSE DE CORNAUX. 

Cote-aux-Fées : II et III. 



Couvet : I. 



COTE-AUX-FÉES 1874 ET 1875. 



COUVET. 



Couvet : III. 
Fontaines. 



COMMUNE DE COUVET. 

PAROISSE DE FONTAINES 

ET DES HAUTS-GENEVEYS. 1871. 
Gorgier : Collège. 

MONTALCHEZ 



Noiraigue I. 



Cne de gorgier. 
commune de montalchez. 



A LA COMMUNE DE NOIRAIGUE. 



I I 



_ 



NOIRAIGUE : II. 

COMMUNE DE NOIRAIGUE. 

Paotttpr * T 

MUNICIPALITÉ DU PAQ.UIER. 

Pàquier : II. 

PAQ.UIER. 
Peseux : II et III. 

PESEUX. 

(Avec les armes de la Commune). 

Planchettes : IL 

COMMUNE DES PLANCHETTES. 

Saint-Blaise : I. 

PAROISSE DE SAINT-BLAISÊ. 

Verrières : I et IL 

RÉPUBLiaUE ET CANTON DE NEUCHATEL 
MUNiaPALITÉ DES VERRIÈRES. 

ViLLiERS : Collège. 

VILLIERS 1861. 

II ne faut certes pas de grands efforts d'imagination pour composer 
des inscriptions de cette nature. Dans quelques-unes certaines légendes 
telles que des passages bibliques ou la nomenclature des fonctionnaires 
communaux en diminuent quelque peu l'aridité. 

(A suivre.) Ch.-Eug. Tissot. 



MILICES NEUCHATELOISES 

(1799) 
(avec planche) 



Nous devons à l'obligeance de M. Ulysse Mathey-Henry la communi- 
cation du croquis d'Abraham Girardet que nous donnons aujourd'hui. 
Cet officier, l'épée nue, a posé devant l'artiste, mais le dessin inter- 
rompu laisse certaines parties indécises, les aiguillettes, par exemple ; 
nous n'avons pu voir non plus s'il existait une contre-épaulette. Ce mi- 
licien a son allure digne et sa tenue ne cède en rien à celle des troupes 

des grandes puissances. 

A. B. 



I 

! I 



MUSEE NEUCKATELOIS. 



r?'i 



Milices Neuchéteiûises 1799, -0"i:-ier, 

d'iin^ÇE ■!-. d^ssjn d Abr.iharr! GirGPdel 



ART ET ARTISTES NEUCHATELOIS 



(Suite. — Voir la liTraitoD de Man 1882, p. 64.) 



HANS RYGHNER 
1813 — ises 



Jusqu'à ces derniers temps, les architectes ne signaient point leurs 
constructions et Ton ignore trop, généralement, les noms de ceux qui 
ont fait les monuments de toutes les époques que nous admirons dans 
nos villes et nos bourgs. Que de cathédrales, d'églises, de châteaux, 
d'hôtels de ville et de maisons anonymes ! Â défaut de noms, ^ous n'avons 
souvent pas un souvenir, pas une légende même, rîea qui puisse fixer 
notre reconnaissance. 

On a dit de notre époque qu'elle était celle des réhabilitatiofis et de 
la justice. Certaines recherches historiques et' archéologiques prouvent 
assez cette appréciation ; notre sentiment d'équité autant que notre cu- 
riosité nous poussent à remettre en évidence bien des choses oubliées 
et à verser un peu de lumière sur celles que l'ombre avait injustement 
recouvertes. C'est ce sentiment particulier qui nous porte à rechercher 
dans cette étude, sur l'art et les artistes neuchàtelois, la part de nos ar- 
chitectes dans le développement de nos villes. Si nous ne pouvons le 
faire ici pour les époques passées, commençons-la du moins par la nô- 
tre, et notons tout d'abord quelques traits de la vie d'un homme que 
son séjour dans notre canton, ses travaux, les sympathies et la famille 
qu'il y a laissées nous permettent de revendiquer un peu comme Neu- 
chàtelois, malgré son origine suisse allemande. 

Hans Rychner naissait à Âarau en 1813. Son père, un modeste tan- 
neur, suffisait à grand'peine à l'entretien d'une nombreuse famille. 
On ne pouvait passer bien du temps à l'école, ni mener la vie 
joyeuse des enfants fortunés, s'ébattre de longues journées dans la 

Mu»KK MsuoHATSLOiB. — Avril 1882. 7 



flânerie des premières aimées, croître à son aise en plein air et en pleine 
liberté. A peine en âge de raison, il fallait choisir un état, entrer en 
apprentissage, travailler durement et prendre la volée loin du nid pa- 
ternel. Hans aimait à crayonner, à tracer des lignes, à figurer une 
maison ou un ornement ; ces dispositions naturelles engagèrent son père 
à lui donner une vocation en rapport avec ses goûts, en conséquence, 
on le plaça chez un tailleur de pierre, à Âarau, où il fit son apprentis- 
sage. — Puis un beau jour, le sac au dos, plein de force, d'espoir et de 
gaité, le jeune homme prend la route d'Allemagne à la recherche de 
l'ouvrage. 

Le roi Louis rebâtissait Munich et voulait en faire la capitale artisti- 
que de l'Allemagne, de tous côtés affluaient les ouvriers attirés par 
la renommée des merveilles qui s'y édifiaient. Les nombreux monu- 
ments qui, à partir de 1825, remplacèrent les vieilles constructions du 
moyen âge, eurent un moment leur éclat. Au lieu de pousser au déve- 
loppement d'une architecture originale, en rapport avec le climat et les 
besoins d'un pays et d'une époque, les artistes, s'inclinant devant le ca- 
price royal, se contentèrent d'être des imitateurs du passé de toutes les 
écoles et élevèrent sur les bords de l'Isar des temples et des palais grecs 
et romains; on copia des monuments de Venise, de Florence et de Pom- 
pe! . La patine du temps n'a pas encore pu enlever l'étrangeté du rôle 
de ces dépassés. 

Le grand maître de l'architecture, le baron de Klenze, élevait la Glyp- 
tothèque, ou musée de sculpture, froid parallélogramme avec portique 
à colonnes doriques supportant un fronton, et la Pynacothèque, ou musée 
de peinture, vaste construction de forme oblongue, terminée par deux 
petites ailes. Les rues s'élargissaient, et en même temps que s'élevaient 
une quantité d'édifices publics, de nombreuses maisons particulières 
surgissant de partout transformaient complètement la capitale de la Ba- 
vière. 

Le jeune tailleur de pierre ne pouvait trouver un meilleur champ 
d'activité, la fièvre de bâtisse était générale, il put donc vivre de son j 
travail et mettre en réserve une somme assez ronde. Tout en taillant I 
ses blocs, une idée avait surgi dans sa tète, celle d'édifier aussi, de créer 
des monuments comme ceux qu'il voyait naître de toutes parts... Mais 
comment y arriver ? Il y avait une école d'architecture à Munich, pour- 
quoi n'y entrerait-il pas ? Ceux qui ont connu Hans Rychner com- 
prendront que cette robuste nature suisse allemande devait être doublée 
de volonté et de tout ce qu'il faut pour s'élever du modeste rang d'où- 



ta^B^a^^^ 



ART ET ARTISTES NEUCHATELOIS. 



87 



wier â ceïui de créateur et d'artiste. Tout en s'occupant de son métier, 
le jeune homme n'avait point négligé le dessin dans lequel il trouvait 
une distraction et un repos. Entré comme élève à l'école d'architec- 
ture, il s'y faisait remarquer par son assiduité et, après six mois, sur 
les rapports favorables de ses professeurs, il obtenait de sa ville natale 
un subside qui lui permettait d'abandonner complètement sa première 
vocation pour se livrer entièrement à l'étude de son choix. 

L'école de Munich, s'inspirant du passé grec et romain, avait constitué 
une manière bâtarde et sans originalité, dont le succès ne dura pas long- 
temps, mais qui étouffa plus d'un talent sous sa pression académique. Si 
l'élève avait pu voir d'autres écoles, il eût sans doute moins cru aux prin- 
cipes dont il s'était imprégné, et eût enrichi ses connaissances des quali- 
tés aimables qui font défaut aux constructions de la capitale de fiavière. 
Mais il fallut rompre subitement avec les études pour reprendre la route 
du pays natal où l'appelait sa famille demeurée sans soutien depuis la 
mort de son chef. Obéissant à un pieux devoir, il abandonna des projets 
de voyage qui eussent complété et modifié la nature de son talent et en- 
tra dans la carrière pratique, afin de venir en aide à ceux qui comp- 
taient sur lui. 

Nous le trouvons à Neuchâtel en 1836, où il entre comme employé 
chez M. Louis Châtelain, architecte ; il s'est toujours souvenu avec plai- 
sir du temps passé chez lui et des précieux enseignements qu'il tira de 
son séjour dans cet atelier. 

Il passe de là à Fribourg, où il s'associe avec l'intendant des bâtiments 
de ce canton, M. Jacques Weibel, l'un de ses camarades de Munich. Il 
restaure à Fribourg la villa de la famille de Diesbach, la Poya, située 
rue de Morat et très admirée à cette époque, et une église à Massonens, 
dans le district de la Glane; il s'occupe aussi de la restauration de plu- 
sieurs anciens châteaux. Le Corps de garde et le Collège de Morat, con- 
struits sur ses plans, ont le caractère de l'école dont H. Rychner était 
l'élève. La pratique de son art le porte du reste à s'en affranchir, car 
s'il n'avait pu le faire par les voyages, il suppléait à cette lacune par 
rétude d'ouvrages spéciaux. La différence entre les matériaux de con- 
struction employés à Munich et ceux de la Suisse devait aussi modifier 
sa manière. 

Marié en 4840, il venait se fixer à Neuchâtel en 1847. A partir de ce 
moment commence pour l'architecte une période d'activité dont la 
preuve demeure aujourd'hui dans une quantité de constructions publi- 
ques et particulières de notre canton. 




H. Rychner était un constructeur de talent, qualité qui fait souvent 
défaut à bien des architectes de notre époque, il possédait à un haut 
degré la connaissance des ' matériaux et celle de leur judicieux emploi. 
Chez lui le côté pratique Tempoiiait sur celui du beau extérieur, cela 
se remarque dans les plans de maisons d'habitation qu'il a exécutés. 

Les vitraux et les statues de fontaines de nos vieilles villes suisses 
nous ont conservé l'image des Confédérés des XVI« et XVII* siècles. 
Plus forts qu'élégants, un peu obèses, avec de puissantes musculatures, 
des têtes mâles souriant sous leurs barbes héroïques. Hans Rychner 
était de leur race, un vrai banneret au sang vermeil et à la voix sonore, 
presque rude, mais toute pleine de bonhomie et de cordialité, attirant 
à lui par sa manière franche. On se rappelle avec plaisir cette syippa- 
tique figure trop tôt enlevée à l'affection de sa famille et de toutes ses 
connaissances. lies qualités de l'homme contribuèrent un peu à son 
succès et beaucoup à sa popularité ; il était devenu de ceux qu'on aime 
à rencontrer. 

Ses principales constructions sont les suivantes : Le Collège industriel 
de la Chaux-de-Fonds — le Collège des filles à Neuchàtel, inauguré en no- 
vembre 1853 (une médaille de petit module, par un des frères Bovy, consa- 
cre le souvenir de cet événement) — le Collège de Bienne, ceux de Nidau, 
Douanne, la Neuveville, Gléresse, St-Imier, Villeret, Serrières, Cudrefin, 
Boudry — l'Observatoire cantonal à Neuchâtel — les hôpitaux de Bienne 
et de St-Imier — le Temple allemand à la Chaux-de-Fonds — l'Hôtel des 
Postes au Locle, à la suite d'un concours — l'Hôtel Bellevue à Neuchâ- 
tel — la Loge maçonnique à Âarau — le Musée Léopold Robert à Neu- 
châtel — le Quartier neuf au Locle — le Pénitencier de Neuchâtel — 
l'Hospice Montagu à la Neuveville — l'Hôtel des postes à Neuchâtel. 

Parmi les constructions particulières nous citerons : les maisons 
de Roulet au Faubourg du lac et Faubourg de l'hôpital à Neuchâtel r— la 
maison de M. Âug. Mayor à la Maladière — la maison de M. Aug. Ro- 
bert à l'Evole (ci-devant maison du colonel Denzler) — maison Loup, 
rue de l'Orangerie — maison de M. W. Aichler, place du Gymnase — 
maison Wimmer à Thièle (actuellement Rôthlisberger) — maison de M. 
Ami Sandoz à la Chaux-de-Fonds — villa Monnin-Japy à Bienne. 

Il a en outre restauré un grand nombre de maisons particulières dans 
les montagnes neuchâteloises, au Val de St-Imier, à Bienne, Langenthal, 
Herzogenbuchsee, la Neuveville, dans le VuUy et dans le canton de Neu- 
châtel. 

Ses qualités de critique étaient appréciées et le firent nommer plu- 



ART ET ARTISTES NEUCHATELOIS. 89 



sieurs fois comme juge dans des concours, entr'autres dans celui des 
plans du palais fédéral. Il fut aussi juge des concours pour la construc- 
tion de THôtel-de-Ville de St-Gall, de l'Ecole cantonale à Berne, dans 
celui du Nouveau Quartier et des nouveaux quais à Zurich et enfin pour 
l'Ecole polytechnique dans cette dernière ville. Il a fait partie des com- 
missions techniques de Neuchâtel et de celles de l'Etat dans lesquelles 
il rendit de grands services. 

H. Rychner, alors qu'il était tailleur de pierre, avait exécuté plusieurs 
monuments funèbres et s'y intéressait particulièrement. Au moment 
où il se fixait à Neuchâtel, il remarqua avec étonnement qu'il n'existait 
aucun monument de ce genre dans notre cimetière et demanda qu'on 
rapportât un règlement qui interdisait l'emploi de la pierre. Ce ne fut 
pas sans peine qu'il l'obtint. Depuis trente ans, cette nouvelle industrie 
a procuré du travail à beaucoup. 

H. Rychner était emporté par la mort en 4869, dans toute la force et 
l'activité de sa vaillante nature. 

Il faut laisser à de plus qualifiés le soin de se prononcer sur l'ensem- 
ble de son œuvre. Tous les arts ont leurs principes, leurs traditions et 
leurs lois que les praticiens seuls connaissent. On peut aimer ou ne 
pas aimer un monument à première vue, avec le bon sens et le goût ; 
il faut plus que cela pour juger. Tous reconnaîtront cependant que ses 
constructions ont un caractère particulier, une force un peu massive, 
souvent monumentale, mais dégagée des agréments que l'école française 
contemporaine a fait adopter partout. L'artiste eût peut-être pu, aussi 
bien que d'autres, en égayer son style, mais n'oublions pas que derrière 
l'architecte il y a le plus ou moins d'argent qui ramène trop souvent les 
plus aimables conceptions à la froideur du pratique et que ce n'est pas 
toujours par les constructions qu'il a édifiées qu'on peut juger le côté 
inventif d'un architecte. Les nombreux plans laissés par H. Rychner 
pourraient prouver qu'il possédait des qualités que les circonstances ne 
lui permirent pas de développer. Le but d'un édifice le préoccupait avant 
toute chose et il a réussi plus d'une fois à le réaliser d'une manière re- 
marquable; nous citerons comme exemple notre collège des jeunes filles, 
un des mieux distribués dans son ensemble et ses détails qui se puis- 
sent voir. 

La bonté et la bienveillance de l'homme ne sont point oubliées et la 
mémoire de cet excellent citoyen demeure dans le souvenir de tous ceux 
qui l'ont connu. Il savait, à l'occasion, se contenter d'un modeste rôle 
et paya sa dette â la patrie en qualité de simple artilleur, sans que 



90 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



répaulette d'or ou même le galon de laine ait pu éveiller ses légitimes 
ambitions. 

Un de ses fils, M. Alfred Rychner, suit avec succès la carrière pater- 
nelle et a déjà construit plusieurs édifices dans notre canton et dans 
ceux de Berne et de Vaud ; nous citerons en particulier le collège du 
Locle et celui des Verrières. Ce dernier est recommandé comme type 
par la Direction de Tlnstruction publique. Citons encore l'hôpital de 
Moûtier-Grandval, la transformation de la Maison de^ Orphelins à Neu- 
chàtel en Hôtel municipal, les trois maisons ouest du massif des ter- 
rains de TEvole, à côté de la banque de M. G. Berthoud, la maison 
Clottu-Garraux au Faubourg, celle de M. le D^ Virchaux à la Boine, 
celle de M. A. Clerc à Comba-Borel. Il a travaillé en collaboration avec 
M. Léo Châtelain à la gare de. notre ville. 

Un autre fils de H. Rychner, M. Adolphe Rychner, directeur d'une 

fabrique de travaux en ciment, a contribué à leur introduction et à leur 

application dans le bâtiment, dans les constructions agricoles et celles 

du génie civil. 

A. BagheuNw 



MOTIERS-TRAVERS 



NOTICE HISTORIQUE 



(Saite. — Voir la liTratMo de Mars 1881» p 71.) 



Les temps étaient particulièrement difficiles. D'abord depuis quelques 
années les récoltes avaient manqué, il y avait disette même de fourrage, 
et la commune, le 4 mai 1715, avait dû autoriser ses ressortissants et 
leurs gens € à aller cueillir et arracher la feuille du may et à prendre 
les branches de bois de fau ou bestres à la coste de Ryaux de dessus 
la Vy-Neuve, mais sans haches, ny serpes ou autres glèves pour couper 
les branches, se devant servir seulement des mains pour rompre et 
arracher les dites branches. » Puis, le pays tout entier était encore sous 



U » "H i « I I I 



MOTIERS-TRAVERS. 91 



rimpression de la seconde guerre de religion et subissait le contre-coup 
des événements qui en furent la conséquence immédiate. Au moment 
où les hostilités commencèrent, le 27 avril 1712, la commune décida de 
choisir 4 hommes et d'en tirer au sort 2 autres entre 6 désignés pour 
aller au secours de Leurs Excellences de Berne, c Le 28 juillet 1712 (ainsi 
c 10 jours après la paix de Baden), au sujet de la fausse alarme que 
« nous avons eu la nuit passée dans un temps de guerre comme ce||ii- 
« ci, — nous citons textuellement le journal de commune — on arrête 
« de faire revenir tous les communiers et hommes portant armes qui 
€ sont hors du village, dans huit jours pour rendre son devoir et pren- 
€ dre les armes en cas d'attaque et d'alarme. De plus on achètera 50 
« livres de poudre et 100 livres de plomb pour distribuer à tous les com- 
« muniers et hommes portant armes de la commune. Des patrouilles 
€ seront organisées... On constate que 8 hommes se trouvent à la guerre 
c de LL. EE. » La commune décide de les entretenir. 

Dans la séance réglementaire du commencement de l'année 1713 (2 
janvier), on leur accorde « 5 batz de bon-an pour boire à la santé de la 
commune, et ceux qui ne voudront pas l'accepter n'en auront rien, i 
Sur un ordre de la seigneurie, le secrétaire de la commune dresse, le 
19 juin 1713, «le rôle de ceux qui avaient été tués, blessés, faits prison- 
niers et qui avaient perdu leurs armes, bardes et équipages à la guerre 
de Berne de l'année passée. » Et on indique c Claudy Jeanrenaud-Peliot 
qui a été bruslé le jour de. la bataille de Villemergue (25 juillet 1712) 
par la poudre des ennemis : Ses habillements ayant été entièrement 
brusiés par son corps, et bruslé au visage et autres endroits, et parti- 
culièrement la main droite de laquelle il en a des doigts estropiés. 
Claudy Clerc eut en cette bataille le bois de son fusil cassé, et Joseph 
Boy y perdit une paire de culottes de peau neuves et des bas. » D'au- 
tres réclamations tardives furent présentées à la commune. Le l*"^ jan- 
vier 1715, cette dernière décide d'indemniser le sieur François Baillod 
qui a eu un homme à la guerre de Berne au camp de Payerne pendant 
15 jours. 

Telles sont, à notre co naissance du moins, sans parler de l'occupa- 
tion du comté par les cantons, les seules relations que, d'après les joui^ 
naux de commune, les habitants de Môtiers et du Val-de-Travers aient 
soutenues avec les Suisses, leurs alliés. Certains historiens ont affirmé 
que dans les guerres de Bourgogne, le prieur de Môtiers entretenait des 
relations secrètes avec Charles le Téméraire et favorisait son parti. Ce 
fait , s'il est exact , nous expliquerait, sans doute, pourquoi l'avant- 



92 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



garde bourguignonne s'aventura dans la haute vallée qui aboutit par les 
Verrières au Yal-de-Travers. Mais à supposer même que le prieur fût 
favorable à la cause du duc, sou influence dans le vallon n'était plus, à 
bien des égards, à la fin du XV® siècle, que celle d'un simple particulier, 
et pour quiconque se souvient de l'enthousiasme avec lequel le peuple 
neuchàtelois se déclara pour les confédérés, il n'est pas douteux qu'il ne 
se^trouvàt bon nombre d'hommes d'armes du Val-de-Travers dans la 
troupe qui^ sous les ordres de Henri Matter de Berne, défendit vaillam- 
ment la tour Bayard. Mais venons-en, sans tarder, à des entreprises 
moins belliqueuses^ et après avoir dit un mot des expéditions guerrières 
auxquelles les habitants de la chàtellerie ont pris part, entretenons-nous 
des arts de la paix. Avant tout, nous donnerons quelques courts i^n- 
seignements sur les nombreuses fontaines que la commune de Môtiers 
fit établir dans le village et dans les environs. 

Quel est l'explorateur de nos montagnes qui n'ait souvent, dans les 
chaudes journées de l'été, remercié l'aimable naiade qui tout à coup 
et au moment où il s'y attendait le moins, a étanché sa soif, en lui of- 
frant l'onde pure et fraîche qui s'échappe de la fontaine desDijons? Qui 
ne s'est quelquefois demandé à quel heureux concours de circonstances 
il devait de pouvoir se désaltérer au haut d'une côte rocailleuse et dessé- 
chée par le soleil de juillet? Eh bien! cette source, que les habitants de 
Métiers connaissent tous de vieille date, coulait déjà il y a plus de deux 
siècles dans le modeste bassiii en pierre sur les bords duquel ils se sont 
un instant assis pour reprendre haleine. Le 10 août 1711, la commune 
en fit lever et remettre à neuf les tuyaux. 

Cette sollicitude des autorités communales pour leurs ressortissants 
altérés nous explique la présence successive des fontaines qui ornent 
aujourd'hui le village. Ne parlons point des fontaines du prieuré et de 
l'hôtel des six communes qui furent utilisées sans doute déjà lors 
de la construction de ces édifices. Arrêtons-nous plutôt un instant de- 
vant la maison achetée par M. de Pourtalès en 1771 de M. le maire 
du Terraux, maison que le nouvel acquéreur, pour le dire ici, acheva 
de bâtir les années suivantes, et dont la muraille du milieu de la façade 
principale put être avancée de six pouces sur une longueur de seize 
pieds (décision du 5 juin 1771). La fontaine placée dans cette partie du 
village existait depuis fort longtemps. Mais le 8 juin 1767, c la noble et 
f honorable communauté duement assemblée à la maison de ville s'est 
« rappelée qu'elle avait, résolu le 25 septembre 1766 de faire reconstruire 
« une de ses fontaines et de l'orner d'une inscription morale tirée des 



c Livres Saints, et qu'une telle inscription ayant été demandée avec suc^ 
ff ces au sieur Joseph-Marie-Ânne DuRey, écuyer, seigneur de Morsan, 
« membre de la société royale des sciences et des arts de Nancy^ secré- 
a taire du cabinet et des commandements du feu Roy de Pologne, etc. , etc. , 
c le dit sieur du Rey, naturalisé neuchâtelois en 1764, s'est prêté aux 
« louables désirs de la dite communauté et lui a fait présenter en 4 vers 
c français une inscription parfaiteinent relative au sujet, laquelle ayant 
« été approuvée et acceptée d'une voix unanime par l'assemblée gêné- 
c raie, sera gravée sur la pierre de la ditte fontaine. » 

De plus, il a été délibéré et arrêté que les deux gouverneurs actuels, 
accompagnés de quelques anciens et preud'hommes, remercieront le dit 
sieur DuRey de sa complaisance et de son zèle patriotique, et l'assure- 
ront que sa mémoire chaque jour plus chère à tous les habitants et 
communiers de Métiers sera plus durable que les pierres du nouveau mo- 
nument. 

Voici cette inscription qui valut à son auteur les gloires de l'immor-* 
talité : 

De tes biens éternels cette source est l'image. 
Daigne bénir, Seigneur, notre pain et nos eaux. 
Que leur salubrité pour prix de notre bommage 
Nous préserve et nous guérisse de tous maux. 

On remarquera que la restauration de cette fontaine fut décidée peu 
de temps après le séjour de J.-J. Rousseau à Métiers. Le philosophe 
qui venait de quitter le Val-de-Travers logeait à quelques pas de là. 

A peine le projet en question fut-il réalisé, que la commune dota le 
haut du village d'une autre fontaine dont le bassin fut posé près de la 
maison d'Abram Clerc (27 juin 1771). 

L'espace dont nous pouvons disposer encore est trop restreint pour 
que nous puissions à ce sujet entrer dans plus de détails. Il faut cepen- 
dant nientionner, ne serait-ce que pour mémoire, la source ferrugineuse 
de Môtiers, la Crincinière, ou la bonne faine (bonne fontaine). Les 
transactions (f» 70 et 71 actes perpétuels de Môtiers) auxquelles elle a 
donné lieu dès l'année 1687^ ont déjà fait l'objet d'un article du Musée 
Neuchâielùis, Nous n'y reviendrons donc pas et nous ne suivrons pas le 
chirurgien Jean-Henri Clerc dans les efforts qu'il fit pour utiliser les 
eaux dé la bonne fontaine. Malgré les sacrifices qu'il s'était imposés, et 
les arrêts du Conseil d'Etat du 1^^ et du 8 novembre 1728 qui l'autori- 
saient sous certaines conditions à poursuivre son entreprise, le projet ne 
tarda pas à être abandonné faute d'appui. La source elle-même disparut 
en partie sous un amas de gravier et de marne. Quelques années plus 



94 



MUSÉE NEUCHATELOIS. 



tard, le l^'* janvier 1810, elle fut cédée sans rétribution à la commune 
(f» 160 Act. perp.). Celle-ci fit entreprendre des fouilles qui furent bien 
dirigées, car en 1812 on retrouva le bassin de la bonne fontaine^ mais 
l'eau minérale, mêlée sans doute à d'autres sources, avait perdu, pa- 
rait-il, une partie de ses anciennes propriétés. Il n'en fallut pas davan- 
tage pour que les travaux à peine commencés fussent pour toujours in- 
terrompus. Au reste, l'existence à Môtiers d'une source minérale n'est 
point dans la vallée un fait géologique isolé. D'autres sources plus ou 
moins fortement imprégnées d'oxyde de fer s'échappent à Gouvet, à But- 
tes, à Travers, de la couche de marne ferrugineuse qui, couvre le fond 
de la vallée. Mais jusqu'à ce jour, aucune de ces Crincinières n'a été 
recueillie avec soin, ni utilisée convenablement. 

Mais comment s'arrêter à cette époque sans parler des ennuis causés 
à la communauté par son horologe qui « est vieux et presque toujours 
déreiglé. :» Le 25 octobre 1717, la commune s'assemble pour remédier 
au mal. Elle décide « qu'on attendra jusques à notre foire de Mostier pro- 
chaine, qu'on taschera de mander ou faire venir le Sieur Perrenoud, 
maître horologer de la Sagne, pour le racommoder et remettre en train, 
et qu'en même temps on luy parlera pour un neuf. Estant arrêté que 
pendant cet hiver, on s'enquestera d'un bon maître qui nous en veuille 
faire un tout neuf et lequel par accommodement veuille prendre le vieux 
en paiement. » 

Ce bon maître que l'on cherchait à découvrir, put-il offrir et faire 
accepter ses services? Dans tous les cas, un horloge neuf remplaça bien- 
tôt l'ancien ; mais la commune n'était pas au bout de ses peines, car le 
27 mars 1765, elle lançait un exploit au Sieur Ducommun qui a fait l'ho- 
reloge de la tour de Môtiers. Elle chargeait le gouverneur Boy de lui 
donner cours en faisant tout ce qui conviendra, moyennant un petit écu. 
Le Sieur Boy doit porter lui-même le dit exploit à la Chaux-de-Fonds et 
le faire parvenir à qui de droit. 

Mais laissons la commune s'occuper activement de tout ce qui peut 
procurer quelque avantage à ses ressortissants, laissons-la en bonne et 
fidèle ménagère administrer ses biens, surveiller les étrangers qu'elle 
abrite, et maintenir ses droits; laissons-la vaquer à des devoirs plus 
humbles, prescrire, par exemple, au communier qui a monté la bou- 
cherie du village, de vendre la viande (arrêt du 11 nov. 1767) à demi- 
crutz meilleur marché qu'elle ne sera taxée pendant l'année 1768 dans 
les boucheries de Neuchâtel, et de ne débiter la viande que comme suit, 
savoir: bœuf pour bœuf, vache pour vache, veau pour veau, mouton 



MOTIÈRS-TRAVERS 



95 



pour mouton, cochon pour cochon, avec défense de vendre au poids 
ny tête, ny fressure. Laissons-la même s'assembler pour tirer les plans 
du bâtiment destiné à loger la seringue (17 octobre 1765). Â l'aide des 
19 actes en parchemin qu'en date du 11 février 1716 elle a décidé de 
faire copier sur un livre — avec quelques arrêts de conséquence — 
hâtons-nous de relever encore quelques faits qu'il nous parait utile de 
faire connaître. 

Nous devons maintenant, qu'on nous pardonne l'absence des transi- 
tions, fixer nos regards sur une institution que notre siècle a puissam- 
ment développée, et dont il a fait comprendre l'importance pour toutes 
les classes de la société. — Quand des établissements publics d'instruc- 
tion furent-ils fondés à Métiers ? Ce serait en vain que nous cherche- 
rions les traces de l'existence d'écoles populaires dans les siècles anté- 
rieurs à la Réformution. Les seigneurs féodaux étaient presque aussi 
ignorants que leurs serfs, et l'instruction au Val-de-Travers comme ail- 
leurs était encore le monopole exclusif des couvents. Jusqu'au XVI'^® 
siècle, l'église dominait trop la vie civile, pour que l'on songeât même 
à instruire le peuple ailleurs que dans les temples. 

Tôt après la réformation, les pasteurs dans chaque paroisse durent 
pourvoir à l'organisation d'écoles publiques dont le besoin s'était fait 
sentir, et dans l'origine ils furent chargés de donner les leçons aux 
élèves. Mais il s'écoula relativement peu de temps jusqu'à ce que le 
clergé lui-même s'aperçût que les fonctions du ministère évangélique 
étaient incompatibles avec celles de maître d'école. 

Le 27 juillet 1633, il fut arrêté, lors de la visite des cures des deux 
comtés, que le pasteur de Métiers serait déchargé de ses fonctions sco- 
laires, et qu'en échange le diacre recevrait le mandat d'instruire les 
enfants € fidellement et de bonne foi. i^ Pour chaque enfant, les parents 
seraient tenus de payer un demi-batz par mois. Â côté de ce chétif ca- 
suel, le diacre, maître d'école, percevrait annuellement 3 muids de fro- 
ment sur le grenier du prieuré, 3 muids de vin sur la cave d'Auvernier 
et 20 livres d'argent. Mais comme le diacre, en sa qualité de subside 
ecclésiastique, était appelé en même temps à d'autres fonctions, les in- 
convénients qui avaient nécessité la mesure prise en 1633 se produisi- 
rent bientôt. Ce ne fut cependant que le 11 avril 1726 qu'un maître 
d'école fut définitivement nommé (*). 



(1) Avant cette époque, en 1644, le poste de diacre étant demeuré vacant pendant long- 
temps, les paroissiens de Métiers avaient temporairement chargé un régent de diriger leur 
école. Cette nomination, quoique provisoire, n'était pas très régulière. Car c'était à la Classe 
qu'il appartenait de désigner celui qui devait remplacer le diacre dans ses multiples fonctions. 



96 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



II fut convenu entre la classe et la paroisse de Môtiers : 

1^ Que le diacre continuerait à percevoir les honoraires auxquels il 
avait droit comme maître d'école, mais qu'en échange le vénérable re- 
mettrait à la commune de Môtiers une somme de 4^000 livres faibles 
dont la rente serait payée au maître d'école. 

2p Que cette somme serait indivisible. Boveresse, Couvet, Fleuri er 
(ils ne formaient alors avec Môtiers qu'une seule paroisse), ne pour- 
raient en demander le partage. Le siège de l'école serait à Môtiers. 

3<> c Quant à la manière — nous citons textuellement cette clause — 
en laquelle on établira désormais le régent de Môtiers qui depuis la 
réformation a toujours été élu et établi par MM. de la V. Classe, comme 
il en conste par leurs registres, les régents seront élus, changés et 
destitués à la pluralité des voix, par le pasteur et le Conseil de la C^ de 
Môtiers. » 

La classe, tout en signant ce contrat, avait accordé outre les 4000 
livres en question, une nouvelle somme de 500 livres c pour fortifier le 
gage du régent de Môtiers. > 

Ces honoraires si insuffisants et si mesquins furent peu à peu aug- 
mentés. Le 4 juillet 1763, la Chambre économique remit à la commune 
une somme de 1600 livres dont la rente au 5 o/o devait être servie à 
l'instituteur (actes perpétuels, N® 5, fol. 140). 

Toutes ces conventions donneraient matière à bien des réflexions. 
Bornons-nous à faire un simple rapprochement entre le milieu du XVIII« 
siècle et notre époque au point de vue scolaire. Quels immenses pro- 
grès ne devrions-nous pas constater ! Pour ne parler que des villages de 
Boveresse et de Môtiers, où il existe aujourd'hui 8 écoles primaires, il 
n'y avait, en l'an 1726, dans la grande paroisse de Môtiers qu'un seul 
établissement public d'éducation, et encore que pouvait être l'école dans 
les circonstances que nous venons de rappeler? Ajoutons, pour être équi- 
table, que la population du chef-lieu et de ses annexes était loin d'être 
aussi considérable qu'elle ne l'est de nos jours. Mais, sans faire abstrac- 
tion de cette circonstance importante, quelle différence toute en faveur 
de nos temps ! Aujourd'hui, la cause de l'instruction populaire l'a em- 
porté sur le préjugé. Les populations plus éclairées savent désormais 
que les sacrifices qu'un peuple s'impose pour élever le niveau intellec- 
tuel et moral de tous ses enfants ne sont jamais inutiles, qu'ils consti- 

Aussi demandèrent-ils à cette occasion au gouyerneur qu'on voulût bien accorder au régent 
de Môtiers la pension perçue par le diacre, jusqu'à ce qu'on eût pourvu au remplacement de 
ce dernier. Cette demande leur fut accordée le 23 septembre 1614. 



MOTIERS-TRAVERS. 



97 



tuent un fonds social dont tous, le pauvre comme le riche, perçoivent 
les gfos intérêts. C'est là ce que la Société d'instruction populaire de 
Môtiers-Boveresse s'efforce de faire comprendre de plus en plus à tous. 
Fondée en 1865, elle travaille courageusement, dans sa modeste sphère 
d'activité, à la vulgarisation des sciences utiles. Elle garnit les rayons 
de sa petite bibliothèque, elle donne des conférences, et s'inspirant de 
Texemple de sa sœur aînée, le Musée de Fleurier, elle ne recule pas 
devant des difficultés d'une autre sorte. Au prix d'efforts persévérants, 
que le succès a couronnés, elle a facilité l'entrée de la grotte de Môtiers, 
— elle rUlumine dans les grandes occasions — elle a ft^yé le pitto- 
resque sentier de la Coulisse, et des hauteurs de Côte-Bruette, elle Ta 
continué jusqu'au bas de la Cascade. 

Il nous reste à jeter un rapide coup d'œil d'ensemble sur le \illage 
de Môtiers. Des quatre rues ou quartiers qui le composent, deux s'éten- 
dent le long des rives du ruisseau le Bied ; l'un, la Bergerie, au-dessous, 
Tautre, la Golaz, au-dessus de la route cantonale. La Golaz était primi- 
tivement un pâturage de peu d'étendue dont le bétail de la commune 
broutait Therbe en un jour; de là son nom, en patois neuchâtelois : 
c ena golaz », signifie une bouchée. Les vieillards consultés sur ce point 
n'ont pas besoin de faire un grand effort pour se souvenir du temps 
où il ne se trouvait dans le quartier de la Golaz, appelé aujourd'hui la 
me des Eaux- Vives, que deux fours de potiers et un moulin, avec sa 
dépendance nécessaire, une scierie. 

La première maison de la Bergerie a été construite dans le milieu du 
XVIII® siècle. Ce hameau doit son nom au voisinage immédiat des 
communs Pasquiers qui entouraient cette partie du village. C'était là 
que les bergers de la commune, de plus en plus circonscrits dans leurs 
pérégrinations, avaient établi leur quartier-maître, avant que le droit 
de vaine pâture fût définitivement aboli. 

Le vieux Môtiers (^) comprenait les groupes de maisons connus au- 
jourd'hui sous le nom de Bas du Village, et la grande rue qui part de 
la place des Halles et aboutit au Stand ; et encore, pour ne pas sortir 
des limites du Môtiers historique, devons-nous supprimer les quelques 
maisons qui, à l'est et à l'ouest, forment les faubourgs du village. Qu'on 
tire une ligne droite partant des moulins et scierie de Môtiers sur 
l'Areuse, jusqu'à la maison Rousseau, que de là on se dhige de l'ouest 



(1) U existe un ancien plan du Val-de- Travers, dressé en Tan 1775, par J.-J. Berthoad, 
instituteur à C6te-Bertin et dessinateur à la fabrique de toiles peintes de Couvet. Ce précieux 
document, que M. Gustave Petitpierre a bien voulu nous confier, nous a permis de contrôler 
tous les renseignements que nous avons pu recueillir sur le vieux Môtiers. 



98 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



à l'est, jusqu'au Bied, en ayant soin de suivre le chemin qui limite du 
côté du midi le clos Grand-Jaques, que l'on descende le ruisseau jus- 
qu'au pont destiné à en relier les deux rives, et que de ce pont l'on 
s'avance toujours dans la direction du nord, jusqu'au cimetière actuel, 
et à l'Areuse, et l'on pourra sans peine se représenter ce qu'était, 
quant à son étendue, le village de Môtiers. Â part la maison du Creux 
au LfOup et quelques autres, disséminées au-delà du Bied et dan» le 
quartier appelé aujourd'hui le Haut du village, c'est dans l'enceinte que 
nous venons de tracer que se trouvait le vieux Môtiers, le Môtiers de 
la fin du XVII« et du commencement du XVIII* siècle. 

La route qui relie Fleurier et Môtiers passait autrefois par le pré 
Monsieur. Elle contournait le domaine de Chaux, alors propriété de la 
Chambre économique, et se dirigeait vers le pied de la montagne. Les 
voyageurs qui ont du temps à perdre peuvent la suivre encore au- 
jourd'hui, car son tracé est très distinct, grâce à la haie qui en marque 
la limite. Ils auront l'occasion, chemin faisant, d'admirer les beaux 
arbres du pré Monsieur, et de regretter qu'ils ne protègent de leur 
ombre que des ruines. C'est dans l'automne 1866 que la ferme et la 
maison de maître, élégamment réparées, ont été incendiées. Du pré 
Monsieur, l'ancienne route postale, après avoir longé la Placeta sur 
laquelle s'élevait le châtelard des Du Terraul, aboutissait à la Grande 
rue de Môtiers, immédiatement au-dessus de la maison Rousseau. Elle 
descendait le village jusqu'à la maison de ville, puis tournant brusque- 
ment du côté de l'est, elle franchissait le Bied au-dessus de l'ancien 
four banal du village, et faisant un dernier contour dans la direction 
des marais, jusqu'au Creux au Loup, elle reparaissait à l'angle du bâti- 
ment actuel des prisons. C'étaient bien des zigzags. Aussi la construc- 
tion de la route cantonale (1812) fut-elle un véritable bienfait pour 
Môtiers. De nombreuses maisons s'échelonnèrent à droite et à gauche, 
dans la direction de Couvet et dans celle de Fleurier, et bientôt une 
belle allée de peupliers et de saules annonça de loin aux habitants du 
fond du vallon la présence du chef-lieu. 

Cette disposition du village que nous venons de décrire est d'ailleurs 
conforme à la nature du terrain. Si, de nos jours, on voulait construire 
un village au centre du vallon, où bâtirait-on, à supposer que Môtiers 
n'existât pas ? Ne serait-ce pas entre le ruisseau le Bied et l'Areuse ? 
Le sol, du côté de Boveresse, est marécageux et tourbeux, du côté du 
sud il cesse d'être égal ; le Bied est plus profondément encaissé, et à 
moins de se réfugier au pied de la colline ou de créer à grands frais 



MOTIERS-TRAVERS. 99 



des terrains à bâtir dans les marais de la plaine du pré Monsieur, force 
serait de se renfermer dans les limites du vieux Métiers, telles que nous 
les avons tracées. 

C'est dans le courant du XVIII« siècle que le vieux Môtiers a vu s'éle- 
ver quelques-unes des belles maisons qui aujourd'hui encore font l'or- 
nement du village. Indiquons d'abord la maison construite en 1721, par 
A. d'Ivemois, d après les plans d'un architecte parisien. Ce personnage 

avait acquis à l'étranger une fortune considérable. De retour dans son 
village natal, il résolut de se construire une habitation aussi commode 
qu'élégante. Mais ce projet était à peine réalisé que d'Ivemois, qui venait 
de perdre son fils unique, repartit pour Paris, et cette fois, dit-on, 
abandonné par la fortune, il perdit tout ce qu'il avait gagné. Sa splen- 
dide habitation, qui actuellement encore peut rivaliser avec les plus belles 
du Val-de-Travers, devint la propriété de là famille Boy de la Tour qui l'a 
possédée jusqu'à nos jours. Cinquante ans plus tard, en 1770, M. le maire 
Du Terreaux faisait bâtir une habitation spacieuse, celle située au-dessus 
de la maison Rousseau, et la vendait déjà l'année suivante à un membre 
de la famille Pourtalès. Elle appartient aujourd'hui à l'hoirie de M. G. 
DuBois. Enfin, toujours dans la même rue, s'élevait, à la fin du siècle 
passé, la maison Baillod, sur l'emplacement d'une vieille habitation 
rurale qui depuis longtemps tombait en ruine. Ce vaste bâtiment devait 
dans la suite des temps acquérir une grande importance non seulement 
pour Môtiers, mais encore pour le Val-de-Travers ; car il fut vendu en 
1853 à la commune de Môtiers avec le terrain y attenant et le fameux 
clos du Terraul. Il a suffi de quelques réparations pour transformer 
l'ancienne maison Baillod en collège, en prisons préventives avec poste 
de gendarmerie et en hôtel de district (*). 

(A suivre.) L. Perrin, past. 

(1) Il existait autrefois, dans la partie occidentale du clos Grand Jaques, deux grandes 
maisons dont l'une, sise au-dessus de la propriété de M. Boy de la Tour, a disjsaru depuis 
fort longtemps. Le sol sur lequel elle s'élevait a été nivelé avec soin, et aujourd'hui la charrue 
passe sur les fondations solidement voûtées de cette vieille construction. L'autre, bâtie plus 
au sud, à une époque beaucoup plus récente, a été incendiée en 1882. — Parmi les maisons 
du vieux Môtiers, quelques-unes ont encore été assez respectées par leurs modernes proprié- 
taires pour qu'on puisse les visiter avec intérêt. Indiquons ici Fancienne maison Girardin, 
dont la construction originale, sinon commode et élégante, contraste singulièrement avec les 
habitations qui l'environnent. Quant à sa voisine, la maison Rousseau, elle a subi tant de 
transformations, qu'à l'exception de la pierre de taille de deux ou trois fenêtres et de quel- 
ques nans de muraille, il n^n reste rien. La chambre du philosophe n'a pas été plus mena- 
ffée. Ces deux maisons primitivement appartenaient à la même famille; aujourd"hui elles 
forment deux immeubles distincts. Signalons encore deux autres habitations caractéristiques 
du vieux Môtiers. L'une est aujourd'hui encore la propriété de la famille d'Ivernois dont les 
membres devaient pendant plus d'un siècle occuper les places les plus élevées dans le gou- 
vernement de la principauté. L'autre est la maison lourde et massive située vis à vis la place 
des Halles. Il y a quelques années, les corridors étaient encore couverts de fresques dessi- 
nées avec beaucoup de goût. Mais toutes ces antiques décorations ont disparu sous une 
couche épaisse de oadigeon. 



357749A 



ESSAI SDR GEORGES DE RIVE 



SEIGNEUR DE PRANGINS, SECOND GOUVERNEUR DE NEUCHATEL 



(1529-1552) 

et ses relations avec Tavoyer Faulcon (Falk) de Fnbourg (1516-1519). 



(Saito — Toir U UTniMD de Kan IS8t, p. 57) 



De la missive de Georges de Rive, alors établi avec son frère Jehan à 
Payeme, sa résidence habituelle avant son appel à Neuchâtel, il résulte 
clairement que Tavoyer de Fribourg avait fait ses conditions avant de 
s'engager à travailler au rétablissement des Longueville, et qu'on les 
avait acceptées. Mais nous ne savons de quelle nature étaient ces con- 
ditions, si elles avaient trait à un intérêt public ou si elles étaient per- 
sonnelles au premier magistrat de la république fribourgeoise. Une 
autre difficulté, c'est la date précise de l'année où cette lettre a été 
écrite, le mois et le jour était seuls indiqués dans l'épitre du sire de 
Prangins. La question peut cependant être résolue, grâce aux données 
que fournit l'histoire. Ces lignes de Georges 'de Rive sont adressées à 
Pierre Faulcon, Avoyer de Fribourg. Or, c'est aux élections de la Saint- 
Jean 1516 que ce dernier fut élevé, de la charge de bourgmestre qui 
lui avait été conférée en 1511, à celle d'avoyer, la plus haute de l'Etat, 
à Fribourg. La missive de Georges de Rive est donc postérieure à cette 
date. Mais elle ne peut avoir été écrite à la Noël 1516 ; car à parth* 
d'octobre de cette même année jusqu'au mois de mars de l'année sui- 
vante, Faulcon se trouvait à la cour de France pour le fameux traité 
dont il a parlé ci-dessus. C'est donc au samedi après Noël de l'an 1517 
que se rapporte vraisemblablement l'envoi de la lettre de Georges de 
Rive, bien qu'à là rigueur, elle puisse être aussi de l'année suivante, 
la dernière que Pierre Faulcon ait passée tout entière dans sa patrie* où, 
comme on le verra tout à l'heure, il ne lui fut pas donné de terminer 
son existence agitée. 



ESSAI SUR GEORGES DE RIVE. 



4(H 



Quant au résultat des négociations du sire de Prangins avec FAvoyer 
de Fribourg, il ne fut pas celui que s'en promettait l'avocat des Lon- 
gue ville. 

Après son retour de Paris, l'Avoyer et Chevalier Faulcon, c'est ainsi 
qu'on l'appelait maintenant dans les recès des diètes, figure sans doute 
plusieurs fois comme député de son canton. Mais dans ces diètes, il 
n'est question du comté de Neuchàtel qu'à propos des différends con- 
tinuels des bourgeois avec les chanoines et avec les nobles, ou de me- 
sures administratives à prendre relativement à la vente du blé ou du vin. 
Un bourgeois nommé Louis Humbert occupe aussi plusieurs de ces hau- 
tes assemblées de ses réclamations relatives aux châtiments dont il a été 
l'objet au retour du service de France, et de l'étal de boucherie qu'on 
lui a enlevé et qu'on lui rend par ordre de la diète. Le mauvais vouloir 
de certains cantons empêchait la diète de résoudre la question de la 
restitution (^). Les confédérés ou Messieurs des Ligues avaient un moyen 
très commode d'ajourner indéfiniment la solution des affaires qu'il ne 
leur convenait pas de terminer; c'était de laisser leurs députés sans 
instructions, et ils ne s'en faisaient pas faute. Cependant, à la diète de 
Berne, le 15 juin 1518, la restauration des Longueville semblait avoir 
fait un grand pas. Les quatre cantons les plus intéressés, c'est-à-dire 
ceux qui avaient occupé Neuchàtel en 1512, se montraient d'accord à 
restituer un territoire qu'ils n'avaient saisi que dans l'intention avouée 
de le rendre à ses princes légitimes à la cessation des hostilités, comme 
ils en avaient donné, plus d'une fois, l'assurance formelle et scellée à la 
comtesse Jeanne (*). 

Une nouvelle diète, tenue à Berne le 14 septembre, avait voté formelle- 
ment la restitution et remis l'affaire aux quatre cantons occupants. Une 
conférence définitive des quatre cantons avait été convoquée à Berne pour 
le 4 septembre. Les députés de Berne, Soleure et Luceme se trouvèrent 
en effet dans cette ville, au jour fixé. Chose étonnante, c'étaient main- 
tenant les compatriotes de Faulcon, les Fribourgeois, qui manquaient 
à l'appel. Mais on serait tenté de croire à une absence calculée et con- 
certée des Fribourgeois avec les trois autres cantons, quand on voit les 
députés de ces derniers refuser à la comtesse d'accompagner ses députés 
à Fribourg, pour déterminer cet Etat à faire cause commune avec eux. 

Ils alléguèrent, il est vrai, l'opposition obstinée de Schwyz, Uri, Un- 



(1) Eidç. Abschiede aus dem Zeitraum von 1500 bis 1520, von Ph. An t. Segesser. Lu/ern. 
P. 1127. 

(2) Bidg. Abschiede, p. 1131. 



MuaÉB Mbuchatslois. — Avril 1882. 



8 




derwald. Ils parlaient encore de raisons particulières qui ne sont pas 
mentionnées dans les recès ('). 

L'attitude incorrecte des Fribourgeois et de leur Avoyer Faulcon ne 
changea pas même après que le roi de France eût jugé à propos d'in- 
tervenir directement auprès d'eux. Ce monarque qui avait déjà fait, 
comme c'était son devoir, de la restitution de Neuchàtel à ses prin- 
ces, une des clauses verbales du traité de Genève (7 nov. 1515), préli- 
minaire de celui de Fribourg (29 nov. 1516), écrivait en ces termes aux 
Fribourgeois, en date du 18 novembre 1518. 

« Nous avons donné ordre à nos ambassadeurs qui ont été à la journée 
« de Genève, de comprendre au traité de paix et d'alliance, l'affaire de 
« notre cousine, la duchesse de Longueville, et de travailler à ce que la 
€ comté lui fût rendue, laquelle comté lui fut prise par vous et les sei- 
€ gneurs des trois villes pour icelle conserver et garder à notre cousine, 
c votre ancienne alliée et combourgeoise. Veuillez tout faire pour prou- 
« ver et pourchasser jusqu'à cette prochaine journée, qui doit se tenir 
« à Berne, à la Nativité de Notre Seigneur, que la dite Comté soit 
€ rendue (*). » 

La journée sur laquelle le roi et la duchesse comptaient, n'eut pas lieu, 
et Fribourg se joignait maintenant sans façon à cinq autres cantons qui 
s'opposaient à la restitution. Au reste, la grande préoccupation des Fri- 
bourgeois et de leur avoyer Faulcon, à cette époque, était ailleurs. Il 
s'agissait de nouer ou de resserrer une alliance avec les villes de Lau- 
sanne, Genève, Rotwyl, Montbéliard et Besançon. Genève en particu- 
lier faisait l'objet des ardentes sympathies des Fribourgeois, qui la sou- 
tenaient même contre leurs alliés étroits et combourgeois de Berne. 
Les menaces d'Uri, gagné par le duc de Savoie, et même une décision 
de la diète n'eurent pas le pouvoir de changer les dispositions des Fri- 
bourgeois ; l'avoyer Faulcon, leur député à la diète de Zurich, pous- 
sait l'audace et l'adresse au point d'extorquer de ses collègues une in- 
terprétation, en langue allemande, de la décision prise, plus favorable à 
Genève, que le double en langue française qui en avait été remis aux 
ambassadeurs de Savoie. Les Fribourgeois ne s'en tinrent pas là. lis 
prirent les armes en faveur de Genève, et le duc n'obtint son entrée 
dans cette ville qu'après avoir promis d'en respecter les franchises. 

La délivrance de Genève, à laquelle Faulcon avait personnellement 



(1) Eidg, Ahschiede cités. 

(2) Aux archives de Fribourg. Voir les extraits en allemand du curé François Girard, à la 
bibliothèque de Berne. Je n'ai pas l'original sous les yeux pour en reproduire l'orthographe. 



i 



ESSAI SUR GEORGES DE RIVE. 403 



beaucoup contribué, fut le dernier acte de la vie politique du grand 
magistrat qui, un mois après, le 3 mai, se mettait en route pour la 
Terre-Sainte. Il y avait déjà fait un premier voyage quelques années au- 
paravant. Mais cette fois il ne devait pas en revenir et mourait dans 
son retour de Jérusalem, dans le trajet de l'île de Chypre à celle de 
Rhodes, où il reçut la sépulture dans Téglise des Franciscains, avec un 
de ses 48 compagnons de route, le conseiller Melchior Zur Gilgen, de 
Lucerne. 

A.U nombre des dix-neuf pèlerins helvétiques dont se composait la 
pieuse caravane de 4549, se trouvait, par parenthèse, un prêtre neu- 
chàtelois, ami de Faulcon, Messire Etienne Bezencenet, curé du Locle, 
prévôt du chapitre de Valangin. Mais plus heureux que son ami, le donzel 
Faulcon, comme il le nommait, Bezencenet rentrait le 4 décembre dans 
la paroisse qu'il édifiait depuis un quart de siècle par ses vertus (*), et 
où il se trouvait encore lorsque la révolution religieuse, après avoir ' 
fait le tour de la plaine, pénétra enfm dans les montagnes, c Dans 
c les montagnes neuchâteloises, dit un illustre historien, la grande 
« réputation d'Etienne Bezencenet, le sage curé du Locle, son honnêteté 
c et sa douceur retinrent longtemps les esprits ('). ^ Et lorsque les 
exemples et les discours de leur vieux curé sont devenus impuissants 
à les contenir, ses paroissiens, qui l'aiment et l'estiment, lui offrent 
d'être leur premier pasteur. Mais attaché à sa foi comme un bon fils à 
sa vieille mère, il résiste à toutes leurs sollicitations. Il célèbre sa der- 
nière messe le jour de l'Annonciation, 25 mars 4536, et six semaines 
après, voyant sa chaire occupée par un ministre de la foi nouvelle, il 
va chercher un asile à Morteau, où le pauvre et vieux curé vécut encore 
trois ans dans un état d'indigence qui l'obligea plus d'une fois à re- 
courir aux bontés de Madame de Valangin (^). 

Avant le départ de Messire Bezencenet et l'introduction définitive de 
la Réforme au Locle, il s'était passé au presbytère de l'endroit une 
scène curieuse. Guillemette de Vergy, comtesse de Valangin, s'était 
rencontrée le jour de la foire de Sainte-Madelaine avec un réformateur 
qu'on a prétendu, à tort, sans doute, être Farel en personne. La dame 
de Valangin défendit à ce dernier de prêcher, mais mit en présence les 



(1) Boj/ve, Annales, I. — Jeanneret, Biographies neuchâteloises et Etrennes de 1862. — 
Herminjard, Correspondance des Réformateurs, H, III, V. 

(2) Vulliemin, Le Chroniqueur de la réforme religieuse dans la Suisse romande, 1835, 
p. 11. 

(3) Jeanneret, Etrennes neuchâteloises de 1862. Locle, 1868. 



104 



MUSÉE NEUCRATELOIS. 



deux adversaires. Ils auraient (si Ton en croit la tradition) discuté pendant 
deux heures sans parvenir à se convaincre, et le curé du Locle, donnant 
un exemple de courtoisie trop rare à cette époque, aurait fini par offrir 
une collation à son contradicteur. Ces détails sont tirés en partie du 
Journal du curé Bezencenet, intitulé : Mémoire de ce qui s'est passé au 
Locle y par un prêtre et curé du dit lieu. Ruchat en a donné quelques 
extraits à la fin du troisième volume de son Histoire de la Réformation 
en Suisse (^). Mais il serait bien à désirer que ce journal se retrouvât 
et fût publié en entier aux frais de la Société d'histoire. 

Le départ de l'avoyer Faulcon et sa fin inattendue n'avaient, comme 
on pense, pas amélioré les affaires de Madame de Longueville. Il y au- 
rait même lieu de supposer qu'elle avait perdu dans ce haut magistrat 
le seul homme d'Etat de la diète qui lui fut un peu favorable, en voyant 
la question de la restitution disparaître complètement des recès de l'as- 
semblée fédérale pendant l'espace de huit années environ (*). Il n'est 
cependant guère probable que les amis et agents de Madame de Lon- 
gueville, Georges de Rive en particulier, soient restés inactifs pendant 
tout ce temps. Mais les actes officiels ne disent rien des démarches faites 
par ces partisans de la restauration. > 

(A suivre.) A. Daguet. 



MISCBLLANEES 



Marche de la Oompagrnie des Volontaires et accident arrivé 

à un de ses lieutenants en 1790. 

Nous donnons aujourd'hui une vieille marche militaire, composée spé- 
cialement pour la Compagnie des Volontaires de Neuchàtel, à une épo- 
que que nous n'avons pu retrouver, pas plus que le nom de son auteur. 
A l'origine, cette marche était exécutée par les fifres et les tambours et 
elle a été transcrite pour le piano d'après le souvenir de personnes qui 
l'avaient encore entendu jouer. 

C'est de la même source que nous est parvenue une lettre datée de 

(1) Ruchat, Edition Vuiliemin. — Boyve, Annales, II. — Joannerot, Etrennes neitchd te 
loises, 1863, et Vuiliemin, Le Chroniqueur de la réforme religieuse dans la Suisse ro- 
mande, p. 90. 

(2) Etdg. Abschiede aus dem Zeitramne von 1521 bis 1528, von Johann Strickler. 



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MISCELLANÉES. i05 



Neuchâtel, le 8 août 1790, dans laquelle le lieutenant des Volontaires, 
François Péters, racontait à son frère Emer, officier au régiment suisse 
Sonnenberg, en garnison à Lyon, l'accident qui lui était arrivé huit 
jours auparavant, un jour d'exercice à feu de la compagnie. Nous en 
communiquons le passage suivant : 

< Voici les premières lignes que j'écris depuis aujourd'hui huit jours 
qu'un accident m'oblige de garder ma chambre. Sans avoir été à la 
guerre, j'ai été blessé d'un coup de feu aussi heureusement que pos- 
sible. Je me trouvais placé en face du centre de notre compagnie de Vo- 
lontaires, prêt à leur commander une décharge générale, après celle que 
commandait un de nos officiers ; un soldat a le malheur d'oublier sa ba- 
guette dans le canon de son fusil, le feu se commande et la même ba- 
guette vient frapper sur mon baudrier^ qui est de bon bufQe, la baguette 
se brise en trois pièces, dont deux ont été retrouvées, elle me fait un 
trou au défaut de la poitrine du^ côté gauche, et ressort par derrière 
l'épaule; outre cela, j'ai eu un autre trou au bras gauche devant et 
deux derrière, comment expliquer la singularité de ce coup : deux trous 
devant et trois derrière percés tout outre et aucun de mortel. Je tom- 
bais tôt après le coup reçu et ensuite survint une faiblesse de quelques 
minutes; chacun me croiait tué, le bruit s'en répand par la ville, tout 
était en consternation, la scène était à l'Ecluse,, dimanche l®*" aoûtà 5V« 
heures du soir. 

€ Messieurs les chirurgiens me permettent de rester quelques moments 
hors du lit depuis hier, je suis devenu très faible, et ne puis encore 
prendre d'autre position dans le lit que couché sur le dos, il me faut 
encore un homme pour me lever, mais j'espère que dans quelques jours je 
pourrai m'en passer. Il a été bien heureux dans cet événement que je 
fusse un corps parfaitement sain : trois saignées le jour fatal et le sui- 
vant ont empêché presque toute la fièvre et l'inflammation » 

W. W^AVRE. 



Annales de Boyve. 

Les Annales historiqttes du Comté de Neuchâtel et Valangin^ publiées 
de 1854 à 1861 par M. Gonzalve Petitpierre, sont, comme on le sait, 
l'œuvre de Jonas Boyve, pasteur de Fontaines et Cernier de 1705-1739. 
Ce patient et laborieux investigateur travailla pendant de longues an- 
nées à rassembler les matériaux de cet ouvrage précieux à plusieurs 
égards pour l'histoire de notre pays. Son petit neveu, Jérôme-Emmanuel 
Boyve, conseiller d'Etat, dit qu'il « fouilla partout l'Etat pendant plus de 
« 40 ans, dans les dépôts publics et chez tous les particuliers pour acquérir 
c la connaissance de tous les actes et titres qui pouvaient servir à son tra- 
f vail ï (Annales de Boyve tom. 5, supplém* page VIII). Je crois qu'il y 
a là quelque exagération quant au temps pendant lequel l'auteur des 



406 MUbÉE NEUCHATELOIS. 



Annales fit ses recherches, car c'est en 1708 seulement qu'il demanda à 
la Classe l'autorisation, qui lui fut naturellement accordée, oc de consul- 
« ter les vieux livres et actes de la Compagnie pour s'en servir dans 
« l'histoire du pays à laquelle il travaille. » S'il avait commencé ses re- 
cherches déjà 20 ans auparavant, il n'aurait pas attendu si longtemps 
avant de recueillir des matériaux dans les archives de la Classe, puis- 
que c'étaient celles qu'il avait en premier lieu et le plus facilement à sa 
disposition, d'autant plus qu'il avait été doyen de la Compagnie des 
Pasteurs en 1691. — Ce fut en 1727 que Boyve termina son ouvrage. 
Le 7 mai de cette année, il demanda à la Classe : <c que dans le dessein 
« où il était de faire imprimer un Livre, il priait qu'il fût examiné au- 
« paravant par des pei'sonnes que la Compagnie nommât suivant l'usage 
« qui a été suivi par nos Pères. i> Cet usage ancien, tombé en désuétude, 
avait été remis en vigueur quelques années auparavant, sous l'influence 
d'Osterwald. La Classe décida que « le dit livre ne se pourra point im- 
« primer qu'il n'ait été vu par quelques personnes que la Compagnie 
« nommera. » Ce ne fut que le 4 septembre 1731 que la Classe prit une 
première décision au sujet de cet ouvrage. « Touchant l'impression de 
€ l'Histoire du Pays, par M. Boyve, les examinateurs, est-il dit, ont 
« trouvé qu'il y avait plusieurs choses à retrancher et d'autres à abréger, t 
Le fils de Jonas Boyve, Abram Boyve, pasteur aux Verrières, se chargea 
de ce travail. Cette révision faite par un homme qui était dans les mêmes 
idées politiques que l'auteur, ne satisfit-elle point la Classe, ou celle-ci 
ne comprit-elle pas l'intérêt qu'avait pour l'Histoire du pays la publi- 
cation de ces Annales? Nous l'ignorons; mais ce que nous savons c'est 
que Boyve, ayant demandé à la Compagnie son appui financier pour 
cette publication, elle le lui refusa et ne voulut pas même donner à l'ou- 
vrage son approbation officielle, craignant sans doute d'engager sa res- 
ponsabilité à propos d'un livre qui traitait de la question encore brûlante 
de la souveraineté de Neuchàtel. « La Compagnie a dit à M. Boyve tou- 
f chant son livre, qu'elle n'entrerait pour rien dans l'impression de ce 
« livre, qu'elle ne donnerait point son approbation à ce livre, mais que 
« M. Boyve ferait ce qu'il trouverait à propos, que cependant elle lui 
« conseillait, avant de remettre les cahiers à l'imprimeur, de les faire 
« revoir pour le style par M. son fils, et de prendre garde à ce qu'il 
« dira sur les années 1707 et 1699. » 

Le refus d'une subvention pour la publication des Annales empêcha 
leur auteur de donner suite à son intention, car la famille Boyve était alors 
dans une position de fortune peu aisée. 

Quant au refus de la Classe de donner son approbation officielle à cet 
ouvrage, il se comprend très bien. La Classe était partagée d'opinions 
politiques, et elle évitait avec soin et très sagement tout ce qui aurait 
pu la mêler aux dissensions du temps. Plusieurs de ses membres avaient 
été d'ardents Contistes, et Jonas Boyve était du nombre. En 1699, il 
avait, si je ne me trompe, signé avec quelques-uns de ses collègues 
« une Pièce » en faveur du Prince de Conti. Lorsqu'il fut élu en 1705 




(à l'unanimité) pasteur de Fontaines et Cernier, sa nomination eut lieu 
€ sous les conditions qu'après qu'il sera confirmé, il déclarera à M. le 
« gouverneur qu'il renonce à tout parti contraire à S. A. M™® notre 
€ souveraine Princesse, et qu'il lui serait toujours fidèle et obéissant. » 
En 1712, les députés des communes qui formaient sa paroisse s'adres- 
sèrent à lui, comme doyen de la vénérable Classe, pour prier celle-ci 
que « il ne leur preschàt plus, et cela à l'occasion d'une lettre inter- 
• ceptée que M. le doyen adressait à un certain Abram Nicollet de la 
« Chaux-de-Fonds (agent secret du gouvernement français?), dans la- 
« quelle ils croyaient qu'il y a des choses suspectes et contraires au bien 
« du pays, et dans laquelle il prend un nom supposé. » Le doyen n'ayant 
pas voulu acquiescer à leur demande, ils s'adressèrent alors à la Sei- 
gneurie et à M. Osterwald, vice-doyen, qui donna connaissance de la 
chose à la Classe. Jonas Boyve s'étant disculpé de cette accusation, cette 
affaire n'eut pas de suite. — Est-ce peut-être parce que les habitants 
de Cernier partageaient plus ou moins ses opinions politiques, qu'il 
donna pour le temple de ce village plutôt qu'à Fontaines ou à Saint- 
Martin, où il était alors pasteur, le vitrail portant ses armes (voir Musée 
neuchàtelois, octobre 1881 j, qu'il avait fait faire ou qu'il avait reçu 
lorsqu'il avait été élu pour la première fois doyen de la Classe (1691)? 

Ch. Châtelain. 



La ohasse au XVn* siècle. 

Le Gouverneur et Lieutenant Général es souverainetés de Neufchâtel 
et Valangin. 

Au Mayre des Verrières, soit à son Lieutenant salut. Son Altesse 
nous donnant espérance de la voir dans peu de temps en ce pays ac- 
compagnée de Messeigneurs les Princes, ses très Illustres enfants, Elle 
vous mande de conserver exactement la chasse, comme la seule chose 
en laquelle elle peut prendre son divertissement. Or voyant qu'elle est 
toute deperié (?) par le mésus et dégâts qu'en font tant les Bourgeois 
que les sujets de Son Altesse se licenciant de leur autorité privée de 
chasser à toutes sortes de Gibier et venaison, nous avons jugé nécessaire 
pour satisfaire à l'intention de Son Altesse de faire rafraîchir les défenses, 
lesquelles pour ce sujet ont déjà été cy devant émanées et vous ordonner 
de les faire étroitement observer, faisant commandement non seulement 
aux brévards et forestiers, mais aussy à d'autres personnes que vous 
commettrez et auxquelles prêterez serment de prendre soigneusement 
garde sur tous contrevenants aux présentes défenses de gager sans sup- 
port de personne tous ceux qu'ils trouveront chassant, soit à la perdrix, 
caille, lièvre ou autre gibier et venaison; Iceux rapporter fidellement 
par foy et serment, soit à vous ou à votre Lieutenant pour être châtié 



108 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



sans grâce ni mercy, la première fois qu'ils seront trouvés, à Dix livres 
d'amende outre la commise de leur chasse, filets, lacs, arquebuse, fusils 
et autres engins, de laquelle amende et commise le tier en appartiendra 
à Son Altesse, l'autre à l'Oficier et le troisième au délateur, et en cas 
de récidive seront poursuivis par Justice pour être châtiés au bon vou- 
loir de la Seigneurie ; Pareilles défenses étant aussy faites à tous ceux 
indifféremment qui se diront avoir charge de chasser pour les Vassaux 
et ceux qui en ont la permission et privilège de S. A. ou de nous ou 
de nos prédécesseurs en charge, laquelle en ce cas nous révoquons. En- 
tendant qu'en fait de contravention il soit procédé contr'eux en la forme 
que dessus. Et afin que personne n'en prétende cause d'ignorance, ferez 
publier le présent Dimanche prochain rière le ressort de votre charge. 
A quoi ne ferez point de faute. Du château de Neufchâtel, ce 22 Novembre 
mil six cent soixante. 

signé : De Stavay Molondin. 

Au bas de la copie ci-dessus se trouve la note suivante : 

Par un mandement du trentième May 1657 il est ordonné non seule- 
ment de réparer les chemins en les nétoyant, ôtarit pierres et coupant 
hayes, branches et buissons qui les rendent incommodes, mais aussi dé- 
fendu à chacun de chasser à aucune bête à quatre pieds, ni oiseaux que 
ce soit. Et ce à l'occasion de ce qu'on s'attendait à l'arrivée de Son 
Altesse. 



LE GERNEUX PÉaUIGNOT 

(avec planche) 



La petite paroisse catholique du Cerneux-Péquignot est peu visitée 
par les touristes. En attendant son histoire, M. F. Huguenin-L. a bien 
voulu dessiner pour le Musée la partie principale de ce village depuis 
la route venant du Locle. L'église, la cure et l'école en forment le point 
central autour duquel s'espacent des maisons rustiques et quelques fer- 
mes dans les environs; des forêts de sapin dominent les pentes de ce 
site qui n'est point sans charme. 

Un peintre peut donner une popularité aux endroits les plus ignorés. 
M. F. Huguenin-L. nous a déjà fait connaître bien des beautés du pays 
qu'il habite ; en continuant à Tétudier, il nous apprendra à l'aimer plus 
encore, c'est une noble mission d'artiste ; les œuvres qu'il a produites 
jusqu'ici nous prouvent qu'il la comprend. 

A. Bachelin. 



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MOTIERS-TRAVERS 



NOTICE HISTORIQUE 



(Sait«. — Voir la lîTraiion d'Arril 1881, p 90.) 



Le vieux Môtiers dont nous venons de parler a encouru, mainte vicis- 
situde qu'il n'est pas inutile de rappeler. Transportons-nous un instant 
dans le milieu du XVII« siècle. La peste — puisqu'il faut l'appeler par 
son nom — désolait nos contrées, et tels furent les ravages du fléau 
qu'aux Brenets, par exemple, trois personnes seulement échappèrent à 
la contagion. 

Quelques années avant la paix de Westphalie, Bernard de Saxe-Weimar, 
le meilleur élève de Gustave- Adolphe, s'était allié avec la France contre 
la maison d'Autriche. Le 19 janvier 4639, les Suédois occupèrent et 
quelque temps après brûlèrent Pontarlier. De Morteau à Saint-Claude, 
de nombreux incendies jetèrent la consternation dans toutes les classes 
de la société, tandis que la peste, qui commença à sévir à Dôle en 1636, 
éclatait partout à la fois dans l'ancien comté de Bourgogne, n'épargnant 
pas plus les cités populeuses que les moindres hameaux. Effrayés par 
le fléau non moins que par les malheurs de la guerre, les paysans aban- 
donnèrent la culture des terres et se jetèrent dans les forêts. (Voir Dunod, 
tom. 3, Hist. de Bourgogne, et Willemin, Prieuré de Morteau.) 

Nous n'essaierons pas de décrire ce fléau dont un célèbre poète con- 
temporain, Manzoni, a tracé le tableau le plus fidèle et le plus saisissant 
dans le roman bien connu : les Fiancés. Les victimes de la peste étaient 
partout si nombreuses et l'épidémie, favorisée sans doute par la super- 
stition et par l'ignorance, était devenue si contagieuse, que l'on dut 
ensevelir les morts dans des cimetières improvisés et éloignés des habi- 
tations des vivants. Les cadavres étaient entassés dans les cimetières 
« des Bossus », ainsi nommés, s'il faut en croire M. Berthelet dans son 
Histoire de l'Abbaye Sainte-Marie, à cause des nombreux tertres qui ne 

MuBÉs NxucHATBLOiB. — Mai 1882. 9 



140 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



tardèrent pas à s'élever dans ces lugubres enceintes. Quelques histo- 
riens tout aussi compétents ont expliqué avec plus de raison ce bizarre 
appellatif par la présence des bubons énormes, « des bosses » , qui para- 
lysaient bientôt toutes les articulations. Ils ont même réussi à découvrir, 
à Tappui de leur assertion, les moyens médicaux que Tart essayait d'op- 
poser au fléau. 

 Métiers, comme d'ailleurs dans la plupart des villages de la vallée 
et même de notre pays, un cimetière des pestiférés dut être créé, c Le 
« 48 Mai 4640, un morcel de terrain estant et gisant au territoire de 
« Mostier, sur le Suchet (à l'ouest du Stand), contenant environ demi- 
« pose, fut cédé par voie d'échange par les nommés Rossel et Clerc pour 
« faire le cimetière et lieu pour enterrer les décédés de la peste du dit 
« Mostier. Il sera clos et environné de murailles avec une porte et en- 
« trée pour y aller du côté de bise i {P 47, Actes perpétuels). 

L'année précédente, le 6 juillet 4639, avait lieu le départ pour la 
Suisse des Annonciades célestes de Pontarlier. Ces religieuses s'en- 
fuyaient de devant l'armée de Bernard, la ville devant être mise à feu et 
à sang par les Suédois. Elles arrivèrent heureusement à Môtiers où elles 
passèrent quelques jours. D'après une tradition que nous ne faisons que 
rapporter ici, elles logèrent, par une coïncidence assez étrange, dans la 
maison même dont l'une des dépendances devait, 425 ans plus tard, 
servir d'asile à J.-J. Rousseau. Si c'est bien là que ces dames trouvèrent, 
à Môtiers, un refuge, cette circonstance nous expliquerait pourquoi 
l'imagination populaire a vu souvent et d'une manière si persistante, 
dans la maison Girardier un ancien couvent de religieuses que sans 
beaucoup de peine elle mettait en relation par de longs et spacieux sou- 
terrains avec le vieux château et naturellement aussi avec le prieuré 
Saint-Pierre. 

La peste avait à peine disparu qu'un incendie détruisait une portion 
importante du vieux Môtiers. Vers l'an 4653, il paraîtrait que le quartier 
s'étendant du côté de Boveresse et les maisons adjacentes jusqu'à l'an- 
cienne propriété Girardier auraient été consumées. Mais il n'existe dans 
les archives communales aucun document relatif à ce malheureux évé- 
nement. Il n'en est pas ainsi du désastre qui en 4723 aurait pris les 
plus grandes proportions sans les vigoureux efforts des habitants de la 
localité et des villages circonvoisins. Une relation très détaillée de cet 
incendie se trouve dans le registre que nous avons déjà souvent cité, 
« les Actes perpétuels. > C'était le dimanche 44 avril. Le feu éclata 
dans une maison du bas de la grande rue, chez le sieur Charles Meuron, 



MOTIERS-TRAVERS. 111 



chamoiseur. Dans les galetas était entassée une certaine quantité de 
laine et de bourre. Ces matières combustibles furent allumées, paraît-il, 
par quelques étincelles qui s'étaient échappées d'une cheminée lézardée. 
Bientôt la maison tout entière fut envahie par les flammes, et la bise 
soufiQant, les habitations voisines subirent rapidement le même sort. 
L'hôtel de ville l\ii-même courut le plus grand danger. On ne put le 
préserver qu'en organisant une file, de la rivière jusqu'à la place des 
Halles. Quelques dépendances de l'édifice, entr'autres une remise, furent 
consumées. 

Ce sinistre a dû produire une impression profonde sur les contempo- 
rains, à en juger par les réflexions qui accompagnent la récension, et 
que nous relèverons au moins en partie : c Comme il ne nous arrive 
c rien dans ce monde que par la permission de la divine Providence, 
« nous devons en cela reconnaître le doigt de Dieu et que nos péchés 
« sont la cause de ce châtiment, ainsi nous devons reconnaître nos dé- 
t fauts et nous en corriger avec un véritable recours à la Miséricorde de 
€ Dieu, et en le priant qu'ayant agréable notre amendement de vie, il 
« veuille nous préserver à l'avenir d'un tel incendie, et nous conserver 
€ nos maisons et nos biens pour en faire un bon usage. Ainsi à tous 
< égards, nous devons nous mettre sur nos gardes et en nous corrigeant 
« de nos défauts et de nos vices, prendre aussi garde au feu et mettre 
« nos maisons en tel état qu'elles ne soient sujettes à de tels accidents 
f de feu, par le bon ordre qu'un chacun en particulier y doit apporter 
« et en observer les bons règlements faits à ce sujet par cette commu- 
€ nauté. » 

Pouvons-nous, d'après les quelques données qui précèdent, déterminer 
le nombre des habitants de Môtiers dans les différentes époques de son 
développement? Oui, jusqu'à un certain point. On ne peut, disons-le 
d'abord, que regretter qu'à la rubrique Môtiers dans la récension de la 
visite pastorale ordonnée par G. de Saluce, le chiffre indiquant les foyers 
€ foci > ait disparu, effacé par le temps. Ce serait là un précieux ren- 
seignement. Cependant, en tenant compte de l'étendue de l'ancien Mô- 
tiers, il est possible de répondre à la question posée. Le chiffre de 400 
habitants — celui que nous lisons par exemple à l'article Môtiers dans 
le dictionnaire de géographie de Grégoire, édition 1872 — a dû être 
celui de la population du village jusqu'à la fin du siècle passé, avec 
quelques variations peu importantes, en plus ou en moins suivant les 
temps. 

D'après le dénombrement de 1758, la population des six communes 



112 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



de la châtellenie du Val -de-Travers s'élevait au chiffre de 2999 habitants. 
Ce total se répartit comme suit : 

Môtiers . . . 323 habitants. 

Boveresse . . . 301 » 

Couvet. . . . 1013 » 

Fleurier . . . 449 » 

Buttes .... 648 » 

Saint-Sulpice . . 265 » 

En 1810, la population des six villages était de 4855 habitants. Métiers 
figure avec le chiffre de 656 habitants. 

En 1828, elle était de 4976 habitants. Môtiers avait à cette date 739 
habitants. M. AUamand dorme en 1836 au chef-lieu une population 
de 785 âmes. Aujourd'hui, en prenant la moyenne des vingt dernières 
années, elle dépasse le chiffre de 1050, sans atteindre pourtant celui 
de 1100. 

On le voit par ces quelques indications, si Môtiers s'est augmenté 
successivement^ quelques-uns des villages qui autrefois dépendaient de 
lui ont pris un développement beaucoup plus considérable, surtout 
Fleurier, qui à lui seul est aujourd'hui plus populeux que ne Tétait toute 
la châtellenie en 1758. Or, à quelle cause faut-il attribuer cette sorte 
de stagnation relative? C'est ce qu'il faut examiner, en rattachant à 
cette question quelques renseignements sur les genres d'industrie qui 
ont fleuri à Môtiers. 

Quiconque connaît le caractère distinctif de la population indigène de 
Môtiers peut à coup sûr avancer l'opinion que le Môtisan, celui du cru, 
est essentiellement sédentaire. Son occupation de prédilection, celle à 
laquelle il se livre par goût, et revient par instinct, c'est l'agriculture. 
Et en cela, Messieurs, n'a-t-il pas cent fois raison? Ne vaut-il pas mieux 
rester chez soi, faire valoir en paix le petit héritage de ses pères, cul- 
tiver avec soin le sol plantureux de la fin de Sagneule ou de Comble 
l'émine, que de courir le monde, et de se faire prendre par les pirates, 
comme le malheureux Covasson dont nous parlions il y a un instant? 
Mais dans ce monde d'imperfection, il faut le reconnaître aussi, tout 
système, quelque excellent qu'il soit en lui-même, a ses inconvénients. 
On peut s'appliquer à réaliser dans une douce quiétude l'idéal que les 
prosateurs et les poètes du siècle passé ont chanté un peu sur tous les 
tons, et tout doucement aussi se laisser devancer par ses voisins. Le 
Môtisan, celui du cru, disions-nous, ne se lancera pas volontiers dans 
des entreprises hasardées. Par conséquent, restant à l'abri des vicissi- 



MOTIERS-TRAVERS. 



113 



tudes des choses humaines, il échappe aisément aux grandes catastrophes, 
lifais aussi, il ne reçoit pas, lorsque le vent est favorable, de ces impul- 
sions puissantes qui décident quelquefois de la prospérité d'un village 
pendant de longues générations. 

Ainsi, rien d'étonnant si Môtiers, depuis quelques années, est resté 
presque stationnaire et si même au point de vue du commerce et de 
l'industrie il perd, dit-on, peu à peu de son importance. La commune, 
dans les siècles passés, a peut-être, par ses exigences à l'article de l'ad- 
mission de nouveaux communiers, contribué à créer cet état de choses. 
Chacun s'en trouverait mieux aujourd'hui, si les anciennes autorités 
locales se fussent montrées moins défiantes à l'égard des étrangers qui 
demandaient l'habitation. Mais laissons là cette digression, et venons-en 
aux industries qui ont pris pied à Métiers. 

La revue que nous avons à faire est courte, nous en avons déjà indi- 
qué la raison. Un mot d'abord de la fabrication de la dentelle. Elle fut 
introduite au commencement du siècle passé dans le Val-de-Travers et 
à Môtiers en particulier. Mais elle ne prit que peu à peu les proportions 
considérables que chacun connaît. Rousseau, pendant son séjour à Mô- 
tiers, mentionne cette industrie, et pour se conformer aux habitudes 
locales, il s'était mis, lui, Tennemi si éloquent du luxe sous toutes ses 
formes, à fabriquer des lacets au coussin. La confection de la dentelle 
constituait une industrie des plus lucratives. Aussi, poussés par l'appât 
du gain, les parents initiaient-ils de bonne heure leurs enfants à ce mé- 
tier difficile. Jusque dans les écoles, les élèves des deux sexes étaient 
exercés à cette fabrication délicate. Une ouvrière quelque peu habile 
gagnait aisément par jour ses douze batz, et celle qui pouvait entre- 
prendre l'exécution de dessins compliqués retirait de son travail un gain 
rémunérateur plus considérable encore. C'était là une source de richesses 
abondante pour le village tout entier et le Val-de-Travers. Malheureu- 
sement, l'invention des métiers Jaccard devait porter un coup mortel à 
cette industrie, en substituant à la main de l'homme cet agent incon- 
scient et aveugle, mais infatigable et docile, qui s'appelle une machine. 

A la fabrication de la dentelle succéda celle de l'horlogerie. Mais cette 
dernière industrie, que nous avons vue si prospère, semble tomber de 
plus en plus en décadence. Au reste, Môtiers sera peut-être le village 
du Val-de-Travers que cette catastrophe frappera le moins lourdement. 
Car, comparé à celui des laboureurs et des ouvriers occupés à d'autres 
professions, le nombre des horlogers uniquement voués à la fabrication 
des montres y est certainement restreint. Espérons que bientôt se lève- 



114 



' MUSÉE NEUCHATELOIS. 



ront des jours plus sereins, et que si rhorlogerie doil émigrer ailleurs 
ou se fabriquer dans de tout autres conditions^ une nouvelle industrie 
exercera bientôt les talents des ouvriers si habiles et si intelligents de 
nos villages. 

Quant au fameux extrait d'absinthe qui, malgré toutes les attaques 
dirigées avec raison contre lui, continue à faire son chemin dans le 
monde, il s'est fabriqué et se fabrique encore à Môtiers. Mais Couvet a 
donné à cette fabrication une impulsion telle qu'elle défie toute concur- 
rence. C'est d'ailleurs une dame de Couvet (elle a passé à la postérité 
sous le nom de mère Henriod) qui, la première, a découvert le secret 
de cette liqueur (*). Il est vrai que l'extrait d'absinthe, qu'elle préparait 
par infusion, était une véritable drogue qu'on avalait cependant, disent 
les mauvaises langues, à cause de la « goutte » qui y était mêlée. Cette 
rectification faite, il est juste d'ajouter que l'extrait classique, celui que 
Ton obtient par distillation avec mélange d'anis, de fenouil et d'autres 
herbes aromatiques pour en adoucir l'amertume, a été fabriqué pour la 
première fois par MM. le major Dubied et Henri-Louis Pernod. 

Il était bien difficile de lutter avantageusement avec les commerçants 
habiles et les hommes d'initiative qui s'emparèrent de cette nouvelle in- 
dustrie. Aussi les habitants de Môtiers se contentèrent-ils de cultiver 
péniblement la plante d'absinthe, l'hysope, la mélisse et les herbes que 
l'on emploie aujourd'hui dans la fabrication de cet apéritif puissant et 
de son congénère, le vermouth. A part quelques maisons dont les pro- 
duits sont fort estimés, dit-on, ils ont laissé à leurs voisins de Couvet les 
gros bénéfices résultant de la distillation et de la vente de la précieuse 
liqueur. Quoi qu'il en soit, nous croyons ne pas exagérer en disant que 
la culture des simples que nous venons de nommer constitue la seule 
ressource essentielle d'un bon nombre de familles, et qu'elle procure à 
un plus grand nombre encore le supplément de gain qui leur est néces- 
saire pour vivre dans l'aisance d'une honnête médiocrité. 

Il faut mentionner ici la fabrication des ouvrages au crochet, fabrica- 
tion qui, sous la direction habile de M"® J. Montandon, a rendu de grands 
services non-seulement aux habitants de Môtiers, mais encore à la po- 
pulation entière du Val-de-Travers, en fournissant du travail à un grand 
nombre de mères de famille et de jeunes filles. Ensuite de circonstances 
particulières que nous n'avons pas à rappeler ici, M^^ Montandon entre- 



(1) C'est à tort que le médecin Ordinaire, qui a commencé à exercer son art à Couvet 
en 1768, a été quelquefois considéré comme le premier fabricant d'extrait d'absinthe. — 
M"* Henriod légua sa recette à un nommé Germain, perruquier, lequel la céda à M. Pernod. 



MOTIERS-TRAVERS. 



115 



prit en 1840 de faire fabriquer par quelques voisines des ouvrages en 
laine, puis des ouvrages en coton. Ces essais ayant réussi, elle céda 
quelques années après à M"® Cécile Borel de Couvet la fabrication des 
ouvrages en laine, pour vouer tous ses soins au crochetage d'articles en 
coton. Il fallait former des ouvrières, renouveler sans cesse les dessins, 
inventer de nouveaux articles, et, ce qui n'était pas moins difficile, pro- 
curer à cette industrie naissante les débouchés nécessaires. Avec une 
persévérance et une intelligence des affaires au-dessus de tout éloge, la 
dame que nous venons de nommer surmonta toutes les difficultés à un 
point tel qu'en 1870, avant la guerre franco-allemande, elle occupait en- 
viron 450 ouvrières. Depuis cette époque, la fabrication de Môtiers a 
beaucoup perdu de son importance, mais le nombre des ouvrières qu'elle 
emploie est encore relativement considérable. 

Nous ne nous arrêterons pas à d'autres industries qui ne présentent 
qu'un intérêt purement local. Môtiers sans doute a, lui aussi, eu ses 
potiers habiles, ses ouvriers mécaniciens intelligents ; ses chamoiseurs, 
ses couteliers, ses cloutiers, ainsi que le prouvent les journaux de com- 
mune, et surtout ses brodeuses dont les ouvrages^ véritables chefs- 
d'œuvre de patience^ font aujourd'hui encore l'admiration des connais- 
seurs. 

Mais comme toutes ces industries ont été importées des contrées voi- 
sines, et qu'elles n'onl d'ailleurs pas pris une grande extension dans le 
viUage, nous nous bornerons à signaler encore une seule fabrication, 
indigène celle-ci. Il s'agit des vins mousseux du pays, qui sont préparés 
dans les vastes caves et dépendances du prieuré. Le premier Champagne 
y a été fabriqué en 1829, et aujourd'hui le Cortaillod mousseux a su si 
bien faire valoir et apprécier ses mérites, qu'il se passe de toute 

réclame. 

Cette notice serait certainement trop incomplète, si nous ne relevions 
pas au moins les noms des personnages qui ont illustré Môtiers. Parmi 
les anciennes familles nobles originaires de Môtiers qui ont rempli les 
premières places dans l'administration de la châtellenie, il en est plu- 
sieurs qu'il faudrait peut-être citer ici. Nous n'en mentionnerons que 
deux. La première est la famille Baillod. Elle a donné quatre châtelains 
au Val-de-Travers, du XIV® au XVP siècle (*). Dans une époque plus 



(1) WiUermet Baillod fat fait commandant du Val-de-Travers Tan 1851. 

Anthoine Baillod fat capitaine et châtelain, 1480-1492. Claude Baillod, 1492-1586, et Balthasar 
Baillod, fils de Claude, en 1575. U avait épousé Lucrèce de Neuchâtel, ÛUe de Lancelme de 
Neachàtel, seigneur de Travers et baron de Gorgier. Anthoine Baillod et Jacques son frère, 



116 'MUSÉE NEUCHATELOIS. 



récente, elle voua particulièrement son activité à l'administration de la 
commune, et c'est sans doute en reconnaissance des services qu'elle 
rendit que le droit ou l'espèce de droit de propriété sur la chapelle 
appelée encore chapelle Baillod, lui fut accordé, comme nous l'avons 
dit plus Haut. Ce droit n'existe plus aujourd'hui. Les descendants de 
cette famille, parait-il, ne le firent pas valoir en temps utile, en accep- 
tant les charges qui y étaient attachées. 

La famille d'Ivernois, originaire elle aussi de Môtiers, a fourni quel- 
ques hommes distingués. Leurs combourgeois leur doivent un souvenir 
s'ils veulent faire mentir à leur profit le proverbe : Nul n'est honoré 
dans son pays. Le Docteur d'Ivernois naquit à Môtiers au commence- 
ment du XYIII^ siècle. M. AUamand nous apprend qu'il jouissait en 
France, comme médecin, d'une réputation méritée. Dans l'Encyclopédie, 
à l'article Neuchàtel, se trouve une mention courte, il est vrai, mais 
caractéristique, surtout si l'on tient compte du peu de cas que la nation 
française fait trop souvent des illustrations étrangères. D'Ivernois y est 
appelé un botaniste célèbre, titre flatteur et qui ne doit pas nous sur- 
prendre, nous Neuchàtelois qui comptons parmi nos compatriotes tant 
de savants naturalistes connus bien au-delà des étroites limites de notre 
patrie. Il publia en l'année 1735 dans le Mercure suisse un mémoire 
fort intéressant, dit-on, dans tous les cas fort original, à en juger du moins 
par le titre : ^ Considérations générales sur l'abus des médicaments sur- 
tout étrangers, où on s'attache principalement à faire voir que la prin- 
cipauté de Neuchàtel et Valangin renferme dans son enceinte les remèdes 
nécessaires à ses habitants. » 

Plusieurs membres de cette famille ont été illustres à d'autres égards. 
Isabelle Guyenet, née d'Ivernois, née en 1732 à Môtiers, nièce du Docteur, 
et fille du procureur-général et conseiller d'Etat d'Ivernois, fut l'amie 
fidèle de Jean-Jaques Rousseau durant son séjour au Val-de-Travers, et 
les relations que cette femme distinguée soutint avec le philosophe se 
prolongèrent pour ainsi dire jusqu'à la mort de Rousseau, soit pendant 
près de quinze ans. Elle a écrit au grand homme qu'elle admirait plu- 
sieurs billets charmants qui ont été publiés, et elle a reçu de lui un 
grand nombre de lettres où il se révèle à nous sous les traits d'un hon- 
nête bourgeois, bienveillant à l'excès, et heureux du bonheur des autres. 
A l'occasion de son mariage avec Frédéric Guyenet, Lieutenant Civil 



maire de la Côte, moururent de la lèpre. « La veuve d'Anthoine testa en 1546, léguant à la 
Maladière de Neuveville 50 livres et à celle de Neuchàtel 50 livres, pour le soulagement des 
pauvres ladres. » ~ Biographies neuchdteloises. 



MOTIERS-TRAVERS 



117 



du VaMe-Travers et receveur du prieuré Saint-Pierre, Rousseau lui 
envoya, comme cadeau de noces, un lacet qui a été conservé dans la 
famille comme une précieuse relique. Il mesure encore 1 mètre 40 cen- 
timètres, nous disons encore^ car, comme nous l'apprend M. Âlph. Petit- 
pierre {Musée neuchdteloiSj livraison de juillet 1878), le fameux lacet a 
subi maintes coupures qui y ont été faites pour des amis et même des 
personnes royales. 

Mais ce ne sont pas seulement ses relations avec Rousseau qui l'ont 
illustrée, à un autre titre encore le nom de cette femme d'esprit doit 
échapper à l'oubli. Elle cultivait l'art des vers, elle était poète, et les 
causeries rimées qu'elle a laissées, si courtes et si fugitives qu'elles 
soient, témoignent d'un certain talent. Son neveu. César d'Ivernois, con- 
seiller d'Etat et maire de Colombier, a eu le privilège de recevoir plus 
d'une fois de ces épi très gracieusement tournées, et c*est sans doute 
sous l'heureuse influence de cette tante vénérée, que se sont formées et 
développées les aspirations poétiques d'un des rares Neuchâtelois qui 
aient osé s'aventurer sur les pentes ardues du Parnasse. 

A côté de tous ces noms, il en est un plus modeste sans doute, mais 
non moins digne à d'autres égards d'être rappelé ici, celui de David 
Clerc, caporal au régiment des gardes suisses du roi de France. Le 

10 août 1792, il enleva avec quatre hommes une pièce de canon aux 
Marseillais. Blessé d'un coup de pique, il défendit néanmoins vaillam- 
ment sa vie, et par son courage et son sang-froid il sauva plusieurs de 
ses camarades. Ces exploits lui valurent l'honneur d'être pendant quel- 
ques années le gardien du monument de Lucerne. Mais ce brave et 
digne enfant de Métiers put terminer ses jours dans son village natal. 

11 y devint notaire et grand sautier, et y mourut en 1851, à l'âge de 
89 ans. 

Nous ne relèverons pas d'autres noms. Cependant, comment ne pas 
nous souvenir de M. Charles-Edouard Calame, que la mort a enlevé à la 
fleur de l'âge, au moment où son talent commençait à prendre l'essor? 
C'est à ce peintre que nous devons de pouvoir nous faire aujourd'hui 
une idée exacte, d'après nature, du Métiers d'il y a cinquante ans. Il a 
peint le clocher en bois de son village, les bords de l'Areuse, les sau- 
vages rochers de la Cascade, les sites pittoresques du vieux Môtiers et 
des environs. A ceux qui ne le sauraient pas encore, nous avons le plai- 
sir d'apprendre que l'œuvre commencée par M. Calame a été reprise 
avec un plein succès par un de nos jeunes artistes de Môtiers — puis- 
qu'il y est né ~ M. Gustave Jeanneret. Espérons qu'il reviendra sou- 



118 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



vent au Val-de-Travers, la palette à la rtiain, et que bientôt le nouveau 
Môtiers n'aura plus sujet d'être jaloux de l'ancien. 

Nous devrions maintenant. Messieurs, nous arrêter en présence de 
l'homme qui a surtout illustré Môtiers, et dire un mot des nombreux 
personnages plus ou moins saillants que leurs relations avec le philo- 
sophe ont sauvés de l'oubli. Mais à l'occasion du centenaire, les biblio- 
thèques publiques et particulières ont été fouillées avec un soin si 
minutieux pour y découvrir des matériaux pouvant servir à l'histoire de 
Jean-Jaques; et surtout — devançant les nombreuses publications qui 
ont paru depuis quelques années, le biographe de Rousseau durant son 
séjour au Val-de-Travers a si complètement réussi — avec le talent 
que tous lui connaissent — à vulgariser jusqu'aux moindres faits et aux 
moindres incidents de ce séjour — qu'en réalité il ne nous reste rien 
à dire (*). Etonnante puissance du génie, fût-il même dépouillé du pres- 
tige de la naissance et de la richesse ! Rousseau pauvre et fugitif arrive 
le 10 juillet 1762 à Môtiers, il en part le 7 septembre 1765 pour l'île de 
Saint-Pierre, et voici que, 115 ans plus tard, les événements importants 
ou non de ces trois années sont certainement mieux connus de nous 
qu'ils ne l'étaient des contemporains et peut-être de Rousseau lui-même. 
Nous pénétrons en indiscrets dans l'humble demeure du philosophe. 
Nous lisons article après article' son carnet de dépenses : tant pour les 
achats de blé, tant pour le perruquier, tant pour le commissionnaire, 
tant pour la gazette, et ces détails dans lesquels nous n'entrons qu'au 
prix d'un effort, lorsqu'il s'agit de nous-mêmes, nous intéressent au 
contraire vivement. Pris tout à coup du désir d'émigrer ailleurs et se 
croyant en danger dans le village de Môtiers où il a pourtant tant d'amis 
dévoués, Rousseau quitte pour toujours le Val-de-Travers. Mais son 
souvenir reste, et aujourd'hui encore — dans un siècle où les morts vont 
si vite — chacun se souvient du philosophe. Voici le Bots Rousseau, sa 
promenade favorite, là-bas, regardez bien, est le chemin du philosophe. 
Au haut de la côte de Boveresse, voilà la combe des Ris. La jeunesse 
de Couvet et de Boveresse s'y donnait autrefois rendez- vous, le dimanche 
après-midi. Cet antique usage a depuis longtemps disparu; mais per- 
sonne n'a oublié que Rousseau, montant à Monlézi chez son ami le co- 
lonel de Pury, après l'office du matin, aimait à se tenir caché dans 
l'épaisseur de la forêt, pour jouir des joies innocentes de ces enfants 



(1) Nous ne pouvons que renvoyer le lectear aux conférences de M. Fritz Berthoud, repro- 
duites dans la Bibliothèque universelle, et surtout au charmant volume qu'il vient de faire 
paraître : « J.-J. Rousseau au Val-de-Tmvers ». Paris, Fischhacher, 1881. 



MOTIERS-TRAVERS. 



449 



rendus à la liberté de la nature, et que surtout c'est le philosophe aus- 
tère qui a donné son nom à cette verte clairière. Quelques pas encore, 
et nous arrivons par le sentier même que suivait Jean-Jaques c au salon 
des philosophes », et enfin à la demeure hospitalière de Monlézi. Mais 
pourquoi faut-il que le « grand homme », comme on l'appelait déjà alors, 
ait emporté de son séjour à Môtiers une impression si défavorable? 
Regrettons que les confréries de garçons, ces associations qui existaient 
depuis fort longtemps dans le vallon et ailleurs, et qui furent dissoutes 
en 4830 par l'ancien gouvernement, aient commencé déjà à cette époque 
à dégénérer, au point d'intimider un étranger par leurs menaces et leurs 
polissonneries. Regrettons surtout que Rousseau n'ait pas rencontré 
sur sa route quelque vingt ans plus tôt une Isabelle d'Ivemois. Sous l'in- 
fluence d'une piété sincère et conséquente, le grand homme aurait bien 
vite dépouillé sa pensée philosophique de ses excentricités. Heureux 
époux et heureux père, il eût trouvé au foyer domestique la réponse 
aux légitimes aspirations de son cœur ardent. Sans nul doute, le boa 
sens d'Isabelle l'aurait aisément dissuadé de s'affubler du costume d'Âr* 
ménien, qui devait quelque peu effaroucher les braves villageois de 
Môtiers. Sa vie privée surtout n'aurait pas, par ses déplorables inconsé- 
quences, afOigé ses admirateurs, et fourni des armes redoutables autant 
que faciles à ses adversaires ; et, sans remuer moins d'idées, sans cesser 
d'être Rousseau, c'est-à-dire le philosophe illustre, qui devait ramener 
l'intelligence humaine, la poésie^ l'art sous toutes ses formes à l'étude 
de la nature, il aurait vécu paisible et content sur les bords de l'Areuse. 
Que si plus tard les nécessités de la vocation de grand homme l'avaient 
contraint de nous quitter, certes, son départ de Môtiers n'aurait pas eu 
toute l'apparence d'une fuite. Les pierres — car pierres il y a eu, 
malheureusement — n'eussent pas été lancées^ ni le mannequin dressé 
sur la fontaine des Halles, la commune ne se serait pas vue contrainte 
de renforcer la paye de son guet de nuit, et chacun se fût séparé en se 
serrant cordialement la main, comme il convient entre bons amis. 

Nous terminons maintenant cette notice, non sans regretter de devoir 
omettre une foule de faits intéressants (^). Mais notre travail a pris de 
telles dimensions qu'en réalité le courage nous manque pour ouvrir un 
nouveau paragraphe. Nous devons bien plutôt vous prier d'agréer nos 
très humbles excuses. Votre rapporteur a été si long ! Permettez-lui de 



(1) La fête du Mai, par exemple. M. H. J. a décrit en des termes charmants cette fête villa- 
geoise. Voir « Souvenir de la séanee générale de Belles-Lettres, février 18^. » 



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MUSÉE NEUCHATELOIS. 



se justifier en quelque sorte en vous rappelant que Métiers-Travers est 
une des localités de notre pays les plus importantes au point de vue 
historique. 

Tout est dans tout, a dit Jacotot. Cette maxime célèbre, dont on a sou- 
vent abusé, s'applique en vérité au village qui aujourd'hui a l'honneur 
de vous recevoir. L'église de Notre-Dame avec ses cinq filiales, le prieuré 
Saint-Pierre, le vieux château et l'hôtel des six communes font revivre 
sous nos yeux les quatre périodes de notre histoire. Du IX^ siècle jus- 
qu'à l'époque contemporaine, nous pouvons, à l'aide de ces quatre mo- 
numents, suivre la civilisation dans sa marche lente sans doute, mais 
assurée. D'abord les premiers missionnaires, puis les moines, après eux 
les seigneurs féodaux, et enfin le tiers état, le peuple, représenté alore 
par les communes. Circonstance digne d'être relevée encore, le passage 
de l'une de ces périodes à l'autre n'a point été marqué par ces commo- 
tions violentes qui ont couvert de ruines tant de contrées. Une main 
supérieure et divine a Elle-même ménagé les transitions de telle sorte 
qu'il est pour le moins difficile aujourd'hui de déterminer l'époque pré- 
cise où le prieuré s'est annexé l'église de Notre-Dame, et celle plus rap- 
prochée de nous où les droits de juridiction des seigneurs féodaux ont 
été exercés par la cour de justice siégeant dans l'hôtel des six communes. 
Si détestés que soient les souvenirs de la féodalité, les mainmortables 
affiranchis ont laissé subsister ce qui restait encore du chàtelard des barons 
du Vaux-Travers. Les réformés du XVI® siècle ont respecté de même le 
monastère de Saint-Pierre, quelque odieuse que leur parût la puissance 
ecclésiastique et seigneuriale des anciens prieurs. Plus sages, ou peut- 
être plus pratiques que bien d'autres, nos pères ont jugé plus à propos 
d'utiliser encore pendant quelque temps le vieux château en vue de 
certains services publics, et de convertir le prieuré en un vaste 
grenier avec un appartement adjacent pour y loger le receveur et sa 
famille. 

Soyons reconnaissants, Messieurs, envers la Providence divine qui a 
veillé avec tant de sollicitude sur les destinées de notre pays, et puisse 
la Société cantonale d'histoire contribuer puissamment à maintenir au 
milieu de nous toujours fermes et debout^ la patrie et la liberté ! 



L. Perrin, past. 



LES CONCERTS 



CROQUIS NEUCHATELOIS (*) 



Neuchfttel, ô ville aimée, 
Qui souvent inspiras mes vers, 
J'ai célébré la renommée 
De tes quais ornés de bancs verts ; 

J*ai dit le charme de tes rues, 
Les vertus de tes habitants, 
Et tes vieilles mœurs disparues 
Et ta gloire et ton bon vieux temps; 

J'ai dit tes plaisirs sans nuages, 

Ton lac gelé, ton carrousel. 

Tes lundis et tes mariages, 

Et tes cancans tout pleins de sel ; 

Et ce fiacre, pour nous célèbre. 
Que, durant le cours d'un été, ' 
On vit solitaire et funèbre. 
Ce fiacre aussi, je l'ai chanté. 

Dans cette liste que j*abrège. 
Parmi tant de croquis divers, 
ma bonne ville, oublierais-je 
De chanter aussi tes concerts? 

Les douces fêtes de famille, 
Sans espoir trompeur, sans remord ! 
La mère y conduira sa fille, 
Et la mère n'aura pas tort. 



(1) Ces Ters ont été lus dans la soirée musicale et littéraire donnée au théâtre de NeuchAtel, 
le 16 mars dernier, au bénéfice de la Société de musique. Quelques personnes ayant bien 
TOttlu me témoigner le désir de les relire, j'ai pensé qu'ils trouveraient peut-être leur place 
naturelle dans le Musée neuchdtelois, Ph. G. 



422 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



Quand les dames sont bien assises 
Sur les bancs de velours ponceau, 
Soudain, à huit heures précises, 
Commence le premier morceau : 

Douze violons qui font rage, 
Bois et cuivre, grand et petit, 
La contrebasse au bruit d*orage, 
La tymbale qui retentit, 

On nomme cela symphonie. 

— Plus d'un bâille, c'est évident... 

Mais Beethoven a du génie. 

Et j'applaudis. . . c'est plus prudent. 

Puis voici la dame qui chante : 
Un monsieur correctement mis, 
A la mine fort obligeante. 
L'accompagne d'un air soumis. 

Dès son entrée, à l'étrangère 
On fait un chaleureux accueil : 
Le monsieur, qui ne sait quoi faire. 
Attend résigné sur le seuil... 

Elle détaille une romance 
(Allemande, le plus souvent) ; 
On dit : Bis^ elle recommence, 
Et j'applaudis d'un cœur fervent. 

Mais je suis troublé dans mon rêve 
Par un projectile indécent : 
Un programme, un pois, une fève. 
Qui de là-haut sur moi descend!... 

En vain je peste et me récrie; 
Ces polissons trop dégourdis 
Me narguent de la galerie : 
Les diables sont au paradis. 

Cependant la dame ramène, 
Par un gestb noble et plein d'art, 
Les plis multiples de sa traîne, 
S'incline encor, salue et part... 



LES CONCERTS. 123 



Comète à la course rapide, 
En sa queue elle emporte au loin 
Le fidèle monsieur, son guide. 
Qui l'attend, debout dans son coin. 

— Mais gare ! L'orchestre de Berne 
A, paralt-il, dans ses cartons 

Un stock de musique moderne 
Qui hurle et miaule en tous les tons. 

C'est une tempête effroyable, 
Dans le genre wagnérien; 
De bon cœur je le donne au diable. 
Car enfin le vague n'est rien 

Mais que vois-je? Etonnant spectacle 1 
Je me rassure à cet aspect : 
Je vois un connaisseur, l'oracle 
Que l'on écoute avec respect. 

Souligner chaque fin de phrase 
D'un murmure léger d'abord. 
Puis, par des cris de folle extase. 
Accueillir le dernier accord. 

« Ah, ça! c'est donc beau, ce tapage? » 
Lui dis-je alors, un peu surpris; 
Il me répond, muet langage, 
Par un sourire de mépris. 

Ainsi soit-il ! Je m'en rapporte. 
Le concert est fini, l'on sort. 
Pour atteindre l'unique porte. 
Je fais un patient effort. 

J'en sors enfin par un prodige : 
c — Beau concert I me dit un ami, 

— Superbe, admirable, lui dis-je, 
Surtout ce menuet en mi. » 

Et j'ajoute, un peu prosaïque : 
c Moi, je suis toujours content si 
« La Société de musique 
c Peut boucler sans un déficit. » 

NeachAtel, mars 1882. Ph. Godet. 



ESSAI SUR GEORGES DE RIVE 



SEIGNEUR DE PRANGINS, SECOND GOUVERNEUR DE NEUCHATEL 

(4529-1552) 

et ses relations avec Tavoyer Fauloon (Falk) de Fribourg (1516-1519). 



(Suite — Voir la liTrtison d'ÀTril 1882, p. 100) 



Le nom de Georges de Rive paraît une seule fois dans les recès de 
1524 à 1528. C'est à propos du duc de Savoie, Charles III, dont le sei- 
gneur de Prangins était devenu une sorte d'intermédiaire et même d'agent 
diplomatique auprès des Confédérés. Car ceux-ci, réunis en diète àLucerne 
le 13 janvier 1524, répondent au sire de Prangins qu'il ait à informer 
le duc de Savoie que s'il ne fait pas revenir en-deçà des Alpes Tévêque 
de Genève, Pierre La Baume, qui intriguait en Italie avec le Connétable 
de Bourbon, en faveur de Charles-Quint, on le rendrait responsable de 
tout ce qui pourrait en advenir (*). Les relations du futur gouverneur 
de Neuchâtel avec le duc de Savoie sont mentionnées également par 
les papiers de la famille Diesbach, déposés récemment par la libéralité 
de ses chefs aux archives de Fribourg. Il y a là toute une correspon- 
dance de Georges de Rive avec le duc Charles III. Elle se compose de 
quinze missives signées des divers secrétaires du duc, Vulliet, Panton, 
Captendier, et où le duc de Savoie insiste sans cesse pour avoir des 
nouvelles de par de-là, charge de Rive d'agir pour lui, tantôt à Fribourg, 
tantôt à Soleure, tantôt aux conférences et diètes où ses intérêts étaient 
en jeu. « Car, disait-il à son correspondant, nous avons en vous notre 



(1) Bidg, Abschiede ans dem Zeitraume von 1521 bis 1528, Yon Johann Strickler, p. 356. 
Ces intrigues de la Baume étaient signalées dans les dépêches des ambassadeurs de la France 
et les relations des chefs suisses, entre autres Jean de Diesbach, le héros de la Sésia et de 
Pavie. 



ESSAI SUR GEORGES DE RIVE. 125 



confiance. » Parfois, Charles III met à contribution la bourse de son 
très cher ami et féal, comme il l'appelle, et lui emprunte de l'argent, 
lui promettant le prochain remboursement ded sommes avancées. Pour 
certaines commissions qu'il trouve dangereuses à confier au papier, il 
lui envoie son secrétaire, Lambert, auquel il pourra^ dit-il, pour cette 
fuis se fier comme à lui-même. Ces lettres partent de divers lieux, 
Chambéry, Thonon, Grénes, Lausanne. Le jour est toujours bien indiqué; 
l'année, au contraire, manque presque toujours, l'indication n'en étant 
pas nécessaire pour le personnage auquel le duc s'adressait. Aussi est-il 
parfois impossible de savoir à quelles sortes d'affaires et d'événements 
ont trait les messages et les négociations dont était chargé Georges de 
Rive. Une de ces missives ducales est adressée à Noble Loys d'Erlach, 
ancien chef de bande au service de François I«', et qui, en 1521, avait 
représenté deux fois son canton à la diète, c Par mon secrétaire Mona- 
« ton, ainsi s'exprime le duc, avons appris le bon service que vous et 
c Georges de Rive m'avez rendu en la présente journée. » 

Les recès de la diète de Berne désignent le 3 août 1523 comme l'épo- 
que où Monaton, secrétaire du duc de Savoie, parut devant Messieurs 
des Ligues, cherchant à justifier le duc de Savoie de l'accusation for- 
mulée contre lui, de favoriser Charles V en Italie, au détriment de la 
France. 

Une fois appelé aux fonctions de gouverneur du Cotnté de Neu- 
châtel, ce qui eut lieu immédiatement après la prise de possession des 
Longueville, en mai 1529, Georges de Rive ne put sans doute . plus 
vouer aux affaires de Savoie la même attention qu'auparavant. Nous le 
voyons cependant figurer encore au mois suivant comme témoin cité 
par le duc Charles III devant les arbitres réunis à Payerne du 15 juin 
au 16 juillet, pour statuer sur l'alliance de Fribourg et de Berne avec 

■ 

Genève, alliance dont le duc Charles III contestait la légitimité, en 
opposition aux Genevois et aux deux villes. 

Le comte Jehan ou Jean de Gruyère, vassal de la Savoie, que les 
Fribourgeois avaient eu la bonhomie ou la faiblesse de prendre pour 
sur-arbitre, prononça naturellement en faveur de son suzerain. L'année 
suivante, le témoignage de Georges de Rive était invoqué de nouveau 
par le duc de Savoie, dans sa querelle avec Genève. Il s'agissait de sa- 
voir si le duc avait réellement exercé la juridiction criminelle dans cette 
ville et si le Vidpmne qui rendait la justice était son délégué ou celui 
du Prince-Evêque, dont les Genevois consentaient à accepter la souve- 
raineté plus nominale que réelle. Les recès de la fameuse diète des 



HuBÉB Nbuohatslou. — Mai 1882. 10 



126 



MUSÉE NEUCHATELOIS. 



XIII cantons et de leurs alliés de St-Gall et Valais, assemblée à Payerne du 
30 novembre au 31 décembre ^530, mentionnent le gouverneur ou bailli 
de Neuchâtel parmi les témoins qui affirmaient le droit du duc à nom- 
mer le Vidomne, et le font parler dans ce sens. Georges de Rive déclare 
qu'étant allé souvent à Genève pour les affaires du duc ou pour d'autres, 
il avait vu fonctionner en qualité de Vidomne un officier savoyard, et 
qu'il a été chargé en personne par le duc de négocier des titres que feu 
Louis d'Erlach de Berne avait contre le prince et dont la moitié lui fut 
payée comptant à Genève, l'autre assignée sur le Vidomnat (*). 

Mais tout en se prêtant à servir le duc de Savoie, le sire de Prangins 
n'avait garde de se brouiller avec les Bernois dont il était combourgeois 
et le vassal pour sa seigneurie de Grandcourt et autres lieux. Il leur 
avait d'ailleurs des obligations de plus d'un genre, témoin les lignes 
suivantes, extraites d'une lettre du gouvernement de Berne aux chefs 
de ses troupes en marche avec les Fribourgeois pour défendre Genève 
contre le duc de Savoie, le 17 octobre 1530 : « Georges de Rive nous a 
e: remerciés par écrit de ce qu'on a épargné sa maison à Prangins, et il 
« est entendu qu'on le protégera également au retour contre tout dom- 
« mage, attendu que son château est toujours ouvert aux Bernois (^). > 
Si l'on réfléchit que les ménagements de Berne pour le gouverneur de 
Neuchâtel coïncidaient, à peu de jours près, avec les scènes de la révo- 
lution religieuse qui s'accomplit dans cette ville, comme on sait, le 30 
du même mois, on se rend un compte plus exact de la position difficile 
du sire de Prangins, tiraillé entre ses croyances personnelles, ses de- 
voirs' envers les souverains qu'il représentait, et ses relations multiples 
avec Berjie dont il était à la fois le bourgeois, le vassal et le protégé. 

C'est dans cette situation embarrassante qu'il faut chercher le secret 
des défaillances et de la politique vacillante du Gouverneur de Neuchâtel. 
Un fait d'ailleurs semblerait prouver que ses concessions et ses accommo- 
dements aux circonstances n'avaient point altéré la confiance de ses maî- 
tres ; c'est le choix que fit Marie de Bourbon de son petit-fils Georges 
de Diesbach de Fribourg et conseiller au dit lieu, pour remplacer le 
gentilhomme bernois J.-J. de Bonstetten, à la mort de ce dernier en 
1575. L'auteur de Y Histoire de Neuchâtel avant l'avènement de la maison 
de Prusse^ mentionne ce choix, comme il l'a fait pour Georges de Rive, 
sans en indiquer la cause, ni les circonstances. Quant aux dernières, 
nous serions à les ignorer, si les papiers de la famille Diesbach déposés. 



(1) Eidg, Abschiede von 1529 bis 1532, bearbeitet von Johann Strichicr, p. 864, 1516, 1522. 

(2) Eidg. Abschiede, loco cit., p. 809. 



ESSAI SUR GEORGES DE RIVE 



427 



comme nous l'avons dit, aux archives de Fribourg, ne contenaient une 
lettre de Georges de Diesbach adressée en 1576 à sa mère, Françoise de 
Rive, et résidant à Grandcourt, pour lui demander l'autorisation d'ac- 
cepter la charge qui lui était offerte. Par cette missive, dont nous don- 
nons la partie essentielle en note, on voit que la duchesse de Longueville 
avait adressé à Diesbach une longue épître, pour l'engager à accepter 
l'office de gouverneur. Elle avait même envoyé à Fribourg Messieurs 
Stavay de Gorgier et le châtelain Verdonnet, plus tard conseiller d'Etat, 
lesquels ayant comparu devant Messeigneurs du Conseil de Fribourg, 
déclarèrent servir d'organes non seulement à la duchesse, mais aux su- 
jets et au peuple du susdit Neuchàtel qui les avaient chargés de |)rier 
Georges de Diesbach et Messeigneurs de Fribourg de se rendre à leurs 
instances. L'intention de M. de Diesbach était d'abord à refuser tout de 
platj selon ses expressions, pour plusieurs motifs qu'il communiqua aux 
envoyés, mais dont il ne reproduit qu'une dans sa missive ; c'était la 
formule du serment concernant le fait de la religion que le seigneur 
gouverneur devait jurer de respecter et maintenir telle quelle. Mais 
Messeigneurs de Fribourg trouvant à grand honneur l'offre de Madame 
de Longueville, ainsi que le choix qu'elle avait fait d'un Fribourgeois, 
entre bien d'autres, et ne voyant rien que de légitime dans rengage- 
ment de maintenir et conserver les sujets dans la religion où le gouver- 
neur les trouverait, Diesbach finit par croire que la chose venait de 
Dieu, puisque tout s'accommodait à icelle, « sauf le bon plaisir et la 
bonne volonté de sa mère », sans laquelle il ne voulait rien faire (^). 

(1) Sur ce propos je vous dirai. Madame, que Jeudi dernier arrivait en notre ville Monsieur 
Stavay de Gorgier et le chastellain Verdonnet de la part de Madame la duchesse de Longue- 
ville, laquelle m'a escript par une longue bien longue lettre me faict adviser que non ostant 
tonttes opositions et toutes choses passées elle voulait et déeirait cjue Iny fisse le plaisir 
d'accepter l'office de gouverneur de son comté de Neufchastel. Moy délibérant la dessus mes 
lettres et constitutions no fornir d'exemple. Ayant comandé aux susdits de Gorgier et Ver- 
donnet de comparoir de la part de sa dicte excellence par devant Messeigneurs pour les prier 
moy donner congé et luysance d'accepter le dict office et onc si ne le voudrays accepter, les 
moy voulloir comander et authoriser absolument. Ce que fust faict. Et en oultre ils disent à 
Messeigneurs que non seullement ma dicte Dame m avait à firyer, mais tous les subgets et 
peuples du dict Neufchastel qui de mesme les avoient chargé de me prier et Messeigneurs 
aussy. 

Or Madame, la chose m'avoit tombé sy fort à contre cœur que jestois résolus, entièrement 
résolus de la refuser tout de plat. La dessus je supplyai Messeigneurs et suçpérieurs de 
m'aider à m'excuser refuser ma dicte dame pour plusieurs longues raisons que je leur dit et 
fist entendre, mesme sur ce qu'ils ont adjouste quelque chose au serment causant le faict de 
la religion que espéroit bien que Messeigneurs ne voudroient que je jurasse. Mais tant s'en 
faolt que ils m'ayent voulu avder à descnarger de ce faict, que en plein conseil de moy fust 
dict qu'ils tenoient en grand nonneur et faveur qpie Madame la duchesse entre thant d'aultres 
personnages qui luy avoient este présentés m'avoit choyai et qu'ils ne trouvoient pas que 
j'eusse raysons aparantes pour ne pas accepter, et que le faisant je leur ferois un grand hon- 
neur. Pour fin que leur voUonté estoit que je l'acceptasse pour plusieurs considérations et 
que quant au serment que je pourrois bien faire, qu'ils trouvoient qu'il estoit raysonnable 
qu'ils fussent maintenus et conservés en la religion où je les trouverois. 

Madame, je ne fus jamais plus esbay de choses, que de ce que Messeigneurs se soient ainsi 
aecomodés a icelle, et fault bien que le tout vienne de Dieu. Or ne m'ay-je voulu prononcer 



128 



MUSÉE NEUGHATELOIS. 



Signalons ici en passant ce respect et cette docilité de Georges de 
Diesbach envers sa mère, Françoise de Rive, dans laquelle, sans doute^ 
il reconnaissait, à part sa qualité, une haute raison, capable de Téclairer 
dans ses déterminations. Cette fille ainée de l'ancien gouverneur avait 
ét¥ ^mariée en premières noces à François Auf der Flûh ou Supersax, 
un des fils du fameux partisan dont nous avons raconté la fuite à Neu- 
chàtel en 1541, sous le premier gouverneur et prédécesseur de Georges 
de Rive, Chauvirey. La permission maternelle ne se fit pas attendre, à 
ce qu'il parait, car Georges de Diesbach fut installé au poste de gou- 
verneur de Neuchâtel, poste d'honneur et d'importance^ que trois 
autres Fribourgeois, trois d'Affry, ont revêtu, sans compter ce Hans 
Gugelberg, qui avait rempli les fonctions de bailli pour les XII cantons, 
âë 1528 à 1529. Quoique catholique de cœur, Georges de Diesbach 
^éuverna le comté de 1576 jusqu'à sa mort, en 1582, à la satisfaction 
de ses administrés et de ses princes. 

hier ayant prins argument qu'il y ayoit. comme à la vérité il y a, quelque chose a rhabillier 
au serment. En respondant ce jay (Tuelc[ues .... a mes amis, et spéiallement à tous, 
Madame, sans le bon playsir et Yollonte de laquelle je ne yeux ni ne doyts rien faire. Vous 
suppliant d'y bien penser pour me commander .... votre bon playsir auquel j'obéroi 
d'aussi bon cœur que je prie Dieu vous donner, Madame ma honorée mère, une parfaiete 
santhé, très bonne et longue vie. Nous nous recommandons tous bien humblement à vos 
bonnes grAces. 

Observation de l'auteur. — Je doifif la communication de cette curieuse missive, ainsi que 
celle des lettres du duc de Savoie, à mon ancien élève et savant ami, M. Joseph Schnenwli, 
archiviste d'Etat à Fribourg. Plusieurs de ces lettres, difficiles à déchiffrer, ont résisté à mes 
efforts et à l'œil exercé de M. James Bonhôte, notre zélé bibliothécaire. 

Alexandre Daguet. 



INSCRIPTIONS CAMPANAIRES 



DU CANTON DE NEUCHATEL 



Suite et fin. — (Voir la Uvraison de Mars 1882, pag. 80.) 



La mention du poids se trouve portée sur les cloches suivantes: 
BovERESSE I et II. — Brévine L — Buttes I. — Cerneux-Péquignot 
I, II, III. — Fenin I. — Locle No» 4 et 2. — Sagne II. — Savagnier 
I. — Valangin II. 



A côté des inscriptions dont j'ai donné le détail dans la présente no- 
tice^ qu'il me soit permis de citer celles de cloches qui n'existent plus 
et qui ont été recueillies par des amis de notre histoire nationale : j'ai 
déjà indiqué celle de l'ancien bourdon de la Collégiale de Neuchâtel; 
voici les autres : 

Fontaines : Probablement du XV« siècle : 

jrpe oindtit jrpa renat rps imprrat jrpe ab oiri maUi noe ïrfenïat amen. 

(Communiquée par M. Paul Lavojer.) 

Chaux-de-Fonds : 4523: 

GVILLERMA DE VERGIE FECIT HERI HOC OPVS DOMINA 
MCCCCC XX m. S. HVMBERTE BERTE ORA PRO NOBIS. 

Dame Guillemette de Vergy a fait faire cette cloche: d523. Saint- 
Hubert prie pour nous I 

(Voir Musée neuchdteloiSy 1869, p. 191. Conservée par le pasteur 
F.-O. Petitpierre.) 

C!ôte-aux-Fées : . 

LES HABITANTS DE LA COSTE ES PAYES MONT FAIT FAIRE 
LAN i6s8 ESTIENNE BOLE PREMIER MINISTRE. 

(Communiquée par M. le pasteur Descœudres.) 

Cette inscription est intéressante à deux points de vue : d'abord elle 
est une nouvelle preuve que le nom de cette localité devrait s'écrire: 
Fayes, et non pas : Fées, qu'un usage malencontreux et peu raisonné a 
fait admettre depuis longtemps, induisant ainsi en erreur sur la véritable 
signification de cette dénomination. La seconde, c'est la mention du 
pasteur Estienne Bolle qui exerça plus tard les fonctions pastorales à 
Valangin ; il y mourut et fut enseveli en 1684 dans le temple, où sa pierre 
tumulaire existe encore. 

Cernier: 1640: 

« Petite j'ai été et plus grande on m'a faicte pour par un son plus fort 
« convoquer tous fidèles à venir en Sion chanter louanges à Christ écouter sa 
a parole implorer son esprit. Daniel Bonhôte ministre de ce lieu. Venez à Christ 
« venez à Dieu ou}rr sa voix en ce saint lieu. Faicte aux dépends de la Paroisse 
a de Cernier. Jean Debely, Jaques Perroud, Jean Labram Jean Mathey gou- 
«vemeurs de la Paroisse de Cernier le 17 Octobre 1640. » 



130 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



Cette cloche, Mte par Richard Koch, Nicollas Humbert, Michel Jolly 
et Guillaume Clauss (?) de Lorraine, maîtres fondeurs de cloches, pour 
le prix de 162 Va livres faibles, se fêla en 1753 et fut refaite par Pierre- 
Isaac Meuron, not. et maître fondeur, et portait l'inscription suivante : 

« Par mon son je vous apelle à la maison de l'Etemel Humiliés vous devant 
« Dieu qui vous a fait chantés ses louanges. Ecoutez sa parole et la mettes 
« en effect, soyez soumis à vos conducteurs spirituels dont celuy d'à présent 
« est spectable Jean Henry Favarger (*) Pasteur de ce lieu. Lon m'a faite aux 
« dépends de la Paroisse de Cemier derrière l'Eglise sur le Cimetière par les 
« sieurs Isaac ffeu lancien Veuve, David Carrel, Isaac Benguerel dit Perroud 
c et Jean Louis Labram ancien déglise tous quatre gouverneurs de la Paroisse 
«le 31 Octobre 1753 (*). » 

Ces deux inscriptions de Cemier m'ont été communiquées par M. le 
pasteur Châtelain. 

Verrières : Ancienne grosse : 

O vous hommes de qualité je vous appelle et ma voix s'adresse aussi aux 
gens du Commun. 1788. 

Idem, ancienne petite : 

Si vous entendez aujourd'hui ma voix n'endurcissez point vos cœurs. — 
1831. 
(Voir Musée neuchdteloiSj 1876^ p. 90 et 91.) 



Je ne veux pas terminer cette notice sans présenter encore quelques 
remarques générales qui rentrent dans le cadre de mon travail. 

La sonnerie la plus forte du canton de Neuchàtel est celle de Cres- 
sier, qui compte six cloches dans le clocher de sa magnifique chapelle 
récemment édifiée. 

Ensuite viennent le Landeron et le Locle, chacun avec cinq cloches. 

Savagnier en a quatre. 

23 localités possèdent une sonnerie composée de 3 cloches. 

21» I» )»» )>»2» 

3 )> » i> » » » 1 cloche. 

Ces trois dernières sont Brot-Dessous Saint-Sulpice et Serrières. 

J'ai classé Neuchàtel dans les localités qui possèdent trois cloches, 
quoiqu'il en ait six affectées au service divin ; mais elles sont réparties 

(1) La seconde cloche de Saint-Biaise porte le nom de ce pasteur. 

(2) Remplacée en 1782 par la cloche I actuelle; la partie initiale de l'inscription est identique. 



INSCRIPTIONS CAMPANAIRES 131 



dans les trois clochers, de la Collégiale (3), de la Tour de Diesse (2) et 
du Temple du Bas (1). 

La plus grosse cloche du canton est le bourdon de la Collégiale de 
Neuchâtel ; la plus petite est la cloche si mignonne qui se balance dans 
la tour de l'Horloge au Landeron, un vrai bijou, qui par la forme uni- 
que de ses caractères et ses magnifiques légendes s'attire à première 
vue les sympathies de tous les amis de l'histoire. 

La doyenne de nos cloches, du moins d'après la date qu'elle porte, 
est celle du milieu dans la Collégiale de Saint-Pierre de Valangin: 
1464. Ses cadettes, sœurs jumelles, sont celles du Temple indépendant 
des Ponts-de-Martel : 1877. Et à ce propos, il est intéressant de faire 
à quatre siècles de distance, une légère comparaison entre elles. La 
première nous offre un riche développement d'inscriptions avec croix 
initiales et niches renfermant des figures de saints personnages; les 
signes de séparation entre les mots sont si finement travaillés qu'on 
les dirait gravés; en outre, elle exprime dans un langage auquel la 
Muse a prêté ses pinceaux et son coloris, les sentiments religieux les 
plus élevés, tels au moins que les comprenait cet étrange moyen âge. 
Elle nous dit: 

De livres je poise quatre cents Et pour tous les Saints du Paradis 

Par le maître je fus livrée Suis-je faite comme je vous dis: 

L'an courant mil quatre cent Madelène je suis nommée 

Soixante quatr(ième) année. De reliques bien ornée; 

IHS AMEN Et de cette escripture 

De qui j'ai fait ma ceinture 
Au nom du Père et du Fils Pour estre plus vigourose 

Et du Vrai Saint-Esprit Déjà j'ai la voix plus signose: 

I Et de la Vierge Marie Maintenant j'abats toute fierté 

Pour qui je fus establie Devant les paroles ci-après: 

, Le Christ est vainqueur: le Christ règne, le Christ commande que le 

i Christ nous préserve de tout mal ! Amen. — Tel le père, tel le fils, tel 
le Saint-Esprit. Toutes les nations, louez le Seigneur! 

{ Ses deux cadettes, en acier fondu, ne nous présentent sur leur sur- 
face extérieure rien qui rappelle la haute mission dont elles sont re- 
vêtues, mais seulement un mot et une date: 

BOCHVMER-VEREIN GUNSTAHLFABRIK. 1877. 



En somme, sur celle de Valangin, l'art s'unissant à de hautes pen- 



132 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



sées religieuses: sur celles des Ponts, l'industrie moderne et une 
marque de fabrique. 

Tel est le résultat des recherches auxquelles je me suis livré sur 
les textes campanaires du canton de Neuchâtel. Ainsi que je l'ai dit 
en commençant, ce travail renferme encore des lacunes et de nom-* 
breuses imperfections; je serais donc reconnaissant envers mes collè- 
gues de la Société d'histoire qui pourraient posséder sur cet intéressant 
sujet des données inédites, de bien vouloir m'en faire part dans l'in- 
térêt même de l'œuvre que nous poursuivons tous ensemble. En atten- 
dant, j'espère qu'il me sera tenu compte de mes faibles efforts et ce 
sera pour moi une bien douce satisfaction que la pensée d'avoir con- 
tribué, par une œuvre non encore entreprise jusqu'à ce jour, au déve- 
loppement des études historiques dans notre petit pays qui, sur une 
superficie restreinte, offre une mine inépuisable de recherches variées. 
Phis tard, je donnerai suite à un projet commencé depuis plusieurs 
années et que des circonstances particulières m'ont jusqu'ici fait inter- 
rompre : VEpigraphie du canton de Neuchdtelj qui se révèle par d'abon- 
dants et intéressants monuments dans le plus grand nombre des édifices 
tant civils que religieux de notre chère patrie. Puissé-je ainsi réaliser 
le précepte du favori de Mécènes : 

Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci ! 

Neuchâtel, Juin 1878. Ch. Eug. Tissot. 



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DAME NEUCHATELOISE 

181O-1810 

(avec planche) 



Malgré le climat peu clément de notre pays, les dames y portèrent 
les costumes à la grecque et à la romaine, les légères mousselines 
blanches, les robes à la Cérès, à l'Omphale, à la Flore, à la Diane, les 
ceintures à la Minerve, les écharpes et les voiles, les ridicules (réticules), 
les coiffures imitées de l'antique, enfin tout l'ajustement issu du mouve- 
ment de 1789. — Un grand nombre de portraits, des dessins, des mi- 
niatures nous fournissent la preuve que nos élégantes suivirent les mo- 
des françaises; Abraham Girardet, auquel nous avons emprunté déjà 
plusieurs documents relatifs au costume de notre pays, a crayonné des 

Personnages loclois absolument vêtus comme les citadins de Paris, 
fous devons à l'obligeance de M. Ulysse Mathey-Henry la communi- 
cation d'un de ces souvenirs de la période de 1810 à 1815, une dame à 
la mode des premières années de l'empire, en costume d'été, d'une 
simplicité qui n'est point sans élégance. A. Bachelin. 



MUSEE NEUCHATELOIS. 




Dame Neuchâieloise 1810-1816. 

d'aorès un dessin d'Abraham Girarde'. 



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MUSEE NEUCHATELOIS- 



GÉNéALOOIE œ LA MABON PBNIS-NEUCHATEL 



1016. * 
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ÉTUDE CRITIQUE 

SUR LA FILIATION DES COMTES ET SEIGNEURS 



DE LA MAISON FENIS - NEUCHATEL 



Il est peu de questions plus difficiles à résoudre que celle de la filia- 
tion des comtes de la maison Fenis-Neuchâtel. Si nous jetons un regard 
sur les tableaux généalogiques qui ont été faits de la première maison 
de nos comtes, il est presque impossible au premier moment de s'orien- 
ter. Le nombre des comtes n'est pas le même, les dates varient souvent. 
Bien des pièces qui auraient pu dissiper nos incertitudes ont été brûlées 
dans plusieurs incendies. Nos historiens modernes ont préféré passer 
sur l'histoire de nos premiers comtes, comme si toutes les allégations 
de De Montmollin et de Jonas Boyve étaient fausses. Ayant cherché à 
nous retrouver au milieu de ce dédale de difficultés, nous venons vous 
soumettre les résultats auxquels nous sommes arrivés, et qui, je croîs, 
nous permettent de réintégrer dans la liste de nos comtes Rodolphe l^ 
et son fils Ulrich II, qui en ont été écartés. 

ULRICH DE FENIS 

La première question que nous devons nous poser est celle-ci : De 
qui descendait Ulrich de Fenis? 

La plupart des historiens modernes et des généalogistes font descendre 
Ulrich de Fenis de Conon I**' d'Oltingen. Telle est l'opinion de de Watte- 
willej dans ses tableaux généalogiques, dans la seconde édition de son 
Histoire de la Confédération suisse; du professeur Walther^ dans son 
Histoire généalogique des comtes de Neuchâtel, ouvrage manuscrit; de 
Jean de Muller^ dans son Histoire de la Confédération suisse; du 
colonel Steck, dans son Histoire et généalogie des comtes de Neuchâtel, 
ouvrage manuscrit; de Frédéric de Gingim^ dans son Mémoire sur le 



MiisÉB Mbucbatblois. — Juin 1882. 11 




Rectorat de Bourgogne ; de Zeerleder, dans ses Urkunden zur Geschichte 
der Stadt Bern, etc. 

Cette opinion se fonde sur un acte de 1046, ou, selon Zeerleder, de 
4049, par lequel le dernier roi de Bourgogne, Rodolphe III, confirme un 
échange qui avait été fait entre l'église de Saint-Maurice de Nugerol 
et le noble Amiso. Parmi les premiers témoins se trouvent Conon et ses 
fils, sans doute parce qu'ils sont seigneurs du lieu dont il s'agit. Le 
nom des fils n'est point indiqué, mais comme le Val de Nugerol a 
toujours appartenu à Ulrich de Fenis et à ses descendants comme biens 
patrimoniaux, l'on en conclut que l'un de ses fils était Ulrich de Fenis, 
et l'autre Bucco, comme comte de Bargen et d'Oltingen. A la mort de 
leur père, les fils se partagèrent leur patrimoine; Bucco, qui était pro- 
bablement l'aîné, fut comte d'Oltingen, et Ulrich, comte de Fenis (Mat. 
M. No 3. — Cartulaire de I^usanne, p. 39, 40, 209. — Zeerleder, Urkun- 
den, No 46). 

L'histoire de Bucco et d'Ulrich de Fenis confirme cette supposition; 
car le fils de Bucco, Conon, qui était Landgrave de L'Aar, étant mort 
sans laisser d'enfant mâle, le Landgraviat passa à Rodolphe II, de la 
maison de Fenis (Frédéric de Gingins, Rectorat de Bourgogne, p. 47). 

Le chanoine de Rivaz et le baron de Zurlauben font descendre Ulrich 
de Fenis de Rodolphe l'Avoué, ainsi désigné dans l'acte de fondation 
du prieuré de Corcelles de l'an 4092. Ce Rodolphe l'Avoué serait, d'après 
MM. Rivaz et de Zurlauben, le Rodolphe qui fonda en 998 le prieuré de 
Bevaix. Il porte dans un acte de 4405 l'épithète de vir nobilissimus. 
Humbert, fondateur du prieuré de Corcelles, nomme dans l'acte de fon- 
dation son père Ulrich, qu'il dit fils de Rodolphe l'Avoué, et deux oncles, 
Conon et Gausbert, évéque de Sion. Rodolphe l'Avoué a eu ainsi trois 
fils : Conon, Ulrich et Gausbert. Messieurs de Rivaz et de Zurlauben ont 
supposé que cet Ulrich, père d'Humbert, est Ulrich de Fenis ; mais nous 
ne trouvons nulle part Humbert désigné comme fils d'Ulrich de Fenis; 
nous savons d'ailleurs positivement qu'Ulrich de Fenis avait encore 
d'autres fils (Mat. No 4, et Zeerleder, N» 46 et 23. Cartulaire de Lau- 
sanne, p. 44). Nous ne pouvons donc point admettre comme fondée 
l'opinion de MM. de Rivaz et de Zurlauben. 

Le baron Jean-Louis d'Estavayé, dans son Histoire généalogique des 
comtes de Neuchâtel, ouvrage manuscrit, a adopté, mais avec hésitation, 
le système que nous venons de rejeter. 

Quels furent les fils d'Ulrich de Fenis? 

Ulrich de Fenis, d'après nos anciens historiens, eut trois fils : Rodolphe^ 



FILIATION DES COMTES DE FENIS-NEUCHATEL 135 



seigneur de Neuchâtel, Bourcardy évêque de Baie, et Conon, évéque 
de Lausanne. L'existence des deux derniers n'est contestée par personne; 
elle est établie d'une manière certaine par le Cartulaire de Lausanne, 
qui les nomme et les désigne comme fils d'Ulrich de Fenis (Cartulaire, 
page M). 

Zeerleder donne aussi à Ulrich de Fenis trois fils: Rodolphe, Bourcard 
et Conon, mais il ajoute : Nous avouons qu'il y a encore là-dessus beau- 
coup d'obscurité. Verum his omnibtis tamen multum adhuc obscuritatis 
inesse profitemur (Zeerleder, Urkunden, N« 16). 

Ulrich de Fenis a-t-il eu réellement un troisième fils appelé Rodolphe? 
Telle est la question qu'il nous faut maintenant résoudre. 

De MontmoUin établit de la manière suivante l'existence de Rodolphe. 
Il rapporte que le bourgmestre de Bàle, Wettstein, lui communiqua 
une note tirée d'un manuscrit de la bibliothèque de Bâle, où on lisait 
que l'évêque Bourcard était frère de Rodolphe, seigneur de Neuchâtel. 
Rodolfi domini de Novo Castro ad nigras montes. Le colonel Steck dit 
qu'il n'a pu trouver aucune trace de ce manuscrit dans la bibliothèque 
de Bâle. 

Le chancelier cite encore le Cartulaire de Lausanne où on lisait^ se- 
lon lui, que Conon, « l'évêque de Lausanne, étoit frère de l'évêque de 
Bàle, Bourcard, et de Rodolphe, seigneur de Neuchâtel au-dessus du 
lac. Rudolfus dominus Novi Castri super lacurmii. Nous avons consulté 
le Cartulaire de Lausanne, publié par la Société d'histoire de la Suisse 
romande, et nous n'avons pas trouvé dans le passage cité la mention de 
Rodolphe. 

Ces deux passages ne peuvent par conséquent pas être donnés comme 
une preuve suffisante de l'existence de Rodolphe; nous pouvons seule- 
ment être sûrs que Wettstein et de MontmoUin ne les ont pas inventés. 
Ces mots ont été lus à Bàle et à Lausanne sur des manuscrits, auxquels 
ils auront été ajoutés plus tard, ce qui prouve indubitablement qu'à 
une certaine époque on croyait à l'existence d'un Rodolphe, troisième 
fils d'Ulrich de Fenis. 

De MontmoUin rapporte, d'après le chanoine Baillods, qu'Ulrich II 
fonda en 4100 un service religieux dans l'église de Notre-Dame de Neu- 
châtel pour le repos de son père, Rodolphe, fils d'Ulrich de Fenis. 
Quoique nous ne possédions plus de documents pour vérifier ce fait, 
nous ne pouvons pas en contester la vérité, nous croyons donc à 
l'existence de Rodolphe et d'Ulrich II. 

Le professeur Walther, qui a fait un travail consciencieux sur la généa- 



436 



MUSÉE NEUCHATELOIS. 



logie de nos premiers comtes, admet aussi l'existence de Rodolphe l^ et 
d'Ulrich, mais nous croyons que le Rodolphe qu'il donne pour fils 
d'Ulrich de Fenis est un autre Rodolphe ; c'est ce que nous allons cher- 
cher à prouver. 

Le professeur Walther appuie son opinion sur trois documents. 

Le premier est un acte de 1463, d'après Walther, de 1480 d'après 
Zeerleder, Urkunden, N© 62, par lequel Ulrich III, fils de Rodolphe II, 
confirme- au couvent de Saint-Jean les donations qui lui ont été faites 
par ses prédécesseurs qu'il appelle progenitoresy et par l'évêque de Bâle, 
qu'il nomme confundator . Curavi confinnare ea que eidem cenobio a 
meis (nostris) progenitoribus ejusdem loci fundatoribus et episcop o Rtiodolfo 
Basilensi confundatore et aliis fidelibus sunt collata. Les fondateurs du 
couvent de Saint-Jean sont bien connus; ce sont Conon, évéque de Lau- 
sanne, et Bourcard, évêque de Bàle, fils d'Ulrich de Fenis. Le professeur 
Walther prend le mot progenitor dans son sens strict, il en conclut 
qu'Ulrich doit descendre directement des deux fondateurs. Pour cela, il 
suppose, sans l'appuyer de preuves, que Bourcard, l'évêque de Bàle, a 
eu un fils, Ulrich II, père de Rodolphe II, que Montmollin indique comme 
fils de Rodolphe le*" ; de cette manière, Ulrich III, qui est fils de Rodolphe II, 
descend directement de Bourcard, l'un des fondateurs du couvent de 
Saint-Jean, il est bien son progenitor. 

Le professeur Walther suppose ensuite que Conon, évêque de Lau- 
sanne, a eu une fille qui épousa Pierre de Glane, père d'Emma de Glane, 
épouse de Rodolphe II, père d'Ulrich III, qui peut ainsi appeler Conon 
progenitor. 

Nous ne pouvons admettre ces suppositions, qui ne sont appuyées par 
aucune preuve, nous pensons que le mot progenitor doit être pris dans 
le sens d'ancêtres, membres de la même famille. 

Comme l'évêque Rodolphe est appelé confundator, le professeur 
Walther pense qu'il l'est au même titre que Bourcard et Conon, il est 
donc leur frère. Nous croyons que le mot confundator doit être pris 
simplement dans ce sens: qui a pris une part quelconque à une fonda- 
tion quelconque. Nous n'inférons pas de cette expression que Rodolphe 
soit frère de Bourcard et de Conon. 

Le professeur Walther appuie encore son opinion sur les bulles des 
papes Lucius III (bulle de 4485, Walther indique 4484) et d'Honorius III 
(bulle de 4224). Lucius et Honorius confirment dans les mêmes termes 
les donations faites au couvent de Saint-Jean. Ils nomment l'Eglise de 
la montagne de Diesse avec toutes ses dépendances, ainsi que les choses 



FILIATION DES COMTES DE FENIS-NEUGHATEL 137 



qui ont été données au couvent par Rodolphe de bonne mémoire, au- 
trefois élu de Bàle, et par ses frères. Ecclesiam de monte de Tesson cum 
omnibUrS adjacentiis et pertinentiis suis sicuti a bone memorie Rodolfo 
quondam Basilensi Electo et a fratrïbus suis juste cenobio vestro collata 
sunt (Zeerleder, Urkunden, N* 72 et 423. Matile, N^ 36). Dès que nous 
admettons avec le professeur Walther que Tévêque de Bâle, Rodolphe, 
est le fils d'Ulrich de Fenis, il est évident que ses frères ne peuvent être 
que Bourcard et Conon. Mais si nous consultons l'histoire, nous ne 
pouvons point prendre Rodolphe, évêque de Bàle, pour un fils d'Ulrich 
de Fenis. Le successeur de Bourcard se nomme bien Rodolphe, mais 
il n'est jamais désigné comme son frère, ni comme seigneur de Neu- 
châtel, il est appelé comte de Hombourg, et, lorsqu'il fut nommé évêque 
de Bàle, il était Prévôt du chapitre de la cathédrale (Pierre Ochs, Ge- 
schichle der Stadt und Landschaft Basel, tom. I, p. 247). Pour pouvoir 
soutenir son assertion, le professeur Walther est obUgé de supposer que 
Rodolphe, seigneur de Neuchàtel, n'ayant pas d'enfant mâle, résigna sa 
Seigneurie, devint ecclésiastique, fut nommé Prévôt du chapitre de la 
cathédrale, et qu'à la mort de Tévêque Bourcard il fut élu évêque et 
reçut le titre de comte de Hombourg. Nous avouons qu'il nous est diffi- 
cile d'admettre toutes ces suppositions, qui ne s'appuient sur aucun 
document. 

Comment le professeur Walther nous prouve-t-il qu'Ulrich II était fils 
de l'évêque Bourcard? Il a* lu dans la bulle d'Honorius qu'un certain 
Bourcard et son épouse Egiltrude ont fait un don au couvent de Saint- 
Jean; aussitôt il conclut que ce Bourcard est l'évêque, lors même qu'il 
n'en porte pas le titre, par conséquent Egiltrude est son épouse et mère 
d'Ulrich II, en faveur duquel Rodolphe a résigné sa seigneurie, selon 
sa conjecture. Nous ne pouvons absolument pas admettre toutes ces 
suppositions, aussi comprenons-nous que Zeerleder, en voyant comment 
le professeur Walther interprète cette bulle, dise : On doit presque croire 
qu'il n'a pas voulu bien lire, simplement pour mieux appuyer son hypo- 
thèse que les comtes de Neuchàtel descendent d'un évêque (Zeerleder, 
Urkunden, p. 203). 

Si les explications et les suppositions du professeur Walther étaient 
vraies, il nous serait impossible de ne pas croire à l'existence de Ro- 
dolphe l^^ et de son fils Ulrich II. 

(A suivre.) L. Junod. 



LE SALON POUR RIRE 



AVERTISSEMENT 

Après les heures laborieuses que j'avais consacrées ailleurs à l'étude des 
œuvres de nos peintres, quelques couplets sont échappés de ma plume; on n'y 
verra, je l'espère, que l'inoffensif délassement d'un critique énervé par une pénible 
besogne et qui se détend par le rire. En bien cherchant, il n'y a pas de tableau dont 
on ne puisse faire la charge; je trouve même que plus un tableau a de valeur, 
plus la charge en est facile. Cette considération me met à l'aise pour en men- 
tionner ici quelques-uns. Ph. G. 



Ch. Tschaggent. 
163. Jument et son poulain. 

Oyez tous la nouvelle : 
La jument de Bruxelle 
A mis bas un poulain !... 
C'est au moins le vingtième, 
Mais çsl n'est pas malin... 
Car c'est toujours le même ! 

Auguste Bachelin, à Marin. 
9. La générale. Souvenir de Voccupation des frontières. Fahy. 

Les bonnes d'enfants en tous lieux 
Aiment beaucoup les militaires 
Qui vont toujours cherchant des yeux 
Les bonnes d'enfants en tous lieux. 
Bachelin les aime encor mieux, 

Ds n'ont pour lui plus de mystères 

Les bonnes d'enfants en tous lieux 
Aiment beaucoup les militaires. 



LE SALON POUR RIRE 



139 



Quand Bachelin fut à Fahy, 
On y battait la générale; 
Berne risquait d'être envahi, 
Quand Bachelin fut à Fahy : 
U en revint épanoui 
D'une allégresse fédérale... 
Quand Bachelin fut à Fahy, 
On y battait la générale. 

Bachelin, homme très-adroit, 
Pour exprimer l'ardeur guerrière 
Mit deux troupiers au bon endroit... 
Bachelin est un homme adroit : 
Il les posa sur le pied droit, 
Prêts à voler à la frontière.... 
Bachelin est un homme adroit 
Pour exprimer l'ardeur guerrière.... 

Gustave Jeanneret. 

Portrait de J/** GuiHou^ hlanchUseitse. Paysageê. 

Si parfois le public blâme vos paysages, 
N'en prenez nul chagrin; car, pour qui réfléchit, 
Vous trouverez toujours grâce aux yeux des gens sages : 

Madame Guillou vous blanchit. 

Eugène Burnand. 

46. Glaneuses. 

Hier, Madame Guillou, descendant de son cadre, 
Dit à Monsieur Bumand d'un ton cÂlin : « Morbleu ! 
c Moi, je suis blanchisseuse, et si tu n'es pas ladre, 
tf Pour ma lessive, ami, passe-moi de ton bleu. » 

Auguste-Henri Berthoud. 

2è. Procession iffArlésiennes, 

Les filles d'Arles vont aux champs 

Et la première va devant ; 

La seconde suit la première... 

Ainsi de la même manière 

De la première à la dernière. 

Le spectacle est des plus touchants : 

Les filles d'Arles vont aux champs. 

Et — chose vraiment singulière — 

La seconde suit la première 

Et la première va devant ! 



140 MUSÉE NEUCHATELOIS. 

Jules JACOT-GruiLLABiiOD. 
92. La poste du Saint-Gothard en hiver» 

Un tunnel aujourd'hui remplace 
Le carrousel du Saint-Gothard : 
Jacot, avant qu'il fût trop tard, 
Alla le dessiner sur place. 
Le carrousel du Saint-Gothard. 
Pour retrourer ces neiges bleues» 
En vain on ferait bien des lieues 
De rOuesl h l'Est, du Sud au Nord... 
Plus d*un spectateur a ri d'elles 
Et plus d'un maUn rit encor 
Des traîneaux et des haridelles. 
Mais les rieurs ont vraiment tort, 
Car en notre siècle où tout passe. 
Pour le revoir il est trop tard : 
Un tunnel aujourd'hui remplace 
Le carrousel du Saint-Gothard ! 

Albert de Meuron. 
1S7. Un êoir dans les Alpes. 

Que cherches-tu, chasseur accroupi solitaire ? 

Un bouton de ta veste eat-il tombé par terre ? 

Ou suis-tu du regard, au lointain vaporeux, 

Les chamois peu jaloux que l'on tire sur eux? 

Sans bouger pied ni patte, en ta moroe attitude. 

Qu'attends-tu, dis-le nous, dans ceUe solitude? 

Ne montreras-tu pas un visage plus gai 

Que celui.... de ton dos, qui paraît fatigué? 

— Et le chasseur m*a dit : < Ami, sache me plaindre : 

c J'attends que de Meuroa ait fini de me peindre, i 

Albert Anker. 
Tàbleaiix et dessins. 

Des bêtes à votre service : 
Un petit chat inolSensif, 
Une magnifique écrevisse, 
Un conseil administratif. 



LE SALON POUR RIRE 



141 



Fritz Landht. 

116. Laveuse et son enfant. 

Devant ce groupe audacieux. 
Je ne sais vraiment, sur mon Ame, 
Lequel des trois se tord le mieux, 
Le linge, l'enfant ou la femma. 

OSCAB HUGUKNIN. 

85. Sur la plage^ à Pegli. 

l'aime cette peinture à l'accent simple, honnête. 
Ex-voto d'un pécheur sauvé de la tempête. 

Jules Girardet. 

65. Ls siège de Saragosse, 

Goppée on jour vit, par hasard, 
Le massacre de Saragosse, 
Qu'avait peint avec beaucoup d'art 
Girardet, artiste précoce. 
Et Coppée, ouvrant de grands yeux : 
c Le beau sujet pour un poème ! » 
— Il le mit en vers de son mieux, 
Et croit l'avoir trouvé lui-même ! 

Alfred Berthoud. 

21. Mignon regrettant sa patrie. 

Tu rêves au pays, Mignon, 
Où le vert oranger fleuronne... 
N'ayant qu'un sac pour compagnon, 
Tu rêves au pays. Mignon. 
Je te trouve un peu l'air grognon. 
Mais, à Morat, on est grognonne. 
Quand on rêve au pays. Mignon, 
Où le vert oranger fleuronne... 

Ton sort est un cruel guignon. 
L'univers entier t'abandonne I... 
Pour pleurer je t'ofDre un oâgnon; 
Ton sort est un cruel guignon.... 
Berthoud t'a peinte.... est-ce^ Mignon, 
Est-ce là ce qui te chiflbnne ? 
Ton sort est un cruel guignon. 
L'univers entier t'abandonne ! 



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142 



MUSÉE NEUCHATELOIS. 



Edmond de Pury. 
134. 135. 136. Pécheurs de Capri. 

Un bateau de Capri 
En fait trois pour Pury; 
Nul ne songe à s'en plaindre : 
Gela fait trois tableaux.... 
Quand on peint des bateaux. 
On n'en saurait trop peindre. 

LÉON Berthoud. 
36. Coucher de soleil à Pegli. 

Un soir, Léon Berthoud débarquait à Pegli : 

n fut avec transport par le peuple accueilli, 

On fêta son retour par un feu de Bengale... 

Mais voyez, s'il vous plaît, ce trait simple et touchant : 

Comme sa modestie est vraiment sans égale, 

Il prit cette lueur pour un soleil couchant ! 

Charles Vuillermet. 

167. VaUée de VOrbe. Pochade. Fr. 400^ sans le cadre. 

Complainte de M. Vuillermet. 

Veuillez, Messieurs, veuillez m'entendre : 
Voici ma Pochade en brun tendre ! 
C'est un tableau vraiment très-bien, 
C'est moi qui l'ai fait, c'est le mien 
Et j'aimerais beaucoup le vendre.... 
Je le donne vraiment pour rien : 
C^est quatre cent francs, cadre à rendre. 

Et s'il cesse de plaire, eh! bien 

On est libre de le revendre ! 



Paul Robert. 

158. Portrait d'enfants. 

D'après Victor Hugo. (Air connu). 

Oh 1 ne riez jamais d'un bout-d'homme qui tombe ! 
Qui sait sous quel gros choc le pauvre ami succombe? 
Qui sait avec quel soin on l'avait attaché? 
...D'ailleurs, s'il dégringole, il en est bien fâché! 
Un souffle l'a fait choir; l'enfant fait la culbute. 
Calme avant de tomber, pleurant après sa chute. 



LE SALON POUR RIRE 



143 



La faute en est à toi, Robert, à ton pinceau, 

Qui trop rapidement a bâclé ce morceau. 

Pour que ton fils cadet conserve Téquilibre, 

Ecoute ma parole affectueuse et libre : 

Il suffît — c'est ainsi qu'en jugent tous les yeux — 

De le laisser par terre, ou bien de l'asseoir mieux I 

CHAmjss Iguel. 
91. Karl Girardet. Buste en plâtre, 

Iguel, le fier sculpteur au ciseau si hardi, 
Est dans un embarras extrême : 
11 vient de faire un buste, et ne sait plus lui-même 
Si c'est Karl Girardet ou bien Garibaldi ! 

Auguste l'Hardy. 
121. Bords de VAdaur près Bayonne. 

L'auteur de cette toile à la couleur brumeuse 
En pays inconnu s'égara certain jour : 

Il vit un fleuve et le prit pour l'Adour... 

Ulusion ! Ce n'était que la Meuse ! 

Paul Bouvier. 
Aquarelles, 

Honneur à l'artiste tout neuf 
Qui s'affirma dans l'aquarelle 
Et conquit la gloire par elle : 
Vraiment, ce Bouvier n'est pas bœuf ! 



Edouard Jeanmaire. 

93, 94, 95, 96, 97, 98, 99, 100, 101. Sujet divers, toits à la Joux-Perret. 

Qu'on se le dise, Jeanmaire est 
Le peintre de la Joux-Perret. 

Ailleurs, il est plus d'une étable 
Que tel autre peintre peindrait : 
Mais ici, le fait remarquable. 
C'est qu'on est à la Joux-Perret. 



144 



MUSÉE NEUCHATELOIS. 



Ces sapins et cette clairière 
Sont illuminés.... leur secret, 
C'est qu'ils reçoivent la lumière 
Du soleil de la Joux-Perret. 

Ces fleurs que vous trouvez si belles, 
Certe, ailleurs on en cueillerait; 
Mais ce fait seul les rend nouvelles : 
Elles sont de la Joux-Perret. 

Ce berger sous son parapluie, 
Partout ailleurs i) s'ennuierait, 
Mais songez bien que s'il s'ennuie^ 
Il s'ennuie à la Joux-Perret. 

Ce cbeval à jambe malade 
Pour nous tous serait sans attrait.... 
Mais comment te déclarer fade, 
Pégase de la Joux-Perret ! 

Cette moisson, je le parie, 
N'aurait qu'un bien faible intérêt. 
Si ces blés n'avaient pour patrie 
Le terroir de la Joux-Perret. 

Enfin, apprenez par ma bouche 
Que ce soleil se coucherait 
Partout moins bien qu'il ne se couche 
Dans le ciel de la Joux-Perret. 

Une seule chose m'étonne. 
C'est que ce Mont-Blanc si propret 
En joli costume d'automne, 
Ne soit pas à la JouX'Pen*et... 

Car, songez-y bien, Jeanmaire est 
Le peintre de la Joux-Perret. 



Ph. Godet. 



LES APPAREILS A VAPEUR 



DANS LE CANTON DE NEUCHATEL 



(Voir Musée neuchâtelois, 1878.) 



Les lecteurs du Musée neuchâtelois^ qui se souviennent d'un article 
publié sous ce titre en 1878, nous sauront gré peut-être de le compléter 
en y ajoutant les acquisitions nouvelles provoquées par les besoins de 
notre industrie. 

On se souvient qu'en 1876, notre canton possédait, à l'exclusion des 
locomotives et des bateaux, 58 chaudières à vapeur, dont 15 générateurs, 
représentant une force d'environ 430 chevaux. 

Quatre années plus tard, à la fin de 1880, le nombre s'élevait à 71 
chaudières, dont 24 générateurs et 1 bateau sur le Doubs, représen- 
tant une force de 473 chevaux. 

Enfin, à la date où nous écrivons ces lignes^ mars 1882, ce nombre 
est de 80 chaudières, dont 25 générateurs et 1 bateau, représentant 
une force d'environ 520 chevaux. 

Bien que plusieurs de ces appareils soient aujourd'hui sans em- 
ploi, nous avons fait du chemin depuis 1857; à cette époque, notre 
canton ne comptait que 6 chaudières en activité, et il ne sera pas inu- 
tile de rappeler leur siège et leur usage : 

1 à la Chaux-de-Fonds, dans un moulin à lavures. 

1 à l'usine à gaz du même lieu, pour chauffer le gazomètre. 

i à Couvet, dans la distillerie de M. Ed. Pernod. 

1 à Serrières, dans la fabrique de papier. 

1 à Boveresse, dans la fabrique de M. Dalphon Favre, fabricant d'outils. 

1 à Petit-Martel, près des Ponts, dans une scierie. 

Et cependant, ce nombre de 520 chevaux fera sourire les gens qui 
ont parcouru les cantons industriels de la Suisse orientale ou les ateliers 



146 



MUSÉE NEUCHATELOIS. 



de grande fabrication de l'Europe, où l'on trouve tel moteur à vapeur 
dont la force dépasse 1000 chevaux. Mais, nous l'avons déjà dit, la na- 
ture particulière de notre principale industrie, l'horlogerie, ne s'exerce 
que sur des pièces d'un très petit volume, et n'exige pas un grand dé- 
ploiement de force. Autrefois, le moteur universel des outils de nos 
horlogers était la main et le pied ; le temps n'est pas éloigné où l'on 
croyait généralement qu'il en serait toujours ainsi, et où l'on prenait 
pour des cerveaux détraqués ceux qui, voyant les progrés des arts mé- 
caniques, annonçaient le remplacement prochain de la main de l'ouvrier 
par des machines-outils. 

Il a fallu l'exemple du génie hardi des Américains, et le stimulant 
de leur concurrence redoutable dans une fabrication dont nous nous 
flattions de posséder le monopole, pour nous tirer de la routine, dissiper 
nos préjugés, et nous faire entrer, peut-être un peu tard, dans des 
voies nouvelles. Nous assistons à une transformation de notre industrie 
horlogère; chaque année de nouveaux ateliers de fabrication par des 
procédés mécaniques surgissent sur notre sol, les ouvriers quittent 
l'établi, où ils avaient le bonheur de travailler librement en famille, et 
l'activité patriarcale, source de la prospérité matérielle, intellectuelle 
et morale de nos Montagnes, sera obligée, par la force des choses, de 
céder la place au travail de la fabrique, et de se plier à la discipline 
sévère de l'atelier, sous l'autorité despotique du patron. 

L'augmentation du nombre des machines à vapeur est en rapport 
intime avec cette transformation; l'une accompagne l'autre. 11 n'en se- 
rait pas de même si nos districts industriels étaient pourvus de moteurs 
naturels. Mais les ruisseaux, les rivières sont rares chez nous et, par 
une chance fâcheuse, leur cours ne se prête à la production de force 
motrice que dans des lieux comme les Gorges de l'Areuse, par exemple, 
où il n'est guère possible d'établir des ateliers. 

Peut-être parviendra-t-on, grâce aux progrès de la science, à trans- 
mettre au loin et à volonté cette force motrice, aujourd'hui perdue. 
Nous ne pouvons pas assigner de limites aux surprises que nous mé- 
nage l'électricité; mais, pour le moment, de l'avis des hommes les mieux 
informés, les moteurs dynamo-électriques, dont l'établissement est très 
cher, ne peuvent agir qu'à une faible distance, et la production de la 
force motrice par le moyen des piles est aussi restreinte que coûteuse. 
Malgré toutes les réclames et les rêves des journaux, on renonce à ces 
moyens pour mettre en mouvement les locomotives dans la ville de 
Berlin et dans le souterrain du Gothard. 



LES APPAREILS A VAPEUR 



147 



Les moteurs à gaz d'éclairage font concurrence aux machines à vapeur 
dans les ateliers d'horlogerie des grandes localités de nos Montagnes, 
comme chez nos imprimeurs. On comprend qu'il en soit ainsi. Rien 
n'est commode et pratique comme ces appareils, surtout depuis leurs 
derniers perfectionnements. Ils tiennent peu de place^ suppriment le 
combustible, l'alimentation d'eau, le chauffeur, la fumée; on les met en 
jeu sans préparation au moment où l'on en a besoin ; on les arrête et 
on les abandonne sans s'inquiéter des accidents. La manœuvre est 
simple; on tourne un robinet, et tout est dit; si leur force est faible, 
elle est suffisante néanmoins pour les besoins des petits ateliers d'hor- 
logerie, auxquels ils semblent tout particulièrement destinés. 

Ainsi qu'on l'a vu dans l'énumération insérée dans le Musée netichdte- 
lois de 1878, les machines à vapeur d'une certaine force s'appliquent 
à des travaux d'une autre nature, aux tuileries et fabriques de ciment, 
au traitement de Tasphalte, aux laminoirs, aux ateliers de menuiserie, 
aux scieries, aux moulins, à la fabrique de chocolat depuis que Teau 
manque. D'un autre côté, les chaudières générateurs sont le complé- 
ment indispensable des énormes alambics des distilleries d'où coulent 
à flots l'absinthe et toute sorte de liqueurs. 

1879 

Le nombre des machines à vapeur établies dans le courant de cette 
année est insignifiant. 

Autorisation accordée : 

Le i^r aoûty à l'Hôpital de la Providence, à Neuchàtel, de foire usage 
d'un générateur vertical de IIP catégorie, destiné à chauffer l'eau des 
bains et des lessives, mais qui existait déjà depuis une dizaine d'années. 
Construit à l'atelier de l'usine à gaz vers 1868, il a subi une réparation 
et des améliorations majeures. 

Le 8 cLOût, au lazaret des varioleux à Chantemerle, Neuchàtel, de faire 
usage d'un petit générateur de III<^ catégorie, destiné à chauffer les 
bains et l'étuve, pour désinfection. Cette chaudière, construite dans l'ate- 
lier de l'usine à gaz de Neuchàtel, existe depuis plusieurs années et a 
été placée d'abord dans le lazaret municipal de la Prise, près du Vaux- 
Seyon. 

Le 8 juillet^ à M. Falcy, à Chanélaz, pour un petit générateur cylin- 
drique horizontal de III« catégorie, établi autrefois par M. le professeur 
Vouga, ancien propriétaire et créateur de l'établissement. Cet appareil, 
dont le constructeur est inconnu, a été réparé et amélioré par M. Gros- 
pierre, chaudronnier, à Neuchàtel. 



148 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



Le i4 novembre, à M. Paul Matthey-Doret, fabricant d'horlogerie, à 
la Maisonnette, au Locle, pour une machine à vapeur de la force de 
quatre chevaux, système Hermann Lachapelle, à Paris. Timbre 6. Capa- 
cité: 765 litres; surface de chauffe, 4»,4 carrés; II« catégorie. 

Elle a appartenu à M. L. Lutz, au Maix-Rochat, et servait à la fabri- 
cation de la tourbe condensée. M. Matthey l'emploie à faire mouvoir 
ses tours et les machines-outils nécessaires à sa fabrication. 

1880 

Autorisation accordée: 

Le 20 février^ à M. Arnold Sandoz, ingénieur, à Neuchàtel, pour une 
machine à vapeur de fabrique anglaise, de la force de quatre chevaux, 
installée dans l'atelier de construction de l'usine à gaz, à Neuchâtel, 
chaudière verticale, à foyer intérieur; 18 tubes chauffeurs verticaux. 
Capacité, 452 litres; surface de chauffe, 4P,83 carrés; III« catégorie. 
Une seule soupape. La machine est adhérente à la chaudière. 

Le 30 mars^ à MM. Fuhrer et Muller, marchands de papier, pour une 
machine à vapeur de la force de trois chevaux, installée dans un atelier 
pour la fabrication des sacs et cornets de papier, à l'Ecluse, à Neuchâtel. 
Chaudière verticale à trois bouilleurs; foyer intérieur. Capacité, 500 litres; 
surface de chauffe, 4™ carrés. Timbre 6; machine adhérente à la chau- 
dière. IIP catégorie. Constructeur Ph. Raubenheimer à Kaiserslautern. 

Le 1^^ juinj à M. J.-J. Mathey-Doret, fabricant de couronnes et de 
galonnés, au Locle, pour une machine à vapeur de la force de dix 
chevaux, construite par MM. Socin et Wick, à Bàle. Un corps de chau- 
dière et deux bouilleurs, avec foyer Tembrinck, fumivore. Capacité, 5™,25; 
surface de chauffe, 16™ carrés. Timbre 6, appartient à la F* catégorie. 
La machine met en jeu les laminoirs, filières, marteau pilon, etc., de 
l'atelier. 

Le 9 juillet, à M. D.-L. Petitpierre, mécanicien, à Couvet, pour une 
machine à vapeur de la force de deux à trois chevaux, construite par 
MM. Julg et C«, à Bâle. Chaudière verticale, avec 2 bouilleurs, foyer in- 
térieur. Capacité, 484 litres; surface de chauffe, 4» carrés. Timbre 5 */«• 
III« catégorie. La machine sert de moteur aux tours et machines outils 
qui fonctionnent dans l'atelier. 

Le 14 juillet, à M. Charles-Basile Perroset, meunier et scieur, au 
Landeron, poui' une machine à vapeur, système locomobile, à 29 tubes, 
construite par Serve, frères, à Rive-de-Gier (Loire), installée par M. L. 
Schnider, mécanicien, à la Neuveville. Timbre 5. Capacité, 1™ cube; 
surface de chauffe, 10™ carrés. II* catégorie. Cette machine, de la force 



LES APPAREILS A VAPEUR 149 



de huit chevaux, fait mouvoir le moulin et la scie, lorsque le ruisseau 

« 

est insuffisant, ce qui devient de plus en plus Tétât normal. 

Le 3 décembre^ à M. Alfred de Coulon^ pour une chaudière générateur 
de fabrique anglaise, installée dans sa maison, à Bevaix, par M. Arnold 
Sandoz. Chaudière verticale, foyer intérieur, 44 tubes ; timbre 5. Capa- 
cité, 283 litres; surface de chauffe, 2",78 carrés. Appartient à la III* ca- 
tégorie. Fait agir un pulsomètre, pour élever l'eau, chauffe les bains et 
les engins d'une buanderie. 

Le 3 décembre, à l'orphelinat cantonal de Dombresson, pour un géné- 
rateur de même sorte, de même provenance et de mêmes dimensions, 
fourni également par M. A. Sandoz, et destiné au chauffage des bains 
et de la buanderie de l'établissement. 

Le 14 décembre^ à MM. Schorp frères, fabricants de liqueurs, à Gibraltar, 
NeuchâteL pour une chaudière à vapeur destinée au chauffage des alam- 
bics. Elle fonctionnait autrefois chez M. Klaus, boulanger et confiseur, 
au Locle. La chaudière est horizontale, le foyer extérieur, 14 tubes re- 
tour de flamme; III® catégorie. Capacité, 466 litres; surface de chauffe, 
5™ carrés ; timbre 5. Une partie de la vapeur met en jeu une petite 
machine à vapeur dans l'atelier voisin, où travaille M. C. Feusier, mé- 
canicien. 

Vers la fin de cette même année 1880, la visite réglementaire de tous 
les appareils à vapeur officiellement reconnus dans le canton a été or- 
donnée par le Département de l'Intérieur. A cette date, leur nombre 
s'élevait à 71, dont 3 se trouvaient sans emploi. 

Ils se répartissent, par districts, de la manière suivante : 

Neuchâtel 26 dont 11 génér. représ, une force d'env. 120 chev. 

Boudry 3 » 3 » 

Val-de-Ruz 7a)1» » >»»80)> 

Val-de-Travers 15 » 5 font les fonctions de générateurs 136 t 

Chaux-de-Fonds 13 » 3 générateurs 80 » 

Locle 7 9 1 générateur et 1 bateau (l'Helvétie) 57 » 

Total 71 dont 24 générateurs. Force 473 chev. 

Le nombre des appareils à vapeur a donc augmenté de 13 en 4 ans. 

Dix-huit font partie de la Société suisse des propriétaires de chaudières 
à vapeur, fondée dans le but d'exercer une active surveillance sur ces 
engins, afin d'écarter les causes d'accidents. L'action de cette Société 
est des plus efficaces; on ne peut assez la recommander. 



HutiKii MKucaàTKLOib. — Jttîii 1882. 12 



150 



MUSÉE NEUGHATELOIS. 



1881 

Autorisation accordée : 

Le 7 janvier^ à MM. Jeanneret frères, fabricants de chapeaux de paille, 
à Neuchâtel, pour une machine à vapeur de la force de trois à quatre 
chevaux, destinée à chauffer les appareils à laver, les séchoirs, et à 
mettre en jeu les nombreuses machines à coudre qui servent à assembler 
les pailles. La chaudière est verticale, le foyer extérieur, mais quatre 
tubes sont traversés par la flamme; III« catégorie, timbre 5. Capacité 
800 litres; surface de chauffe, 5",40 carrés. Constructeur, Legay à Mul- 
house; monteur, M. Eug. Bastardoz, ingénieur-mécanicien, à Neuchâtel. 

Le 8 avrily à M. Maîtrejean, fabricant de liqueurs, à TEvole à Neu- 
châtel, pour une chaudière générateur verticale, avec tubes Field, d'une 
capacité de 300 litres, surface de chauffe de 3™ carrés. IIP catégorie. 
Constructeurs, Fichot frères, Toulon sur Arroux (Saône et Loire). 

Le 7 juin, à MM. Dalphon Favre et flls, mécaniciens, fkbricants d'ou- 
tils, à Boveresse, pour une machine à vapeur de II« catégorie, d'une 
force de six chevaux, destinée à remplacer l'ancienne, datant de 1856, 
et qui était alors là seconde établie dans le canton. Cette nouvelle ma- 
chine vient de Berne, bureau technique du Stadtbach. La chaudière est 
horizontale, à canon, système Cornwall, sans tubes ni bouilleurs, II« ca- 
tégorie. Capacité 2^ cubes; surface de chauffe, 8" carrés; timbre 5 Vt- 

Le 24 juin, à MM. Winckler, tuilerie des Tartels, rière les Brenets, 
pour Tancienne machine à vapeur anglaise, de la force de quatre che- 
vaux, système locomobile, autrefois à la Banque du Locle. (Voir Musée 
neitchdtelois, année 1878, page 131.) Sert à malaxer la terre glaise. 

Le 20 septembre^ à MM. Paul Ducommun etC«, fabricants d'ébauches, 
à Travers, pour une machine à vapeur de la force de huit chevaux, ser- 
vant à mettre en activité leurs nombreuses machines-outils, et à chauffer 
les ateliers en hiver. Deux chaudières jumelles, horizontales, h canon, 
système Cornwall, II« catégorie. Chacune, capacité, 1«*,5 cube, surface de 
chauffe, 8™ carrés; timbre 5. Constructeur: Société du Stadtbach, à Berne. 

Le 4 octobre^ à M. Paul Monnier, pharmacien, à la Chaux-de-Fonds, 
pour une machine à vapeur anglaise, de la force de trois chevaux, ser- 
vant à mouvoir les pilons, les moulins de son officine, et les appareils à 
fabriquer les eaux gazeuses. Chaudière verticale, système Hindley, avec 
12 tubes verticaux; foyer intérieur; capacité, 210 litres, surface de 
chauffe, 2«*,78 carrés, timbrée à 5 kil., appartient à la III« catégorie. 

Le 25 novembre, à M. Charles MuUer, brasseur, à la Chaux-de-Fonds, 
pour une machine à vapeur de la force de quatre chevaux destinée au 



LES APPAREILS A VAPEUR 151 



service de la brasserie. Chaudière cylindrique, horizontale, à canon, 
timbrée à 5 kil. ; capacité, 2™,23 cubes, surface de chauffe, 9™ ciaurés, 
II« catégorie. Constructeurs: MM. Socin et Wick, à Bâle. 

Le 22 novembre^ à M. Paul Grandjean Debély, graveur et guillocheur, 
au Locle, poar une petite machine à vapeur verticale, III« catégorie^ de 
la force de 1 Va cheval, système Field, établie en 1872 par M. Aug. Lam- 
bert, Chez-le-Bart, a passé ensuite à M. J.-U. Debély, à Cernier. Elle met 
en activité les tours à guillocher, les lapidaires et une machine dynamo- 
électrique pour la dorure au galvanisme. 

1882 
Autorisation accordée : 

Le 6 janvier y à M. Georges Favre-Jacot, fabricant d'horlogerie, au 
Locle, pour une machine à vapeur de la force d'environ quatorae che- 
vaux, destinée à chauffer ses vastes ateliers, et à mettre en mùuvement 
ses tours et ses machines outils. Une chaudière cylindrique horizontale^ 
deux réchauffeurs, foyer fumivore système Tembrinck. Capacité totale, 
6^,2 cubes; surface de chauffe, 22*^,63 carrés. Timbre 5. Appartient à 
la l^ catégorie. Constructeur Jûlg et C^, à Bile. 

M. Favre a établi dans le fourneau qui chauffe sa chaudière leë cor- 
nue» nécessaires à la fabrication de son gaz d'éclairage (par la paraffine) 
et à l'alimentation d'un gazomètre à l'usage spécial de son établissement. 

Enfin, le i7 mars, à M. P. Jeanrenaud» fabricant de briquettes de 
cimeot et sable, et de ciment de scories de houille aux Geneveys-sur- 
Coffrane, pour une machine à vapeur de la force de six à huit chevaux, 
destinée au service de l'usine. La chaudière est cylindrique, horizontale, 
avec deux bouilleurs; foyer extérieur. Capacité, 808 litres; surface de 
chauffe^ 4>°,87 carrés. Elle a deux soupapes ; le timbre est 6. Construite 
en 1860 par Xavier Fluhr^ à Mulhouse; elle a servi pendant vingt ans 
à mettre en jeu la soufQarie de la verrerie de M. L. Monin à Bèllelty^ 
près Tavannes. 

En résumé, il existe dans le district de : 



Neuchàtel 


27 ch 


laudières ( 


loni 


tl2 


générateurs. 


Boudry 


3 


n 


» 


3 


» 


VaWe-Ruz 


8 


)> 


* 


1 


» 


Val-de-Travers 


17 


» 


» 


5 


» 


Cbaux-de-Fonds 


15 


» 


» 


3 


» 


Locle 


10 


» 


» 


1 


» 


Total 


80 chaudières. 




25 


générateurs. 












Louis FÂVhÊ. 



CHARLES-DANIEL DE MEURON 



ET SON RÉGIMENT 



(Suite, — Voir la lÎTrainon de FéTiier 1883, p. 49.) 



'^ 



Tous les régiments devaient avoir des représentants à Londres. C.-D. 
de Meuron, étant à Madras, avait fait choix de MM. Mayriks, chargés 
de représenter la plus grande partie des régiments du roi et, à cet effet, 
lui avait commis des objets d'habillement et d'équipement pour son 
régiment ; mais, à son arrivée à Londres, apprenant que les commandes 
n'avaient pas même été faites par ces messieurs, il en résulta un procès 
coûteux. Les représentants des régiments devaient être agréés par le 
gouvernement, mais MM. Miiyriks ne le furent point, ainsi que plusieurs 
autres présentés par le major-général. On découvrit alors dans un des 
bureaux de la Guerre que la nomination de ces représentants apparte- 
nait au gouvernement. M. Lukin, beau-frère de M. Dundas, fut imposé 
au major-général. Ce représentant n'ayant à s'occuper que de la partie 
financière, C.-D. de Meuron fut obligé d'en avoir un second pour s'oc- 
cuper de la partie matérielle et veiller à l'exécution de la capitulation. 
M. Wilson fut nommé à cet effet. 

Pendant ce temps, la Suisse était envahie par les Français. Le gouver- 
nement britannique, qui a toujours cherché à tirer parti des événements 
politiques grands et petits, saisit cette occasion pour mettre de côté tout 
ce qui était relatif aux arrérages hollandais et ne plus tenir compte de 
la capitulation de Madras. On signifia à C.-D. de Meuron que son régi- 
ment allait être mis sur le même pied que ceux des émigrés. 

Apprenant l'énergique refus et l'indignation du colonel, le gouverne- 
ment, sentant son injustice, lui proposa une capitulation basée sur des 
subsides, diamétralement opposée à celle de Madras, qu'il refusa en pro- 
testant contre la violation de la capitulation provisoire de Neuchàtel, 
sanctionnée par Sa Majesté britannique, et suivie de celle de Madras. 



CHARLES-DANIEL DE MEURON. 153 



Les refus énergiques de C.-D. de Meuron, ainsi qu'une lettre du géné- 
ral Stuart, adressée au bureau de la guerre, demandant l'exécution de 
la capitulation de Neuchâtel et de Madras, changèrent les dispositions 
du gouvernement. Le général reçut alors 8000 livres sur les arrérages 
hollandais et le gouvernement considéra cette affaire comme liquidée. 

Quelques semaines plus tard, le général Nerbit lui présentait une 
capitulation en le laissant dans l'alternative de l'accepter immédiatement 
ou de perdre son régiment. C.-D. de Meuron se détermina donc à la 
signer le 5 septembre 4798, pour conserver son régiment et surtout pour 
ne point exposer ses officiers à être remerciés ou mal menés par un 
nouveau propriétaire. 

CAPITULATION DU RÉGIMENT SUISSE DE MEURON 

Les capitulations entre le gouvernement britannique et le comte Charles de 
Meuron, signées à Neufchâtel le 30 mars 1795 par M. Hugh Cleghorn et dans 
l'Inde le 2 août suivant par le gouvernement de Madras, au nom du gouverne- 
ment britannique d'une part et de l'autre par le dit comte de Meuron en son nom 
et pour son régiment, ayant paru contenir des dispositions incompatibles à quel- 
ques égards avec le système militaire et les lois du royaume et étant d'ailleurs 
dans le cas de faire naître des contestations difficiles à terminer, surtout par 
rapport aux articles où il est question de la dette hollandaise, les deux parties 
contractantes également animées du désir de les terminer d'une manière juste 
et définitive, et les articles suivants leur ayant paru remphr cet objet désirable, 
ils ont été agréés le vingt-cinquième jour de septembre 1798 par le lieutenant- 
colonel John Ramsay au nom du gouvernement britannique et par le major- 
général comte Charles de Meuron en son propre nom et pour son régiment. 

Article premier. — Il est convenu de la part de Sa Majesté que le Régiment 
suisse de Meuron sera considéré comme engagé à son service (avec les réserves 
ci-après spécifiées) pour le terme de dix années à dater du 1" janvier 1799, 
durant lequel temps il sera considéré sous tous les rapports comme un régiment 
anglais, les officiers recevront du roi des commissions datées du jour de leurs 
grades respectifs dans le régiment. Les officiers, de même que les officiers non 
commissionnés et soldats, auront droit à tous les avantages dont jouissent les 
troupes britanniques, et le dit comte Charles de Meuron aura droit aux Ofire- 
konings et à tous autres émoluments appartenant à un colonel anglais, étant 
bien parfaitement entendu que le colonel comte de Meuron sera de son côté 
obligé à fournir son régiment de tous les objets qui sont fournis par les colonels 
anglais, et qu'il s'engage également à assurer pour le terme de dix ans, autant 
qu'il sera en son pouvoir, la continuation du service de tous les hommes qui sont 
aujourd'hui au régiment et que Sa Majesté se réserve le droit d'abréger le terme 
accordé pour la continuation du régiment à son service, si à l'expiration de cinq 
années le comte de Meuron n'a pu réussir h assurer pour le dit terme de dix 
ans, la continuation des services de la moitié au moins des hommes qui seraient 



154 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



alors présents aux drapeaux et qui auront droit à leur congé avant l'etpiration 
de cette période. 

ARTICLE 2. - Le régiment doit être formé aussi prompteitient que possible 
après la réception de la présente capttutatioft dans llnde, selon l'établissement 
porté ci-après^ et les offloiers (s'il y en a)^ qui se trouveraient restés sarnumé* 
raires après cette formation seront attachés au régiment selon leurs rangs 
respectifs avec la même paye et les mêmes avantages que les officiers de même 
rang en activité de service, bien entendu que les allouances ne seront accordées 
que pour dix compagnies, et ils succéderont aux premières vacances qui auront 
lieu dans leurs rangs respectifs. Aucun étranger île pouvant être reçu au dit 
régiment que jusqu'à te que tous ces officiers soient placés, et que le nombre 
total des officiers soit réduit à celui fixé par cet établissement. 

Article 3. — La paye et allouances de capitaines accordées précédemment 
aux officiers siipérieurs du régiment de Meuron^ étant une chose inconnue au 
service britannique seront considérées comme supprimées du jour de la nouvelle 
f^mation dans l'Inde, mais ils en setx>til payés jusqu'au dit jour. 

Article 4. — Le régiment de Heuron devra se regarder comme engagé à 
servir Sa Majesté partout où il lui plaira de l'employer, et se conformer sous 
tons les rapports aux règlements auxquels se conforment les troupes britanniques 
de Sa Majesté. 

Article 5. — Le comte de Meuron recevra en addition de la somme de trente- 
six mille livres sterlings qu'il a déjà reçue de la Compagnie des Indes orientales 
celle de quatre-vingt mille livres sterlings. Cette somme lui sera payée dans les 
termes suivants, savoir cinquante mille livres sterlings qui lui seront délivrées 
dans l'espace d'un mois après la signature de la présente capitulation, et les 
trente mille livres restantes, le 1" avril 1799. Cette somme devant être considérée 
comme la solde totale et définitive de toutes les réclamations sur le gouverne- 
ment britannique, soit pour la dette hollandaise, soit pour ce qui pourrait être 
dû au comte de Meuron ou aux officiers de son régiment, depuis qu'il est entré 
au service de Sa Majesté, bien entendu néanmoins que la solde des troupes, la 
paye et le traitement entier des officiers présents aux drapeaux, c'est-à-^dire les 
arriérés dus depuis que le régiment est au service do roi, n'y sont point compris, 
et qu'ils restent et demeurent à la charge de la Compagnie des Indes ou du 
gouvernement. 

Article 6. — Le colonel comte de Meuron, outre les émoluments que re- 
çoivent les colonels anglais dans l'Inde comme en Europe, recevra pendant tout 
le temps que son régiment restera an service anglais, sur le pied stipulé par la 
présente capitulation, un subside annuel de trois mille livres sterlings, étant ce* ' 
pendant bien entendu en même temps que cette somme lui est accordée à Teffet 
de Faider à tenir son régiment au complet. Les officiers qui ont essuyé des pertes 
en esclaves ou meubles à leur sortie précipitée de Colombo, lorsque le régiment ; 
est passé au service du roi, pourront réclamer une indemnité, ainsi qu'il est i 
d'usage dans l'armée anglaise en cas de pertes faites à là guerre, et Sa Majesté [ 
donnera des ordres à son gouvernement de Madras ou de Ceylan pour que justice 
leur soit rMdue. 



CHARLES-DANIEL DE MEURON. 



155 



Artigli^ 7. — Si contre tciute attenta le comte de Meuron ne peut réu99ir à 
Texpiralion de cinq années à engager de nouveau la moitié des hommes alors 
présents aux drapeaux du régiment et que Sa Majesté en conséquence voulût 
réformer Le dit régiment, les officiers auront une allouance annuelle durant leur 
vie, laquelle ne pourra être au-dessous de la demi-paie selon les grades respec 
tife, et dont ils pourront jouir dana leur patrie, et seront transportés en Europe, 
eux, leurs femmes et leurs enfants, aux frais du gouvernement, et le susdit sub- 
side de trois mille livres sterlings n'en serait pas moins continué au comte de 
Meuron jusqu'à l'expiration de dix années à compter du l*' janvier 1799. 

Article & — ^ Poqr le recrutement du régiment en temps de paix comme en 
temps de guerre, soit pour les recrues faites en Europe ou ceux rengagés dans 
l'Inde, le général comte de Meuron recevra à tous, égards le même prix pour 
chaque recrue «llofQaQdt qui est accordé pour le recrutement au 60* régiment, 
et ce prix en conséquence est maintenant fixé à seize livres sterlings 10 shillings 
pour chaque allemand, et vu la difficulté de procurer des Suisses, on accordera 
une moitié en sus pour chaque soldat de cette nation engagé en Suisse. 

Article 9. — Le général comte de Meuron continuera de nommer tous les 
officiers de son régiment sous l'approbation de Sa Majesté. Les officiers ne pour- 
ront être autres que des Suisses. Le régiment conservera ses couleurs, avec un 
drapeau à celles de Sa Majesté, et les batteries suisses, excepté à la parade. 

Articlb 10. — Il n'y aura plus à l'avenir qu'un seul colonel payé comme tel, 
qui sera le comte Pierre-Frédéric de Meuron, actuellement brigadier-général et 
colonel commandant du régiment, saos préjudice au rang de major-général 
stipulé pour le comte Charles de Meuron, lorsque son régiment est entré au 
service de Sa Majesté, et le major-général comte Charles de Meuron se réserve 
le droit pendant les dix années de cette capitulation de céder le dit régiment à 
son dît frère qui y succédera en cas de son décès. Le régiment ne recevant qu'à 
la date de l'arrivée de la présente capitulation dans l'Inde la formation anglaise, 
les sept officiers dont les noms sont portés au pied de cette pièce, hors d'état de 
servir par leurs infirmités, recevront dès le jour de la nouvelle formation 
l'allouance de retraite stipulée dans les articles 7 et 11 de la présente capitulation. 

ARTICX.E 11. — Sa Majesté, à l'expiration du terme fixé pour la durée de la 
présente capitulation, pourra entrer dans de nouveaux arrangements avec le 
comte de Meuron, ou continuer ceux stipulés ci-dessus, selon qu'elle le jugera 
convenable; mais si à l'époque du terme fixé par la présente capitulation, elle 
ne trouvait pas à propos de continuer plus longtemps le régiment de Meuron à 
son service, les officiers recevront pour leur vie une allouance annuelle qui ne 
pourra être moindre que la demi-paie anglaise, selon leurs grades respectifs, et 
seront transportés en Europe aux frais de Sa Majesté, ainsi que leurs femmes et 
leurs enfants, et ceux des hommes qui préféreront retourner dans leur patrie, 
après que le choix leur aura été donné de s'engager dans d'autres régiments, 
pourvu que le temps de leurs engagements soit fini, seront reconduits en Europe, 
aussi avec leurs femmes et leurs enfants, aux frais du< gouvernement et recevront 
une sonuviQ pour fournir à leur dépense jusqu'en Suisse. 



156 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



Article 12. — Tous les invalides, qui arriveront en Angleterre avec les cer- 
tificats nécessaires, recevront une allouance pour fournir à leurs dépenses 
jusque dans leur patrie, et quant au traitement pour les officiers malades et 
blessés, de même que généralement pour tous les objets qui ne sont point stipu- 
lés par la présente capitulation, il est entendu que les usages suivis dans le 
service britannique seront exactement observés à leur égard. 

Article 13. — La présente capitulation commencera à avoir son effet dès ce 
jour, le vingt-cinq de septembre 1798, et tous traité, arrangements ou capitula- 
tion quelconque entre le gouvernement britannique et le major-général comte de 
Meuron, antérieurs à ce jour, seront regardés comme nuls et non avenus. 

Fait à Londres, ce vingt-cinquième jour de septembre 1798. 

John Ramsay, 
Inspecteur-général. 

(L. S,) Le comte Charles de Meuron, 

Major-général. 

Note à l'article 2. Formation du régiment. 

1 colonel et capitaine; 1 lieutenant-colonel et capitaine ; 1 lieutenant-colonel 
sans compagnie; 1 major et capitaine; 1 major sans compagnie; 7 capitaines 
avec troupes; 1 capitaine-lieutenant; 21 lieutenants; 8 enseignes; 1 pay-master; 
1 adjudant; 1 quartier-mattre; 1 chapelain; 1 chirurgien; 2 aides-chirurgiens ; 
1 clerk; 1 sergent-major; 1 quartier-mattre sergent; 1 pay-maltre sergent; 
50 sergents ; 50 caporaux; 20 tambours ; 2 fifres; 950 soldats. 

Note à l'article 10. Etat des officiers pensionnés. 

Les capitaines Pierre Renaud; Louis René des Bordes de Jouy; Charles 
Grôener; Pierre-François Filsjean ; Louis Renaud; Albert Finaz; le lieutenant 
Louis Bowe. 



A SAVAGNIER 

(avec planche) 



Beaucoup s'étonnent des choses qui charment les artistes et peuvent 
les retenir. C'est non-seulement une heureuse combinaison de lignes et 
de couleur, mais aussi le cachet que le passé a su imprimer à ses con- 
structions. 

Le Val-de-Ruz n'est point une des parties de notre pajs les plus 
riches en motifs pittoresques, plus qu'ailleurs il faut les y chercher. — 
Le devoir des artistes est de les découvrir et de les révéler. M. F. Hu- 
guenin-L. nous montra aujourd'hui une maison de Savagnier, à pignon 
rabattu, avec cintre en bois, qui n'est point sans caractère. 

A. Bachelin. 



f 






MUSEE NEUCHATEIOIS 



A Savagnier. 

iipr^.-- un de^rin de M. F. Hiicjueriin- 



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'*:i 



SOUVENIRS HISTORIQUES 

DIS MONTAGNES NEUCHATELOISES ET DE U FRANCHE-COMTÉ 



Le Doubs, dont le nom vient, dit-on, de dubiu^y douteux, incertain 
dans la direction de son cours (*), sépare la Suisse de la France sur une 
longueur d'une vingtaine de kilomètres. Il prend sa source près de 
Mouthe, au pied du Rizon, à 952 mètres d'altitude. Sur la pente de la 
montagne, dans un lieu plein d'ombre et de fraîcheur, le Doubs sort 
d'une urne naturelle, profonde d'environ deux à trois mètres, et de même 
laideur; l'eau s'écoule silencieuse et limpide, paraissant s'éloigner à re- 
gret des belles prairies qu'elle parcourt. 

Le ruisseau, encore bien modeste, s'alimente des eaux abondantes du 
lac de Remoray, et traverse la nappe argentée du lac de Saint-Point; il 
en sort pour continuer sa marche sinueuse au pied du fort de Joux, passe 
à Pontarlier, franchit la plaine nommée jadis Chaux-d'Arlier, arrose le 
val Saugeais, où s'élève l'abbaye de Montbenoit, se glisse entre les parois 
taillées à pic d'Entre-Roches et de Remonot, promène ses méandres dans 
les fraîches campagnes du val de Morteau, et arrive enfin aux Pargots, 
hameau français situé à l'extrême frontière. Ici le Doubs commence à 
nous appartenir aussi; il reçoit le Bied, ruisseau qui parcourt la vallée 
du Locle, depuis le Col-dês-Roches (jadis les portes du Locle), et sert 
de limite entre les deux pays; traversant le ravin sauvage de la Rançon- 
nière, il vient se réunir au Doubs dans les prés des Goudebats, vis-à-vis 
des gorges de Chaillexon. Cette partie du cours du Doubs se nomme 
souvent le lac des Brenets, ou mieux encore les bassins du Saut. 



(1) M. Elisée Reclos croit cetie èlymologie erronée. Celle du Doubs se rattacherait plutôt 
au même radical que Doue, Doué, Douix, communs en France à plusieurs riyières et sources, 
)'origin« en serait plutôt celtique que latine. 



Mxmtm NsnoHATBUMB. — Juillet 1882. 13 



Du côté français, la rive se relève en une paroi de rochers grisâtres, 
où le batelier ne peut généralement pas aborder; bientôt la rive suisse 
présente le même aspect ; les assises de calcaire, ravagées jadis par les 
eaux, de la base au sommet, forment des bassins profonds qui paraissent 
sans issue, mais la rivière contourne ces roches sauvages couronnées de 
sapins ; l'eau, qui paraissait bleuâtre dans la plaine, prend une teinte d'un 
vert sombre et dur, produite par les sapins, les hêtres, les sorbiers qui 
s'accrochent aux anfractuosités des rochers. Les profondeurs mystérieuses 
de ces eaux exercent sur le spectateur une fascination presque irrésis- 
tible; il évoque l'apparition de la Loreley sur les hauteurs, mais l'en- 
chanteresse ne se montre plus. A l'entrée du second bassin, on écoute 
un écho renommé qui a peut-être répété ses chants séducteurs. Si quel- 
que poète voulait décrire un séjour digne des fées, il n'aurait qu'à copier 
ce site d'après nature. Les anciens flotteurs des Villers croient que les 
brouillards qui se traînent parfois le long des rochers, sont les filets que 
les fées préparent au soleil pour pêcher en eau trouble. En effet, au bout 
de quelques heures survient la pluie ou la tempête. 

Certaines roches, désagrégées du banc principal, affectent des formes 
étranges; il en est une qu'on appelle la tête de Louis-Philippe. Quel 
était son nom avant le règne de ce prince? Une autre est nommée le 
Bonnet de Calvin. Les catholiques des environs content à son sujet la 
légende que voici: Un jeune homme de Neuchâtel, nommé Philibert, 
avait eu des peines de cœur qu'il tâcha d'oublier en bâtissant un ermi- 
tage sur le sommet des rochers; il y mourut en odeur de sainteté. Une 
croix était plantée au lieu où reposaient les restes de l'ermite, et le ba- 
telier qui passait sur la rivière ne manquait pas de se signer et de ré- 
citer une oraison. Mais le diable ayant déchaîné sur la terre Luther, 
Calvin et leurs pareils, on vit, un soir de l'année 1530, une troupe de 
démons, sautant, hurlant autour du symbole vénéré, puis Satan lui-même, 
soulevant un gros bloc, le lança sur la croix de bois, à la place où nous 
le voyons encore. 

Au détour du troisième bassin, l'horizon s'élargit, les montagnes ro- 
cheuses s'éloignent de la rivière, et les blanches maisons du Saut-du- 
Doubs apparaissent au-dessus de l'eau qui leur sert de miroir. 

Depuis cet endroit, la rivière n'est plus navigable; elle s'élance avec 
fracas entre les rocs moussus et noirs sur lesquels rejaillit l'écume, et 
semble vouloir entraîner les vieux moulins construits sur ses bords. 
Après dix minutes de cette course précipitée, elle arrive à un rocher de 
vingt-quatre mètres qu'elle franchit d'un bond, et retombe en bouillon- 



nant dans un gouffre qui parait sans fond. Calmé par cet exploit, le 
Doubs prend des allures plus paisibles ; mais souvent encore un roc placé 
au milieu de son lit fait bouillonner ses ondes. Dans ses remous se plaît 
la truite savoureuse, et sous les larges pierres plates du rivage sont 
tapies des écrevisses auxquelles le pêcheur fait une guerre acharnée. 

Le personnage le plus dangereux qui fréquente ces rives est le contre- 
bandier, il brave le douanier sur toute la frontière; Tappàt du gain 
l'excite peut-être moins que la vie d'aventures et de dangers, dans 
laquelle il déploie une rare sagacité; les coulisses qui servent à dévaler 
les grands sapins pour les bois de marine lui sont un chemin facile. 

Bientôt la rivière arrive à Moron où elle fait tourner des scieries de 
planches et de tuf, puis à Châtelot; enfin « chez Bonaparte ^, pauvre 
maison portant un grand nom qui lui vient peut-être de ce qu'après 1815 
les patriotes de la Chaux-de*Fonds, très bonapartistes comme les répu- 
blicaixis de Tépoque, — bizarre anomalie — s'y réunissaient pour parler 
du grand homme. 

Le Doubs forme bientôt un nouveau bassin, entouré d'habitations et 
de jardins ; on aperçoit même une vigne, car la rivière n'est plus qu'à 
550 mètres au-dessus du niveau de la mer, et à 115 mètres au-dessus 
du lac de Neuchâtel. Ce lieu, voisin de la frontière bernoise, s'appelle 
Maison-Monsieur; on disait jadis Maison à Monsieur, car le comte de 
Valangin, à qui appartenait la terre, y avait établi un péage et une au- 
berge; cet endroit était un passage très fréquenté pour aller des Mon- 
tagnes neuchâteloises en Franche-Comté. La maison fut bâtie par ordre 
de René de Challant en 1545 ; un incendie l'ayant détruite, le prince de 
Neuchâtel la fit reconstruire en 1659; elle est encore une propriété de 
l'Etat. 

Il est bien avéré que les Montagnes franc-comtoises qui avoisinent le 
Doubs ont été habitées de toute ancienneté par des tribus gauloises qui 
pratiquaient le culte druidique, dont il reste de nombreux souvenirs, tels 
que les pratiques de la nuit de Noël, les feux de la Saint-Jean, etc. Le 
fait est moins certain pour les Noires-Joux de notre pays; les indices 
qui pourraient faire croire à un ancien culte et, par conséquent, à des 
habitants, sont quelques noms de localités, tels que Beauregard près de 
Pouillerel, Bas-Belin près du Cemeux-Péquignot, etc. Les endroits por- 
tant ces noms dérivés de Bel ou Baal, l'Apollon des Helvétiens, possé- 
daient presque toujours un lieu de culte consacré à ce dieu. La pierre 
qui tourne quand eUe entend sonner midi^ aux Combes du Locle ; le 
menhir du Combasson près des Verrières ; les feux de la Saint-Jean ; les 



160 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



cavalcades d'un village à Tautre sur des chevaux omés de pivoines et de 
branches de sapin , les portes d'étables enguirlandées d'aubépine dans la 
nuit du 24 juin, pour chasser les mauvais esprits, sont autant de tradi- 
tions presque effacées, il est vrai, mais qui laissent supposer que nos 
Montagnes ont été très anciennement habitées. 

On peut croire qu'après l'invasion des Barbares, une grande partie de 
la population ayant été détruite, les terres les moins fertiles furent aban- 
données. Quelques siècles plus tard, quand les champs de la plaine ne 
purent plus nourrir tous ses habitants, on se remit à défiîcher ces im- 
menses espaces couverts de forêts où l'ours, le cerf, le chevreuil erraient 
en grand nombre. Les bas-fonds marécageux recelaient d'énormes rep- 
tiles probablement assez inoffensifs, malgré tous les récits qui courent 
sur ces vuivres et ces dragons. 

Les Châtelards étaient, selon toute vraisemblance, des « oppides b gau- 
lois qui, au moyen âge, continuèrent à servir de lieu de refuge et d'ob- 
servation. On connaît le Châtelard du Pissoux, village français vis-à-vis 
de Moron, et celui qui était situé au-dessus des Brenets; mais ici, le 
poste principal était établi, croit-on, sur l'emplacement de la maison dite 
la Caroline, et aurait ainsi commandé la gorge de la Rançonnière, pas- 
sage important. 

(A suivre.) M. R. 



LA FÊTE DE LA JEUNESSE 



CROQUIS NEUCHATELOIS 



Juillet sévit : au thermomètre 
Vingt-quatre degrés réaumur, 
Et l'astre du jour règne en maître 
Dans un ciel d'immuable azur. 




La ville est poudrmise e% déaerl», 
Les quais ont des aivs sonuioleiits, 
La promenade, jadis verte. 
N'a plus que des feoillages blancs. 

Le grand lac bleu, d'an bien grisâtre, 
Repose, assoupi — jusqu'au soir, 
A l'heure où le joran folâtre 
Viendra doucement l'émouvoir. 

L*honune se sent devenir bète 
Depuis l'Evole jusqu'au Grôt.... 
Pourtant, Neuchàtel est en fôte 
Et s'amuse, -^ qui le croirait ! 

Venez, affrontons la poussière 
Et l'asphalte mou du faubourg ; 
Montons le long du cimetière, 
Passons ce funèbre séjour.... 



Voici le Mail. Salut, prairie, 
Salut forêt de chênes verts. 
Salut, guinguette ou brasserie, 
Salut; sentiers frais et couverts! 

Salut, beau reste de nature 
Au sein d'un pays dévasté. 
Dernier asile de verdure 
Que nous laissa l'édilité ! 

Le Mail est en pleine kermesse. 
Tout un peuple s'ébat, joyeux : 
C'est la Fête de la Jeunesse,,.. 
£t personne aujourd'hui n'est vieux. 

L'écolier, que ce jour délivre. 
N'est pas au fond plus transporté, 
Que l'instituteur qui s'enivre.... 
Qui s'enivre de liberté I 

Tableau charmant, toujours le même : 
Ici tourne le carrousel, 
Dont l'orgue moud un nouveau thème 
Que demain saura Neuchàtel. 



162 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



Plus loin, c'est le mât de cocagne 
Chargé de prix, où les gamins, 
Que Tœil de là foule accompagne, 
Grimpent en crachant dans leurs mains ; 

Puis les Cadets, troupe aguerrie. 
Dont la gloire est de transpirer. 
Qui transpirent pour la patrie. 
Et transpirent sans murmurer. 

Leur instructeur, plus à son aise, 
Car il est vêtu de nankin. 
Leur dit : « Vous verrez.... à Planeyse !... 
c Qui se plaint n'est qu'un vil pékin ! » 

Aux sons éclatants des trompettes, 
Ailleurs on danse sur le pré : 
Au grand soleil, garçons, fillettes 
Tournent, le visage empourpré. 

Dans les beaux habits des dimanches 
On se démène, et la sueur 
Tache de gris les robes blanches 
Et les écharpes de couleur. 

Les cris des marchands se confondent : 
Voici les beignets à deux sous. 
Les sucres d'orge qui se fondent 
Aux baisers du soleil jaloux ; 

Les ballons rouges qu'on promène, 
Au bout d'un fil se balançant, 
Et qui, tout gonflés d'hydrogène. 
Heurtent le chapeau du passant. 

Un marmot geignant, que gourmande 
En son langage guttural 
Une grosse bonne allemande. 
S'associe au cri général. 

Je m'enfuis, las de ce vacarme; 
Le plus solide y périrait ! 
Je suis altéré comme un carme 
Et je m'attable au cabaret. 



JAQUES DE LUZE 163 



Voici des bourgeois respectables : 
Tous ensemble nous trinquerons, 
Accoudés sur les longues tables 
Où les chopes ont fait des ronds. 

Pendant ce temps, on se bouscule 
Sur le gazon râpé du Mail, 
Jusqu'à l'heure du crépuscule, 
Où l'on regagne le bercail. 

Or, tandis que la ville entière 
Rit et s'émoustille, là-bas 
Les morts dorment au cimetière, 
.... Mais les vivants n'y pensent pas. 



Ph. Godet, 



JAQUES DE LUZE 



ET 



vmmm m toiles peintes dm le pays de iuchatel 



L'arrivée en Suisse de Jaques de Luze, qui avait quitté la France lors 
de la révocation de TEdit de Nantes, coïncide avec la naissance d'une 
des plus importantes fabrications de ce pays, celle des toiles peintes. Les 
Portugais, ces premiers conquérants de Tlnde, n'avaient fait connaître à 
l'Europe que les produits de cette industrie, qui alors était très floris- 
sante en Orient. Mais, quand le commerce maritime, dont ils avaient eu, 
en quelque sorte, le monopole avec les Espagnols, passa aux mains des 
Hollandais, ceux-ci importèrent les procédés de la fabrication des 
indiennes. Toutefois, pendant près d'un siècle, cette industrie, qui devait 
prendre une si grande extension, ne fit aucun progrès. Il était réservé à 
un réfugié français de lui donner un remarquable essor. 



464 MUSÉE NEUCHATELOIS 



Jaques de Luze s'établit d'abord au Val-de-Ruz et, le 2 décembre 1690, 
il obtenait du prince de Condé, curateur du prince de Longueville, prince 
de Neuchàtel, des lettres de naturalité. L'année suivante, il recevait ses 
lettres de bourgeoisie. 

Il s'associa avec les frères Labran du village du Grand-Chézard, qui 
avaient entrepris, au Pré Royer, le blanchiment des toiles, et s'efforça 
d'appliquer les procédés de teinture sur étoffes qu'il avait pu se procurer 
des Hollandais. Après bien des essais, il parvint, peu à peu, à imiter, 
avec une certaine fidélité, quelques-uns des produits apportés de l'Inde. 
Le succès de ses premières tentatives l'engagea à persévérer et il ne 
tarda pas à obtenir les résultats les plus satisfaisants. Il songea alors à 
donner à l'industrie qu'il venait de créer toute l'entension qu'elle com- 
portait. Grâce à une persistance inébranlable, à une activité rare, il 
triompha de toutes les difficultés, et par les développements successifs 
de sa fabrication, il se vit obligé, à trois reprises différentes, de changer 
de résidence. 

Après avoir quitté le Val-de-Ruz, il s'établit, en premier lieu, à la 
Poissine, près de Cortaillod. Puis il obtint, en juillet 1734, au Bied, 
près de Colombier, un vaste emplacement où il installa une nouvelle 
fabrique. Il associa à cette dernière entreprise Josué Labran, qui, à son 
instigation, s'était rendu en Hollande et y avait travaillé comme simple 
ouvrier. Peu de temps après, il fondait au port de Cressier un autre 
établissement, dont il confiait la direction à un des frères de son as- 
socié. Ces manufactures prirent une rapide extension et leur succès 
donna naissance, par la suite, à plusieurs établissements du même 
genre, à Couvet, à Saint-Biaise, à Marin, à la Borcai'derie, à Cortail- 
lod, etc. 

C'est de cette époque que date l'introduction de l'art d'imprimer sur 
toiles en Alsace et c'est des établissements de Jaques de Luze que l'in- 
dustrie des indiennes à Mulhouse tire son origine. En 1742-43, un jeune 
commis marchand de Bar-le-Duc, J.-J. Schmalzer, eut l'occasion de voir 
des toiles peintes, fabriquées dans le pays de Neuchàtel. Frappé de la 
vogue de ces produits, il vint au Bied et étudia les différents procédés 
en usage dans cette manufacture. Et, quand il fut de retour de son 
voyage, il fonda, en 1745, la première fabrique d'indiennes qui eût été 
créée dans l'antique cité impériale, sous la raison sociale, devenue cé- 
lèbre, de : Kôchlin, Schmalzer, DoUfus et C®. Cet établissement eut des 
commencements assez laborieux, mais il ne tarda pas à faire de rapides pro- 
grès, et la statistique de la Société industrielle de Mulhouse nous apprend 



JAQUES DE LUZE 165 



que ce développement date du moment où Schmalzer et ses associés s'en** 
tourèrent d'ouvriers imprimeurs neuchâtelois. 

Vers la fin de sa vie, Jaques de Luze établit encore une manufacture 
aux Isles et acquit de de MontmoUin l'établissement rival que celui-ci 
avait créé à la Borcarderie. A sa mort, son fils Jean-Jaques lui succéda 
dans l'administration de cea diverses manufactures. Il y ajouta même 
une nouvelle fabrique, celle de Grandchamp, fondée par Chaillet d'Arnex. 
Pour donner un développement plus grand encore à toutes ces entre- 
prises, il s'associa avec L. Meuron et confia, vers 1742, aux frères Claude 
et Jean-Jaques du Pasquier la direction industrielle du Bied. C'est dans 
cette dernière manufacture, où il devait avoir plus tard d'importants in- 
térêts comme associé, que son neveu Louis Pourtalès, qui commença la 
fortune et l'illustration de sa famille, fit son apprentissage commercial. 

Jean-Jaques de Luze était, vers le milieu du XVIII® siècle, à la tête 
d'une des entreprises les plus considérables du continent. Le grand 
nombre d'ouvriers qu'il occupait, les bénéfices qu'il avait réalisés tout 
en faisant régner autour de lui l'abondance et le bien-être, appelèrent 
l'attention à l'extérieur et créèrent bientôt à ses manufactures de nou- 
veaux concurrents. Les uns s'établirent en Allemagne, d'autres en Por- 
tugal, en France même, et ils y firent une fortune rapide. Oberkampf, le 
créateur de la fabrique de toiles peintes de Jouy, reconnaissait lui-même 
avoir appris à Neuchàtel tout ce qu'il savait de l'art d'imprimer sur 
étoffes. Disons, à ce propos, que le baron de Schûle, qui passe pour 
avoir été le fondateur de cette industrie en Allemagne, n'obtint qu'en 
1750 l'autorisation d'établir une manufacture d'indiennes, à Augsbourg. 
On est donc forcé d'en conclure que cette fabrication était loin d'avoir 
atteint alors, au-delà du Rhin, le développement qu'elle avait reçue, avant 
cette époque, dans le pays de Neuchàtel. 

Jaques de Luze, qui fut successivement nommé Maître Bourgeois et 
Président de la Chambre des blés, avait épousé Rose-Marguerite Chaillet 
de la Coudre. Il eut de cette union trois filles et un fils. Ce dernier, qui 
portait le même prénom que son père, avait hérité de toute son activité 
et se livra également, avec le plus grand succès, à la fabrication des toiles 
peintes. Nommé aux fonctions de banneret, une des plus hautes chaînes 
de la principauté, il se distingua également par son patriotisme et son 
désintéressement. Au moment de la disette de 1770-71, Jean-Jaques de 
Luze, mettant de côté ses propres affaires, s'occupa, de la façon la plus 
gratuite, de trouver le blé nécessaire à la consommation du pays. Il se 
rendit personnellement dans les Etats de l'Electeur Palatin, dans le mar- 



166 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



graviat de Baden, usa de son crédit pour faire lever les interdictions qui 
pesaient sur l'exportation et le transit des grains, triompha des difficultés 
de toutes sortes suscitées par les agents du fisc et réussit au-delà de toute 
espérance. 

De son mariage avec Marie-Françoise Warney, fille de Warney d'Yver- 
don, châtelain de Sainte-Croix, il eut six enfants. L'une des filles épousa 
le Conseiller d'Etat de MontmoUin, et l'autre son cousin Louis de Pour- 
talès, qui mourut, comme l'on sait, en laissant une immense fortune. 
Quant à ses fils, pendant que deux d'entre eux choisissaient la carrière 
des armes et devenaient officiers aux Gardes suisses au service de la 
France, le troisième alla se fixer à Bordeaux, et le dernier, qui, comme 
son père et son grand-père, avait été baptisé du nom de Jean-Jaques (*), 
continua au Bied et dans ses annexes la fabrication des indiennes. Dès 
1775 les manufactures des Isles et de Grandchamp avaient été acquises 
par Louis Verdan. Mais cette industrie si florissante ne se maintint que 
jusqu'au commencement du XIX® siècle. Le développement manufacturier 
des grandes contrées qui avoisinent la Suisse, puis le blocus continen- 
tal lui portèrent un coup fatal. Deux lois, promulguées l'une en 1803, 
l'autre en 1806, prohibèrent l'entrée des indiennes d'abord dans l'empire 
français, puis en Italie, défendant même le transit, ce qui privait les 
établissements de Neuchàtel de leurs principaux débouchés. Jean-Jaques 
de Luze fit de nombreuses démarches auprès du maréchal Berthier, alors 
prince de Neuchàtel, pour lui demander de faire abroger ces prohibitions, 
et, le 25 janvier 1808, il adressait au gouvernement une pétition, con- 
curremment avec MM. du Pasquier, Verdan et autres manufacturiers, 
dans laquelle on signalait l'effet désastreux de ces mesures sur l'industrie 
des toiles peintes. Mais les lois furent maintenues. — De nouveaux dé- 
bouchés furent créés, mais bientôt la concurrence devint si puissante 
que les industriels neuchâtelois furent obligés de fermer leurs établisse- 
ments. Le Bied fut du nombre et en 1814, lors de l'invasion des alliés, 
il fut transformé en un hôpital militaire où plus de 2000 Autrichiens et 
Prussiens blessés furent installés. Peu de temps après, la fabrique était 
transférée à Thann en Alsace, sous la direction de MM. Robert et Bovet. 



Edouard de Luze. 



(1) Jean- Jaques de Luze épousa en 1781 Suzanne Frédérique d'Osterwald, descendante du 
savant traducteur de la Bible et fille de Ferdinand d'Osterwald, lieut.-colonel au service des 
Etats-généraux de Hollande; il fut successivement membre du Grand-Conseil et major de la 
ville de Neuchàtel. 



ÉTUDE CRITIQUE 

SUR LA FILIATION DES COMTES ET SEIGNEURS 



DE LA MAISON FENIS - NEUGHATEL 



(Suite — Voir la lurtiaon de Juin 1882, p. 133) 



ULRICH II (1100—1132 ?) 

Ulrich II, fils de Rodolphe I, régne, d'après de Montmollin, de 1100 
à 1132. Il fut le premier de nos comtes qui fixa son séjour à Neuchâtel. 
Pour gagner l'affection des habitants de la ville basse, ou Neubourg, il 
leur donna en 1113 une charte dont on peut lire les détails dans de 
MontmoUin. On voit, dit de Sandoz-Rollin, que dans le siècle suivant 
les libertés arrachées en 1113 furent successivement étendues et que la 
population et la prospérité croissantes rendirent de nouvelles dispositions 
nécessaires. L'acte de 1214, qu'on appelle improprement fi^anchise, n'est 
qu'une rédaction des usages introduits à Neuchàte] depuis 1113. 

Il nous parait difficile d'admettre que tous les détails que donne de 
MontmoUin aient été inventés. Il les tient du Chanoine Baillods qu'il ap- 
pelle son guide judicieux et sage; celui-ci a transcrit ce qu'il rapporte 
des manuscrits de notre Collégiale. Ces faits se rapporteraient-ils à une 
époque postérieure ? nous ne le pensons pas, la chronologie s'y oppose. 
En supprimant les règnes de Rodolphe I et d'Ulrich II , U y a une 
lacune dans notre histoire, en les admettant tout devient plus naturel. 

De MontmoUin fixe la mort d'Ulrich il au mois d'août de 1132, cette 
date doit être fausse, puisque nous avons un acte de 1125 où parait 
comme témoin un comte de Neuchâtel Rodolphe, que nous prenons 
pour le fils d'Uhîch II. (Trouillat. Mon. I, n^ 167.) 

Le Père Nicolas Raedlé de Fribourg pense que ce Rodolphe n'est pas 
un comte de Neuchâtel en Suisse, mais en Bourgogne. Quiquerez, 
d'accord avec Trouillat el Frédéric de Gingins, a réfuté cette opinion 



468 MUSÉE NEUCHATELOIS 



du Père Raedlé (Musée : Février-mars 1871, page 62. Notice sur l'origine 
de Neuchâtel en Bourgogne, par Auguste Quiquerez). 

Ulrich II eut d'après de MontmoUin trois fils : Rodolphe, comte de 
Neuchâtel, Mangold et Berthold. 

L'existence de Rodolphe, Mangold et Berthold ne peut être mise en 
doute, plusieurs documents les mentionnent. L'acte de 1125 nomme 
Rodolphe, comte de Neuchâtel, et son frère Berthold, évéque de Bâle. 
Mangold et Rodolphe sont nommés Seigneurs de Neuchâtel dans l'acte 
de fondation de l'abbaye de Fontaine André en 1143 (Mat. Mon. n« 10), 
L'évéque Berthold paraît dans plusieurs documents (Trouillat. Mon. I. 
nP 175, page 261). 

Si leur existence ne peut être niée, on n'est point d'accord sur leur 
filiation. 

De MontmoUin, comme nous l'avons vu, les fait descendre d'Ulrich II, 
fils de Rodolphe I. 

Le colonel Stock croit établir d'une manière irréfutable qu'ils sont fils 
de Conon II d'Oltingen, qui serait alors la tige des comtes de Neuchâtel, 
et non Ulrich de Fenis. 

Voici comment le colonel de Stock établit son opinion. Les archives 
de Fribourg, registre des donations fol. 12, disent, qu'Arconcié est fort 
ancien, il fut donné avec le village de Farvagnié par l'empereur Henri IV 
au comte Conon d'Oltingen, en propriété pour lui et ses héritiers en 
considération de ses bons services. Cette donation est datée d'Albano 
en 1082. 

Nous lisons, d'autre part, dit-il, dans les Anecdotes pour servir à 
l'histoire de la ville de Fribourg, de monseigneur de Lenzbourg, évéque 
de Lausanne, que Rodolphe succéda au comte d'Oltingen, d'où le colonel 
Stock conclut que Rodolphe était fils de Conon d'Oltingen. 

L'histoire ne confirme point du tout cette supposition, car Frédéric 
de Gingins, dans son Mémoire sur le rectorat de Bourgogne, rapporte que 
Conon d'Oltingen mourut vers 1107, ne laissant qu'une fille nommée 
Régine, mariée à Rainaud II, archi-comte de Haute-Bourgogne. S'il 
en est ainsi, Rodolphe, MangoH et Berthold ne peuvent être les fds de 
Conon. 

« Tous les domaines patrimoniaux et tous les fiefs que Conon tenait 
de la munificence de l'empereur passèrent dans la maison des comtes 
de la Haute-Bourgogne et échurent à Guillaume III, fils de Rainaud II 
et de Régine. Aussi voyons-nous en 1107 Guillaume donner à l'abbaye 
de Cluny, Belmont, près de Nidau et l'ile de Saint*Pierre, appelée l'île 



FILIATION DES COMTES DE FENIS-NEUGHATEL 169 



des Comtes, pour le repos de l'âme du comte Conon, son aïeul (avus), 
et son père nourricier (nutritor), Guillaume avait été élevé auprès de 
Conon d'Oltîngen » (Rect. page 47). 

Par l'extinction de la branche d'Oltingen , Rodolphe devint chef de la 
maison et landgrave de l'Aar (Rect. page 59). C'est dans ce sens qu'il 
succéda à Cojion d'Oltingen, ce qui a fait croire faussement au colonel 
Stock qu'il était son fils. 

Le comtfe Guillaume investit Ulrich de Glane d'une partie du Vully, 
et des grandes terres d'Ârconciel et d'IUens, qui avec la dépendance de 
Farvagny et de Sales, embrassaient toute la vallée qu'arrosait la Glane et 
une partie des eaux inférieures de la Sarine. Ulrich de Glane eut deux 
fils : Pi^re et Philippe (Rect. page 49). Pierre de Glane eut un fils et 
quatre filles, parmi lesquelles se trouvait Emma, épouse de Rodolphe IL 
Après la mort de Guillaume de Glane, qui avait fondé l'abbaye d'Haute- 
rive en 1137 et s'y était retiré, les grands domaines de la maison de 
Glane furent partagés entre ses sœurs. Emma reçut Arconciel, liions, 
Tavouerie d'Hauterive et les terres du Vully. Rodolphe prit dès lors le 
titre Seigneur de Neuchâtel et d'Arconciel. Sous ce rapport encore on 
pouvait dire qu'il succédait à Conon d'Oltingen (Rect. page 61). 

M. Maurice de Stûrler, archiviste de Berne, a retrouvé un sceau 
d'Ulrich IV, attaché à un acte de 1208 donné en faveur du couvent de 
Frienisbergy Ulrich y est expressément nommé Seigneiu* de Neuchâtel 
et Comte de Fenis, ce qui prouve évidemment que nos comtes sont 
bien issus d'Ulrich de Fenis. Ainsi nous ne pouvons avec le colonel 
Stock faire descendre nos comtes de Conon II, comte d'Oltingen. 

Les détails historiques que nous venons de donner prouvent que la 
donation d'Arconciel, d'Illens et de Farvagny, faite en 1082 par l'em- 
pereur Henri IV, l'a été à Conon d'Oltingen, fils de Bucco, et non à 
Ulrich de Fenis, comme l'a prétendu à tort le Père Nicolas Raedlé, 
cordelier de Fribourg, qui croyait qu'un copiste maladroit au lieu de 
ire Ulrici avait lu Cononis. Partant de cette supposition, le Père Nicolas 
Raedlé donnait à Ulrich de Fenis quatre fils : Conon, évêque de Lau- 
sanne, Bourcard, évêque de Bâle, Rodolphe, l'époux d'Emma de Glane 
et Mangold {Musée : Oct. 1870. Notice sur la donation d'Arconciel par 
l'empereur Henri IV en 1082, page 235). 

Nous ne pouvons pas admettre non plus l'opinion de de Watteville, 
qui fait descendre Rodolphe, Mangold et Berthold, de Rodolphe I, fils 
d'Ulrich de Fenis, ni celle de MM. de Rivaz et de Zurlauben et du 
baron Jean-Louis d'Estavayé, qui les font descendre de Conon, fils 



d'Ulrich de Fenis, parce que ces opinions ne sont que des suppositions 
qui ne sont appuyées sur aucun document. 

Le Père Nicolas Raedlé nous écrit : Je suis venu au résultat que le 
père de Rodolphe de Neuchâtel, allié Emma de Glane, ne peut pas être 
déterminé diplomatiquement, par la raison que les documents à ce né- 
cessaires nous manquent complètement. 

Jusqu'à preuve du contraire nous continuerons à admettre avec de 
MontmoUin que Rodolphe, Mangold et Berthold sont fils d'Ulrich IL 

RODOLPHE II (1125-1149). 

Avec Rodolphe II commence pour les comtes de Fenis-Neuchâtel une 
toute nouvelle période. Rodolphe, en devenant par la mort de Conon 
landgrave des pays autour de l'Aar, voit l'influence de sa maison s'étendre. 
Son mariage avec Emma de Glane accroît considérablement son terri- 
toire. Depuis ce moment la maison de Neuchâtel est une puissante 
maison. Neuchâtel qui n'était qu'un fort avec quelques maisons en de- 
hors du bourg, deviendra une ville qui acquerra de la renommée et 
donnera son nom au lac d'Yverdon et d'Estavayer. Les seigneurs de 
Neuchâtel seront redoutés, une vie propre se développera sous leur in- 
fluence et le pays de Neuchâtel aura une histoire particulière. 

Rodolphe II mourut en 1149, comme on peut le conclure d'un acte 
de 1149, par lequel Ulrich III, son fils, seigneur de Neuchâtel et d'Ar- 
conciel, confirme toutes les donations faites à Hauterive par ses prédé- 
cesseurs (Mat. Mon. n^ 15). C'est donc à tort que de Montmollin fait 
mourir Rodolphe II en 1164, et d'autres historiens en 1161. 

ULRICH III (1149-1192). 

Ulrich III^ fils de Rodolphe II, dont le nom parait dans l'acte de 1149, 
épousa Berthe de Granges. Il fut, dit Frédéric de Chambrier, un de ces 
nombreux seigneurs qui, entraînés par l'éloquence irrésistible de Saint- 
Bernard, prirent la croix en 1147 et partirent pour la Terre-Sainte à la 
suite de l'empereur et du roi de France. Au retour de cette expédition, 
il partagea d'abord son domicile entre Neuchâtel et Arconciel, et alors, 
comme Rodolphe II, on le trouve également désigné soos ces deux 
noms. Plus tard il vint fixer sa demeure dans un manoir construit dans 
la partie haute du fort de Neuchâtel au pied de la tour, et il prit inva- 
riablement ce dernier nom qui resta celui de sa famille, et lui fournit 
ses armes primitives et parlantes les tours et les murs crénelés d'un 
château (Frèd. de Chamb. Hist., page 12). 

Ulrich et sa femme Berthe furent, dit encore Fréd. de Chambrier, les 



FILIATION DES COMTES DE FENIS-NEUCHATEL 



171 



bienfaiteurs de l'église de Neuchâtel, dont, pour cette raison et peut-être 
aussi pour l'avoir agrandie, plusieurs actes anciens les appellent les 
fondateurs. 

Ulrich III mourut en 1192. En cette année-là, ses fils Rodolphe III 
et Ulrich IV, du consentement de leur mère Berthe et de leurs épouses 
Comtessa et Gertrude, pacifièrent des difficultés qui s'étaient élevées 
entre les abbayes d'Hauterive et de Fontaine- André. Cet acte est muni 
du sceau de Rodolphe qui porte un château, flanqué de deux tours. On 
y lit : Sigillum Rodolfi de Novo Castro (Mat. Mon. n» 42). 

Ulrich III eut de Berthe, sa seule épouse, trois fils : Rodolphe III, 
seigneur de Neuchâtel, Ulrich IV, coseigneur, et Berthold qui devint 
évêque de Lausanne. 

De Montmollin se trompe en donnant deux épouses à Ulrich III et en 
disant que Berthe n'eut point d'enfants, car ceux que nous lui avons 
donnés sont bien d'elle et non d'Ermengarde, suivant de Montmollin qui 
regarde cette dernière comme la première épouse d'Ulrich III. 

De Montmollin se trompe en indiquant l'année 1211 comme celle de 
la mort d'Ulrich III, ainsi que les historiens qui la fixent à 1209. 

RODOLPHE III (1192-1196). 

On ne sait pas exactement l'année de la mort de Rodolphe III. Comme 
son frère Ulrich IV, qui était coseigneur, fonda en 1196 à Hauterive un 
service religieux en souvenir de son frère Rodolphe, nous supposons 
que cette année-là est celle de sa mort (Zeerl. Urk. n» 90). 

Rodolphe III ne laissa qu'un fils en bas âge^ Berthold, sous la tutelle 
de son oncle Ulrich IV. 



ULRICH IV (1196-1225). BERTHOLD (1196-1261). 

Berthold régna d'abord sous la tutelle de son oncle qui était cosei- 
gneur. Ils donnèrent conjointement en 1214 la charte bien connue. 

Peu après avoir donné la charte, dit Frédéric de Chambrier, le comte 
Ulrich IV et son neveu firent le partage de leur patrimoine. L'acte en 
est perdu, l'on sait seulement que le jeune Berthold resta seigneur de 
Neuchâtel et des terres romanes. Ulrich eut les terres allemandes et le 
comté de Neuchâtel. C'est ainsi que s'exprime la chronique d'Albert de 
Strasbourg. On ne saurait déterminer avec précision les limites de la 
seigneurie qui échut en partage à Berthold, mais il est assez bien établi 
qu'elle comprenait, sauf quelques enclaves, toute la rive septentrionale 
des lacs de Neuchâtel et de Bienne, entre la Reuse et la Suze et une 



172 MUSÉE NEUCHATELOIS. 



partie du Vully et le Val-de-Travers avec ses dépendances jusqu'à Mijoux. 
Ce partage eut lieu vers 1223. 

Ulrich rV mourut en 1226. Ses fils font en cette année-là un don au 
couvent de Frienisberg pour le remède de leur père et de leur mère et 
pour le salut de leurs âmes (Zeerl. T. I. n« 150). 

Berthold mourut vers 1260. Son nom paraît pour la dernière fois dans 
un acte de 1257 par lequel Berthold, comte de Neuchàtel^ et son fils 
Rodolphe font au couvent de Frienisberg don d'une place pour y bâtir 
une maison à Nova-Villa, près de la tour de Nugerol (Zeerl. Urk. n® 380. 
Mat. no 143, page 116). Son fils Rodolphe paraît pour la première fois 
dans un acte de 1260. 

De MontmoUin a fait ici d'étranges confusions. Au lieu d'un seul Ber- 
thold il en a deux. Berthold I, qui meurt sans postérité en 1240; son 
oncle Ulrich IV lui succéda, il meurt en 1248, laissant un fils Berthold II 
qui meurt en 1260. 

RODOLPHE IV (1260-1263). 

Rodolphe IV, fils de Berthold, donne en 1260 à sa nouvelle ville de 
Neuveux des franchises semblables à celles de Neuchàtel (Matile n^ 148). 
Il fit construire le château de Thielle et le donna en garde et custode à 
son frère Henri, baron du lieu. Il se joignit aux comtes de Habsbourg 
et de Kybourg pour secourir les bourgeois de Strasbourg contre leur 
évoque. Il régna peu de temps. Le dernier acte où il parait est de 1263. 
Du consentement de Sibille de Montbéliard, sa femme, de Ulrich, son 
fils et de ses autres enfants, il donne le droit qu'il avait sur le tiers 
de la dîme de Nugerol en aumône à Saint-Jean, à condition qu'il cé- 
lèbre chaque année son anniversaire. Il mourut avant la signature de 
l'acte, car, Sibille, désignée comme veuve, confirme cette donation 
(Mat. no 153). 

C'est donc à tort que de MontmoUin, Jonas Boyve et de SandoE- 
RoUin le font vivre jusqu'en 1270. 

Rodolphe eut cinq fils : Ulrich V, Jean, prévôt de Neuchàtel, Amédéej 
Richardy chanoine de Chàlons et Henri. Sibille fut Dame de Neuchàtel 
et tutrice de ses enfants. 

SIBILLE, Dame de Neuchàtel et tutrice de ses enfants (1263-1277). 

Les cinq fils de Rodolphe furent coseigneurs de Neuchàtel sous la 
tutelle de leur mère, qui dans deux actes est appelée Dame de Neu- 
chàtel (Mat. n» 155). Ceci nous explique comment l'aîné Ulrich V est 



FILIATION DES COMTES DE FENIS-NEUCHATEL 



173 



appelé quelquefois seigneur et d'autres fois coseigneur avec tous ses 
frères. 

Sibille mourut en 4277, comme le prouve une donation faite à Tab- 
baye de Saint-Jean par ses fils pour le repos de l'âme de leur père et 
de leur mère (Mat. n» 196). 

Les fils de Rodolphe, ne pouvant tomber d'accord sur la succession 
de leur père, prirent pour arbitre leur grand-père maternel, Thierry de 
Montbéliard, qui par une sentence du mois d'août les mit d'accord. 

Ulrich V étant mort en 1277, Amédée fut seigneur de Neuchâtel (Mat. n» 202). 

• 

AMÉDÉE (1278-1288). 

Amédée fut engagé dans la lutte contre Rodolphe de Habsbourg, il 
paraît qu'il se réconcilia avec lui, puisque Rodolphe, dans un traité 
de 1284, déclare qu'Amédée et ses firères Jean et Richard jouissent de 
sa faveur; il ordonne à Richard de Corbières de les défendre contre 
toute agression, eux, leurs terres et leurs hommes (Mat. n® 228). 

Amédée mourut le 3 février 1287, style actuel 1288. Jean, prévôt de 
Neuchâtel, fit cette année-là une donation pour l'anniversaire de ses 
frères Henri et Amédée (Mat. n® 243). Toutes les autres dates de la 
mort d' Amédée doivent être considérées comme fausses. 

C'est pas erreur que de MontmoUin donne à Amédée pour épouse 
Jordanne de Neuchâtel-Aarberg. Nous voyons par un acte de 1287 qu'elle 
s'appelait Johanna de la Sarra (Mat. n^ 175). 

ROLLIN (1288-1343). LOUIS (1343-1373). ISABELLE (1373-1395). 

Depuis Amédée tous les historiens sont d'accord sur la filiation de 
nos comtes. Amédée eut pour fils et successeur RoUin, qui mourut le 
22 mars 1342 (1343). Son fils Louis qui lui succéda mourut en 1373. 
Tous les fils du comte Louis étant moris, sa fille aînée Isabelle, qui 
avait épousé le comte Rodolphe de Nidau, lui succéda. Elle mourut 
veuve et sans postérité le 25 décembre 1395. Son neveu Conrad, comte 
de Fribourg, fils de sa sœur Varenne, lui succéda et fut la tige de la 
seconde maison des comtes de Neuchâtel. 

Nous avons dans cette étude établi : 

1® Qu'Ulrich de Fenis descendait de Conon I, comte d'Oltingen, et 
non, comme MM. de Rivaz et de Zurlauben ont cherché à le prouver, de 
Rodolphe l'Avoué ; 

2» Qu'Ulrich de Fenis est la tige des comtes et seigneurs de Neu- 
châtel et non Conon II d'Oltingen, comme le prétend le colonel Stock; 

3» qu'Ulrich de Fenis eut trois fils : Rodolphe, Bourcard et Conon; 



Muses Nruchatiklois. — Jaillet 1882. 



14 



474 MUSÉE NEUCHATELOIS 



4» que Rodolphe, fils d'Ulrich de Fenis, n'a point résigné sa seigneurie 
pour embrasser l'état ecclésiastique et devenir évéque de Baie, comme 
l'a supposé le professeur Walther; 

5<> qu'Ulrich II est le fils de Rodolphe I et non de Bourcard, évoque 
de Bâle, comme le professeur Walther a cherché à le prouver; 

6» que Rodolphe II, Mangold et Berthold sont fils d'Ulrich II, et non 
de Conon II d'Oltingen, comme le veut le colonel Steck, ni de Rodolphe I 
comme l'admet de Watteville, ni de Conon, fils d'Ulrich de Fenis, comme 
le veulent MM. de Rivaz, de Zurlauben et Jean-Louis d'Estavayé. 

En rétablissant les règnes de Rodolphe I et d'Ulrich II, l'histoire da nos 
premiers comtes s'explique sans lacune et d'une manière très naturelle. 

La manière dont nous avons réfuté les erreurs des autres systèmes 
généalogiques en les expliquant nous semble militer en faveur de notre 
manière de voir. 

En jetant un regard sur la généalogie de nos premiers comtes, nous 
voyons qu'en général jusqu'au comte Louis, tous les fils aînés des comtes 
portent le nom de leur grand-père, excepté Berthold, qui n'aura pas été 
appelé Ulrich parce que son oncle, qui était coseigneur, poilait déjà ce 
nom. Cette loi si constante vient encore appuyer la généalogie que nous 
avons adoptée. 

Ce n'est pas sans peine et sans beaucoup de recherches, de tâtonne- 
ments et d'hésitations que nous sommes arrivé au résultat qui, pour le 
moment, nous satisfait. Si quelqu'un peut trouver une meilleure solu- 
tion à toutes ces difficultés nous serons les premier? à nous en réjouir. 

COMTES ET SEIGNEURS DE LA MAISON FENIS-NEUCHATEL 

Ulrich de Fenis (1034-1070). 

Rodolphe I, son fils (1070-1099). 

Ulrich II, son fils (1100-1132 ?). 

Rodolphe II, son fils ( -1149). 

Ulrich III, son fils (1149-1192). 

Rodolphe III, son fils (1192-1196). 

Berthold, son fils, sous la tutelle de son oncle Ulrich IV (1196-1260). 

Rodolphe IV, son fils (1260-1263). 

SibiUe, son épouse. Dame de Neuchâtel (1263-1277). 

Amédée, son fils (1278-1288). 

Rodolphe V ou RoUin, son fils (1288-1343). 

Louis, son fils (1343-1373). 

Isabelle, sa fiUe (1373-1395). L, Junod. 



APPENDICE A LA BIOGRAPHIE DE GEORGES DE RIVE 



DEUXIÈME GOUVERNEUR DE NEUCHATEL 



Dans le numéro de mars de cette année, page 63, j'ai cherché à expli- 
quer les relations du second gouverneur de Neuchâtel avec le fameux 
Avoyer Faulcon ou Falk de Fribourg par l'origine payernoise commune 
de ces deux personnages. Je soupçonnais une parenté entre eux sans 
pouvoir l'établir positivement. Mais la lettre suivante de M. l'abbé Gre- 
maud, le savant bibliothécaire cantonal et professeur d'histoire à Fribourg, 
lève tout doute à cet égard, et nous fait connaître les rapports de famille 
qui existaient entre les Faulcon et les De Rive. Je donne la parole à mon 
honorable correspondant de Fribourg : 

« Fribourg, le 18 mai 1882. 
« Mon cher Monsieur, 

« J'ai lu avec intérêt votre notice sur Georges de Rive, qui contient des 
détails réellement nouveaux. Sur les relations de ce personnage avec les 
Faulcon, je puis vous donner un renseignement intéressant. 

« Le 11 septembre 1525, le vicaire général (Claude Marchiandi, prieur 
de Rougemont) de Jean de Foresta, abbé de Payeme, donna à cens diver- 
ses terres de cette abbaye à noble Georges de Rive. L'une de ces terres 
est limitée ainsi: « In dominio Patemiaci... juxta terram prefati nobilis 
Georgii de Rippa et Jacobi de Rippa ejus nepotis quam tenet Anthonia 
relicta Johannis de Rippa uxor Danyelis May de Friburgo, filiaque quon- 
dam Berardi Faulcon dicti loci Friburgi in assignationem dotis. i> 

c Ainsi, Antonio, fille de Bérard Faulcon (sœur de l'avoyer), avait épousé 
en premières noces Jean de Rive, qui, d'après le contexte, devait être frère 
de Georges et père de Jacques, neveu de ce dernier; autrement on ne 
pourrait pas expliquer ce passage. Devenue veuve, Antonio épousa Daniel 
May ou Meyer de Fribourg. 

« La femme de Bérard Faulcon s'appelait Perroneta; son nom de famille 
n'est pas connu. En secondes noces, elle épousa cet Aymon deTorculari 



176 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



dont vous avez parlé dans votre notice ; elle parait avec celui-ci dans un 
acte du 2 décembre 1482, et Aymon y est qualifié « rector scolarum Galli- 
corum (b%c) Friburgi (*). » 

« Votre tout dévoué 

« P. GrEMAUD. )) 

A. Daguet. 



SÉANCE DE LA SOCIÉTÉ D'HISTOIRE 



DU 20 AVRIL 1882 



Présidence : M. Bacheun. 
14 membres présents. 

M. Daguet propose d'envoyer le Musée neuchdtelois à quelques sociétés 
suisses qui nous feraient parvenir en échange leurs publications. Cette 
démarche, qui nous occasionnera une dépense approximative de 60 fr., 
est vivement appuyée par MM. de Pierre, Quinche pasteur, et Herzog, 
professeur. Quant au local que nécessiteront ces ouvrages, plusieurs pro- 
positions sont faites, mais aucune votation ne décide ce point. 

L'ordre du jour appelait la question de la création d'un Musée histo- 
rique à Valangin, mais l'absence du rapporteur fait surseoir à toute dé- 
cision à ce sujet. 

Un membre propose ensuite de voter 100 fr. pour la chapelle de Tell; 
cette dépense est votée. 

On passe à la fixation du lieu de réunion pour la fête d'été de la So- 
ciété d'histoire ; deux localités sont en présence : Valangin et la Brévine. 
C'est la première qui est choisie; la Société se réservant de répondre 
plus tard à l'invitation hospitalière de la Brévine. 

(1) Recteur des Ecoles des Français ou de ceux qui parlent français, à Fribourg. 



SÉANCE DE LA SOCIÉTÉ D'HISTOIRE 



177 



M. le président lit une lettre de M. Rott, l'infatigable fouiUeur des 
archives de France; il a trouvé 215 pièces diplomatiques importantes qui 
se rapportent à l'histoire de notre pays. L'assemblée est toute disposée 
à faire copier ces pièces, mais elle recule devant les frais et l'un des 
membres propose de faire appel au bon vouloir de quelques Suisses, 
domiciliés à Paris, qui se chargeraient peut-être de tout ou partie de 
cette besogne. 

Un certain nombre de sociétaires s'élèvent avec vivacité contre les vols 
fréquents qui sont commis sur les rives de notre lac au détriment de nos 
collections d'objets lacustres, et dans le cours de la discussion, un mem- 
bre propose qu'il soit fait une démarche auprès du Conseil d'Etat pour 
lui demander de retirer le décret qui, ne pouvant être observé, n'empêche 
nullement la vente clandestine, et de substituer à ce décret la liberté ab- 
solue en fait de pêche d'objets lacustres. La question demeure pendante. 

M. de Pierre communique des détails intéressants sur une arme spé- 
ciale des milices neuchâteloises au l&n« siècle. 

M. le président annonce encore à l'assemblée qu'il a reçu de M. Qui- 
querez V Histoire de la Révolution dans Vévêché de Bdle en i 791 . 

Des remerciements sont votés à M, Quiquerez et la séance est levée 
à midi. 

Pour le Secrétaire^ 

V. HUMBERT. 



MISCBIjLA.]SrEB8 



Un remède de mège en 1666 

De tout temps les « mèges » ont eu nombreuse clientèle, et plus leurs 
prescriptions sont étranges, mieux elles sont suivies, bien que le résultat 
n'en soit pas ordinairement celui qu'attendaient les patients. Sous le titre: 
« Médecine populaire en 1665 y^, M. le D»" Guillaume racontait, il y a 
quelques années, dans le Musée neuchdtelois (août 1869) qu'un jeune 
homme malade, de la Mairie de Rochefort, avait été, sur le conseil d'un 



478 MUSÉE NEUCHATELOIS 



mège, mis dans un four chaud, d'où il n'était sorti qu'à l'état de cadavre ; 
l'opinion publique s'étant émue, le Conseil d'Etat avait fait faire une en- 
quête, à la suite de laquelle une ordonnance de non lieu avait été rendue 
en faveur des parents du défunt. Une copie de « l'Attestation de M. Mer- 
veilleux, Maire de Rochefort, pour Abraham Huguenin », père du défunt, 
m'étant tombée dernièrement entre les mains, j'ai pensé qu'elle pourrait 
intéresser les lecteurs du Musée. 

<3L Comme ainsi soit que la Seigneurie eut esté informée qu'honn. Abram 
ffeu Pierre Huguenin dit du mitan du Locle, Bourgeois de Valangin, eut 
un jeune enfant chargé de diverses maladies, pour le soulagement duquel 
il auroit eu avis de quelque médecin de faire échauffer un four, afin que 
luy mettant une partie du corps dedans iceluy pour luy provoquer la 
sueur étant par mesure échauffé, néantmoins le four ayant esté outre 
mesure échauffé ayant mis le dit enfant dans iceluy et abandonné, le 
pauvre enfant auroit esté grillé et étouffé dans le four sans qu'il eut esté 
secouru, qu'auroit esté une barbarie et cruauté inouiê, et qui eut mérité 
un châtoy non seulement exemplaire, mais autant rigoureux que le fait 
l'eut mérité; afin doncques que la vérité fut conneuë, la Seigneurie 
m'aurait commandé en qualité d'officier en la Baronie de Rochefort, lieu 
qui a juridiction sur le quartier où fait sa demeure le dit Huguenin et 
où le dit four est construit, de prendre une véritable information selon 
les formes ordinaires du fait, à cet effect m'estant transporté sur le lieu 
et appelé le sieur David Mattey, Not. et Lieutenant en la dite Justice, 
avec le Sautier, J'ai visité le lieu et considéré le four qui est distant de 
la demeure ordinaire du dit Huguenin, de plus d'un grand coup de mus- 
quet et dont la bouche est assé élevée de terre, et qui appartient en com- 
mun avec Biaise Huguenin son cousin, et appelle les tesmoins après 
nommés assavoir Pierre, fils de Jean Huguenin du dit lieu, Elizabeth, 
femme de Baltazard Mattey dit du Boy, Françoise veuve de Claude Jean- 
nerot, et Jacob Petit-Jean Mathille de la Sagne, lesquels ayant deuêment 
assermentés et sérieusement exortés à dire la vérité sans aucuns supports, 
ils ont déclaré que le personnage que l'on qualifiait jeune enfant estoit 
aagé de passé vingt ans, et le père et la mère qu'il avait atteint l'âge 
d'environ vingt-deux ans qui estoit assés spirituel et que n'eussent esté 
ses incommodités il eut fort désiré qu'on luy eut suppédité les moyens 
d'étudier pour parvenir au S^-Ministère et de fait ils m'ont délivré la 
description de ses incommodités écrites de sa propre main assés métho- 
diquement, même l'avis du médecin écrit de la main du dit médecin, 
ainsi qu'ils le m'ont affirmé, qui lui ordonnoit après plusieurs autres 



MISCELLANÉES. 179 



remèdes de se servir d'un four chaud afin de lui provoquer la sueur, 
dans la description de ses incommodités il notte bien particulièrement 
qu'il tomboit fort souvent en pâmoison; tous les témoins m'ont unanime- 
ment rapporté que ce jeune homme estoit fort pieux et qu'en la sortie 
de la prédication, il savait fort bien réciter une bonne partie de ce que 
le Sieur Ministre avoit presché, que d'ailleurs il souhaittoit fort d'avoir 
le cerveau libre pour pouvoir lire à plaisir. Quant à son décès et à la 
forme d'iceluy, ils m'ont déclaré qu'ayant fait au four le matin, le défunt 
trouvant qu'à la sortie du pain le four restoit trop chaud il luy porta du 
bois verd pour en alentir la chaleur, et s'estant mis une partie du corps 
dans le dit four, il y a toutes les apparences que quelques évanouisse- 
ments le prist soudainement qui lui osta la force de se retirer; pour 
vérification de quoy je notte îcy de mot en mot la déposition de Jacob 
Petit-Jean Mathille qui l'a donné par écrit, Jacob Petit-Jean Mathille de 
la Sagne dépose par le serment que jay preste et selon la traite qui m'a 
esté faite que le sambedy dixième de Juin dernier passé 4666 passant 
par la Chaux du mitan (Chaux du Milieu) estant devant chez Biaise Hu- 
guenin du mitan se reposant, il vit un personnage qui estoit dans le four 
de dite maison ayant seulement les jambes dehors, ne sachant qui s'estoit 
ne qu'il faisoit, sinon qu'il l'ouit ronfler comme une personne qui dort, 
adonc il s'écria : homme du four est-ce icy chez Biaise du mitan, mais 
il ne luy respondit rien quoy qu'interrogué par plusieurs fois, alors le 
déposant luy dit : vous vous plaises dans le four, y fait-il beau, et ne 
respondant non plus, le déposant passant outre, rencontra la femme 
d'AJbram Huguenin dit du mitan laquelle alloit contre le four et il luy dit : 
il y a un homme dans ce four que fait-il là ? Elle répondit : il s'échauffe, 
le déposant étonné de cela, dit : hé ! s'échauffer dans un four, et comme 
il parloit à un certain qui regardoit par les fenêtres de leur maison, la 
femme estant allée au dit four revint fort viste, et estant entrée en la dite 
maison ressortit vitement avec le dit Abram Huguenin son mary et 
autres, et coururent au dit four. Ce que le déposant voyant il mit bas 
son pagnier de marchandise et alla voir qu'il y avoit dont il trouva que 
c'estoit l'un des fils du dit Huguenin, le connaissant de veuë, mais ne 
sachant son nom, lequel ils avoyent tiré hors du dit four, et le tenoyent 
un peu à la renverse, assis tout bas, une femme alla querre de l'eau et 
lui en jetterent sur le corps et au visage pour le faire revenir à soy, le 
déposant dit pourquoy faites-vous cela? La femme repondit il estoit 
mort, cependant dit qu'il n'estoit pas mort, ains la veu respirer et re- 
frissonner quant on luy jettoit l'eau, mais il ne parloit point, davantage, 



180 MUSÉE NEUCHATELOIS 



il dit que faisoit-il là dans ce four? La mère respondit qu'une femme 
qui mandioit lui avoit baillé cet avis, et que le preste de Montbrulle luy 
en avoit dit de même, dont il s'estoit allé mettre dans le dit four après 
qu'on en avoit tiré le pain, puis elle ajoutât il veut toujours faire ses 
affaires à part soy et vit porter le dit fils dans la maison; les autres tes- 
moins rapportent tous qu'ils l'ont veu dès le four en vie, et même une 
partie mourir. Ce qu'ayant ainsi référé à Monseigneur le Gouverneur et 
à Messieurs les gens du Conseil, il m'ont imposé silence et jugé tout le 
fait innocent, et comme le père a désiré d'avoir ce procédé par écrit 
pour s'en servir contre toutes les calomnies que les malicieux pourroyent 
inventés. Je n'ay peu ny deu luy refuser le présent tesmoignage, comme 
véritable, ains le luy ay baillé en cette forme sous la signature de 
ma main et apposition de. mon cachet. Le 5 Juillet 4666. » 

a (Signé) Merveilleux. > 
Ch Châtelain. 



ANCIENNES FENÊTRES A BOUDRY 

(avec planche) 



On voit encore dans la ville de Boudry une vingtaine de fenêtres d'un 
aspect pittoresque, formées de deux, trois ou quatre parties différentes, 
séparées entre elles par des piliers ornés de moulures. 

Ces fenêtres dites à meneaux, sont assez fréquentes dans le vignoble 
neuchâtelois et paraissent dater du seizième et du dix-septième siècle. 

Dans la partie haute de la ville il existe trois fenêtres de ce genre, dé- 
corées d'ogives gothiques, et dans la partie basse on en voit une très belle 
ornant la façade d'une maison appartenant à M. Barbier-Courvoisier. 
(Planche). 

La maison dite de Marat possède aussi des fenêtres à meneaux. C'est 
dans une chambre fort simple du premier étage de cette habitation qu'est 
né le farouche démagogue. Albert Vouga. 



BfiCTIFICATIOir. — M. le pasteur Perrin nous prie d'insérer les quelques lignes qui 
suivent : 

1. C'est en 1876 (7 février), et non en 1874, qu'est mort le dernier représentant de la famille 
Qirardier. Le droit cru'elle possédait sur une des chapelles du temple de Môtiers a passé par 
héritage à M. G. T. Boy-de-la-Tour. Musée neuch, ifel, page 224. 

2. La maison dont il est fait mention, Musée neuch. 1S82, page 99, note, a été incendiée 
le 25 avril 1833. 

3. Musée neuch. 1882, page 44, ligne 25, au lieu de : Passé le 16 mai, il faut lire : Passé 
le 16 mars. 



ce ^ 

s -s 

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FÊTE DE LA SOCIÉTÉ D'HISTOIRE 



RËUNIE A G0RCËLLE8 LE 10 JUILLET 1882 



Plus la Société d'histoire vieillit, plus elle voit grandir le cercle de ses 
amis et sa popularité parmi nous. Il y a un an, à Môtiers, elle célébrait 
une fête à laquelle s'associaient, non quelques érudits friands d'archéo- 
logie, mais la population entière du Vallon. Cette année, les habitants 
de Corcelles et Cormondrèche ont témoigné le même empressement à 
recevoir la Société d'histoire, et lui ont fait un accueil qui ne saurait 
être oublié par aucun de nous. C'est que notre Société, c*est tout le 
monde; elle se pose u^e fois, pour quelques heures^ dans un de nos 
villages et s'accroit, aussitôt, comme par enchantement, de tous les 
hommes qui, dans ce village, joignent à l'amour du pays le culte de 
son passé. 

Le passé ! Corcelles et Cormondrèche en ont pris souci. Il suffisait, 
pour s'en convaincre, de parcourir la collection archéologique réunie au 
rez-de-chaussée du Collège, par les soins de M. C.-F.-L. Marthe. Ren- 
dons hommage à cet ami de l'art et de l'histoire: l'organisation de ce 
petit musée n'est pas le premier service qu'il leur rend. Nous devons à 
M. Marthe la restauration des monuments des comtes de Neuchâtei et 
celle du tombeau de Claude d'Aarberg et de Guillemette de Vergy, à 
Yalangin. Il a popularisé par le dessin plusieurs vues et morceaux d'ar- 
chitecture de notre pays, de Corcelles et Cormondrèche particulièrement; 
et ce sont ces souvenirs que nous saluons tout d'abord dans l'Exposition. 
Voici la porte de la maison Lully ou Stavay-MoUondin, à Cormondrèche ; 
voici les tombes murées, découvertes en 1858, dans la maison Cornu, à 
Corcelles; extérieur et intérieur de F église de Corcelles avant sa restau- 
ration ; des vues de Neu^hdtel, les statut de Claude d'Aarberg et de 
Guillemette de Vergy, au moment de leur restauration (1839-1840), avant 
leur réintroduction dans la niche. Nous remarquons aussi un portrait 

MuBtB Nbucuatbu)». — Août 1882. 15 



182 MUSÉE NEUCHATELOIS 



de Léopold Robert peignant les MoissonneurSy dessin d'Aurèle Robert, 
offert par Fauteur à M. C.-F.-L. Marthe ; une vue du château de Roche- 
fort et des souvenirs de l'armée de TEst, de M. 0. Huguenin. 

Mais un portrait, par Droz, d'une bonne dame campagnarde, attire 
surtout les regards : c'est celui d'une célébrité neuchâteloise, dont le nom 
revient souvent encore dans les récits montagnards; c'est M""« veuve 
Renaud, l'hospitalière hôtesse de l'auberge des Hauts-Geneveys — ancien 
relai obligé des voitures et des diligences entre la Chaux-de-Fonds et 
Neuchàtel. Je mentionne enfm un portrait qu'on dit être celui du colonel 
Pury, auteur des Lettres au cousin David. 

Parmi les produits de la menuiserie et de l'ébénisterie, nous remar- 
quons plusieurs coffres, l'un, entr'autres, du XVIP siècle, avec figures 
de mousquetaires et de femmes, en relief; une armoire portant la date 
de 1622, décorée d'armoiries; une frise décorative, en bois, provenant 
du château de Bavois (Vaud), avec tête d'hommes et de femmes, de 
style Renaissance, dans des médaillons ronds. 

Nous trouvons également ici, comme dans nos précédentes Expositions 
rétrospectives, des armes de toutes les époques, des bamiières, une col- 
lection de médailles et de monnaies, des montres, un vitrail aux armoi- 
ries parlantes de la famille de MontmoUin : un moulin à vent d'une très 
belle tournure, avec supports emblématiques, la Vertu et l'Honneur ; 
un chandelier en fer, fort original, de 1647; les balances de l'atelier des 
monnaies de Neuchàtel, supprimées en 1827 ; un verre de la forme la 
plus simple, portant la date de 1774 et l'inscription : « Remplissez-le 
souvent 9 ; une fort intéressante collection de sceaux équestres, etc. 

Dans cet ensemble varié étincellent trois coupes de métal doré d'un 
remarquable travail. L'une d'elles, offerte par leurs Excellences de 
Berne au major Vaucher, qui avait pris part à la bataille de Vilmergen, 
en 1712, et actuellement la propriété de M. Colin- Vaucher, a été re- 
produite ici même (voir livraison du Musée neutchdtelois de décembre 

1865). 

* 

Pendant que les visiteurs se pressent dans la salle du Musée, la popu- 
lation des hospitaliers villages se rend au Temple, où la séance va avoir 
lieu ; quand nous y arrivons, une foule nombreuse y est déjà réunie, 
et c'est devant un superbe auditoire que M. A. Bachelin ouvre la séance. 
Je laisse au procès- verbal le soin de relater les décisions administratives 
prises par la Société et dont la plus importante est la désignation de 
Valangin comme lieu de la réunion de 1883. 



RÉUNION DE LA SOCIÉTÉ D'HISTOIRE 183 



J'ai hâte d'arriver au discours de M. Bachelin. Laissant à un autre le 
soin de faire la monographie obligée sur Corcelles, notre président a 
choisi pour sujet de son travail la Chronique des chaywines du chapitre 
de Neuchàtel. Pury de Rive et Hugues de Pierre surtout ont les honneurs 
de cette étude ; les pages pour nous immortelles relatives aux journées 
de Saint-Jacques, de Grandson, de Morat, trouvent en M. Bachelin un 
commentateur éloquent ; il nous en fidt remarquer les grandes et pitto- 
resques beautés, et c'est avec une profonde émotion que l'assemblée 
entend le mâle et hardi langage du vieux chroniqueur. C'est avec em- 
pressement aussi qu'eUe vote, sur la proposition de M. Daguet, la réim- 
pression de la Chronique des chanoines. 

M. Colin-Vaucher nous lit une notice sur les deux villages, parsemée 
de beaucoup d'anecdotes piquantes et de curieux traits de mœurs, puisée 
aux sources locales; M. F. Berthoud, M. Daguet font à leur tour des 
communications dont le Musée saiu*a tirer son profit, — ce qui me dis- 
pense d'entrer dans plus de détails et me permet de lever la séance. 

Il est midi ; le ciel est plus clément qu'il y a quelques heures ; la 
pluie a cessé ; remontons le village tout pavoisé et enguirlandé ; prenons 
ce sentier, au pied du coteau que domine, comme un glorieux cimier, 
un chêne de toute beauté; redescendons à Cormondrèche, où chaque 
maison a ses drapeaux, chaque fenêtre sa guirlande de verdure et de 
fleurs. La vieille maison à tourelles, où demeure aujourd'hui M. Wil- 
Uam Dubois et qui se voit transformée en temple de la nicotine, nous 
ouvre hospitaiièrement ses portes et nous laisse admirer ses antiques et 
vastes cheminées. 

Mais on a faim ; rien ne creuse comme l'histoire, et nous allons dîner; 
Une cantine a été élevée auprès de la façade méridionale du collège: 
les plats passent de la cuisine par la fenêtre du rez-de-chaussée sur les 
tables, autour desquelles sont assis 240 convives de grand appétit. 
Excellent repas, vins nouveaux et vieux, tous dignes d'estime; enfin, 
discours nombreux et tous applaudis. M. William DuBois fonctionne 
comme major de table. 

L'honneur de porter le toast à la Patrie appartient de droit au Prési- 
dent. M. Bachelin s'en acquitte comme il s'acquitte de tout, — le mieux 
du monde. Je ne puis que résumer le discours si élevé qu'il nous a 
adressé. Malgré les différences d'opinion de ceux qui étudient l'histoire, 
il règne entre eux une fraternité qui a passé dans Tesprit et le cœur de 
tous les membres de notre Société. On oublie tout pour l'étude du passé 
du pays, comme on saurait tout oublier, s'il était en danger. Conser- 



184 MUSÉE NEUCHATELOIS 



vons avec un soin jaloux, pour le plus grand bien de la Patrie^ ce résul- 
tat heureuxy presque idéal, dû aux efforts delà Société d'histoire. M. le 
pasteur Petitpierre boit à son tour à cette Société, il en définit le rôle 
et trouve des accents éloquents; auxquels répondent les applaudisse- 
ments des convives. 

M. Daguet rappelle à son tour la Trêve de Dieu, que les évéques pro- 
clamèrent en 1036, au milieu des guerres du moyen âge. Nos réunions 
historiques sont aussi comme une sorte de Treuga Dei au milieu des 
luttes et des dissensions politiques. Puissent les heureux effets de cette 
trêve se faire sentir bien au-delà d'un jour ou deux par année; puisse 
rétude approfondie de l'histoire nationale développer parmi nous Tamour 
de la vérité et de la justice, base du respect mutuel et de la tolérance. 

De jolis vers de M. Colin-Vaucher ; un toast — aussi en vers — de 
M. Ph. Godet aux populations et autorités de Corcelles et Cormon- 
drèche, suivis d'une quête au profit des malades de l'Hospice de la Côte, 
qui produit 186 firancs; plusieurs discours de MM. l'abbé Raemy, de 
Fribourgy Max Diacon, Fritz Berthoud, F. Pury, complètent le menu 
spirituel du banquet. 

La journée se termine par une promenade à Chantemerle, un site 
charmant, avec buffet, — ce qui, à mon sens, n'ôte rien au pitto- 
resque et ajoute à l'agrément. 

La fête est terminée ; la pluie n'a plus aucune raison de se retenir : 
aussi prend-elle sa revanche des heures pendant lesquelles elle a épargné 
les amis de l'histoire. Ceux-ci se retrouveront, plus nombreux encore, 
à Valangin, en juillet 1883. 

Ph. Godet. 



DISCOURS DE I. A. BACHELIN, PnniT 



Mesdames et Messieurs, 

Les villes et bourgs du moyen âge, les corporations de tout genre 
avaient l'habitude de se placer sous la protection d'un saint. Si nous de- 
vions suivre aujourd'hui cet exemple, la Société d'histoire de notre 
canton ne pourrait mieux faire que de se mettre sous le patronage des 
chanoines-chroniqueurs du chapitre de Neuchâtel. S'ils ne furent pas 
des saints, ils furent patriotes : cela nous suffit. 

Appelé à l'honneur de présider à Corcelles la réunion de la Société 
d'histoire, j'ai pensé, et vous êtes tous de cet avis, qu'il fallait laisser à 
l'un de ses fils le soin de vous parler de cette hospitalière localité. C'est 
ce que j'ai fait. L'histoire d'un pays ne peut être mieux écrite que par 
ses enfants. 

Mesdames et Messieurs, je vous ai souhaité la bienvenue, et si je donnais 
maintenant la parole à l'honorable M. Colin- Vaucher, j'aurais rempli le 
mandat que vous m'avez confié. Mais, malgré toute la curiosité que son 
travail peut éveiller dans les esprits, vous me permettrez d'user de ce 
mandat de président pour évoquer ici le souvenir de ces chanoines^hro- 
niqueurs que je rappelais en commençant pour raviver en vous le senti- 
ment de l'étude et de l'admiration de leurs pages éloquentes. 

De ces chroniqueurs, deux surtout nous sont chers, parce qu'ils ont 
raconté, gravé d'une manière gra|[idiose et inaltérable, la part que nos 
ancêtres ont prise dans trois faits héroïques, Saint-Jacques, Grandson, 
Morat. Vous avez reconnu Henri Pury de Rive et Hugues de Pierre. 

Il y en a d'autres, . . . l'histoire nous a conservé les noms de Pierre de 
Yisemeau et Claude Mestral, de Jean de Diesse, Rollin Maillefert, Guy 
de Cottens, Pierre Marquis, Pierre Cathelan, Loys et Adrien Du Ter- 
reaux, Jehan Pury de Rive, Hory, Jean Du Bosco, Baillods et d'autres 
qui, à partir du XIY>°0 siècle, tinrent successivement la plume pour 
noter dans leurs annales les faits les plus importants de leur époque. 



186 MUSÉE NEUCHATELOIS 



Les grandes actions font les grands historiens et les grands poètes. Les 
luttes des Confédérés du XV™* siècle^ tout en stimulant Théroïsme, ré- 
veillent le sentiment littéraire, l'art naît du dai^er, de la lutte et de la 
victoire; c'est à qui chantera la patrie menacée et sauvée. Conrad Justin- 
ger et les deux Schilling, Frickart, Valère Ânshelm, Albert de Bonstetten, 
tiennent la plume de Thistorien. — Les poètes inspirés par ce siècle sont 
nombreux aussi ; il faut citer Halbsuter et Hans Ower. Le maître d'école, 
Lenz de Fribourg, raconte en vers la guerre de Souabe, et deux soldats 
de Morat, Hans Viol et Veit Weber, chantent cette épique journée, le 
dernier surtout, avec une énergie farouche. — Dans la Suisse romande, 
Henry Pury de Rive et Hugues de Pierre écrivent aussi sous la dictée 
des événements. 

Le premier a conservé le mot héroïque de Saint-Jacques qu'il a en- 
tendu. Henry Pury de Rive et Antoine de Chauvirey, envoyés auprès du 
pape Félix V, qui siégeait au Concile de Bàle, s'empressaient de revenir 
chez eux lorsque le Dauphin, à la tête d'une nombreuse armée, vint 
camper auprès de cette ville. Après une journée de marche, ils rencon- 
trent le soir la troupe des Suisses détachés du camp des Confédérés avec 
ordre de se jeter dans Baie à tout prix. 

« Grandement ébahis et marris fûmes-nous, écrit de Pury, trovant 
icelle bande tant petete, au demourant joyeuse et advenante. Ocques ne 
se vit jouvenesse plus merveilleusement belle et accorte. Des nostres 
étaient là cinquante sous ordonnance de Albert de Tissot, vaillant che- 
valier, nous témoignant force ayse et contentement de notre improvise 
advenue. De ce advisez tout d'abord, aulcun des principaux des Ligues 
yceulx nous requinrent leur bailler devisement des choses à nous cognues 
à l'endroit de Basle : Sur ce leur remonstrances que l'ost du Dauphin 
comportait vingt et cinq, voire trente mille Armaignacs, champoyant et 
spoliants monts et vaux par alentour la ville et circuit d'ycelle et sem- 
blait une entreprise non humaine du voloir avec si petet reconfort gaigner 
les portes à rencontre de telle épouvantable moultitude. Un des dicts 
seigneurs des Ligues (et semblait ycelui chevalier par grave et superbe 
prestance avoir autoritey) respondit : Si faut-il que ainsi soit faict de- 
main, et ne povant rompre à la force les dicts empeschemens, nous 
baillerons nos asmes à Dieu et nos corps aux Armaignacs. > 

Le mot est sublime, les Confédérés tinrent parole. Remercions le chro- 
niqueur qui nous l'a conservé. 

Celui-ci ajoute que sept Neuchâtelois revinrent de Saint-Jaques, mais 
qu'ils n'osaient se montrer. De ce nombre était un bourgeois de Neu- 



DISCOURS DE M. A. BACHELIN 487 



châtel, € et recognu sain de corps, non feris ne mortris, a été le dict 
Jehan Fevre, moult honni et déjeté de tous comme vilain et déléal, deb- 
vant bien plutôt aller lui aussi de vie à trepassement que délaisser 
les bandières des Ligues ensembles ses braves compagnons et frères 
occis. » 

Hugues de Pierre tint la plume pendant vingt ans, dit-on. Ce qui reste 
de lui, ce sont quelques pages seulement, consacrées à la guerre de 
Bourgogne, à Grandson et à Morat, mais quelles pages! Vous les con- 
naissez, nous les avons lues, relues, aimées et admirées. 

Si je viens aujourd'hui vous en entretenir, c'est qu'il me semble qu'il 
est de ces hommes et de ces choses vers lesquels il faut retourner, de 
temps en temps, comme on va à un monument le jour de l'anniversaire 
d'une grande bataiUe pour retremper son âme dans d'héroïques sou- 
venirs. 

Les souvenirs... c'est ce qui nous réunit aujourd'hui; nous sommes la 
Société du souvenir et, si nous fouillons le passé, c'est pour remetti^e en 
lumière les belles choses négligées, oubliées parfois. 

Laissez-moi célébrer aujourd'hui le chantre le plus épique de notre 
indépendance. Nulle part, dans tous nos chroniqueurs et nos historiens 
neuchâtelois, nous ne trouverons la verve, l'accent, la passion, l'enthou- 
siasme des vingt pages qui ont survécu à l'incendie. 

« A grandes chevauchées venoit le duc Charles avecque moult gens d'armes 
de pied et de cheval, espandant la terreur au loing par son ost innumé- 
rable; là estoient cinquante mill voir plus, hommes de guerre de touttes 
langues et contrées, force cannons et aultres engins de novelle facture, 
pavillons et accoustrements touts reluisants d'or, et grandes bandes de 
valets, marchands et filles. Semblable moultitude bruyoit de loin et bail- 
loit epevantement es confins. » 

Voilà le début du récit, on peut dire de l'épopée de Grandson et de 
Morat. Le tableau est complet, admirable d'effet et de simplicité : le duc 
d'abord, au premier plan, en pleine lumière, puis ses gens de pied et de 
cheval, son ost, ses canons, ses valets, ses courtisanes ; à droite et à gauche 
la terreur. 

L'auteur a-t-il voulu faire une œuvre d'art, un poème avec sa mise en 
scène, ses effets cherchés et trouvés? Je ne sais, mais la réalité l'a servi 
admirablement. 

La terreur joue certainement un grand rôle dans ce morceau et je 
Suspecte fort le moine d'avoir eu quelque peur, un moment, comme 
chacun, à l'approche du « Téméraire j> . Aussi comme il saluera l'arrivée 



188 MUSÉE NEUCHATELOIS 



des Confédérés venant défendre la comté, comme il se réjouira de la 
déroute de l'ennemi ! Sa joie fera compensation à c l'epeyantement > qu'il 
a ressenti. 

Les Conférérés, ou Messieurs des ligues, comme on les appelait, en- 
voient immédiatement des secours à Neuchâtel, tandis que les gens de 
la Bonneville, Bienne, Cerlier et le Landeron prennent position à la tour 
Bayard qui dominait la vallée, non loin de Saint-Sulpice, « où faisoit 
beau voir accoure pareillement tous les hommes forts et gens de bien de 
la comté, aussi ceux de M. de Valengin ». L'auteur est un peu rassuré, 
on le sent, et les gens forts sont à ce moment pour lui « gens de bien y>. 
C'est un homme d'église qui écrit, on ne s'en douterait pas : la robe 
monacale de l'auteur se devine à peine dans ce récit passionné. 

La chronique des grands événements qu'il va raconter est fort courte, 
elle est d'autant plus explicite et limpide. — Nos troupes occupent le 
pont de Thièle, le Landeron, Neuchâtel, le Val-de-Travers, les roches de 
la Clusette et de Saint-Sulpice. « Bonne garde ainsi faicte et ordonnée 
apparaît l'avant bataille des Bourguignons, cuidant descendre par la tour 
Bayard et criant aux nostres de retrayer la chaîne et bailler passage, sinon 
touts pendus seroient. A telle semonce ne fut respondu que par grands 
coups d'arquebuzaides ; tant et si bien furent frottés les plus curieux et 
hardis Bourguignons, que tous virèrent doz. » Le comte Rodolphe ac- 
court aussi avec un renfort. « Sur ce le duc Charles voyant le passage 
de la tour Bayard clos aux siens chemina sur Jouxgne, et posa son ost 
devant Grandson. » 

Voilà en quelques traits le début de la campagne et le récit d'un des 
faits les plus importants de notre histoire. On sait que la chaîne de la 
route de Saint-Sulpice était chauffée à blanc et rivée au rocher. La briser 
sous le feu des défenseurs de cet étroit passage eût été difficile, peut- 
être même impossible. — Que fut devenu Neuchâtel sans la chaîne de 
Saint-Sulpice ? Quelle issue aurait eu la bataille qui se serait livrée sous 
ses murs ? 

La défense de Grandson par les Confédérés, les tentatives de ravitaille- 
ment des assiégés sont décrits avec verve. On a rassemblé force bateaux 
et force vivres, trois cents hommes de Berne, cent de Neuchâtel vont 
tenter d'approvisionner la petite garnison, le départ est fixé pour l'heure 
de vêpres, nous sommes au mois de février, il fait nuit. « Touts se ébat- 
toient d'entrer, écrit-il, nul ne vouloit estre le dernier » . Le trait est 
heureux, on voit le tableau de cet embarquement. 

Les assiégés, trompés par les mensonges de Ramschwag, se rendent au 



DISCOURS DE M. A. BAGHELIN 



189 



duc qui leur a promis la vie sauve. On sait comment il tint parole : 
€ par horrible méchanceté il fait pendre ces gens de bien, aimant mieux 
conquester par abjecte trumperie que selon Dieu et raison. )» 

Le château de Yaumarcus est tombé au pouvoir de l'ennemi, le dan- 
ger menace, le comte Rodolphe fait occuper Boudry, il place ses troupes 
le long de TAreuse € à la rive de ça » ainsi que celles de Yalangin et 
du Landeron. « Ne fault obmestre sept grosses bateaulées de gens de bien 
venants de VuUy, Cerlier et Bonneville, auxquels dicts bons enfants 
arrivés devant Neuchâtel furent faicts régals par les bourgeois ». 

Encore un tableau qui se présente à notre imagination chaudement 
vivant et coloré. . . la fraternité du danger, les grosses expansions bruyantes 
avec l'odeur des viandes arrosées c du meilleur ». 

€ Sur ses entrefaictes les alliances, cuidants porter ayde et délivrance 
aux leurs de Grandson, arrivent à Neufchastel à grands saults avecque 
chants d'allégresse et fourmidable suite (seize mill disait l'un, vingt mill 
disait l'aultre), touts hommes de martials corpsages faisants peur et 
pourtant plaisir à voir. » 

Le mot est d'une pittoresque éloquence, Michelet s'y arrête, c Que ne 
puis-je citer ici les dix pages sauvées! s'écrie-t-il. Dix pages, tout le 
reste est perdu... Je n'ai rien lu nulle part de plus vif, de plus français. 

Les Confédérés apprenant la misérable fin de leurs frères de Grandson, 
c icelle novelle allant de bouche en bouche du premier au dernier. . . 
témoingnèrent courroux si furieux que dire ne se peut, reniant, jurant 
tous (chevaliers et aultres), que vengés seroient leurs frères par sang et 
vie sans nul repis. n Et, sans vouloir s'arrêter davantage, ils partent 
pour aller coucher à Auvernier, Corcelles, Cormondrèche, Bôle, Colom- 
bier, Boudry, Cortaillod, Bevaix « et lieux voisins, aydés et festoyés tant 
et tant en la Comté. » 

A la chaleur exubérante de certaines parties du récit on devine un 
témoin oculaire. A l'arrivée des Confédérés, le chanoine est descendu 
en ville, il a entendu leurs chants d'allégresse, il a admiré leur force, 
leurs allures sauvages de guerriers venus des vallées alpestres; leurs 
jurements, leurs menaces de vengeance et de mort l'ont peut-être 
scandalisé. Alors il a eu peur et pourtant plaisir à voir ces défenseurs 
alUés. 

Le lendemain, le 2 mars, c avant le soleil » les Confédérés se réunis- 
sent en belliqueuse ordonnance entre Boudry et Bevaix « résolvant de 
courre sus au Bourguignon », a sans plus attendre les bandières de Zuric 
et gens de cheval tard et non encore venus à Neufchastel. » 



190 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



A la même heure le duc Charles avance à grand bruit de trompes et 
clairons, e: Ceulx de Suitz, Thoun et aultres (desquels ne peut on facile- 
ment se ramentevoir le nom) gaignent chemin par dessus Valmarcus. » 
Le chanoine a peur de ces noms allemands, il ne peut s'en souvenir, 
encore moins les écrire; oh! le bon Suisse romand I 

Les batailles tiennent peu de place dans son récit. Celle de Grandson 
est indiquée d'une manière explicite en quelques traits épiques : 

cTost apparoissent devant les batailles des ligues les gens d'armes 
bourguignons superbement accoustrés; là se treuve le duc avec ses plus 
amés chevaliers : tost font charge, tost sont frottés et déjettés dessus les 
chartreux de la Lance. En après ce coup, les ligues descovrant toute la 
formillière des Bourguignons proche Concise, font planter en terre pi- 
ques et bandières, et par commun accord à genoux requièrent fabveur 
du Dieu fort. Le duc voyant ce jeux, jure disant : « Par Saint-Greorçes 
ces canailles crient marcy. Gens des canons, feux sur ces vilains. > — 
Touttes et telles paroles ne lui servent de rien : les ligues comme gresle 
se ruent dessus les siens taillant dépiesçant deçà delà touts ces beaux 
galants ; tant et si bien sont déconfits en vaulx déroutte ces pauvres 
Bourguignons que semblent ils fumée épandue par vent de bize. » 

Il faut chercher dans les meilleurs écrivains français du XV""® et du 
XVI™« siècle l'équivalent de ce passage. Philippe de Comines paraît froid 
à côté. On peut lire pour se convaincre ce qui a trait à la guerre de 
Bourgogne dans les Mémoires du chroniqueur de Louis XL 

Les vainqueurs trouvent leurs compagnons traîtreusement pendus à 
l'entour du château. « Si furent ils incontinent décordés et portés en 
trioumphel honneur un à un et couchés en terre avec piques et armures 
bourguignonnes soubs chaicun d'iceulx ; puis es mesmes créneaux et 
lycols furent appendus des Bourguignons non vivants ains ja occis es 
champs de bataille. » 

Le chanoine s'émerveille des richesses trouvées dans le camp du duc 
Charles, mais les bijoux et « l'or lointain » lui suggèrent de philosophi- 
ques réflexions. « De vray, dit-il, poroient tomer à petit proufit, voir à 
mal fortune toutes ycelles préciosités conquestées et non encore cognues 
es ligues, grandes mauvaisetés là proviendroient quand simplesse serait 
déjettée par argent. — L'histoire des Compagnons de joyeuse vie a mal- 
heureusement donné raison au chroniqueur. Il raconte ensuite quelle 
est la part du butin de Neuchâtel. — Vous la connaissez : un pavillon 
« en iceluy se treuvait de l'or et de la pourpre plus que ne se vid oncques 
en toutte la comté, » nous dit-il. — C'est cet or qui nous a fait disparaître 



DISCOURS DE M. A. BACHELIN 191 



ce beau pavillon (c simplesse a été déjettée par argent »), des canons, des 
couleuvrines, des armes et autres engins, qui furent exposés pendant trois 
jours en signe d'allégresse proche la rive du lac. 

On se laisse entraîner par le récit, j'en oublie le chroniqueur un mo* 
ment et c'est de lui que je voudrais m'occuper, plus que des faits de 
cette guerre qui vous sont connus. Suivons cependant encore la marche 
des événements. 

Le château de Vaumarcus est au pouvoir des Bourguignons qui s'y 
sont tapis. Le comte Rodolphe se met à la tète d'une troupe pour les 
attaquer. Ici encore le chroniqueur raconte cet épisode avec sa verve 
imagée, ses mots pittoresques qui n^ontrent toujours un coin du tableau 
dans sa réalité : c Grandement ébahis et empeschés furent les dicts beaux 
chevaliers dedans le chastel, là où ne souloyent faire aultre que joyeux 
banquets ; et auraient tost été prins comme rats, si de fortune le fabvre 
pour cent florins ne les aveit meit hors en la nuict par la portette en 
bas la combe, puis à travers bois et ramées conduict devers Pontarly. 
Finalement, au petit piquant du jour ceux du Landeron les touts pre* 
miers... saultèrent par travers tours et crenaux dedans le susdit chastel 
criant Grandsany GrandsoUy marty tue^ sortez paillards : là nul ne res- 
pond, parce que là nul y a, hormeis la vieille gysante du castellan 
ensemble un sien serviteur chenulx et vingt et deux chevaulx et palle- 
froix en bel accoustrement. » 

Faut-il s'arrêter et faire remarquer le ton vif et coloré du récit : le 
petit piquant du jour, la portette en bas la combe et les fuyards à tra- 
vers bois et ramées? Il faudrait tout citer et l'on conviendra que c'est 
avec Brantôme et Rabelais que le chroniqueur neuchâtelois a le plus de 
rapport. 

Certains historiens, de ceux même qui racontent les événements dont 
ils sont les témoins, écrivent avec une sagesse qui souvent est froideur. 
Le chanoine, au contraire, du commencement à la fin, est sous l'impres- 
pression des faits : il s'échauffe et s'enfièvre. Tous les sentiments humains 
palpitent sous sa plume. 

Parmi les Neuchâtelois, c neuf seulement (que Dieu absolve) trépas- 
sèrent par de là en bon somme. » La mort pour le pays, en combattant 
l'ennemi, c'est la bonne mort pour le chanoine. 

Vous le voyez, le récit est toujours émouvant, toujours chaud, le cœur 
du patriote y tressaille, rien n'en comprime les battements. 

Suivons encore le chroniqueur : t Le duc de Bourgogne, cuidant rac- 
coustrer son affaire remeit sus gens de guerre et moultitude plus grande 



192 MUSÉE NEUCHATELOIS 



que lors de son piistain ost devant Grandson » et, au début du siège de 
Morat, il envoie mille Bourguignons et Savoyards sous le commandement 
du comte de Romont a pour faire sacs et piUages es pays des alliances 
à l'entour la ville t>. — Voici un des points les plus importants de ce 
récit et qui nous touche directement. Le comte, logé à Cudrefin, passe 
la Broyé, se dirigeant vers Anet : on sonne le tocsin. — A la vue des in- 
cendies allumés par le seigneur de Romont, on occupe le château de 
Thièle et l'abbaye de Saint-Jean. Les pillards chassent devant eux le 
bétail volé, avançant avec peine a: petitement, ne cognoissant ne peu ne 
prou la voye en tels marets. » Les gens d'Anet et des environs, t no- 
toirement femmes et filles courront sus avec piques, fourches, creuillons 
et aulstres engins de mesnage ». A ce moment accourent les gens d' Aar- 
berg, du Landeron, de Grossier, ceux du pont de Thièle et de Saint- 
Jean, « voir, dit le chroniqueur, ceux au labeur es champs et vignes 
tout le long, jusqu'en la ville de Neufchastel, délibérant gagner prompte- 
ment le maix et pontenaige de la Sauge, à celle fin retrayer du Savoyard 
le bétail prins es pasquiers d'Aines (*) ». Le comte de Romont, qui a laissé 
ses chevaux à Cudrefin et s'embourbe dans les marais (il y est c enfondré » 
dit le chanoine), se voit assailli et ne trouvant ni le lieu ni le temps de 
se mettre en bataille, repasse la Broyé « mais non si hastement que les 
dernières siennes bandes ne fussent frottés au dos et aulcuns jetés à l'eau 
où bibèrent leur soûl d . Mot terrible, un peu cruel peut-être ! Mais le 
souvenir de la garnison pendue aux créneaux du château de Grandson 
est encore palpitant et, de l'autre côté de la rive neuchâteloise brillent 
les feux ennemis. — <îc Beaucoup sautaient dans le lac et pourtant n'avaient 
pas soif, s'écrie Veit Weber dans le Chant de Morat. Le chroniqueur 
et le poète se rencontrent dans cet alléluia de la victoire. 

Les pillards ont repassé la rivière, les gens d'Anet ne voulant les pour- 
suivre plus outre, a seulement faisait-on force mousquetaides de rive à 
rive. » Alors survient « le vaillant banderet du Landeron. Le jeu des 
Allemans rien ne vault, en la rive de là sont les paillards eschaipés de 
Valmarcus, fault les assaillir au col » ; et voyant à quelque distance de 
là le bétail qui passe la rivière à gué: a Enfans de bien, crie-t-il, aperte 
est notre traite, ycelui bestail est signe d'assistance à nous baillé par 
S^-Martin, faisons bon debvoir. » Tous courent : « Là le banderet de 
Landeron se meit dedans l'eau le premier, tenant haulte sa bandière, 
criant de plus fort: devers moy, enfans de bien de la Comté, devers 
moy. » 

(1) Anet. 



DISCOURS DE M. A. BACHELIN 193 



La bataille recommence sur l'autre rive; le comte de Romont a rallié 
ses troupes, « quatre fortes bandières, » arrivant au secours des gens du 
Landeron, ceux-ci peuvent c courre sus et assaillir le Savoyard..., se 
ruent droict dessus, les frottant et depeschant par doz et ventre. ï> Le 
seigneur de Romont se hâte de rentrer à Cudrefm, où les Confédérés les 
poursuivent et où t les tard venus jovèrent aussy des poings un petit; et 
aurait esté la tuerie bien aultrement ordonnée si la nuict choyant n'avoit 
baillé au Savoyard ayde à se sauver devers Estavayer. » 

On comprend que l'on fit fête aux gens du Landeron, « et sortaient 
pour les recepvoir jeunes et vieilx, petits enfans et leurs mères. ï> Le 
vaillant banneret Bellenot, vous le savez, fut armé chevalier par le comte 
Rodolphe. 

Cette déroute du seigneur de Romont semble au Chanoine un aver- 
tissement du ciel pour que le duc laisse les ligues en paix, mais l'enten- 
dement du Téméraire est fermé à toute « chrestienne pensée i&. « Dieu 
veut par semblable grand exemple, bailler signe aux puissants et plus 
i^outés princes, et leur remonstrer que les superbes ne sont que fols 
devant sa face, partant les délaisse, et tost perdent-ils honneur et che- 
vance. » 

Pendant que le duc s'installe devant Morat, le comte de Romont garde 
le côté de bise et quarante mille hommes occupent les autres côtés, 
< machinants comme garibels tout le pays. » Les garibels sont ce qu'on 
a appelé plus tard les urbecs, scarabées destructeurs de la vigne. — 
Charles fait dire à ceux de Morat de se rendre, Adrien de Boubenberg 
lui répond < que le déloyal devant Grandson fiance n'aurait devant 
Morat. » 

Ici commence le récit des combats; on voudrait tout citer, les mots 
font rage comme les canons et résonnent comme des cuivres, mots sono- 
res où les r dominent, dans des phrases bien construites et toujours 
imagées. « Messieurs des ligues descendent de Guemine en deux parts, 
une court dessus le seigneur de Romont et du premier coup le déloge, 
tant et si bien le déchasse, que semblaient-ils ces pauvres Bourguignons, 
bestail épévanté par le loup. » — A Grandson, nous avons eu cette su- 
perbe comparaison de la « fumée espandue par vent de bise », ici c'est 
le « bestail épévanté par le loup. » — On parle de Comines comme d'un 
maître, soit, mais j'y cherche en vain cette énergie, cette puissance qui 
abondent dans le chroniqueur neuchâtelois. — Ecoutez la fin de sa jour- 
née de Morat : « L'autre bataille des ligues (icelle estoit la plus grosse 
et nos gens dedans) marche droit devers l'ost du duc de Boui^ogne, là où 



194 MUSÉE NEUCHATELOIS 



se trouvent touts ses plus vaillants chevailliers, féotiers et gens d'armes 
bien gardés tout alentour par le charrois, fortes hayges bardées de gros 
pals et cent et cent canons faisant rage et batterie de çà de là : tels four- 
midables empeschemens ne peuvent rendre froids Messieurs des ligues : 
ains les bandières de Berne et de Fribourg criant Grandson, Grandson, 
sautent les premières par travers canons, hayges, pals et charrois, en 
telle manière que Thuis est incontinent appert aux aultres. A ce coup 
cuident certaines grandes et superbes bandes conûmstre et faire chaudes 
charges : mais les ligues se ruent dessus, criant de plus fort Grandson, 
Grandson, taillant, despéchant touts ces reluisants chevalliers sans bailler 
marcy ni remission à nul. Ceulx de Morat en la même heure font entière 
et rude saillie conduicts par le vaillant Boubenberg ; si advint tuerie non 
pai^eille, et ne voyait-on que Bourguignons despêchés et gysants par touts 
lieugx à l'entour, non comprins tant et tant jettes, voir estoufés par 
chassement dedans le lac. i» 

Voilà de la prose victorieuse, haute en couleur et en all^resse... la 
bataille fut terrible. Les Confédérés disent n'avoir fait à Grandson que 
« petits jeux d'enfants », en comparaison de la journée de Morat. 

Le duc Charles est en fuite se sauvant a quasi seul, tout d'une boutée, 
sans virer face jusques en S^-Claude. » 

Après cela, le chroniqueur compte les morts et décrit le butin, dont 
Neuchâtel obtient une riche part, « piques, couleuvrines, beaux accoustre- 
ments de pied et de cheval, armures de chevaliers de touts pays et lan- 
gues, un chacun en ramassa son soûl; tellement que sembloient nos gens 
revenir du marché. » On sent ici le témoin oculaire, l'image est prise 
sur le vif. « A ceux de Berne et de Fribourg furent octroyés quasi tous 
les canons; et certes les avaient-ils bien gaignés. » 

La fin du récit est consacrée au fait des Bourguignons passant le Doubs 
pour « faire sacs et paillaiges es Brenets, Locle et lieugs proches, aussy 
es maix et cemils le long des Chaux. ]> Cet épisode vous est connu, Jehan 
Droz a fait sonner la cloche au moustier du Creux », rassemble ses gens 
dans la forêt et pense sagement qu'il vaut mieux laisser les Bourguignons 
se disperser pour le pillage et les attaquer alors. — Ici encore il y a un 
de ces mots charmants qui peignent non seulement le fait, mais l'auteur. 
« Les Bourguignons cuidant regaigner le pontenaige et retorner en leur 
pays, pance pleine et butin dessus l'eschine, nos Montaignons leurs saul- 
tent rudement au corps que desçà que delà avecque piques, pertuisaines, 
aussy couleuvrines, sans octroyer bague ne vie. » Quelques-uns cepen- 
dant passent la rivière, les uns en nageant, les autres en bateaux, <i et 



DISCOURS DE M. A. BACHELIN 195 



passés qu'ils furent; fouioient-ils à force, et cuide fouient encore. » Vous 
le voyez, toujours la même verve. 

Voici le dernier passage du chroniqueur : « et fut prinse et gaignée à 
toujours leur bandière (celle de l'ennemi) ; et icelle plantée par gratitude 
en l'église du Seigneur; de quel faict et prouesse fut fort parlé es pays 
des ligues, et loangQ^ baillées aux dicts Montaignons comme juste, i» 

La chronique du chanoine de Pierre résume l'opinion populaire pen- 
dant la guerre de Bourgogne ; c'est par elle que nous connaissons la lan- 
gue parlée chez nous dans la dernière partie du XV«n« siècle, et cette 
langue, vous l'avez entendue, est admirablement belle, vivante, pleine 
de mots expressifs, énergiques, imprégnés d'une saveur toute gauloise, 
et que nous saluons avec plaisir au passage. C'est un lettré qui écrit, 
capable de délicatesses et de nuances, mais qui sait parler la robuste 
langue du soldat. 

Comme Brantôme et Rabelais, le chanoine va droit au but, sans am- 
bages, par une phrase limpide, embarrassée seulement, çà et là, par des 
tournures aujourd'hui disparues, un abus de participes présents qui 
empâtent quelquefois le récit. Mais comme ces deux maîtres, il a l'action, 
la chaleur, la clarté, l'épithète juste, caractéristique, complétant les choses 
par une touche pittoresque, qui donne l'accent et la vie. Quand il parle 
de bataille, ses mots frappent, taillent et tuent. — Et, après ses empor- 
tements de victoire, il se calme, apprécie les faits et en pressent les 
conséquences avec une justesse que les événements ont prouvée. La sage 
raison du philosophe et de l'homme d'église tempère les ardeurs du 
patriote. « 

Tous les peuples ont leurs phases héroïques; la guerre de Bourgogne 
est une de celles dont nous nous glorifions le plus, mais elles ne devien- 
nent vraiment populaires que lorsqu'elles ont trouvé leurs historiens et 
leurs poètes pour les écrire et les chanter. Souvent c'est une voix qui 
s'élève, inconnue jusque-là, résumant dans un poème, un récit ou un 
chant tous les sentiments de la nation, jetant au ciel un cri retentissant 
de délivrance et de joie, puis la voix se tait et s'éteint dans le silence 
quand l'orage et le danger ont passé. — Telle est l'histoire du chanoine 
de Pierre. 

L'ennemi défait et disparu, la paix assise, il se tait ; du moins, rien de 
ce qu'il peut avoir écrit depuis ne nous est parvenu. Après cette épopée 
de Grandson et de Morat, après le bruit des épées taillant de çà de là, 
des mousquetades et des cris de combat, après avoir embouché le clairon 



496 MUSÉE NEUCHATELOIS 



de la victoire pour sonner ses fanfares... le patriote chroniqueur rentre 
dans le silence de la paix claustrale... nous n'apercevons plus que la 
robe du moine parcourant lentement les allées du cloître de la Collé- 
giale. 

Les faits qui suivirent la guerre de Bourgogne furent-ils trop pâles 
pour cette vaillante plume qui avait tressailli à « l'^eventement » de la 
guerre et aux cris d'allégresse des Confédérés vainqueurs? — Personne 
ne peut le dire. 

Le chanoine Hugues de Pierre s'éteignit sans qu'une ligne, un mot ait 
consigné la date de sa mort. Le mystère de cette fin n'est point sans 
charme. 

L'œuvre de ce chantre national demeurera comme un monument' histo- 
rique et fera battre le cœur des générations futures. La nôtre n'est point 
oublieuse, elle a érigé une statue à son auteur ; il y aurait un autre mo- 
nument à lui élever encore, ce me semble, ce serait une réédition de ses 
pages héroïques. Pages héroïques, je le répète, et que tous devraient 
lire ! on en sort plus fort et meilleur. 



UN ÉLÈVE DE FRANÇOIS FORSTER 

FRÉDÉRIC WEBER 



Le graveur illustre que les beaux-arts viennent de perdre a soutenu, avec 
notre compatriote Forster, des relations étroites qui ont eu sur sa carrière d'ar- 
tiste une influence décisive. A ce titre un extrait de son autobiographie ne sera 
point déplacée dans le Musée neuchâtelois : c*est le complément naturel de la 
notice caractéristique et vivante que M. A. Bachelin a donnée naguère dans ce 
recueil sur Forster lui-même (*). 

Le fragment autobiographique qui va suivre fut écrit par Fréd. Weber lors de 

(1) Voir Musée neuchâtelois, année 1873, les deux articles à pages 113 et 161. 



FRÉDÉRIC WEBER 497 



son agrégation à rAcadémie des beaux-arts de Berlin, en 1874. C'est le récit très 
simple, très courte mais très plein, de sa vie presque entière. Les humbles com- 
mencements de cette vie que la gloire devait couronner, les difficultés de plus * 
d'une sorte qui la traversèrent, TefTort incessant de Weber vers une perfection 
plus grande dans son art, ses succès publics et les incidents de sa vie privée qu'il 
mentionne en passant, tout cela donne à ces pages le plus vif intérêt. Après les 
avoir lues, personne ne regrettera de les avoir rencontrées dans notre recueil. 

Je suis né le 10 septembre 1813, à Bâle, où je n'ai passé que le 
temps de ma première jeunesse. L'année 1827 m'amena à Strasbourg. 
Lorequ'il s'agit pour moi d'apprendre un état, mon goût pour le dessin, 
auquel je me livrais seul et sans direction, l'emporta bientôt, et j'entrai 
comme apprenti dans la lithographie de la maison Levrault. Mais la 
directrice de ce grand établissement ne m'ayant employé pendant six 
mois qu'à courir la ville pour faire des commissions, tout en m'occu- 
pant, de cinq heures du matin à dix heures du soir, dans ses ateliers 
de reliure, moyennant une gratification de dix sous par semaine, j'aban- 
donnai la partie et fus reçu en apprentissage, au printemps de 1828, 
chez le graveur sur cuivre F.-J. Oberthur, à Strasbourg. La durée du 
travail de chaque jour et le terme de quatre ans avaient été stipulés 
par contrat. Oberthur n'avait fait d'études ni comme dessinateur ni 
comme graveur, et je n'appris que peu de chose chez lui, où je passai 
ces quatre années à travailler péniblement, et quand le maître ne me 
faisait pas faire autre chose, à copier de mon chef, d'après Goltzius et 
Wille. Les travaux ordinaires de mon maître consistaient en commandes 
de la fabrique de porcelaine de Schramberg, dans la Forêt-Noire : 
c'étaient le plus souvent des paysages ou des dessins décoratifs, destinés 
à être reproduits sur des plats et des assiettes. Il y eut heureusement, 
dans ce travail, presque toujours grossier, quelques interruptions qui 
me permirent de poursuivre pour mon compte l'étude de l'art en des- 
sinant d'après le peintre Gabriel Guérin, de Strasbourg (un élève de 
David), ou d'après les anciens maîtres, interprétés par les graveurs que 
j'ai déjà nommés. Après quatre ans d'un labeur acharné et de priva- 
tions multiples, je parvins, dans l'automne de 1832, à être admis, à 
Carlsruhe, chez le directeur de la Galerie Frommel. Quelques années 
auparavant, Frommel avait appris la gravure sur acier en Angleterre et 
l'avait introduite à Carlsruhe avec un grand succès. Cette invention fit 
chez les éditeurs allemands une révolution véritable, parce que les' 
planches d'acier pouvaient donner vingt fois plus d'épreuves que le 
cuivre, et que, d'ailleurs, la manière anglaise avait pour le public un 



Musis Nbuohatblou, — Août 1882. 16 



198 MUSÉE NEUCHATELOIS 



grand attrait de nouveauté. Les commandes arrivaient de tous cdtés; 
Frommel avait besoin d'aides, et trouva bientôt en moi un collaborateur, 
faible sans doute, mais diligent, qui en peu de temps fut capable de 
travailler sur l'acier, et put être employé dans le genre du portrait. 

Je quittai Carlsruhe pour Munich, dans l'automne de 1835. Bientôt 
accueilli à l'Académie par le directeur Cornélius, je dessinai d'abord 
dans la salle des antiques, sous le professeur Zimmermann, et, l'année 
suivante, d'après le modèle vivant dans la salle des Actes. La direction 
des études était alors essentiellement calculée pour la fresque, tandis 
que j'avais gardé de l'école de Frommel un goût décidé pour les figures 
achevées. Une gravure d'après un dessin à la mine de plomb de Kaul- 
bach, € Le criminel par honneur perdu i>, me procura la connaissance 
du maître, qui s'intéressa à moi et voulut me préparer à reproduire ses 
tableaux. De là les gravures d*api*ès Kaulbach : « Der Gang nach dem 
Eisenhammer », « Faust et Méphistophélès », c Egmontet Claire », pour 
les éditions illustrées de Goethe et de Schiller, publiées chez Cotta, et 
nombre de petites gravures que je passe sous silence, d'après les élèves 
de Kaulbach, Bendel et Van Muyden. La maison Cotta, alors très impor- 
tante, me proposa de me faire étudier à ses frais, à Paris et à Londres, 
le genre nouveau de la gravure, et de venir diriger ensuite à Munich 
un atelier de jeunes graveurs sur acier. Il s'agissait d'abord de graver 
les dessins de Kaulbach pour « Reinecke-Fuchs » . La jeunesse et le 
besoin d'indépendance me firent décliner cette offre, et l'atelier projeté 
fut abandonné. Toutefois je fus engagé ainsi à mûrir le plan qui me 
préoccupait depuis longtemps, de faire pour mon compte le voyage de 
Paris, afin d'apprendre à connaître personnellement les Desnoyers, les 
Henriquel-Dupont et les Forster, qui m'apparaissaient comme des étoiles 
de première grandeur dans le ciel de l'art, et à demander leurs directions. 
C'est précisément une direction qui m'avait manqué jusque-là : mon 
goût pour la gravure achevée ne pouvait être satisfait à l'école du profes- 
seur Amsler de Munich, qui avait une préférence marquée pour les esquis- 
ses et les cartons, et n'était guère familiarisé avec la gravure sur cuivre, 
comme le montrent assez ses travaux d'après Raphaël. Kaulbach connais»- 
sait très bien la gi*avure française et appréciait ses qualités ; il souhaitait 
même pour ses propres œuvres une gravure plus achevée que ne le per- 
mettait son dessin. Il m'encouragea à faire le voyage de Paris. Cornélius, 
quand je pris congé de lui, m'offrit, pour Desnoyers et Mercury, des 
recommandations que j'acceptai avec gratitude, et je me séparai de la 
douce et facile vie de Munich, des célébrités auxquelles la Bavière et 



FRÉDÉRIC WEBER 199 



rAllemagne sont redevables d'un développement nouveau, aussi bien 
que de génies orageux et puissants qui se sont immobilisés dans la 
période violente d'une jeunesse emportée, ou en ont été victimes. 
J'arrivai, en octobre 1840, dans le chaos de Paris pour y tenter ma 
fortune. 

Je me mis au travail dans un petit logis de la rue de la Harpe; j'en- 
trepris deux vignettes pour Cotta, étudiant dans les jours de repos cette 
grande cité, si riche en enseignements pour l'artiste à ses débuts. Des- 
noyers m'accueillit très cordialement et me pressa de me remettre au 
dessin. Mercury, flatté de la belle lettre de recommandation de l'illustre 
Cornélius, me reçut déjà avec plus de cérémonie, et se montra fort in- 
dulgent dans l'examen de mes faibles productions en gravure : cela ne 
fit pas précisément sur moi une impression favorable et je pressentis 
que Mercuiy me serait moins utile que maître Desnoyers. Forster me 
dit, après avoir examiné mes travaux : « Vous ne savez rien encore, 
mon bon ami, ni graver, ni dessiner, et vous avez besoin de toute votre 
énergie si vous ne voulez pas mourir de faim sur le pavé de Paris, i 
De telles paroles, sérieuses et fortes, devaient exercer une grande in- 
fluence sur un homme qui ne se faisait pas d'illusions sur lui-même. 
Quand son ambition n'était pas en jeu, Forster était le plus franc des 
hommes, et c'est ainsi que pendant des années il me montra la plus 
cordiale amitié, et me soutint puissamment dans mes travaux. Une 
quatrième lettre de recommandation, du peintre de genre Kirchner à 
Munich, m'inti-oduisit chez Franz Winterhalter, son vieil ami de la 
Forêt-Noire. Ce portraitiste célèbre, alors dans toute sa force, m'accueillit 
amicalement, et, lui aussi, me recommanda l'étude du dessin. 

A toutes ces indications bien intentionnées s'ajoutait mon propre désir 
d'apprendre à fond quelque chose, et j'en eus bientôt l'occasion lorsque, 
au printemps 1841, j'entrai dans l'atelier de Paul Delaroche. Ingres, 
nommé directeur de l'Académie de France à Rome, venait de quitter 
Paris; ses élèves s'en étaient allés chez Delaroche, dont l'atelier prit 
dès lors le premier rang. J'y trouvai des jeunes gens comme Gérome, 
Yvon et d'autres qui, dès lors, se sont fait connaître. Je travaillais vigou- 
reusement pendant toute la belle saison; les soirs d'hiver les études se 
poursuivaient à l'Académie. Les farces d'atelier contre les jeunes^ et 
une grande licence de propos étaient à l'ordre du jour parmi les élèves. 
Ceux qui pouvaient prendre leur parti de ces misères appréciaient 
bientôt les inestimables avantages d'une école technique, telle que 
l'Allemagne n'en a jamais possédé de pareille; puis les occasions ne 



200 MUSÉE NEUCHATELOIS 



leur manquaient pas d'entrer en contact avec Tindisciplinabilité du 
caractère français, comme avec les mœurs parisiennes, et d'apprendre 
à connaître les ressorts multiples qui tiennent en haleine tout le corps 
des jeunes élèves d'art de la capitale. Ici le premier rôle appartient au 
concours de Rome, à la suite duquel les lauréats sont généreusement 
entretenus et dirigés pendant cinq ans par le gouvernement français à 
la Villa Médicis. 

(A suivre.) Traduit et communiqué par M. Ch. Berthoud. 



SOUVENIRS HISTORIQUES 

DES MOBTAGMES MEUCHATELOISES ET DE LA FRANCHE-COMTE 



(Suite. — Voir la livraison d'Août 1881, p. 157.) 



Chacun sait que la vallée du Locle fut défrichée en 1303 dans sa partie 
orientale par Jean Droz, de Corcelles, et ses fils ; elle appartenait à l'ab- 
baye de Fontaine- André, sous la suzeraineté des comtes de Valangin. 
Mais il parait que la vallée fut aussi colonisée depuis l'occident, par des 
familles du val de Morteau, dépendant du prieuré de cette localité. Les 
moines venaient peut-être tirer leurs redevances à la Molière, dans le 
vieux bâtiment qu'on nomme la maison du diable; nous ignorons l'ori- 
gine de ce nom singulier. 

Les gens d'Otho, hameau près du Locle, possèdent aussi de très vieilles 
maisons ; l'une d'elles est appelée par ses habitants un ancien couvent, 
ce qui n'a aucune vraisemblance, mais signifie peut-être qu'elle payait 
la dîme à un couvent. 

Les limites du comté de Neuchâtel et du prieuré de Morteau n'étaient 
pas bien définies ; il y avait des terrains vagues où Neuchâtelois et Bour- 
guignons avaient droit de parcours et de bochéage; aussi les contestations 



SOUVENIRS HISTORIQUES 201 



ne firent-elles pas défaut. De la Brévine aux portes du Locle, on était 
d'accord; mais le prieur réclamait comme son territoire tout le pays 
compris entre les portes du Locle, le sommet de la montagne aux Mâles- 
Pierres, la Fougière (?), la Sagne (les Sagnottes), Beauregard, Pouillerel, 
la combe de la Sombaille et le Doubs. Le sire de Valangin soutenait que 
la teiTe de Morteau allait des Portes du Locle au lac de Chaillexon par 
le Manuel, le Clos et les Goudebats. 

D'après les historiens neuchâtelois les comtes valanginois étaient bien 
dans leur droit ; mais d'après les historiens franc-comtois, Jean III d'Aar- 
berg- Valangin ne pensait qu'à augmenter ses possessions aux dépens de 
ses voisins; il suivait l'exemple de ses suzerains, les comtes de Neu- 
châtel, c cette race dure et bataillarde, à qui la main démangeait de jouer 
des poings », comme disait un vieux conteur bourguignon. 

Les Brenets, colonisés par des familles du val de Morteau, payèrent 
longtemps leurs dîmes au prieuré. En 1451, quand le parlement de Dôle 
fit le dénombrement de la bourgeoisie de Morteau, la juridiction des 
Brenets y était comprise ; ce qui n'empêcha pas le comte Jean de mal- 
mener les colons des Brenets ; de leur enlever du bétail sous prétexte de 
redevances arriérées qui lui étaient dues; d'arracher les pannonceaux du 
duc de Bourgogne, protecteur officieux du prieuré (le comte de Neu- 
châtel étant l'avoué reconnu), et de les remplacer pas ses armes. La 
bourgeoisie de Morteau protesta en toute hâte, et bientôt survint un 
mandement du duc Philippe-le-Bon, ordonnant de saisir ceux qui avaient 
maltraité les habitants des Brenets ; la sentence était plus aisée à pro- 
noncer qu'à exécuter, et tout se passa en procédure. Enfin, le 27 jan- 
vier 1455, un arrêt du parlement de Dôle débouta de ses prétentions le 
comte d'outr^oux. 

Après la mort de Charles-le-Téméraire, les sires de Valangin recom- 
mencèrent leurs agressions et finirent par triompher, mais le débat dura 
à peu près soixante-quinze ans. 

Le prieur Henry de Roche s'était opposé de toutes ses forces aux vexa- 
tions des comtes d'Aarberg-Valangin, qui lui en gardaient mauvais sou- 
venir. Un soir de 1508, probablement, Claude d'Aarberg, fils et successeur 
de Jean, partit du Locle avec quelques hommes d'armes, arriva furtive- 
ment à Morteau, saisit le prieur, qu'on garotta et mit en croupe d!un 
cavalier, avant que la cloche d'alarme eût réuni les bourgeois ; la troupe 
galopa vers Salins, et le pauvre prieur fut enfermé dans le château de 
cette ville, qui appartenait à Jaques de Vergy, parent de Glande d'Ar- 
bei^. Le prieur Henry de Roches mourut dans un cachot au bout de 



202 MUSÉE NEUCHATELOIS 



quelques années, sans que Messieurs d'Arberg et de Vergy aient été 
inquiétés pour cet acte de violence inqualifiable, s'il n'était pas plus cou- 
pable que ne le dit son historien. 

Quand Antoine de Vergy fut nommé prieur, il sanctionna les frontières 
du domaine prieural, telles que les demandaient les comtes de Valangin. 
L'affaire fut définitivement réglée en 1527, mais avec une perte si évi- 
dente pour la Franche-Comté, que l'archiduchesse Marguerite dit en 
ratifiant ces conventions, qu'elle ne le faisait que pour complaire à Mes- 
sieurs des Ligues, et vivre en bonne intelligence avec eux. 

Pendant ces longues négociations s'était passé l'épisode historique qui 
fait le plus d'honneur au Locle, la Saboulée des Bourguignons (*), dont 
voici le récit d'après un document écrit en patois. 

« Mon père est mort en 1549, ayant 94 ans sur la tète. Il m'a souvent 
raconté comment le maire Droz, qui était un de ses amis, vint le 27 mai 
1476, lui dire qu'un homme des Villers l'avait averti que tous les gars 
de Morteau, la Soigne, Mon-le-Bon, Chaillexon, et d'autres lieux, vien- 
draient le lendemain ravager la Comté, de la Chaux-de-Fonds à la Chaux 
des Taillières. 

« Jean Droz disait : Que faire ? D'ici à demain on ne pourrait rassembler 
que les gens de notre communauté, peut-être 200 hommes, et les 
meiUeurs ne sont pas remis de la bataille de Grandson. Qu'en dis-tu, 
Abram ? 

« Abram répondit : Cette nouvelle m'attriste un peu ; mais ne décidons 
rien par nous-mêmes ; convoquons l'assemblée, et d'ici à demain, avec 
l'aide de Dieu, on veiTa ce qu'il faut faire. 

« On se rassembla en grand émoi; certains voyaient déjà la fumée des 
Brenets, d'autres croyaient l'ennemi aux Portes du Locle. 

a Jean Droz se plaça devant la porte du saint moùtier sous la tour, pour 
se faire entendre ; il commanda que les femmes, les enfants, les vieillards, 
les estropiés et les poltrons se retirassent à la Combe-Girard, et que le 
curé priât tous les saints, surtout Marie-Magdeleine, saint Renobert et 
sainte Agathe nos patrons, pour la délivrance de la communauté. 

« Ainsi dit, ainsi fait. — Une partie de la population s'abrita dans les 
bois ; mais dix-huit femmes du village déclarèrent qu'elles voulaient faire 
la lessive de la bergère Marianne Besançon, et que tous les Bourguignons 
de la Bourgogne ne les empêcheraient pas de rester sur le Crêt. — Jean 



(1) La Saboulée des Borgognons, par un vieux sautier du Locle, est un récit en patois 
des montagnes, fort original, qui a étô traduit en vers par M. Louis Bomet, sous le titre: 
Le Cr et- Vaillant t fabliau sur un épisode de la guerre de Bourgogne. 



SOUVENIRS HISTORIQUES 203 



Droz et mon père (il était sautier, il peut bien le dire), les hommes du 
Locle, des Eplatures, des Combes et du Crozot se donnèrent rendez-vous 
derrière la maison d'Etienne Robert ; 38 Sagnards, avec leur maire Adam 
Matile, étaient venus se joindre à nous ; ils avaient des armes prises sur 
les Bourguignons à Grandson, 15 Brenassiers et 3 Planchottiers portaient 
notre troupe à 309 bons garnem^its ; plusieurs avaient déjà oublié femme 
et enfants, du plaisir de se battre encore contre les Bourguignons. Le 
maire partagea ses gens en quatre bandes ; sachant les ennemis si nom- 
breux, il dit que ce serait folie de vouloir les arrêter, mais qu'on s'em- 
busquerait à la Côte-Milon (le haut de la Rançonnière, côté français), et 
qu'on leur tomberait dessus quand ils repasseraient les Portes du Locle, 
gorgés de butin; Jean Droz donnerait le signal de l'attaque en faisant 
tomber la grosse pierre qui ganguillait au haut des rochers, et que trois 
maçons avaient encore dégagée pendant la nuit. 

« On fit circuler des patrouilles, la nuit se passa tranquillement ; mais 
à la pointe du jour une sentinelle fit savoir qu'on voyait une nuée 
d'hommes qui passaient la Côte-Grelion, bandière au vent, armés de toute 
façon, et ayant mis des habits rouges. (*) 

« Quand les Bourguignons arrivèrent sur le marais, ils envoyèrent une 
troupe cerner le village, celle-ci fut bien surprise de n'y trouver personne ; 
toute la bande arriva et se mit à piller à cœur joie, car le maire avait 
recommandé de leur laisser tout à discrétion, les caves principalement. 
Ils trouvèrent 22 vieillards qui s'étaient cachés dans la tour de moûtier, 
et qu'ils firent prisonniers ; ils prirent aussi le curé, l'attachèrent devant 
la porte de sa maison, ainsi que d'autres gens. 

t Les pillards arrivèrent bientôt sur le Crét, et les femmes qui aidaient 
à la Marianne barricadèrent leurs portes; ce que voyant, les Bourgui- 
gnons voulaient mettre le feu, mais à mesure qu'ils approchaient, elles 
leur lançaient des cendres et de l'eau bouillante sur la tête, ce qui fit 
reculer quelque peu les assaillants ; ces braves femmes allaient manquer 
de munitions, quand la Marianne courut à l'étable et détacha le taureau, 
qui, voyant tous ces habits rouges, se lança, furieux, contre la troupe 
effrayée et fit belle besogne; il y eut des membres rompus et des yeux 
estropiés ; quant aux égratignures on n'en parle pas, mais nul n'en retira 
sa peau tout entière. 

a Une partie des Bourguignons s'enfuirent par les Combes, mais les 



(1) On lit quelque part que des débris de l'armée de Charles-le- Téméraire étaient cantonnés 
aux environs de Morteau. 



204 MUSÉE NEUCHATELOIS 



hommes de la Chaux-du-Milieu les reçurent de telle façon, qu'on ne sut 
jamais bien ce qu'ils étaient devenus. 

« Quand les montagnards embusqués virent arriver les pillards, ils leur 
laissèrent repasser les rochers; mais Droz donnant un ordre, le gros bloc 
roula sur eux au plus épais de la cohue, puis on leur tomba dessus à 
bras raccourcis ; on délivra les prisonniers et le bétail qu'ils amenaient, 
ainsi que le butin volé ; on s'empara aussi de leur bannière, et on les 
poursuivit jusqu'au Doubs; beaucoup s'y noyèrent. 

« Nos gens rentrèrent au village tout heureux de leur victoire, et plan- 
tèrent la bannière conquise sous la tour de l'église. 

« On profita d'un marchand qui allait à Neuchàtel pour avertir le sei- 
gneur de ce qui s'était passé ; il fit appeler le curé et lui vanta grande- 
ment nos Loclois, il leur donna un ciboire pour l'autel et une bannière 
pour la communauté. — Ainsi le Locle eut de la chance. 

« Aussi longtemps que la bannière des Bourguignons restera à sa place 

dans l'église, l'étranger ne mettra pas les pieds dans ce village; vous 

voyez que vos parents n'étaient pas des lâches, et vous apprendrez à vos 

enfants à les imiter. » 

(A suivre.) M. R. 



COSTUME D'ENFANT AU XVIir* SIÈCLE 

(avec planche) 



L'enfant manque quelque peu dans la collection de costumes neuchà- 
telois que nous cherchons à recueillir ici; c'est une lacune que nous 
comblerons petit à petit. 

Un portrait anonyme, mais que nous savons être de R. Gardelle, pro^ 
priété de M. F. de Marval, nous représente un membre de cette ancienne 
famille neuchàteloise, Samuel de Marval, peint en 1729. La robe, d'étoffe 
solide et à queue, est bleu-clair, agrémentée de galons d'argent, avec 
dentelles à l'encolure et aux manches, les cheveux, blonds, paraissent 
être légèrement poudrés. L'aspect de cet ensemble riche et simple est 
des plus agréables, un tricorne galonné le complète. 

Samuel de Marval obtint le grade de capitaine au service de France; 

il mourait en 1809. 

A. Bacheun. 



MUSÉE NEUCHATELOIS. 



XV!*» SÉOE- COSTUME D'ENFANT. 



SOCIÉTÉ CANTONALE D'HISWIRE 

ASSBHBLÊB GÉNÉRALE DU 10 JDlLIiGT 1882, A GORCELLES 



La séance a lieu au Temple, à 10 heures, sous la présidence de 
M. Auguste Bachelin. 
Les comptes ont été examinés et approuvés dans la séance du 20 avril 

1882. L'actif, au i^ janvier 1882, est de fr. 3141 »01. 

Sur la proposition du Comité, Valangin sera le lieu de réunion pour 

1883. Monsieur Charles Châtelain, pasteur à Cernier, est nommé prési- 
dent à l'unanimité et le Bureau est confirmé dans ses fonctions ; il est 
composé comme suit : 

Président: M. Charles Châtelain. 

Vice-Présidents: MM. Aug. Bachelin et Fritz Berthoud. 

Caissier: M. Ferdinand Richard. 

Secrétaire: M. J.-H. Bonhôte. 

Assesseurs: MM. A. Daguet, L. Favre, D' Guillaume, Louis DuBois, 
A. de Coulon, A. de Mandrot et J. Breitmeyer. 

L'assemblée passe ensuite à la réception de 34 nouveaux membres, 
qui sont : 

MM. Blanc, Fernand, pasteur^ Brévine. MM. Grossen, Fritz, greffier, Brévine. 

Berthoud, A., peintre, Neuch&tel. Gudet, Marc, géomètre, Brévine. 

Bertrand-Calame, horl., Brévine. Haeussler,F., ministre, Neuchâtel. 

Bonjour, Paul, instituteur, Cernier. Jeanneret, Albert, nég., Brévine. 

Bron, François, Peseux. Legrandroy, E., prof., Neuchâtel. 

Colin, Henri, Gorcelles. L'Eplattenier, George, Valangin. 

De Dardel, Otto, Saint-Biaise. Marsauche, L., pasteur, Serrières. 

DuBois, William, nég., Gorcelles. Matthey-Doret, H., horl , Brévine. 

Dumont, Paul, négociant, Brévine. Matthey-Doret, U., nég., Brévine. 

Furrer, Emile, nég., Neuchâtel. Matthey-Jeantet, Ed., nég., Brévine. 

Gauchat-Guinand, A., Neuchâtel. Mauler, Fritz, prof., Chézard. 

Gonset, Albert, Chauxde-Fonds. Montandon, Ch., nég., Brévine. 

Mumbi NsucHATBLOtt. — Septembre 1882. 17 



206 MUSÉE NEUCHATELOIS 



Montandon, Henri, nég., Brévine. Petitpierre, Ch.-Ed., Neuchâtel. 

Montandon, L.-F., nég., Brévine. Pîerrehumbert, Ed., Gorcelles. 

Nicolet, Paul, Neuchâtel. Robert, Adrien, notaire, Ponts. 

Nussbaum, U., hori., Brévine. Vaucher, David-Henri, Gorcelles. 

Otz, Alfred, D', Brévine. Vouga, Albert, peintre, Gortaillod. 

A la suite de ces opérations adnministratives, M. Aug. Bachelin ouvre 
la série des travaux par un discours excellent sur la Chronique des 
chanoines du Chapitre de Neuchâtel et sur nos anciens historiens. 

A la suite de ce travail, M. F. Berthoud propose que la Société fasse 
réimprimer la Chronique des chanoines, et M. Daguet veut y ajouter 
comme préface le discours de M. Bachelin. Ces deux propositions sont 
adoptées, ainsi que celle de M. Bonhôte, de faire un tirage suffisant pour 
que chaque membre de la Société puisse recevoir un exemplaire gratui- 
tement. 

M. V. Colin lit une monographie de Corcelles et de Cormondrèche, et 
M. F. Berthoud une lettre du lieutenant Sandoz au sujet des démêlés de 
J.-J. Rousseau et du pasteur de Montmollin. 

M. Daguet communique, au nom de M. Adolphe Borel, une médaille 
qu'il a fait frapper avec du bronze lacustre, par l'entremise de M. de 
Fellenberg, directeur du Musée de Berne. A ce propos, M. Bachelin pro- 
pose de nommer M. de Fellenberg membre honoraire, ce qui est adopté 
à l'unanimité. 

Deux communications, Tune de M. de Mandrot sur les Châtelards, et 
l'autre de M. Albert Vouga sur différents objets romains, découverts 
dans les Sagnes près de Boudry, ne peuvent être lues faute de temps, et 
la séance est levée à midi (*). 



(1) Pour d'autres détails, voir Musée neuchdtelois, août 1882, page 181. 



4»- 



CORCELLES 



r 9 



TRAVAIL \Wm A LA FETE DE LA SOCIETE CANTONALE DISTOIRE 



RÉUNIE A CORCELLES LE 10 JUILLET 1882 



Monsieur le Président et Messieurs, 

Le travail que les us et coutumes de notre Société m'obligent à vous 
présenter aujourd'hui n'a, je tiens à en prévenir d'emblée les gourmets 
en matière de monographies, aucune prétention historique ou littéraire 
quelconque. C'est un tout-y-va, où sont jetées pêle-mêle et sans ordre 
des notes prises ici et là dans les historiens du Pays les plus connus, 
Boyve, MontmoUin, Matile et Chambrier; quelquefois, lorsqu'elles pré- 
sentent de l'intérêt, dans les archives de notre commune ou du village 
de Corcelles. Destiné primitivement à une humble Société locale qui, 
par le fait, pouvait y trouver quelque intérêt, les détails qu'il contient 
paraîtront sans doute puérils et insignifiants à beaucoup d'entre vous, 
Messieurs, membres savants d'une Société savante, qui n'avez que faire 
de ces superfluités et auxquels, par anticipation, je m'empresse de faire 
humblement mon peccavi. Et si quelqu'un me demande pourquoi, de 
ce fouillis, je n'ai pas su faire un bouquet présentable, je lui répondrai 
qu'en toute matière, il faut compter avec la faiblesse humaine. J'avais 
un travail tout fait; le refaire, je n'y mordais pas; le refondre, je n'en 
sortais pas, si bien que, le jour de la fête approchant doucettement, 
me prit à court et, bon gré, mal gré, me fit céder à la douce tentation 
de ne rien faire. 

La faim, roccasion, l'herbe tendre, 
Et je pense, quelque diable aussi me poussant, 
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. 



208 MUSÉE NEUGHATELOIS 



Et, sans malice, je vous offre, Messieurs, ma bouchée de foin, de foin 
coriace, hélas! et de laborieuse digestion, prêt à recevoir la peine de 
mes crimes et à vous entendre vous écrier: 

Haro sur le baudet. 

Il est juste, cependant, de dire à ma décharge que Corcelles, qui 
compte cependant parmi ses ressortissants trois historiens d'un mérite 
supérieur, le chancelier de MontmoUin, Frédéric de Chambrier et Eusèbe- 
Henri GauUieur et qui, nonobstant, peut s'appliquer cette boutade : 

Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire I 

n'offre pas au chercheur qui tente de lui en faire une toutes les ressour- 
ces désirables. Jamais chroniqueur à la plume nerveuse et concise, tel 
que celui dont on vient de nous entretenir, ne fut tenté d'en faire le 
thème de ses pages brûlantes. Semblable en ceci à la plupart des autres 
localités de notre pays, Corcelles traverse pédestrement le moyen âge, 
à l'ombre de son Prieuré qui s'arrondit; plus tard, affranchi par la Ré-, 
forme de la tutelle des moines, il pratique l'arrondissement pour son 
propre compte et acquiert une très honnête superficie de champs et de 
forêts; ses loisirs se partagent entre son four banal, ses procès de pro- 
priétés et ses fontaines. Faut-il s'étonner dès lors que l'historiographe 
à la chasse de son histoire revienne souvent bredouille? C'est le contraire 
qui serait étonnant. 

Cela dit, j'entre en matière. 

Compris autrefois dans l'ancienne juridiction ou mairie de la Côte et 
faisant actuellement partie politiquement et juridiquement de la Préfec- 
ture de Boudry et de la Justice de Paix du Cercle d'Auvernier, Corcelles, 
auquel le dernier recensement donne une population de 744 habitants, 
est le plus élevé en altitude des cinq villages de la Côte. La carte de 
Dufour le place à 578 mètres au-dessus de la mer, soit à 438 mètres au- 
dessus du lac. Géologiquement parlant, il est bâti sur la pieiTe jaune et 
ses assises appartiennent par conséquent au groupe moyen de l'étage 
néocomien de nos terrains crétacés. Construit à quelques minutes seule- 
ment de la limite qui sépare la région des vignes de celle des champs et 
des forêts, il bénéficie des avantages de l'une et de l'autre et doit à sa 
position élevée de jouir d'une vue exceptionnellement belle et étendue. 
Limité à l'ouest par la croupe plus régulière que pittoresque de Chau- 
mont, la plaine fuyante et nuageuse du Seeland, sur laquelle se détachent, 
dans le lointain, au milieu d'ondulations variées, les trois pointes du 



CORCELLES 



209 



Pilate et plus près Téperon caractéristique du VuUy, son horizon n'est 
borné au midi que par la chaîne des Alpes, que Ton a trop décrite pour 
que j'y revienne, mais dont le magique tableau, s'inclinant avec une ma- 
jestueuse coquetterie vers le milieu du lac, ne saurait produire la satiété, 
ni s'effacer jamais du souvenir de celui qui l'a une fois contemplé. A 
l'ouest, les montagnes de Boudry et de la Tourne, séparées par la pro- 
fonde échancrure des Gorges de l'Areuse et le mamelon historique de 
Rochefort (d'où le bâtard Vauthier rançonnait les passants), ferment la 
vue, en profilant sur le ciel leurs flancs massifs et hardis. Au pied de 
la première de ces montagnes, les florissants villages de Bevaix, Boûdry, 
Cortaillod, Bôle et Colombier, se prélassent grassement au milieu de 
campagnes fertiles et de riches vignobles. 

Corcelles compte de 103 à 105 maisons, bâties en pierre et couvertes 
en tuile, mais assez irrégulièrement alignées. Il ne se compose guère 
que d'une seule rue, s'étendant de l'est à l'ouest, et de laquelle se déta- 
chent deux petites artères minuscules se dirigeant, l'une au nord, vers 
le Crêt de Corcelles, l'autre au sud, vers Cormondrèche et Auvernier. 
La jonction de ces voies de communication forme une place assez éten- 
due, au milieu de laquelle gazouille une belle fontaine, que vous avez 
pu voir aujourd'hui, revêtue de ses atours les plus séduisants. Au ga- 
zouillement de la fontaine se mêle souvent, dit-on, celui moins discret 
des ménagères du voisinage qui viennent y raconter leurs secrets, leurs 
joies ou leurs chagrins, tout en remplissant leurs cruches ou en lavant 
leurs légumes, et celui plus bruyant des enfants, qui en font le théâtre 
de leurs jeux pendant les belles soirées du printemps et de Tété. 

Adossées à la colline, couverte de beaux et bons vignobles, la plupar 
des maisons qui forment le parement nord de la rue n'ont pu qu'avec 
peine se créer de petits jardins, tandis que celles qui sont au midi pos- 
sèdent en généml des jardins plantureux et de riches vergers. 

A peu près au centre du village, à une petite distance de la rue prin- 
cipale, et placé sur une éminence, suivant la coutume, le temple de la 
paroisse étale ses formes quelque peu massives et jette vers le ciel sa 
tour carrée, flanquée d'une flèche élancée qui semble faire le guet et 
veiller avec un soin jaloux à la sûreté des habitations qui l'entourent. 

Avec cet édifice, le plus ancien de la commune, à n'en pas douter, 
nous sommes conduits, par une transition toute naturelle, à retourner du 
présent vers le passé et par le fait à aborder le côté historique de notre 
sujet. Permettez-moi, toutefois, à titre d'éclaircissement, de rappeler à 
ceux qui pourraient l'avoir oublié que Corcelles et Cormondrèche, qui 



210 MUSÉE NEUCHATELOIS 



forment aujourd'hui une seule Municipalité, ont, de tout temps, soutenu 
les rapports les plus étroits, si bien que, séparés jusqu'en 1875 pour ce 
qui concernait l'administration de certains services publics, ils ont, pour 
le reste, toujours été réunis, tant sous le rapport spirituel que sous celui 
de la propriété et de l'administration des biens communaux. Les relations 
des deux localités sœurs et quelquefois rivales présentent toutefois ceci 
de particulier que, sous le régime féodal, Cormondrèche, demeure des 
seigneurs du lieu, que le chancelier de Montmollin désigne, dans une 
généalogie passablement controversée, en les rattachant comme branche 
cadette au chézaul de nos premiers comtes, sous le nom de Neuchàtel- 
Cormondrèche ; Cormondrèche, dis-je, parait avoir la suprématie tempo- 
relle de la Commune, tandis que Corcelles, siège du Prieuré et de l'Eglise 
paroissiale, parait en avoir la direction spirituelle. Cette distinction, qui 
peut paraître subtile et qui a cependant son intérêt, me parait confirmée 
par les deux faits suivants : le premier, c'est que tous les actes commu- 
naux antérieurs au XVII® siècle, à commencer par les actes d'accense- 
ment des forêts, octroyés par le comte Louis en 1356 et 1359, désignent 
notre Commune sous le nom de Communauté de Cormondrèche et Cor- 
celles ; le second, c'est qvie d'autre part, Corcelles seul, à l'exclusion de 
Cormondrèche, figure dans la liste donnée par Chambrier, d'après le 
cartulaire de Lausanne, des vingt paroisses et des six corporations reli- 
gieuses qui existaient dans notre Pays, en l'an de grâce 1228. 

Pourquoi Cormondrèche perdit-il plus tard la suprématie, tellement 
qu'on en vint à dire couramment, à partir de l'époque que j'ai indiquée: 
Communauté de Corcelles et Cormondrèche, au lieu de Communauté de 
Cormondrèche et Corcelles? c'est ce que je ne saurais dire, à moins que 
l'on admette à titre d'explication la piquante remarque suivante, par la- 
quelle le chancelier de Montmollin termine la généalogie qu'il donne de 
la branche de Neuchâtel-Cormondrèche : 

« Nicod ou Nîcoud de Cormondrèche », dit-il, c frère cadet d'Othenin- 
« le-Bel, lequel n'avait eu qu'une fille du nom d'Othenette, qui épousa 
« Vauthier de Neuchàtel, seigneur de Colombier, et qui donna son nom 
« à la forêt de Dame-Othenette, Nicoud, lui, eut postérité mâle, laquelle 
d provigna tant et tant et dont partie tomba si bas, qu'on voyait en 1587 
« un Claude Vauthier de Neuchâtel-Cormondrèche, simple justicier de la 
a Côte. Finalement, cette noble lignée, qui avait donné au Pays grand 
« nombre de vaillants chevaliers, se dissipa comme une vapeur à l'égal 
« de celle de Valmarcus, l'une et l'autre après avoir tout fricassé. » (Mém. 
de Montmollin, II« partie, page 228.) 



CORCELLES 211 



Mais laissons les seigneurs de Cormondrèche fricasser le patrimoine de 
leurs ancêtres et revenons à nos moutons, je veux dire à l'histoire de notre 
temple, qui nous aidera à retrouver la date exacte de la fondation du 
Prieuré de Corcelles et l'âge approximatif de notre village. 

Il résulte de ce qui a été dit plus haut que Corcelles était érigé en 
paroisse et comptait comme corporation religieuse dès avant 1228. L'acte 
de fondation du Prieuré de Corcelles, transcrit en latin tout au long, 
ps^e 6 du premier volume des Monuments de Matile, nous apprend, en 
effet, que c'est en 1092 que ce monastère fut fondé. 

Voici la traduction des passages les plus saiUants de cet acte, due à 
l'obligeance d'un ami : 

c Moi donc, Humbert (sans autre désignation), par la grâce de Dieu, 
c apprenant tous les jours par l'autorité des Saintes Ecritures que ceux 
€ qui agissent mal sont menacés de châtiments, et que les demeures cé- 
1 lestes sont promises à ceux qui font le bien ; désirant trouver quelque 
t asile où je puisse fuir les embûches de mes péchés, je n'ai pu imaginer 
c rien de plus salutaire que de fonder, d'après mes moyens, quelque 
€ monastère propre aux exercices de la religion, où l'on rendrait tous 

< les jours un service convenable à Dieu et à ses saints. 

« Cependant, pour exécuter ce dessein, je me suis rendu au monastère 
c du vénérable Hugues, abbé de Cluny et des frères qui y habitent, pour 
« leur demander leur aide. Fortifié par leurs conseils, l'an de l'incarna- 
c tion de notre Seigneur 1092, sous le règne du très noble roi Henri 

< (probablement Henri IV, empereur d'Allemagne et roi de Bourgogne), 

< et inspiré par Dieu, comme je le crois dans mon cœur, j'ai donné 
c l'Eglise de Corcelles à Dieu et à ses apôtres Pierre et Paul, avec tous 
n ses appendices, afin qu'elle soit détenue et possédée en son nom par 
€ le dit vénérable Hugues et les frères du couvent de Cluny, comme 
e elle était ci-devant desservie par le prêtre Durannus. De plus, j'ajoute 
€ à cette donation six poses de terre au-dessous du village et un pré que 
c j'y possède, plus l'a dîme en vin du même village, plus l'usage des 
d montagnes, forêts, pâturages, eaux et cours d'eaux, compris la forêt de 
c fiancon, près du lac. J'ajoute même à ce don l'Eglise de Curfrano, avec 
« tout ce qui lui appartient, excepté deux sols que l'Eglise de Bevaix y 
« perçoit. 

« Or, comme nous l'avons ordonné plus haut, le susdit monastère, avec 
€ toutes les choses que nous avons concédées au même lieu, je le donne 
« à Dieu et à ses saints apôtres Pierre et Paul, pour le remède de mon 
c âme, pour le remède des âmes de mon père Ulrich et de ma mère 



242 MUSÉE NEUCHATELOIS 



« Âdalguis, de mon frère Conon et de mon épouse, et de son père Etzon, 
« et de sa mère Âremburge, et de mes fils et de mes filles et de mes 
« ancêtres Siebold et Rodolphe son fils avoué, et de mon oncle Cuno, 
« fils d'Ulrich, et de Gauberti, évêque de Sion, et de tous mes parents 
a: défunts, présents et futurs, pour le remède même des âmes de nos 
« vieillards et pour celui de Tàme de Burkhardt, évêque de Lausanne, et 
<r. de Durannus, presbitre (ancien) de la même Eglise. 

€ Je donne même au prédit monastère des serfs et des servantes, Ade- 
« laide et ses enfants, Emilie, Rose, avec ses enfants, et Riculfum. d 

L'examen quelque peu attentif de cet acte de fondation du Prieuré de 
Corcelles nous autorise à poser en fait ce qui suit. 

Il existait à Corcelles, en 1092, au moment de la fondation du monas- 
tère, une église desservie par un prêtre ou ancien (*) du nom de Duran- 
nus ; il y avait de plus des terres cultivées, champs et prés, des fontaines, 
des vignes accensées, probablement à des hommes libres qui en payaient 
la dîme à leur seigneur ; il y avait en outre des mainmortables culti- 
vant, sans doute, les terres particulières du seigneur et placés sous son 
autorité absolue et exclusive, puisque celui-ci en dispose et fait don 
d'eux et de leurs enfants aux frères du monastère de Cluny (*), bénéfi- 
ciaires de la fondation. 

De ces premiers faits, on peut, me semble-t-il, tirer une double con- 
séquence: la première, c'est que, dès avant 1092, Corcelles possédait un 
édifice quelconque, temple ou chapelle, servant de lieu de culte pour la 
paroisse; la seconde, c'est que le village lui-même est antérieur à cette 
date d'un nombre d'années qu'on peut sans exagération porter à un siècle 
au moins, les champs, prés et vignes dont il parle n'ayant dû, à cette 
époque reculée, être créés que successivement et à la longue. Corcelles 
remonterait ainsi vers la fin du X""* siècle. 

Quant à la personne du seigneur qui fonde le monastère et qui le dote 
de droits et de propriétés qui ne pouvaient être transmis que par quel- 
qu'un possédant une haute autorité sur ces lieux, l'acte nous dit qu'il 
se nommait Humbert, que son père s'appelait Ulrich, sa mère Adalguis 
et son frère Conon ; que deux de ses ancêtres avaient nom Siebold, un 
troisième Rodolphe, et que ce dernier était avoué, ce qui paraît indi- 
quer un droit de juridiction appartenant à la famille. Sans cela, rien qui 

(1) La désignation latine de presbitre pouvant signifier i*an et l'autre. 

(2) Abbaye de Cluny, à 20 kilomètres de M^con (Saône-et-Loire), fondée en 910 et devenue 
cheMieu de Tordre de Saint-Benoit. 



CORCELLES 213 



puisse nous guider, quant aux rapports que cet Humbert a pu soutenir 
avec les deux premiers comtes de la maison de Neuchâtel, dont il était 
le contemporain, ni nous permettre de trancher avec quelque certitude 
la question passablement controversée de savoir si Corcelles dépendait 
déjà à cette époque du comté de Neuchàtel, ou s'il se rattachait, comme 
c'était le cas pour la partie occidentale de notre vignoble, au comté de 
Vaud. Suivant une opinion assez plausible, exprimée par le maire David 
Huguenin, dans un manuscrit sur les antiquités de notre Pays déposé 
à la Bibliothèque de Neuchàtel, ce seigneur aurait appartenu à la maison 
de Colombier, indépendante de celle de Neuchàtel, et qui serait elle- 
même descendue de ce Rodolphe qui avait fondé l'abbaye de Bevaix en 
998 et s'en était expressément réservé l'avocatie pour lui et ses descen- 
dants. A l'appui de cette manière de voir, le dit maire Huguenin cite le 
fait, que je n'ai pu contrôler, que les seigneurs de Colombier, qui par- 
tageaient avec ceux de Gorgier l'avocatie du monastère de Bevaix, étaient 
également avoués du Prieuré de Corcelles. Or, chacun sait que l'avoué 
d'une Eglise était le seigneur laïc qui la protégeait, qui exerçait la juri- 
diction sur son territoire et conduisait ses milices à la guerre (Chambrier, 
page 37). 

La lecture de l'acte qui nous occupe m'a suggéré deux remarques qui 
m'ont paru dignes de quelque intérêt, et que je vous donne, du reste, 
pour ce qu'elles valent. La première, c'est que l'acte de fondation de 
notre Prieuré, rédigé 96 ans après celui de Bevaix, est textuellement 
identique à celui-ci, pour toute la partie de l'acte concernant les motifs 
de la fondation et les peines encourues par ceux qui s'y opposeraient. 
La chose, du reste, s'explique facilement par le fait que l'un comme 
l'autre de ces actes a été rédigé dans la même abbaye de Cluny, chef 
d'ordre des Bénédictins, qui possédait sans doute un cliché unique pour 
toutes les fondations de ce genre, très fréquentes à cette époque de fer- 
veur religieuse. Ma seconde remarque ne vise à rien moins qu'à déduire 
d'un seul mot de l'acte les opinions politiques de son auteur qui, du 
reste, nous demeure parfaitement inconnu. Celui-ci, en effet, après 
avoir dit que la fondation qu'il offre à Dieu est faite pour le remède 
de sa propre àme et pour celui des âmes de ses ascendants et descen- 
dants à perpétuité, ajoute : « et pour le remède de l'àme de Burkhardt, 
évoque de Lausanne. > N'y a-t-il pas là toute une révélation, pour qui- 
conque sait qu'en 1092, ce Burkhardt était mort depuis quatre ans déjà, 
déposé par l'inflexible Grégoire VII, qui ne pouvait lui pardonner son 
attachement à la cause et à la personne de l'empereur Henri IV? Notre 



Humbert, malgré toute sa piété, était, comme du reste la plupart des 
seigneurs de notre Pays à cette époque, partisan de Tempereur contre 
le pape, dans la mémorable querelle des Investitures. Autres temps, 
autres mœurs, pourrions-nous dire: pendant que certains princes du 
catholicisme moderne s'inclinent en plein XIX« siècle devant le syllabus 
romain, tel petit seigneur du XI® gardait vis-à-vis du tout puissant 
Grégoire et son indépendance et sa foi. 

(A suivre.) V. Colin-Vaucher. 



UN ÉLÈVE DE FRANÇOIS FORSTER 

FRÉDÉRIC WEBÉR 



i (Suite. — Voir la lÎTraison d'Août 1882, p. 196.) 



Pour mettre un peu d'équilibre dans mes finances, en même temps 
que je travaillais à mes études de dessin, je maniais le burin. C'est 
ainsi que j'entrepris une série de portraits en petit format pour le re- 
cueil de « la Galerie de Versailles », commandé par le roi Louis-Philippe. 
Les plus importants de ces portraits étaient : « la Princesse de Lamballe », 
d la Duchesse d'Orléans », « la Reine Marie Leczinska » et « l'Impératrice 
Joséphine », ce dernier peint par David. Ce sont là les premiers de mes 
travaux, qui furent remarqués à l'exposition de Paris, et j'eus la satis- 
faction d'apprendre qu'on louait dans les gravures la simplicité, la clarté 
et la grâce de la manière. Un premier succès public, quelle récompense 
pour les labeurs de l'artiste débutant, quel coup d'éperon, pourvu qu'il 
se persuade bien que ce n'est là qu'un premier pas! Je le sentais de 
moi-même, et Forster, toujours inexorable, se chargeait de ne pas me 
le laisser oublier. Dans l'été de 4842, je fis avec quelques amis un voyage 



FRÉDÉRIC WEBER 215 



de récréation ; nous descendîmes la Seine en bateau à vapeur jusqu'à 
Rouen et au Havre; de là, par Southampton, nous allâmes à Londres, 
où je trouvai beaucoup à apprendre, et plus encore au retour par les 
Pays-Bas. Anvers et Bruxelles en particulier me procurèrent de très 
vives jouissances. Bientôt m'arriva de Kaulbach l'invitation pressante 
d'entreprendre le « Reinecke Fuchs y> sous sa direction personnelle. 
Mais je ne pus me résoudre à quitter Paris; je commençais à m'y 
trouver dans mon élément, et je m'attachais toujours d'avantage à l'école 
française. Au commencement de 1843, je pris un logement dans la 
maison de Forster ; nos relations furent d'abord très réservées ; il m'ob- 
servait avec attention. L'automne amena de Strasbourg à Paris mon ami 
et collègue le graveur Schuler(*), il vit Forster, et je remarquai tout 
de suite chez ce dernier un changement dans sa manière d'être avec 
moi. Forster avait appris que je remplissais des devoirs de famille, et ma 
conduite, quelque naturelle qu'elle fût, lui inspira de l'estime pour ma 
personne. Il s'offrit à me venir en aide. De ce moment je pus l'appeler 
véritablement mon maître : je fis auprès de lui une étude approfondie 
de l'ait de la gravure, qui se poursuivit graduellement et pratiquement 
pendant des années. De là sortirent les portraits de Jules Romain 
d'après lui-même, ma première grande tête achevée, et celui de Canova 
d'après Gérard, puis une suite de petits portraits d'horames et de femmes 
pour « la Galerie de Versailles » ; je restai en relation avec Gavard, le 
directeur de cette publication, jusqu'en 1848... 

Outre ces portraits, j'entrepris en 1845, pour MM. Jeannin et Le- 
brasseur, à Paris, le « Napoléon et son fils » d'après Steuben, ma pre- 
mière planche de gi-ande dimension, qui fut publiée en 1847, et me valut 
la même année, au Salon, la médaille d'or de seconde classe. Mainte- 
nant ma route était tracée. Mais il s'agissait avant tout de fortifier, par 
des travaux meiUeurs et plus considérables, la position acquise^ 

Je fis, cet été-là, avec Forster, un voyage en Allemagne. A Potsdam 
il me présenta à son ami et protecteur Alexandre de Humboldt. A Berlin 
nous vîmes le directeur général d'Olfers, le D^ Waagen, le Prof. Mandel, 
et autres hommes éminents. Nous fûmes frappés en constatant combien 
à Berlin les différentes directions étaient plus maîtresses dans leur do- 
maine respectif, et comme la vie artistique était moins concentrée qu'à 
Paris autour d'un centre déterminé. Je revis aussi Kaulbach, qui tra- 
vaillait alors au nouveau Musée. 

(1) Le graveur Schuler, parent de feu Théophile Schuler, fut le premier m^iîtro de ce peintre 
de TAlsace qui a vécu plusieurs années parmi nous. 



216 MUSÉE NEUGHATELOIS 



A Strasbourg déjà, mais surtout à Carlsruhe et à Munich, Tinstrument 
alors à la mode, la flûte, m'avait procuré beaucoup de jouissances à 
Torchestre et au dehors. Tôt après mon arrivée à Paris, j'avais réussi 
à recruter un quatuor de voix d'hommes; il s'agissait simplement de 
nous procurer quelques heures de distraction. De là sortit un groupe 
plus considérable, dont M. Jules Stern de Berlin prit la direction en 
1846 avec autant d'enthousiasme que de savoir et d'habileté, et auquel 
il parvint à donner une véritable importance. Sous sa direction éner- 
gique, la Société fit bientôt sensation; nous parvînmes à exécuter des 
œuvres considérables, comme VAntigone^ de Mendeissohn, et de grands 
maîtres de l'art, Meyerbeer, Spontini, Liszt et d'autres, vinrent nous 
entendre et nous apporter des compositions qu'ils voulaient mettre à 
l'essai. Plus d'une fois, pendant les nuits, sous les voûtes de la Sainte 
Chapelle, se fit entendre un chœur d'hommes d'un effet admirable : les 
chanteurs eux-mêmes, aussi bien que ceux qui les écoutaient, se sen- 
taient transportés dans un autre monde par ces quatuoi's de Kreutzer 
ou de Cherubini, qui n'avaient jamais été entendus encore dans de telles 
conditions. Cette première a Société allemande de chant », pleine de vie 
et d'entrain, dura jusqu'en 1848, où, comme tant d'autres choses, elle 
cessa d'exister pour reparaître plus tard complètement transformée. Je 
fus célébré sans façon par les journaux allemands comme le fondateur 
de ce Gesangverein allemand. Et l'homme est ainsi fait que je me sentis 
presque aussi fier de cette gloire que je n'avais pas ambitionnée que de 
mes succès bien plus laborieusement obtenus dans mon art. 

En janvier 1848, les éditeurs bien connus, Artaria et Fontaine, me 
commandèrent a l'Italienne à la source » d'après Nicolas De Keyser, et 
envoyèrent à Paris pour cette gravure le tableau original, qui est de 
grandeur naturelle. C'est ainsi, au moment où éclatait la révolution, que 
je me trouvai absorbé par un travail des plus intéressants, et qui con- 
venait parfaitement à ma situation. Reproduire un corps de femme, à 
demi-vétu, dans des proportions assez considérables, était pour moi 
l'occasion d'essayer mes forces acquises, tout en les perfectionnant. Bien 
qu'on ne puisse méconnaître dans mon travail l'école de Forster, j'avais 
cependant travaillé d'une manière indépendante, et cherché surtout à 
rendre le caractère de la peinture du maître. En 1851 le travail se trouva 
achevé à la pleine satisfaction du peintre, qui me remercia par une lettre 
flatteuse et s'employa à me faire obtenir, à l'exposition de Bruxelles de 
la même année, la grande médaille d'or. Plus encore que de cette dis- 
tinction, je me sentis fier du jugement de mon maître, le sévère Forster, 



FRÉDÉRIC WEBER 217 



qui dit plus tard, non pas à moi, cela va sans dire, mais à une de mes 
connaissances : « Jamais un bras de femme n'a été mieux fait t> . Ce fut 
vers ce temps que Forster, après avoir achevé « le Christ en Croix », 
d'après Sébastien del Piombo, me demanda solennellement si, la main 
sur le cœur, je trouvais qu'il dût continuer à graver, ou déposer son 
burin. « Si vos moyens vous le permettent, répondis-je, reposez-vous. » 
Pour me remercier de ma franchise, il me fit don, le lendemain, avec les 
formes et la dignité qui lui étaient propres, de sa table de travail et de 
tous ses burins. Ce fut un grand et curieux moment. Le bouleversement 
politique de 1848 m'avait paru d'abord intéressant, puis j'en étais devenu 
las. Les Français jouaient comme des enfants avec leur liberté. Tous 
ceux qui avaient le sentiment de Tordre reconnaissaient que la situation 
était devenue intolérable. En dépit des émeutes, des mouvements de 
troupes et des combats de rues, que nous autres, voisins du Panthéon, 
étions condamnés à voir et à entendre de trop près, je travaillais tran- 
quillement à mon <L Italienne à la source ». Même lorsque la terrible 
apparition du choléra, en 184©, mit en fuite beaucoup de mes amis et 
collègues, ma planche faisait de rapides progrès. Je restais fidèlement 
auprès de Forster qui était de nature un peu craintive, et éprouvait 
devant les rassemblements populaires un véritable respect. Lorsque le 
coup d'Etat du 2 décembre mit fin brusquement à tout ce tapage, les 
étrangers, indifférents à ces convulsions politiques, se sentirent heureux 
du retour de l'ordre. Quant aux moyens employés, nous étions plus in- 
différents. En 1850, à la demande du duc de Nassau, je gravai le portrait 
de son frère, d'après une toile qui se trouvait à Biberich. De là, j'allai 
à Baie, où j'avais à graver, pour l'édition russe des œuvres d'Euler, un 
portrait de ce grand mathématicien bàlois, d'après le portrait peint par 
Handmann pour l'université. Je fis en même temps, en vue de la gravure, 
un dessin de la c Lais » d'Holbein. 

Revenu à Baie, je me fiançai en novembre 1851 à M"« Elisabeth BischofT. 
Je dessinai à Mannheim le « Christ enfant » de Deschwanden, et entre- 
pris un travail considérable, a Gitanos », d'après Matth. Artaria. Malgré 
tout ce qui manque au c Christ enfant » comme tableau, et partiellement 
aussi comme gravure, cette planche acquit une extraordinaire popularité. 
En plus petit format, et comme pendant au « Christ enfant », je terminai 
bientôt aussi une seconde gravure d'après Artaria, « Saint Jean-Baptiste 
au désert. » Jusqu'à ces deux planches inclusivement, mes gravures avaient 
toutes été exécutées sur acier, à l'exception de « l'Italienne à la Source », 
dont les proportions plus considérables et la morbidesse indispensable à 



218 MUSÉE NEUCHATELOIS 



l'exécution firent préférer le cuivre. Depuis 1856, c'est sur le cuivre que 
j'ai constamment travaillé ; l'aciération ou la trempe du cuivre, inventée 
vers ce temps, prétait à la planche la même durée que l'acier, tandis que 
le travail du burin y est plus libre et plus facile. 

Je me mariai en 1852, et ma femme et moi nous primes un nouvel 
appartement dans la maison de Forster. Deux ans après, M. Dondorf, de 
Francfort, me commanda la gravure en grand format de c la Vierge au 
linge », du Louvre. En 1855, à la grande exposition universelle, je reçus 
pour mes deux gravures, c l'Italienne i^ et « les Gitanos » une mention 
honorable; il faut remarquer qu'à cette exposition l'échelle des distinc- 
tions antérieures n'était point prise en considération comme dans les 
expositions ordinaires. Dans ce concours exceptionnel et avec le petit 
nombre de distinctions accordées, je pouvais être satisfait de mon lot. 
D'ailleurs, chaque fois qu'il était question de ces choses, je ne manquais 
pas d'exprimer mon dégoût pour les expositions et les démarches de 
toute sorte au moyen desquelles, paiticulièrement à Paris, les distinctions 
s'acquièrent le plus souvent. Ce n'était pas seulement pruderie républi- 
caine. Chaque pays a ses habitudes, l'homme cultivé sait le reconnaître, 
et le cynisme qui l'oublie n'a rien à faire avec l'indépendance du carac- 
tère. Mais la chasse aux distinctions n'en est pas moins un côté dange- 
reux du système des ordres et des croix d'honneur. Mon gi-and compa- 
triote, Charles Gleyre, n'a jamais été décoré. 

Pendant un assez long séjour que je fis à Interlaken^ avec les deux 
Winterhalter, Frantz avait ébauché, dans sa manière simple et typique, 
le beau portrait qui, sous le nom d'c Elisabeth », a obtenu dans ma gra- 
vure (1856) un si grand succès. Frantz Winterhalter, qui était fort exi- 
geant, fut parfaitement satisfait de ma reproduction. Nous menions alors, 
à Paris, entre amis et coUègues, une vie favorable aux échanges d'idées. 
Chaque dimanche soir, nous nous réunissions régulièrement chez Winter- 
halter. Les principaux artistes allemands, surtout Knaus, avaient pris 
l'habitude, depuis l'exposition, de s'y rencontrer aussi; il y avait des 
musiciens; on y voyait Goldschmidt qui, banni de l'Observatoire par la 
jalousie de Levemer, était parvenu, avec des ressources chétives, à dé- 
couvrir du fond de son atelier une série de planètes, et à récolter ainsi 
plus de gloire que ne lui en acquirent les tableaux qu'il y peignait pen- 
dant la journée. On voyait souvent parmi nous Otto Mundler, le critique 
solide et sérieux. Quand il lui arrivait, dans nos libres et franches dis- 
cussions sur les arts, de risquer avec sa manière sèche et précise des 
jugements un peu hasardés, il y avait de rudes assauts. L'endroit était 



FRÉDÉRIC WEBER 219 



fait tout exprès pour apprendre à connaître les relations entre artistes et 
connaisseurs, entre artistes et critiques. Un esprit impartial s'apercevait 
assez vite de tout ce qui manque encore à Tamateur le plus consommé 
aux prises avec des artistes considérables, quand il s'agit de pénétrer 
dans les profondeurs des œuvres d'art, et de se rendre compte de leur 
valeur intime. 

A Beuzeval, où ma femme prenait les bains de mer, en 4857, j'employai 
mes loisirs de six semaines dans ce recoin charmant de la Normandie 
pour travailler à un portrait de feu l'ingénieur Fritz Stehlin, de Bàle, 
qui devait faire pendant à celui d'Euler. J'avais connu Stehlin, mais un 
véritable portrait me manquait, et je devais travailler d'après les docu- 
ments imparfaits que j'avais pu recueillir. Ce fut plus encore le cas 
pour une série d'autres portraits bàlois dont je n'avais connu que peu 
ou point les originaux, Speiser, trois frères Geigy, J. Riggenbach. Quand 
les peintres ne sont pas sûrs des formes précises, leur situation est cepen- 
dant meilleure que celle des graveurs. Dans la même année, M. Bruck- 
mann, de Frankfort, me demanda, de la part de Kaulbach, la gravure en 
grand format de son carton d'« Hermann et Dorothée » pour une édition 
des € Héroïnes de Gœthe i>... En 4859, la gravure de «: la Vierge au linge » 
était assez avancée pour en envoyer une épreuve au Salon. Cette planche 
me valut le rappel de la médaille d'or, ce qui me fit trop bien compren- 
dre que Forster s'était refroidi pour moi, car autrement la première 
médaille me serait échue. Jusqu'alors, j'avais marché trop exclusivement 
sous la bannière du maître, et je me voyais maintenant isolé. En exécu- 
tant la gravure du tableau de Raphaël, je m'étais plus attaché à repro- 
duire le caractère de l'original qu'à suivi*e les principes de Forster, que 
j'avais modifiés sur différents points importants, par une manière plus 
libre, plus moelleuse, et correspondant mieux à celle du tableau. 
Forster s'en était senti plus blessé qu'il ne me le laissa voir; il me fut 
impossible de me le dissimuler, pas plus que d'attribuer uniquement le 
jugement du jury à la circonstance que j'appartenais à un pays qui, ne 
possédant pas de distinctions du genre de celles que la France décerne 
à des exposants non français, ne peut rien offrir en échange de ce que 
ses ressortissants peuvent recevoir à Paris, — circonstance qui, dans bien 
des cas, a son importance. Je fus amplement dédommagé par le jugement 
public, très favorable à mon travail, et surtout par le jugement impartial 
de quelques artistes qui, dans cette œuvre, relèvent surtout les parties où 
je m'étais éloigné de la tradition de Forster, que j'avais suivie jusqu'ici. 

(A suivre.) Traduit et communiqué par M. Ch. Berthoud. 



SOUVEMRS HISTORIQUES 

DES MONTAGNES NEUCHATELOISES ET DE LA FRANCHE-COMTÉ 



(Sntte. — Voir la UTraiton d'Août f S8S, p. 100.) 



La population du Locle ayant beaucoup augmenté, on décida l'érection 
d'un nouveau temple, qui fut construit en 4506; mais il demeura quel- 
ques années sans la tour, dont la première pierre fut posée en 1521 par 
Guillemette de Vergy, dame de Valangin, qui revenait de sa terre de 
Boffremont. 

Le curé du Locle était alors Etienne Besancenet, qui avait fait le 
voyage de Terre-Sainte en 4519 ; il était en grande vénération dans le pays, 
et il usa plus tard de son influence pour éloigner de sa paroisse les idées 
de réforme religieuse qui travaillaient tous les esprits ; il y parvint pen- 
dant quelques années, mais les Loclois admettant la religion nouvelle, 
il dit sa dernière messe en 1536, et se retira à Morteau, où il vécut 
encore trois ans; au commencement de ce siècle on voyait encore sa 
pierre tumulaire au pied de la chaire, dans l'église paroissiale. 

De zélés prédicateurs essayèrent, mais sans succès, d'annoncer l'Evan- 
gile en Fmnche-Comté. Aux Villers, où se trouvait le pontonnage du 
Doubs, les hommes du village auraient bien laissé prêcher, mais les 
femmes, s'armant de fourches et de tridents, les empêchèrent de passer. 
Quelques-uns cependant parvinrent à Morteau, où ils prêchèrent sur le 
cimetière ; le vieux curé, entendant leurs propositions hétérodoxes, s'écria : 
« Qu'est ceci? vous autres qui êtes céans, chassez-moi cette ribaudaille 
hérétique ! t> Ce fut fait aussitôt avec des huées et une grêle de pierres. 

Les dogmes de la Réforme firent de nombreux prosélytes à Besançon, 
mais l'archevêque obtint de l'empereur Maximilien II, qui possédait la 
Bourgogne comme héritier de Marguerite, fille de Charles-le-Téméraire, 
un décret bannissant Théodore de Beze et tous les religionnaires qui ne 
rentreraient pas dans le giron de l'église romaine. 



SOUVENIRS HISTORIQUES 221 



La plupart n'y consentirent pas et quittèrent la ville, se réfugiant à 
Montbéliard, à Genève et à Neuchàtel; de concert avec les protestants 
restés à Resançon, ils firent le plan de s'emparer de la ville et d'en faire, 
si possible, une place forte du protestantisme. Deux troupes de conjurés 
devaient se diriger sur la cité impériale, l'une partie de Neuchàtel, 
l'autre de Montbéliard, et se rencontrer à Resançon la nuit du 21 juin 
1575. Quand la troupe venant des montagnes neuchàteloises eut traversé 
le Doubs et débarqué à Chaillexon, elle fut attaquée par les Francs-Com- 
tois, particulièrement ceux des Villers, qui en tuèrent un grand nombre 
et dispei'sèrent le reste. A combien se montait cette troupe, c'est ce que 
les souvenirs populaires n'ont pas conservé, mais bien la façon dont les 
catholiques surent où les Huguenots devaient débarquer : les vieillards 
d'outre-Doubs racontent qu'un capitaine, précédant ses hommes, se laissa 
arracher le secret par une servante d'auberge, qui se hâta d'avertir qui 
de droit. — Vraie ou fausse, l'histoire n'est, hélas ! pas nouvelle ! 

C'était le 20 juin. Le lendemain dans la nuit, la troupe de Montbéliard 
arriva sous la porte de Rattant à Resançon, dont elle s'empara ; les réfor- 
més se répandirent aussitôt 'dans le quailier au cri de : Ville gagnée ! 
ils traînaient un canon de fer sur le pont de la Magdeleine. Mais l'alarme 
s'était répandue, le tocsin avait sonné, et des pièces tirées de l'arsenal 
firent bientôt face au canon huguenot ; leur première décharge abattit 
le maître artificier des protestants. Ce fut le coup de mort de cette 
hardie tentative, car, privés de leur canonnier, effrayés de ne pas voir 
arriver le corps neuchàtelois, les religionnaires lâchèrent pied et s'en- 
fuirent vers la porte de Rattant; mais ils se trouvèrent acculés au rem- 
part par la bourgeoisie en armes ; ce fut un vrai massacre à la lueur des 
flambeaux; il y eut beaucoup de morts et de noyés, mais bien peu de 
fuyards, soit que la fuite ait été impossible, soit que ces malheureux 
n'aient pas voulu se soustraire au sort de leurs camarades ; quelques 
prisonniers furent suppliciés les jours suivants. — En commémoration 
de leur facile victoii'e, les Risontins instituèrent une procession annuelle 
qui eut lien jusqu'à la Révolution. 

Les réformés étaient commandés par François de Lettes, baron d'Au- 
bonne, qui fut décapité l'année suivante, peut-être pour cette cause. 
Philippe II, roi d'Espagne et duc de Rourgogne, fit des plaintes à Marie 
de Rourbon, princesse de Neucliâtel, et à la ville de Rerne, qui se justi- 
fièrent de leur mieux. Jonas Merveilleux, maire de Neuchàtel, qui avait 
favorisé cette levée de troupes, fut réprimandé par la princesse, mais 

I -- — - -_- ____ _ _ _ ■ — — - ■ _ - - _ — -■■■>.■ 

MnsltK Neuchàtelois. — Septembre 1882. 18 



222 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



secrètement remercié par le prince de Clondé, probablement comme chef 
des protestants français. 

Les gens de Morteau livrèrent joyeusement passage, quelques années 
plus tard, aux troupes du duc de Guise qui allaient saccager le comté 
de Montbéliard. L'alarme fut grande dans le comté de Neuchâtel, le 
27 décembre 1587, quand quelques cavaliers de cette armée entrèrent 
dans la seigneurie de Valangin. Les Quatre-Ministraux demandèrent en 
hâte du secours à Berne; deux mille hommes commandés par Antoine 
d'Erlach partirent le 28 décembre à midi ; c'était un corps de troupes de 
la ville et des environs, qui arriva promptement à Neuchâtel ; la panique 
était si forte dans le pays, que plusieurs habitants de la Châtellenie 
s'enfuirent avec leure chariots de bagages au-delà du pont de Thielle et 
de l'autre côté du lac. L'armée française, voyant tous les postes gardés, 
et ne voulant pas se mettre dans l'embarras en violant la neutralité hel- 
vétique, continua sa route vers le pays de Montbéliard, qui fut horrible- 
ment dévasté. Les Bernois rentrèrent chez eux le l<^f janvier 1588, voyant 
que le danger était passé ; mais on fut longtemps encore dans la néces- 
sité de garder les frontières, particulièrement ces corps-de-garde domi- 
nant la vallée du Doubs, dont on voit encore les ruines ou l'emplace- 
ment. 

Un demi-siècle plus tard eut lieu une nouvelle prise d'armes, nécessitée 
par la guerre de 30 ans, qui se rapprochait de nos frontières. Jean de 
Werth, général des ai'mées impériales, vint passer l'hiver dans les 
Franches-Montagnes, appartenant à l'évêque de Bâle, qui depuis la 
Réformation résidait à Porrentruy. Pendant cinq mois il y eut une garde 
de 100 hommes qu'on relevait toutes les semaines ; tous les gens du pays 
eurent cette charge à supporter, sauf les bourgeois de Neuchâtel, qui 
montaient la garde dans leur ville. 

En mars 1536, Jean de Werth quitta les Franches-Montagnes, il y fut 
immédiatement remplacé par Bernard de Saxe-Veimar, qui occupa aussi 
la partie de la Franche-Comté séparée du pays de Neuchâtel par le 
Doubs. On dut continuer à monter la garde, mais seulement dans la 
partie nord du comté, de la Cibourg aux Verrières; on établit des com- 
pagnies permanentes au nombre de six, payées par le prince pour sou- 
lager les populations. Les Francs-Comtois s'étaient réfugiés en grand 
nombre dans notre pays; ils y avaient aussi amené beaucoup de bétail 
sauvédes rapines des Suédois, comme on appelait les troupes protestantes 
alliées à la France. 

L'espagnole et catholique Franche-Comté eut à subir toutes les horreui'S 



SOUVENIRS HISTORIQUES 



223 



de la guerre. L'armée de Weimar, remontant le Doubs, arriva par le 
Russey jusqu'à Morteau, qui aurait dû être protégé, comme toute la 
province, par le duc de Lorraine, commandant au nom de l'Espagne ; 
mais il s'en occupa fort peu, les habitants eurent autant à souffrir de 
cette soldatesque que de l'ennemi. — Par une sombre nuit du milieu de 
janvier 1638, les bourgeois et paysans de Morteau et des environs, armés 
d'escopettes, de piques, de faux, s'établissent pour défendre leur ville au 
Pré-du-Pont, dans une prairie située entre le Doubs et la grande route, 
où se trouve le pont ; une tradition raconte qu'ils se servirent même de 
glaçons retirés de la rivière pour barrer la route. Plus forts de leur cou- 
rage que de leur nombre, les Montagnards attendent l'ennemi qui arrive 
depuis la Soigne, village voisin; bientôt le combat commence : les Sué- 
dois font des charges pressées et meurtrières ; les nationaux à pied, sans 
artillerie, sont foulés par les chevaux et mitraillés par les tromblons de 
la cavalerie; néanmoins ils défendent vaillamment la tête du pont dont 
Tennemi ne peut les déloger, sans apercevoir des troupes passant le 
Doubs à l'endroit où les glaces n'étaient plus rompues, et tournant la 
position. 

Glapigney, le quartier de la ville haute ou se trouvent l'église et le 
couvent, est bientôt rempli de Suédois, et les Montagnards pris à dos ; 
le cercle de fer et de feu se rétrécit toujours plus, et les derniers com- 
battants sont tués sans merci. — Après l'invasion on institua des prières 
en souvenir de ces vaillants patriotes; la messe pour les ocds du 
Pré'durPont a été célébrée jusqu'à la Révolution. Le duc Bernard con- 
tinua sa route dès le lendemain pour aller assiéger Pontarlier, qui fut 
pris après cinq assauts ; il laissa 2000 hommes à Morteau sous les ordres 
des colonels Muller et du Badel ; la plupart de ces soldats étaient saxons, 
ainsi que le colonel Muller, qui venait à l'église au Locle, où sa petite 
fille âgée de six ans fut enterrée en grande pompe ; on voit encore son 
épitaphe dans la muraille du côté de la tour. La femme du colonel du 
Badel venant au prêche au Locle fut assaillie dans les gorges de la Ran- 
çonriière et atrocement mutilée. En bien des lieux les habitants se re- 
tiraient dans les bois d'où ils tombaient à l'improviste sur l'ennemi. 

Au Pissoux, à seize mètres du sol, se trouve une caverne nommée 
Roche-du-Grenier, à laquelle on arrive par une grue; les vieilles gens 
s'y étaient réfugiés, et les Suédois essayèrent d'y parvenir pour les tuer, 
mais les pierres dont on les écrasait les firent reculer ; ils ne réussirent 
pas davantage à enfumer les assiégés auxquels le vent vint en aide. — 
Les Suédois venaient souvent dans le comté pour y vendre à vil prix les 



224 MUSÉE NEUCHATELOIS 



objets qu'ils avaient volés; comme beaucoup de personnes hésitaient à 
acheter ce bien mal acquis, les pillards en faisaient des monceaux aux* 
quels ils mettaient le feu, ce qui fit qu'on aima mieux acheter ce butin 
que de le voir brûler, nous dit Boyve naïvement. 

Depuis deux ans déjà la peste désolait la plaine bourguignonne, elle 
gagna la montagne où elle fit de grands ravages, tant dans les pays rava- 
gés par la guerre que dans tout le Jura neuchàtelois et bernois; beau- 
coup de localités connaissent encore l'emplacement où l'on enterrait les 
pestiférés et qu'on appelait cimetière des bossus. Dans le val de Morteau, 
les morts étaient entassés dans les ravins, les fondrières qui ont gardé 
leur nom sinistre. La guerre des Suédois dévora les deux tiers de la po- 
pulation du prieuré ; le souvenir en est resté si vivant parmi le peuple 
qu'il leur attribue toutes les calamités qui ont frappé le pays depuis les 
temps historiques ; un tumulus, une ruine, un cadavre encore recouvert 
de son armure, tout se rapporte au temps des Suèdes. 

L'année 4674 avait amené l'occupation définitive de la Franche-Comté 
par Louis XIV, qui se fit peu aimer dans le pays conquis. Si la province, 
en général, passait à regret des Espagnols aux Français, les populations 
montagnardes leur furent hostiles; longtemps encore le peuple garda ses 
mœurs et même son costume quelque peu espagnol, et pendant tout 
le XVIII® siècle les partisans de l'ancien régime criaient à l'occasion : 
vive l'Espagne ! Dans ces conditions la Révolution française y trouva de 
nombreux adhérents. La seule mesure qui rencontra une vive opposition 
fut la constitution civile du clergé ; la plupart des prêtres se refusèrent 
au serment, et proscrits, chassés de leurs presbytères, trouvèrent un 
refuge chez leurs paroissiens; dans nombre de maisons un réduit secret, 
appelé la chambre du prêtre, recevait le ministre traqué par les soldats 
de la municipalité; il disait une messe réputée seule bonne par les fidèles, 
qui n'acceptaient pas l'office des prêtres assermentés. 

A Morteau, il n'y eut pas d'exécution capitale à déplorer, mais à Pon- 
tarlier on décapita un chartreux nommé Lessus, et Javaux, le meunier 
de ChafTois qui lui avait donné asile. Les prêtres réfractaires du prieuré 
et des environs furent enfermés au couvent de la Seigne, qui avait été 
converti en maison de détention par le Représentant du peuple ; prêtres, 
suspects, fédéralistes, modérés, parents d'émigrés s'y trouvaient entassés 
pêle-mêle. Cette persécution était impolitique dans un pays très catho- 
lique; elle fut la principale cause de l'émigration du val de Morteau, 
qui compta environ une centaine de personnes, tandis que deux cents 
jeunes gens allèrent augmenter les bataillons de l'Etat. 



SOUVENIRS HISTORIQUES. 



225 



En 1791, le club des Jacobins s'était installé dans la maison prieurale ; 
il donna une forte impulsion au mouvement révolutionnaire, et pour 
faire impression sur les masses, il imagina la cérémonie appelée Venter- 
rement de la royauté. L'esprit républicain s'était fait sentir aussi chez 
les voisins des Montagnes neuchàteloises, qui voulurent donner une 
preuve de sympathie et d'adhésion aux patriotes franc-comtois, en par- 
ticipant à leur fête. 

Voici un extrait du procès- verbal de l'enterrement de la royauté : « Le 
8 décembre 1792, les membres de la société républicaine étaient réunis 
dans la salle de leurs séances, quand on vint leur annoncer officiellement 
l'arrivée de leurs frères, les bourgeois et habitants de la Montagne neu- 
chàteloise, qui venaient prendre part à l'allégiesse française. L'assemblée 
se trouva très honorée de cette visite, et elle envoya une députution pour 
recevoir les arrivants à l'entrée du bourg; elle était composée de 4 offi- 
ciers municipaux, 12 vétérans, 20 amazones, 20 nourrissons de la Répu- 
blique, 6 membres de la société populaire, et d'un détachement de la 
garde nationale à pied et à cheval ; elle rencontra la troupe helvétique 
sur le pont de Morteau, où, dénombrement fait, elle se trouva forte de 
1138 individus, non compris une avant-garde de 55 cavaliers. En tête de 
la caravane marchaient enchaînés trois nègres (natifs de la Comté), qui 
venaient réclamer la liberté de la nation française; une musique d'ama- 
teurs jouait les airs de Ça ira et de la Marseillaise, et un étendard franco- 
suisse précédait une quantité de voitures disposées en amphithéâtre sur 
lesquelles se prélassaient de respectables vieillards, de chastes jeunes 
filles, de naïfs enfants helvétiens, tous coiffés de bonnets rouges et cha- 
marrés de rubans tricolores. Un membre de la députation française 
voulait improviser un discours de bien-venue, mais la troupe valanginoise 
demanda de rendre hommage, en premier lieu, à l'arbre de liberté ; on 
y alla tous ensemble ; l'hymne national fut entonné, les genoux fléchirent 
et les fronts s'inclinèrent quand vint la strophe : Amour sacré de la 
patrie, etc. Un bourgeois du Locle prononça un discours auquel répondit 
un Jacobin de Morteau, puis les trois nègres implorèrent dans un can- 
tique africain les secours de la nouvelle Gaule, quand un officier muni- 
cipal les eut délivrés de leurs chaînes, les larmes coulèrent. Pendant ces 
touchantes simagrées la nuit était venue, et l'on avait organisé un cortège 
symbolisant l'ancienne société monarchique; il parcourut les rues illu- 
minées et s'aiTéta au pied de l'arbre de la Liberté, sous lequel on avait 
creusé une fosse où furent engloutis les mannequins représentant l'an- 
cienne cour, qui avaient figuré dans le cortèg^. » 



226 MUSÉE NEUCHATELOIS 



On comprend que de pareilles démonstrations ne pouvaient être vues 
de bon œil par le gouvernement neuchàtelois, dont la position était fort 
difficile, entre les réclamations de la République française qui exigeait 
le renvoi des émigrés que la charité ordonnait de protéger, et les. trou- 
bles intérieurs que causaient les patriotes de la Chaux-de-Fonds et du 
Locle. 

Mal inspiré, le gouvernement commença des poursuites contre les 
patriotes les plus en vue, qui voulurent s'y soustraire par Témigration; 
119 ménages et 76 ouvriers quittèrent le Locle et passèi*ent la frontière 
de 1793 à 1794; près de 25 chefs de famille furent proscrits de la Chaux- 
de-Fonds ; le nombre des fugitifs est inconnu. Ces bannis se fixèrent à 
Morteau et à Besançon où ils établirent la fabrication de l'horlogerie, qui 
fait actuellement une si forte concurrence à l'horlogerie neuchàteloise. 
Cependant plusieurs familles et individus rentrèrent au pays quand la 
domination du prince Berthier leur en eut acquis la possibilité. 

M. R. 



DPIIYERTB DTNB TOMBE ROMAINE UÂNS LES ENVIRONS DE BOUDRY 

(avec planches) 



Le 28 juin 1882, MM. F* Borel et H. de Coulon, occupés à faire poser 
un cable télégraphique entre le stand et les cibles, ont eu la chance de 
découvrir une tombe romaine dans la tranchée creusée par les ouvriers. 
Cette tombe, bien caractérisée, renfermait une quantité d'objets impor- 
tants, entre autres une urne cinéraire en verre bleuâtre remplie d'osse- 
ments calcinés. Cette belle pièce est, malheureusement, brisée, ainsi que 
d'autres poteries, la couche de terre végétale et de cailloux qui les re- 
couvrait n'ayant pu les garantir suffisamment contre la pression des 
voitures chargées de blé ou de foin. 

Un fer à cheval et une quantité de clous font supposer que ce tombeau, 
situé dans le voisinage de la voie romaine (Vy de l'Etra), était celui d'un 
forgeron dont l'habitation se trouvait sans doute dans les environs. 

Les objets étaient réunis dans un espace de deux mètres carrés, 
à l'exception d'une chaîne de crémaillère. — La couche de terre végétale 



DÉCOUVERTE D'UNE TOMBE ROMAINE 227 



qui les recouvrait avait une épaisseur de 20 centimètres. — Au-dessous 
d'une couche de cailloux de même épaisseur se trouvaient des médailles, 
des poteries et des objets en verre, enfin, à une profondeur de un mètre, 
des ustensiles de fer et des clous. 

Ces objets étaient placés avec ordre, par bancs superposés, preuve 
évidente qu'ils n'avaient pas été enfouis lors d'un défrichement, comme 
on aurait pu le croire, car dans un cas semblable on les eût enterrés 
pêle-mêle et sans aucun arrangement. 

Nous donnons ci-après la liste des objets; nous avons reproduit les 
plus importants pour les planches qui accompagnent ces lignes. 

Poteries. 

Une série de vases brisés d'une pâte fine et très douce au toucher; la 
couleur de ces débris, dont quelques-uns sont ornés de charmants re- 
liefs représentant des frises et des animaux, est, en général, d'un beau 
rouge orangé; il s'en trouve cependant quelques-uns de couleur jaune, 
d'une pâte grossière, et un de couleur grise, décoré de dessins en émail 
blanc. 

Quatre perles striées, en terre cuite de couleur azurée. 

Deux fragments de lampes, l'un en terre rouge et l'autre en terre 
jaune. 

Objets en verre. 

Une grande urne dont la base encore intacte renferme des os calcinés ; 
son col et son couvercle surmonté d'une boule sont entiers ; cette belle 
urne devait mesurer 44 centimètres de hauteur et avait un diamètre de 
25 centimètres dans son centre. 

Un assez grand nombre de morceaux de verre fondu de couleur ver- 
dâtre, provenant peut-être de vases qui avaient été placés sur le bûcher 
d'incinération. 

Un col de flacon en verve bleuâtre. 

Médailles. 

Une pièce de monnaie en bronze, assez grande, portant à l'avers l'effi- 
gie de l'empereur Nei-va avec ces mots : NERVA. AVG. IMP. GERMAN. 
(Nerva Augustus Imper ator germanicus.) 

Le revers est oxydé. 

Une pièce de monnaie en bronze, plus petite que la précédente, sur 
laquelle on peut encore déchiffrer les mots suivants: CAE... DOMITIVS. 

Une petite pièce en argent portant l'effigie d'un empereur dont on ne 
distingue plus qu'un œil et le contour d'une oreille; quant à l'exergue, 



228 MUSÉE NEUCHATELOIS 



elle a disparu. L'autre côté de la pièce porte une colonne rostrale sur- 
montée d'une statue de héros. 
Une pièce en argent, complètement eflacée. 

Objets en bronze. 

Trois vases de grande dimension dont il ne reste plus que les parties 
centrales. 
Plusieurs bordures des mêmes vases et des débris oxydés. 
Trois anses décorées de ciselures et de reliefs. 
Un fragment d'anse cannelée. 
Plusieurs lingots. 

Objets en fer. 

Une anse mesurant 7 centimètres. 

Plusieurs crampons et pointes. 

Trois fibules. 

Une grande paire de ciseaux. 

Une lame de couteau. 

Une pelle et son manche, d'une seule pièce. 

Une grande cuiller. 

Trente charnières, très bien conservées ; ces charnières, qui mesurent 
44 centimètres, sont, en général, encore garnies de leurs clous. 

Un fer à cheval. 

Un bassin de 14 centimètres de diamètre et de 5 centimètres de pro- 
fondeur, posé sur une tige horizontale.de 34 centimètres de longueur. 
Ce bassin remarquable est une lampe de grande dimension dont la tige 
devait s'ajuster à une muraille. 

Une grande serrure carrée avec sa clef. 

Une clef de 7 centimètres, encore engagea dans son pêne; ce pêne, 
de 28 centimètres avec sa tige, est des plus curieux. 

Un pêne plus grand que le précédent. 

Une plaque percée de six trous, portant deux pointes. 

Un style, et quatre tiges de 34 centimètres aux extrémités renflées ; 
l'une de ces tiges porte une petite plaque mobile. On ne sait guère à 
quel usage ont pu servir ces tiges et je n'en ai jamais vu de semblables 
dans aucun musée. 

Plusieurs kilogrammes de clous de différentes grandeurs. 

Une crémaillère munie de crochets de suspension. Cette chaîne a été 

trouvée en dehors des limites de la tombe. 

Albert Vouga. 



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MUStE HEUCHATELOIS. 




Objets trouvés dans une tombe roraai ne aux environs de Boudry 
( d'après les dessins deM.A.Vouqal 



MUSEE NEUCHATELOIS. 






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Objels trouvés dans une tombe pomalne aux environs de Boudiy 
(d'après les dessins deM.AVouga.) 



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LA LANGUE DES GENS D'OUTRE -AREUSE 



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Quelle était la langue qu'ont parlée nos ancêtres, les gens d'Outre- 
Areuse, à l'origine, en 998, et plus tard, soit à l'époque dite féodale 
(XI«, XII« et XIII« siècles)? — Question difficile à résoudre, mais sur 
laquelle nous allons essayer de dire quelques mots. 

On a dit qu'à la suite de la domination romaine, la langue helvète ou 
gauloise ou celtique avait disparu et que le latin était devenu le parler 
usuel, vulgaire de la population, non un latin pur et correct, mais, 
comme en Gaule, en Espagne, en Dacie, mélangé de mots et de tournures 
du terroir, cette langue que les écrivains latins appellent avec dédain 
€ Sermo plebeitis, rus/ictis, castrense verbum », la langue de la populace, 
des campagnards et des soldats : le mot Romaniay pays romand, que 
porte encore la Suisse française, avait remplacé celui d'Helvétie, et nos 
ancêtres auraient perdu non-seulement leur langue, mais jusqu'à leur 
nom. 

Cependant, quelques-uns se sont demandé si cette langue rustique 
n'était pas, non un latin corrompu, mais simplement l'ancienne langue 
du pays, mélangée d'apports latins. Et aujourd'hui, l'opinion paraît re- 
venir de l'idée que l'Helvétie, comme la Gaule, aient disparu dans la 
latinité, et que seul le latin ait présidé à la production qui s'est faite 
de la langue que l'on a parlée dans nos contrées durant les époques 
barbare et féodale, soit jusqu'au XIII« siècle. On trouve extraordinaire 
que tout un peuple ait oublié sa langue propre, pour en adopter une 
difTérente, au point de vue historique comme à celui de la linguistique, 
et on se demande comment cela aurait pu se passer. Les historiens et 



(1) Cet article, qui est, dans sa majeure partie d'ailleurs, la reproduction d'appréciations 
d'éeriyains connus, a pour but principal de faciliter la lecture et la compréhension des vieux 
documents aux membres assez nombreux de la Société d'histoire qui s'occupent do recherches 
et qui sont souvent arrôtés, comme je l'ai été, par l'aspect abrupt que présente le romand. 



MosÉB Mbuohatblou* — Octobre 1882. 



19 



230 MUSÉE NEUCHATELOIS 



les savants qui ont adopté cette idée ne sont plus crus sur parole et le 
procès est actuellement soumis à révision. 

Aussi n'admet-on plus qu'à la formation de cette langue rustique, rien 
autre n'ait présidé que la parole' et l'instinct populaires. Tous les lettrés, 
laïques et ecclésiastiques, écrivaient exclusivement en latin, il est vrai, 
et ne considéraient l'idiome parlé que comme un ensemble de corrup- 
tions et de fautes vulgaires qu'il fallait éviter. Mais le même fait a eu 
lieu presque de nos jours pour le patois et le français, et personne ne 
dit plus que le patois est une corruption du français. De même, ce que 
l'on a appelé fautes vulgaires et corruption du latin apparaît comme 
quelque chose de plus relevé; dans cette corruption et ces fautes on 
recherche, on retrouve les restes de l'ancienne langue du pays. 

La langue gauloise était-elle une? — Oui, mais cependant non sans 
que chaque peuplade gauloise — et elles étaient nombreuses — y fît 
sentir son cachet particulier. Aussi, lorsque l'empire romain eut été 
brisé, quand le latin eut été abandonné comme langue légale, quand les 
lettrés eux-mêmes n'en usèrent plus que comme une langue morte, lors- 
que la langue rustique fut devenue le parler de tout le monde, il se 
trouva que ce parler différait, non pas d'une façon profonde, mais pour- 
tant caractéristique, d'une contrée à l'autre, de province à province, de 
région à région. 

Ces différences, que l'on a appelées d'abord dialectes^ puis patoiSy 
étaient les mêmes — tenu compte de la différence des époques — que 
celles que l'on distingue encore aujourd'hui dans la langue des campa- 
gnards. Si vous tirez, par exemple, une ligne du Sanetsch au lac des 
Brenets (Neuchàtel), et que vous la suiviez, vous traversez des régions 
différentes, vous descendez de la montagne au plateau, puis à la plaine, 
coupée par un lac, pour remonter au vallon, ensuite à la montagne. Eh 
bien ! à chacune de ces régions correspond un patois : vous trouverez le 
gruverin dans les pays qui, au moyen âge, formaient le comté de Gruyère, 
— le cuetso, dans la contrée dont Romont est le centre (ancien comté de 
Romont), — le broyardy à Payerne, Estavayer et alentours; — delà le 
lac, le bérochaiê ou patois des gens d'Outre-Areuse (ancienne seigneurie 
de Gorgier), cousin-germain du précédent, — le patois du Vallon, dans 
l'ancienne baronnie du Vauxtravers, — et le montagnon ou patois des 
Noires-Joux, peuplées par des francs-habergeants. Tous ces patois pré- 
sentent des différences entre eux, différences qui s'accentuent avec la 
distance ; des différences du même genre existaient dans la langue rusti- 
que, € sermo plebeius, rusticus » . 



LA LANGUE DES GENS D'OUTRE-AREUSE 231 



Et l'invasion des Barbares, quelle fut son influence sur la langue du 
pays ? Elle fut peu de chose. De même que le latin corrompu des légion- 
naires et des colons romains n'avait pu déraciner la langue rustique, po- 
pulaire, de même la langue burgonde se fondit dans cette dernière, non 
sans y laisser, comme le latin, une empreinte, des traces qu'il est facile 
à l'observateur de retrouver. Quand l'assimilation fut complétée entre 
les gens du Nord et* ceux du pays, c'est-à-dire à peu près vers les temps 
de Louis-le-Débonnaire et Charles-le-Chauve, il ne restait des Romains 
et des Germains que des épaves surnageant au-dessus du flot. Le torrent 
avait coulé ; aujourd'hui encore, un œil attentif constate les traces de 
son passage. 

On s'étonnait que les Burgondes qui occupèrent notre sol n'eussent 
pas germanisé davantage le langage; on s'en étonne moins aujourd'hui 
que l'on connaît le chiffre relativement faible de ces enuahisseurs et ce 
qu'a été, au vrai, pour notre pays, le terrible choc des Barbares. Dans 
ce fait, on trouve la meilleure preuve que, dans la transformation que 
subirent les éléments gallo-romain et germain mis aux prises, la pré- 
pondérance appartint à l'élément gallo-romain. La langue du peuple, que 
n!avait pu changer la latinité victorieuse (ce qu'elle ne chercha jamais, 
du reste), absorba la Germanie envahissante, et ne reçut d'elle que quel- 
ques mots, assez nombreux pour témoigner de l'arrivée des émigrants, 
assez rares pour témoigner de la prépondérance des populations ro- 
manes. 

La lisière du Rhin, l'Alsace entr'autres, peuplée entièrement de Bur- 
gondes, la Suisse aUemande, fortement occupée par les AUemanes, ne 
parlèrent point la langue rustique en usage parmi les races romanes; elles 
gardèrent des dialectes allemands : ce qui prouve surabondamment que 
dans le reste des pays occupés par eux, les Burgondes furent absorbés. 
Car, s'ils avaient absorbé les indigènes, les dialectes germaniques régne- 
raient en place du français, comme en Alsace et comme à l'ouest de la 
Kgne tirée de Fribourg à Delémont. 

J'ai dit, dans un précédent article, que les gens d'Outre-Areuse doivent 
être en grande partie des descendants de Burgondes et, pour preuve, j'ai 
cité leurs coutumes durant le moyen âge, d'une ressemblance si frap- 
pante avec celles des Alsaciens, descendants directs des Burgondes; j'ai 
dit encore qu'en 998, les noms des habitants de Bevaix dénotent une po- 
pulation presque en totalité germanique: entourés de toutes parts de 
populations romanes ne parlant que le romand, les gens d'Outre-Areuse 
auront fini par prendre le langage de leurs voisins, tout en conservant 




les coutumes qui les en distinguaient, et leurs noms germains, — de 
même qu'aujourd'hui les Allemands naturalisés et romanisés gardent 
leurs noms étrangers. C'est l'explication qui m'a paru la plus rationnelle 
d'un fait aussi singulier que celui que j'ai signalé. 

La langue romande écrite, en tant que langue distincte du latin, a 
commencé d'exister dans le courant du IX« siècle, du moins à en juger 
par les monuments écrits. Mais en tant que langue parlée, elle est bien 
antérieure à cette époque, comme je viens de le dire. Si nous n'en avons 
pas des textes écrits, c'est que, lorsqu'il s'agissait d'écrire, on recourait 
au latin, comme aujourd'hui les campagnards qui ne parlent et ne 
savent que le patois, font écrire leure lettres et leurs conventions ,en 
français. 

M. Littré trouve qu'on doit fixer l'extinction définitive du latin chez 
nous à l'époque où l'on ne connut plus l'accent latin : tant que l'on sut, 
par exemple, que dans fragilis, l'accent tonique était sur fra, peu im- 
portait qu'on le prononçât tellement quellement, le prononçât-on même 
frêle; c'était encore du latin; mais il vint un moment où les termes les 
plus usuels eurent subi la transformation propre à la langue d'oïl, à la 
langue du oui; alors, tout le parler fut moderne, le latin fut hors 
d'usage dans la bouche du vulgaire (s'il avait jamais été en usage) ; l'ac- 
centuation s'en perdit et il fut définitivement mort, c'est-à-dire qu'il cessa 
de pouvoir fournir à la langue née de lui des mots formés de manière à 
représenter son propre accent. Dès lors, quand on emprunta au latin, il 
fallut laisser le mot tel quel, sauf une terminaison française et, par exem- 
ple, faire fragile de fragilis. Tout comme actuellement, lorsque en patois 
le mot propre pour désigner une chose manque, on l'emprunte au fran- 
çais, en lui donnant une terminaison ou une tournure patoise. Mais pour 
tous les mots qui ont reçu l'empreinte primitive, on peut dire qu'ils nous 
représentent la façon dont on prononçait, du moins quant à la syllabe 
accentuée, aux Vil® et VIII® siècles. C'est pour cette raison qu'on a dit 
qu'en cela le français, comme les autres langues romanes, est un dialecte 
latin encore vivant et parlé. 

Mais la question est posée de savoir si ce qu'on a appelé le latin cor- 
rompu, le frêle, au lieu de fragilis^ n'est pas simplement l'ancienne lan- 
gue du pays, que la lutte continuelle entre les deux forces rivales, qui est 
la vie de toute langue, la lutte entre l'archaïsme et le néologisme, c'est- 
à-dire la tradition ou le respect du passé, et la révolution ou le besoin 
de changements, a transforméie en romand ou latin gaulois. On est en train 
de reconnaître que, bien loin que le latin ait détrôné le gaulois, ces deux 



LA LANGUE DES GENS D'OUTRE-AREUSE 233 



langues ont vécu côte à côte, comme le feraient deux filles d'une même 
mère. Leur parenté se reconnaît non-seulement à l'identité de leurs ra- 
cines, mais encore à la conformité de leur diction, formation des mots, 
flexion et tournure syntactique ; la déclinaison gauloise était^ au reste, 
aussi complète, aussi riche, aussi variée que la flexion latine (^). 

Quoi qu'il en soit, dans sa partie ancienne, la langue française se dé- 
compose en deux portions inégales. La première, qui est la partie la 
plus considérable, renferme les termes produits quand le latin et le gau- 
lois vivaient encore, conformés suivant l'intonation originaire et modifiés 
suivant l'euphonie du pays ; la deuxième comprend les termes empruntés 
postérieurement au latin et se reconnaissant tout d'abord à ce que l'ac- 
cent latin n'y est pas respecté. 

Au moment où une langue moderne se préparait dans nos contrées, 
la langue qu'on y parlait se présentait, quant à sa riche déclinaison, dans 
un état singulier ; elle employait assez bien le nominatif, mais elle con- 
fondait les autres cas et usait indistinctement de l'un pour l'autre. C'est 
du moins ce qu'on trouve dans les monuments de l'époque, tout héris- 
sés de ces solécismes. La langue nouvelle qui était en germe, ayant son 
instinct, porta la régularité dans ce chaos ; elle garda le nominatif, et des 
autres cas fit un seul cas qui fut le régime. 

Etre ainsi une langue à deux cas et retenir comme héritage du latin 
ou du gaulois une syntaxe demi-synthétique, ne fut pas dans le français 
une condition fugitive, qui n'ait laissé de trace que pour la curiosité de 
l'érudition. L'emploi en dura trois siècles. On ne parla et on n'écrivit 
que d'après cette syntaxe dans les XI«, XII« et XIII« siècles. Le latin, 
qui est pour nous langue classique, reçoit beaucoup de louanges à cause 
de la manière dont sa déclinaison fait procéder la pensée. Une part de 
ces louanges doit rejaillir sur l'ancien français, dont la déclinaison est 
amoindrie mais réelle, et qui, à ce titre, est du latin ou du gaulois au 
petit pied. Si le latin est, comme on le nomme souvent, une langue sa- 
vante, l'ancien français réclame une part dans cette qualification ; et ceux 
qui ont traité de jargon notre vieille langue parlaient sans avoir aucune 
idée de ce qu'elle était. 

Avant d'aller plus loin, je vais transcrire 'quatre documents de l'épo- 
que dite féodale, documents émanant du pays d'Outre-Areuse. C'est en 
les examinant que nous nous rendrons compte de ce qu'était le vieux 
français ou romandj comme l'appelle l'historien neuchâtelois Chambrier. 
Ils datent tous les quatre de la deuxième moitié du XIII® siècle. 

(1) Parenté du gaulois et du latin, par M. le D' W. Netimann, à NeuehAteL 



234 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



No 1 (4259). — d Je Jaquaz sires d Estavaie (*) en partie fait savoir a 
toz ces qui varront ces présentes letres que je suis devenu homs lièges a 
noble baron Jehan conte de Bourgoigne et seignour de Salins, sauve la 
feaute a mes seignours a cui je suis devenu homs tant quajourdhui, et 
ai prins de lui en fie dix livrées de terre de ma partie que je ai en la 
chastellenie de Gorger. 

« En tesmoignaige de ceste chose, a ma proiere et a ma requeste, li 
sires d Usies mes oncles ha mis son sael pendant en ces letres avec le 
mien sael. Ce fust fait ou mois d aost 1 an de 1 incarnation nostre Signour 
qui coroit per mccljx. i> (*) 

N^' 2 (1267). — (k Sachent tuit cil qui verront et orront cestes présentes 
lettres que come je Jahans ensemble sires de Estavaie requerise ma dame 
Sibile dame de Nuefchastel fe lequal je disoe que je et mie devantier 
avien tenu de moseignor Bertot, seignor de Nuefchastel et de ses devan- 
tiers sus tau chalonie come je li diz Jahans et li mien devien avoir ou 
dit fe, la devant dite dame Sibile dame de Nuefchastel m a preste quarante 
livres de bons estevenens, les quas je ai au en bon deniers comptes. En 
tau forme que je li dis Jahans ensemble sires de Estavaie ne li mien ne 
puons (^) rien demander, ne devons, à la devant dite dame ne es siens 
dou devant dit fe tant que nos lor au sien paies les devant dites quarante 
livres de bons estevenens. Et ces covenens desus diz li ai je grante de 
tenir a bien et a foi por moi por les miens. De ce sont tesmoig : mesi 
Pieres de Valmarcui, chevaliers, et mesi Wulliermes de Vautraver, che- 
valiers, et Wulliermes marcheanz et Pieres diz Chavanes, borjois de Nuef- 
chastel. En tesmoignaje de la quel chose, je li devant diz Jahans ensemble 
sires de Estavaie ai donee à la devant dite dame Sibile dame de Nuef- 
chastel ceste présente lettre selee dou sel au chapitre 1 igliese de Nuef- 
chastel et dou sel au religions home discret et honeste Wuillame prior 
de Corcales li quai les y ont mis per ma proiere. Ce fut fait en 1 an que 
li miliaires de 1 encarnation nostre Seignor coroit per mil et dous cenz et 
sexante et seiz ans le mois de janvier le jor de feste Seint Vincent (22 
janvier) ». (*) 



(1) Le romand ne se sert {as d'accent ; mais il faut toujours lire comme s'ils figuraient 
dans les mots : Estavaie, féauté, fié ou fé, jiro iéi'e, etc. 

(2) Monuments Matile; Bibliothèque de Besançon, T. XXII. 

(3) Ne puons pour ne pouvons: cette forme du î'otnand a éto retenu** par le patois, avec 
une foule d'autres : « ....Le U'apprin la vertu dàé piante é lo bin que le z-homo pouin in 
reteri.... » (patois bérochau). 

(4) Mon. Matile, Grandes Archives, N 7 - 2. 

[A suivre.) F. C. 



LA PETITE PATRIE 



(Impressions tragiques d'un Neuchâtelois exilé pendant trois semaines 

dans VOberlandJ 

J'avais franchi Tespace et traversé la plaine, 
J*avais vu fuir la route au bruit de la vapeur; 
Mais je fus bientôt las de ma course lointaine 
Et revins à la rive où tout parle à mon cœur. 
Je revis de nos monts les courbes familières; 
Tout surprenait mes yeux, tout leur parut nouveau, 
Et je dis, repassant nos étroites frontières : 
Mon pays, mon pays est encor le plus beau 1 

J'avais vu des rochers aux formes inconnues. 
Des vallons, des torrents dont j'ignorais le nom. 
Des Alpes dont les pics se dressent dans les nues... 
N'aurais-je pas un chant pour ces splendeurs?... Mais noni 
Un ennui vague et morne étreignait ma pensée, 
De mon cœur chaque pas arrachait un lambeau... 
Rive de Neuch&tel, pourquoi t*ai-je laissée?... 
Mon pays, mon pays est encor le plus beau ! 

J'avais vu des cités, des bourgs et des villages 
Où d'autres sont heureux, où l'on aime, où l'on rit; 
Des lacs plus beaux, dit*on, que le mien, d'autres plages 
Où le flot chante, et des coteaux où mai fleurit... 
Maïs rien n'a pu tuer l'ennui qui me dévore. 
Mes yeux étaient lassés de ce mouvant tableau ; 
Triste, je les fermais pour répéter encore : 
Mon pays, mon pays est toujours le plus beau I 



236 MUSÉE NEUCHATELOIS 



J*avais vu des passants dans les bourgs et les villes, 
Des êtres inconnus aux visages humains; 
J'échangeais avec eux des paroles civiles, 
Quelques-uns étaient bons et je serrai leurs mains. 
Cependant, j'ignorais leâ mœurs et les usages 
Et les mots familiers de ce pays nouveau ; 
Le regard de l'ami manquait à ces visages... 
Mon pays, mon pays çst toujours le plus beau ! 

Je reviens, je reviens à toi, rive bénie; 

Je veux rester fidèle au sol où Dieu m'a mis : 

Les monts sont plus charmants, l'onde a plus d'harmonie 

Et la ville natale est riche en cœurs amis. 

Là sont tous ceux que j'aime ; ils savent me comprendre ; 

Là de pieuses mains orneront mon tombeau... 

L'amour que j'ai pour toi, toi seul sais me le rendre. 

Mon pays, mon pays, qui restes le plus beau ! 

Juillet 1882. Ph. Godet. 



CORCELLES 



9 r 



TRAVAIL PRESENTE A LA FETE DE LA SOCIETE CANTONALE DISTOIRE 

RÉUNIE A CORCELLES LE 10 JUILLET 1882 



(Saite. -> Voir laliTraison de Septembre 1881, p. S07.) 



Mais j'ai hâte de revenir aux seuls monuments historiques de Corcelles, 
le Temple et le Prieuré qui, par deux fois déjà, se sont évadés de ma 
plumé. — Et d'abord, voyons s'il existe une parenté quelconque, entre 
l'édifice qui nous abrite dans ce moment et le lieu de culte où le bon 
Durannus réunissait ses ouailles, vers le troisième quart du XI® siècle. 



CORCELLES 



237 



Boyve rapporte dans ses Annales que, de son vivant, c'est-à-dire entre 
1654 et 1739, on remarquait dans le temple de Corcelles une armoirie 
portant un lambel, qui devait y avoir été mise par un certain Jean-le-Bel, 
seigneur de Gormondrèche, qui vivait au commencement du XIV« siècle, 
et qui fut le père d'Othe-le-Bel, par conséquent le grand-père de Dame 
Othenette, dont nous avons déjà parlé. Nous avouons n'avoir pu découvrir 
trace de lambel dans Tarmoirie qui subsiste encore aujourd'hui sur la 
muraille nord du chœur, et qui paraît appartenir plutôt au reconstructeur 
du temple dont nous allons parler. Cette armoirie a-t-elle été masquée 
par des travaux subséquents? C'est possible. Dans ce cas, et si l'affir- 
mation de Boyve, attribuant cet écu au dit Jean-le-Bel, était exacte, on 
pourrait en inférer qu'une partie au moins du temple actuel est anté- 
rieure à l'an 1300, et que, par une filiation de pierres s'ajoutant les unes 
aux autres, il descend en ligne plus ou moins directe de l'antique cha- 
pelle, remise en l'an 1092 par le seigneur Humbert au vénérable Hugues, 
abbé de Cluny. 

D'autre part, le même Jonas Boyve rapporte, un peu plus loin, qu'en 
1406, un incendie détruisit la chapelle de Corcelles, et que, pour la 
remplacer, Jean Vauthier, de Colombier, époux de Dame Othenette de 
Gormondrèche, rebâtit en 1409 un beau et grand temple, le temple actuel 
évidemment. 

C'est certes chose assez difficile que de concilier ces deux données, à 
moins que l'on n'admette qu'une partie de l'ancienne chapelle, demeurée 
debout, ait été utilisée pour la construction du nouveau temple. Cette 
manière de voir, qui n'a Jrien d'invraisemblable, pourrait être étayée de 
deux faits : le premier, c'est que les réparations considérables faites au 
temple par la commune, en 1858, ont révélé sur les murs avoisinant la 
tour le passage d'un feu violent ; le second, c'est que les chapiteaux qui 
terminent les colonnades du chœur paraissent appartenir à une époque 
antérieure au commencement du XV® siècle. 

Je retrouve dans un vieux manuscrit que, c le 7 juillet 1698, la tour 
€ de l'Eglise de Corcelles fut entièrement gâtée par un coup de foudre; 
« la flèche qui tomba en ayant brisé toutes les tuiles. i> 

n semble résulter de différentes pièces contenues aux archives de la 
Conmiune, que la famille Barillier (^), qui joua un certain rôle dans le 



(1) La famille Barillier était originaire et commnnière de Corcelles : Jean Barillier, anobli 
en 1550, fut conseiller d'Etat eu 1552 et mourut en 1558; son fils Louis le remplaça en 1558, 
Jonas, fils de ce dernier, le fut également dès 1611 à 1630; il avait été maire de la Côte en 
ItiOl. Un Frédéric Barillier écrivait en 1672 des notes historiques qui sont à la Bibliothèque 



»«»"t^ 



238 MUSÉE NEUCHATELOIS 



Comté, à partir de 1530 jusqu'au commencement du XVIII« siècle, puis- 
qu'elle donna au pays trois conseillers d'Etat et un écrivain de mérite, 
que cette famille, dis-je, poss*édait un droit sur la chapelle formant l'uni- 
que transept de notre temple et située en face de la chaire actuelle. Cette 
partie du temple porta pendant longtemps le nom de chapelle Barillier, 
et les membres de cette famille avaient seuls le droit de l'occuper. Ce 
droit provenait-il du fief sur une partie des biens de l'ancien prieuré de 
Corcelles, qui avait été octroyé à cette famille lors de son anoblissement 
en 1550, par le gouverneur Georges de Rive, et en vertu duquel elle 
devait payer la moitié de la pension du ministre de Corcelles? ou bien 
n'était-ce qu'une concession gracieuse accordée par la Commune à quel- 
ques-uns de ses membres, à cause de l'éclat que leurs emplois donnaient 
à la localité? C'est ce que nous ne saurions dire. Toujours est-il que, 
vers la fin du XVII« siècle, il s'éleva au sujet de la possession de la dite 
chapelle des contestations, entrç François-Louis Barillier, dernier repré- 
sentant mâle de cette famille, et la Commune. Celle-ci, sans contester 
précisément le droit, alléguait qu'aucune réparation n'étant faite à cette 
chapelle par son soi-disant possesseur, l'édifice entier en recevait du 
préjudice, ce qui ne pouvait durer plus longtemps. Finalement, ces dé- 
bats se terminèrent par une convention dont voici la substance : 

« Par acte du 15 novembre 1706, signé David Cornu, il a été fait une 
« convention entre la Commune et noble François-Louis Barillier de Cor- 
« celles, au sujet de la chapelle joignant le temple de l'église de Corcelles 
« et que la famille Barillier prétend lui appartenir. Par cette convention, 
« François-Louis Barillier a abandonné à la Commune tous ses droits 
« sur cette chapelle, s'y réservant une place sa vie durant, et moyennant 
« la cancellation de deux obligations qu'il devait à la Commune, se mon- 
« tant, intérêts et capital, à 295 livres et 8 gros faibles, plus les frais de ré- 
« parations faites par la Commune à la dite chapelle, s'élevant à 160 livres, 
« plus la remise en écus au dit Barillier, de 125 livres, moyennant quoi il 
« se tient pour content, et la Commune devient propriétaire paisible du 
« tout. » 

Il est probable que si François-Louis Barillier ne faisait pas de répa- 
rations à sa chapelle et les laissait aux soins de la Commune, c'est qu'il n'en 
avait, hélas! plus les moyens, et que, s'il avait été dans une position 
meilleure, cette dernière n'aurait pas eu si facilement raison de son res- 



de Neuchàtel, et il y cite souvent les recherches de Jonas Barillier, son bisaïeul; c'est ce der- 
nier qui a écrit l'ouvrage manuscrit : « Les monuments parlants de Neuchàtel », également & 
la Bibliothèque de cette ville. 



CORCELLES 239 



sertissant. Il fut tout heureux de se libérer de sa dette et de ses inté- 
rêts envers elle, par la cession de ses droits à une chapelle dans laquelle 
il lui suffisait, puisqu'il n'avait pas de descendants, de se réserver une 
place sa vie durant. 

Disons en passant que l'habitation des Barillier, qui jouirent pendant 
longtemps à Corcelles du droit de fournage, était la maison possédée 
actuellement par M. Henri Colin, dont les fenêtres à meneaux, aux mou- 
lures élégantes, figurent dans l'ouvrage de M. Louis Reutter, publié par 
la Société en 4879 et qui, d'après la tradition, fut bâtie sur l'emplace- 
ment même du prieuré. 

Il paraît toutefois que l'aflFaire de la chapelle ne fut pas entièrement 
éteinte par la convention intervenue, car il arriva que le 21 décembre 
1707, M. Frédéric de Chambrier, lieutenant de ville, agissant comme 
tuteur de M"« la capitaine de Marval, sa tante, fit signifier à la Com- 
mune qu'il paierait 20 louis d'or aux deux gouverneurs, pour « la rétrac- 
tion que M»® de Marval voulait faire de l'acquisition de la dite chapelle 
par la Commune. » Il notifiait qu'en cas de refus par les gouverneurs de 
recevoir cette somme, il la mettrait en dépôt chez M. le maire Bedaulx, 
en attendant le droit. Les gouverneurs refusèrent, en effet, et la somme 
fut remise au maire. L'affaire fut-elle réglée par un jugement ou à l'amia- 
ble, ou fut-elle simplement abandonnée par le représentant de M™» de 
Marval? C'est ce que j'ignore. Ce qui est certain, c'est que la chapelle 
est demeurée propiîété de la Commune. 

Pour terminer ce qui concerne le temple, il faudrait vous parler de la 
tour haute d'environ cent pieds, des trois cloches qui gaiment ou grave- 
ment y carillonnent depuis des siècles les dimanches et les jours d'enter- 
rement, et dont la plus ancienne, fêlée par l'usage, vient d'être refondue 
à Estavayer et remise en place il y a trois jours. Mais je crains d'allonger 
et je renvoie les amateurs d'inscriptions campanaires au travail si inté- 
ressant, publié dernièrement par M. Charles-Eugène Tissot, dans le 
Musée neuchdtelois. 

Je pourrais encore vous parler des horloges qui occupèrent successi- 
vement la façade méridionale de la vieille tour, indiquant à nos ancêtres 
émerveillés la marche des heures et le cours du temps ; mais encore ici 
je vous ennuierais. Permettez-moi, toutefois, à titre de curiosité, de 
transcrire le marché à la suite duquel le village fut doté de l'horloge 
actuelle. 

Ce marché, daté du 27 février 1760, est signé par les gouverneurs 



240 MUSÉE NEUCHATELOIS 

et l'entrepreneur; en voici la copie, qui intéressera peut-être les gens 
du métier : 

« L'honorable Communauté de Corcelles et Cormondrêche, ayant pris 
« la résolution de faire construire à la tour un horloge neuf en place du 
« vieux qui se trouvé usé par la visite qui en a été faite : 

« Par cet effet, nous, les gouverneurs modernes, assistés de... avons, 
« au nom de la dite Communauté, fait marché avec le sieur Daniel Du- 
« commun dit Teinon, de la Chaux-de-Fonds, maître horloge en gros 
« volume : par lequel marché moy, Daniel Ducommun, m'engage à faire 
« et construire à la dite Communauté un horloge beau et à contentement 
« et proportionné à l'endroit où il doit être posé, lequel doit marcher 
« trente heures sans remonter, sonera les heures les grandes roues au- 
c ront 10 à 42 pouces de diamètre et 6 à 7 lignes d'épesseur, la cage 
« vernie en rouge, le plat des roues vernies en noir, toutes les pièces 
« transversantes limées et polyes, tous les pignons d'assier trempé et poly, 
« tous les pivots d'assier aussi trempé et poly tournant sur le loton (lai- 
« ton). Il devra se remonter où il sera posé et aura moins de cordes qu'il 
« n'y en a au vieux, lequel horloge m'engage ici de travailler de bonne 
« foy et avec toute la justesse possible, même à souffrir la visite d'expert 
« en la dite profession: je devrai le poser à mes frais, sans que la Com- 
te munauté en soit en aucune manière chargée, sinon d'un charpentier, 
« s'il est nécessaire; je fournirai aussi l'éguille vernie et dorée avec les 
« cordages et poids, il yra à grande pendule avec double encre avec la 
« garantie de quattre années à mes frais, entendu qu'il soit bien gouverné. 
« Et pour payement de la dite pièce, les dits gouverneurs, etc., promet- 
« tent au nom que dessus et lorsque le dit horloge sera placé à leur con- 
« tentement, de me délivrer la somme de douze louis d'or neufs avec le 
« vieux horloge ; je m'engage à rendre le dit horloge fait et posé pour la 
« St-Jean prochaine, au cas que je ne puisse pas faire sonner le vieux, 
« mais si je le fais sonner, la Communauté me prolongera le temps de le 
« poser jusqu'au mois de Septembre, mais pour le plus tard, le tout 
« étant fait de bonne foy. » 

(Suivent les signatures.) 

Comment une horloge, dont la construction a coûté 280 francs, pour- 
rait-elle avoir la marche régulière d'un chronomètre de marine, après 
422 ans d'existence et les réparations d'une trentaine de rhabilleurs plus 
ou moins inhabiles? Etonnons-nous plutôt que, dans ses bons jours, 
elle retrouve encore quelquefois celle qui lui était sans doute habituelle 



dans ses jeunes années, et inclinons-nous avec respect devant son âge 
vénérable. 

Quant au cadran, qui devait indiquer les heures, il fut rétabli en 1784, 
par Abram Juvet, de Saint-Sulpice, et peint par Pierre Boiteux, avec 
la condition que la plaque en fer serait faite en quatre pièces, moyen- 
nant quoi et le travail bien exécuté, il serait payé 5 batz par livre aux 
fabricants. 

Retournons maintenant, si vous le voulez bien, de quelques centaines 
d'années en arrière, afin de voir ce que l'histoire nous a conservé du 
prieuré de Corcelles et des religieux qui l'ont habité pendant plusieurs 
siècles. Malheureusement, les documents dont ils étaient sans doute 
possesseurs ont entièrement disparu, emportés probablement à l'époque 
de la Réformation par les moines, qui se retirèrent en Franche-Comté ou 
ailleurs, dans quelque monastère du même ordre ; et les annales de Boyve, 
non plus que les historiens qui ont écrit sur Neuchâtel, ne consacrent 
de longues pages à notre prieuré. 

Nous avons vu, dans l'acte de donation que nous avons analysé et dont 
l'original se trouve déposé à l'abbaye de Cluny et dans les archives de 
Berne, que c'est en 4092 que le prieuré de Corcelles fut fondé. Il résulte 
du cartulaire de Romainmôtiers qu'en 4266, le prieur de Corcelles assista 
comme témoin, à Romainmôtiers môme, dans l'acte dressé à la suite d'un 
plaid général. Quoique son nom ne soit pas indiqué, nous pouvons sup- 
poser qu'il est ici question du prieur Wuillermus, qui vivait à cette 
époque. En 4340, Amédée de Neuchâtel, seigneur de Cormondrèche, 
rebâtit le prieuré de Corcelles qui tombait en ruines, et où il n'y avait 
plus que deux moines ; il en augmenta considérablement les revenus et 
y fit construire une chapelle. En cette même année 4340, Pierre de 
Gléresse fut établi prieur; il fit bâtir l'église de Cornaux, dont il devint 
le patron et le coUateur. Le comte Louis donna à cet effet le tiers des 
dîmes de la baronnie de Thielle, mais le prieur retirait les rentes et 
envoyait, pour célébrer le service divin, un religieux auquel il ne donnait 
qu'une chétive prébende. Cette date de 4340 est le point de départ d'une 
large prospérité pour le monastère, qui agrandit ses propriétés, devient 
bénéficiaire de dîmes et de rentes considérables, et acquiert même des 
sujets, ainsi que cela résulte d'un acte de 4345 et d'un autre de 4366, 
par lequel le comte Louis accorde au prieuré le droit de percevoir à son 
profit les lods de tous les contrats que feraient dans le comté les hom- 
mes et les femmes sujets du prieuré. Devenu riche, il fut donné à titre 
de commande, dès la fin du XV« siècle; l'abbé de Saint-Jean en avait la 



242 MUSÉE NEUCHATELOIS 



possession à l'époque de la réformation de l'église. En 1345, le prieur 
Aymon des Monts (de Montibus) accorde une lettre d'affranchissement 
de la taille, censé et mainmorte à l'un de ses corvéables. En 1354, le 
comte Louis de Neuchâtel, par son testament daté du 44 avril, donne et 
octroie au « priorei » de Corcelles », pour faire son anniversaire, trois 
soûls de annuelle rente (Archives, tom. 5, p. 257). Arrive en 4406 un 
incendie qui consume entièrement la chapelle et les bâtiments du prieuré. 
Ils restent en ruines jusqu'en 4409, année en laquelle Jean Vauthier, 
seigneur de Colombier, les fait réédifier, augmente les revenus des moi- 
nes et construit une belle église à la place de la chapelle incendiée, 
ainsi que nous l'avons déjà vu précédemment. En 4452, Pierre de Sau- 
vernier, prieur de Corcelles, devient vicaire-général du prieur de Ro- 
mainmôtiers; en 4453, le 2 du mois d'août, l'évêque de Lausanne fait 
une visite diocésaine à l'église de Corcelles, et voici ce qu'il en dit : 
« Cette Eglise paroissiale vaut environ (chiffre illisible) ; elle est à la pré- 
sentation du prieuré de Romainmôtiers, ordre de Cluny; le curé Jean 
(nom illisible) y réside, environ 50 feux. 

€ On fera un ciboire; le luminaire ardera constamment; on fera une 
cuiller pour l'encens; le chancel sera reblanchi, dallé et élevé à la hau- 
teur de deux grandes pierres tumulaires placées auprès de l'autel; les 
fonts baptismaux seront placés vers la grande porte de l'Eglise; on 
construira une sacristie commode ; le clocher sera recouveii. et le cime- 
tière, aux angles duquel on placera des croix, sera fermé. ï> 

Cette date de 4453 a bien son importance historique, ou plutôt statis- 
tique, en ce qu'elle nous fait connaître approximativement le chiffre de 
la population de la paroisse à cette époque. 

Citons encore deux dates : celle de 4482, où Etienne Aymonet souscrit 
une reconnaissance de 42 sols, en faveur de la pitancerie de Romain- 
môtiers, et celle de 4525, où Rood Benoit signe une pareille reconnais- 
sance, puis notons en terminant, que l'église de Corcelles était sous le 
vocable de Saint-Pierre et de Saint-Paul, que les moines faisaient partie 
de l'ordre de Saint-Benoît et dépendaient du prieuré ci-dessus nommé 
de Romainmôtiers, et nous n'aurons plus qu'à vous indiquer la liste plus 
ou moins complète des prieurs de Corcelles. (Helvetia Sacra I, p. 432.) 

De 4266 à 4277 : Wuillermus. 

4304 : Froment. 

4340 : Pierre de Gléresse. 

4356 : Aimé des Monts. • 

4366 : Guillaume Paniot. 





CORCELLES 243 




1369: 


Jean de la Vignie. 




1406: 


Humbert de Bussy. 




1429: 


Pierre de la Vignie. 




1440: 


Jean de Gléresse. 




1444: 


Pierre de Gléresse. 




1450: 


Gabriel Martin. 




1454 à 1458: 


Pierre de Sauvernier. 




1480: 


Etienne Aymonet. 




1492 : 


Guy de Lujuseux. 




1494 à 1515 : 


Messire Louis d'Arles, comte de Saint-Jean, 
chanoine de Genève, commendataire du 
prieuré de Corcelles. 


1 


1524: 


Jean de Senarclens. 




1525 à 1530 : 


Messire Rood de Benoit, abbé de l'île de 
Saint-Jean, dernier prieur. 



Ce dut être pour les moines du prieuré de Corcelles un jour de désas- 
treuse mémoire que celui où la voix de Farel, le réformateur de notre 
pays, vint les arracher à leur douce quiétude. Depuis un certain temps 
déjà, des bruits alarmants étaient parvenus jusqu'à eux; ils avaient en- 
tendu parler de Luther, de Zwingli, des luttes qu'ils soutenaient contre 
la papauté et de la guerre déclarée aux indulgences ; mais ces doctrines 
nouvelles, s^tant et soulevant les peuples comme un volcan, n'avaient 
encore retenti que dans de lointaines contrées, et ils espéraient bien 
que ce vent de tempête ne parviendrait pas jusqu'à eux. Et voilà que, 
tout à coup, ils apprennent par la rumeur publique l'arrivée de 
Farel à Serrières; ils savent que sa parole est incisive et mordante; 
qu'à Neuchâtel la foule électrisée Ta reçu avec enthousiasme et porté en 
triomphe à l'Eglise collégiale, où les images et les statues des saints ont 
été brisées et mises en pièces ; mais ils n'avaient pas encore eu l'occasion 
de le voir à l'œuvre et de l'entendre prêcher lui-même, lorsqu'un jour, 
d'un bout du village à l'autre, à Cormondrèche, à Peseux, cette nouvelle 
se répand avec la rapidité de l'éclair et le bruit du tonnerre : « Farel ar- 
rive ! » Occupations de la vigne, travaux des champs, tout est abandonné, 
nul n'y songe ce jour-là. Les maisons sont désertes, ceux qui peuvent 
sortir sont dans la rue attendant, les uns avec curiosité, d'autres avec 
rage et mépris, des troisièmes avec sympathie et impatience, cet 
homme si petit de taille, mais si grand de courage et de foi, que nulle 
menace, ni aucune puissance humaine ne peut intimider. Il parait enfin 
et se dirige vers le temple ; mais ses adversaires avaient refusé d'en ou- 



244 MUSÉE NEUCHATELOIS 



vrir les portes. S'il ne peut entrer, il prêchera en plein air; il monte sur 
un bloc de pierre qui se trouvait tout près , et de là promène ses 
regards de feu sur la multitude qui remplit le cimetière : devant lui, 
derrière lui, toutes les têtes se touchent. Alors de sa voix forte et péné- 
trante, il annonce à cette foule la doctrine nouvelle qu'il est venu lui 
apporter, lorsque tout à coup un moine s'approche et le frappe d'un coup 
de couteau. (Perrot, l'Eglise et la Réformation, vol. II, p. 232.) La bles- 
sure ne fut pas mortelle, et Farel put continuer ailleurs son rôle de ré- 
formateur; mais cette prédication faite à Corcelles et le sang qui y avait 
coulé, décidèrent la réforme, qui fut votée à la majorité des voix, 
comme c'était alors l'usage, et Jean Droz, le dernier curé de l'Eglise 
catholique apostolique et romaine, devint le premier pasteur de cette 
nouvelle paroisse, dès lors perdue pour Rome. 

Ainsi finit, après quatre siècles et demi d'existence, et balayé par le 
vent d'orage qui soufflait alors, le modeste prieuré de Corcelles, dont 
Jeanne de Hochberg vendit les biens en 1538 aux Quatre-Ministraux de 
Neuchàtel, en même temps que ceux du Chapitre de Neuchàtel et des 
cures de Boudry et de Comaux, pour 3500 écus. 

(A suivre.) V. Colin- Vaucher. 



UN ÉLÈVE DE FRANÇOIS FORSTER 

FRÉDÉRIC WEBER 



(Suite et fin. — Voir la Uvraiioii de Septembre 188S, p. 214.) 



Je me décidai vers ce temps à quitter Paris et à rentrer dans mon 
pays, où j'arrivai, en avril 1859, avec ma petite famille. Je m'établis aux 
environs de Bâle, dans le petit château de Klybeck, tranquille retraite 
en pleine campagne. J'y ai senti parfois très péniblement la privation 
de la vie parisienne, si riche en enseignements et en jouissances artisti- 



EXTEl\lEUPi DE L EGLISE DECOI\CEUES 



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FRÉDÉRIC WEBER 245 



ques. Mais j'ai trouvé pour tout cela d'amples dédommagements dans 
Taffection et les prévenances de mes amis, aussi bien que dans les res- 
sources que m'offrait ma ville maternelle, au point de vue des sciences 
et des arts. J'avais autour de moi mes vieux chers Edelincks, de jour en 
jour davantage l'objet de mon culte et de mon admiration, et auprès d'eux 
une jolie collection de belles épreuves de gravures. Quand tout cela ne 
suffisait pas, j'avais sous la main l'importante collection d'art du Musée 
de Bâle. Entouré de ma famille, je pus poursuivre tranquillement mes 
travaux, qui se succédèrent dès lors très rapidement. Lorsque j'eus 
achevé pour Bruckmann une seconde planche d'après Kaulbach, « Faust 
et Hélène » (1861), et dit adieu pour toujours, dans mon for intérieur, 
à cette sorte de gravure, Winterhalter m'offrit de reproduire son portrait 
en profil de l'impératrice Eugénie. La grande dame ne voulant pas se 
dessaisir du portrait, je dus aller l'exécuter à Paris. Au printemps de 
1862, il était achevé à la satisfaction générale... 

En 1863, le gouvernement français me demanda, pour la chalcographie 
du Louvre, c le Jeune homme », d'après Raphaël. L'attrait de ce travail 
me décida, bien que j'eusse quelque répugnance à graver une œuvre 
que mon ami et collègue, le professeur Mandel de Berlin, avait publiée 
bien peu d'années auparavant. Mais je savais que les planches de la chal- 
cographie ne jouent aucun rôle dans le commerce de la gravure, et res- 
tent en réalité ensevelies au Louvre. L'année 1864 me valut deux por- 
traits, celui du jeune duc d'Hamilton, que j'entrepris pour sa mère, et 
un autre, plus petit, de la princesse Korsakoff, pour elle-même. Ces 
deux portraits de Winterhalter, par leur conception originale et délicate, 
m'ofiraient un charme particulier et aussi des difficultés d'un ordre à 
part. Je gravai en 1865, d'après un tableau de l'école de Raphaël, appar- 
tenant au colonel Rothpletz d'Aarau, « la Belle Visconti "», gravure 
qu'acheta et publia la maison Schrôter de Berlin. La même année, 
j'achevai la « Laïs Corinthiaca i&, d'après Holbein, un travail de prédilec- 
tion auquel je revenais toujours dans les loisirs que me laissaient des 
œuvres moins attrayantes. La gravure parut à Bàle, chez Georg, qui 
avait fait l'acquisition de la planche. Un mot, en passant, sur cette œuvre 
splendide de l'immortel Holbein. La tradition et le titre lui-même dési- 
gnent une femme méprisable. Pour toute sorte de raisons, je me range 
à l'opinion qui déclare cette interprétation absolument fausse, et remon- 
tant à une époque destituée du sens critique de l'art... 

Le corps des officiers bâlois me demanda, en 1865, la gravure en grandes 
proportions du portrait du colonel Hans Wieland : ici encore je n'avais 

MmtE Nkucbatsloib. — Octobre 1882. 20 



.Mk 



246 MUSÉE NEUGHATELOIS 



à ma disposition que des éléments de travail très incomplets. Dans un 
voyage en Italie, je fis à Lugano, pour la gravure, un dessin de la 
c Madone t> de Luini, à laquelle m'avait rendu attentif un amateur éclairé, 
le pasteur Â. Sarasin de Bàle. Je cherchai à conformer mon dessin au 
caractère de la peinture à fresque, moins colorée, plus légère, et offrant 
moins de détails que la peinture à l'huile. Ailleurs, et surtout à Milan, 
je trouvai de splendides motifs pour la gravure. Mais je m'en tins alors 
exclusivement à l'œuvre de Luini, si bien représenté dans la haute 
Italie. 

J'achevai en 1868, pour la maison Sachse de Berlin, les portraits du 
prince et de la princesse royale de Prusse. Malheureusement, selon le 
désir des éditeurs, je dus restreindre le format des figures dans la partie 
inférieure, ce qui, surtout pour la figure de la princesse, a été fort dom- 
mageable à l'ensemble. Le travail de la planche était déjà assez avancé, 
lorsque les éditeurs me demandèrent des changements dans le détail de 
l'uniforme et des décorations, comme si, nous autres graveurs, lors- 
qu'enfin nous avons préparé la planche en vue des différents effets, nous 
pouvions modifier tout cela aussi facilement que le peintre sur sa toile. 
J'exigeai que les changements fussent indiqués sur le dessin. On m'envoya 
une photographie où les ornements d'or et d'argent apparaissaient, comme 
de juste, d'une façon très insuffisante. Winterhalter, à qui je demandai 
un avis, me conseilla de m'en tenir exclusivement aux portraits. Ainsi 
fut fait... 

Je dessinai, en 1860, d'après Holbein, le merveilleux portrait de « Boni- 
face Amerbach » que souvent déjà j'avais contemplé avec désir au Musée 
de Bàle, en songeant à le graver. D'ailleurs, je travaillai assidûment à 
ma Luganaise, et, dans l'automne, à Lugano, je fis devant le tableau 
une seconde retouche de la gravure déjà avancée. Je la terminai le prin- 
temps suivant, à Paris, pour être à portée de l'imprimeur. Grâce à 
l'étendue de leurs affaires, quelques-uns des imprimeurs en taille-douce 
à Paris ont élevé leur art à une grande hauteur. Mon principal impri- 
meur, Chardon, par exemple, n'a pas moins d'une soixantaine de presses, 
dont quelques-unes sont toujours en activité pour des travaux importants 
et délicats. Au point de vue du succès de l'impression des grandes plan- 
ches, une entente personnelle entre le graveur et l'imprimeur est de 
très haute importance; ce n'est qu'ainsi que les épreuves tirées peuvent 
être dûment appréciées, la force et la faiblesse de la couleur discutées 
et déterminées entre eux. De là, la considération dont jouissent les im- 
primeurs habiles dans le monde artistique de Paris. — A peine revenu 



FRÉDÉRIC WEBER 247 



en Suisse, la guerre franco-allemande éclatait, et la planche de < la Madone 
de Lugano » en resta là. Ce n'est que tard dans l'automne de 4874 qu'elle 
put paraître, à Londres, dans la Société d'Arundel, qui offrit la gravure à 
ses membres; le reste fut publié à Vienne, chez Kàser. Entre temps, je 
gravai le pendant de 1' a Elisabeth » de Winterhalter, le portrait de 
€ Madeleine i^, dont l'original est la sœur d'Elisabeth. La gravure parut 
à Baie, chez Georg. 

Suivirent quelques portraits bâlois; j'avais ici le grand avantage de 
pouvoir terminer mes dessins d'après des documents meilleurs, et souvent 
d'après nature. Au printemps de 4871, je passai quelques mois à Munich 
pour dessiner, à la Pinacothèque, le portrait de Raphaël par lui-même, 
et celui d'Hélène Fromment, la seconde femme de Rubens, nommé « la 
Femme au gant, i» Je terminais à peine ces dessins qui me charmaient et 
m'absorbaient tout entier, quand je reçus de Kâser l'invitation d'aller 
examiner pour la gravure un tableau de la galerie de Vienne. Après 
examen, je renonçai à ce travail. En revanche, je m'entendis avec Kâser 
pour la gravure du tableau du Titien a l'Amour céleste et l'Amour ter- 
restre. » Au nouvel-an de 4873 parut mon « Boniface Amerbach i^y d'après 
Holbein, qui fut des plus favorablement accueilli. La gravure est exacte- 
ment du format de l'original. Et c'est ainsi que me voilà occupé, au mi- 
lieu de 4874, de l'exécution de mon Titien, une planche dont la super- 
ficie est plus considérable que celle de c la Vierge au linge, d La première 
exécution commença d'après une bonne copie que possède Winterhalter. 
Pour les retouches de ce travail préalable, je me suis rendu l'an dernier 
à Rome. Ce n'est pas ici le lieu de dire les jouissances que m'a procurées 
ce séjour si longtemps désiré, et mon voyage artistique à travers l'Italie. 
Dans quelle splendeur trônait là, au palais Borghèse, mon Titien, un 
tableau mei-veilleux, un idéal qu'il s'agit, pour moi, de poursuivre et 
de mettre à la portée de ceux qui aiment l'art, mais qui, dans l'exécu- 
tion, présente d'extrêmes difficultés! L'effet d'ensemble, et surtout la 
figure nue, recèlent à eux seuls la tâche la plus ardue à laquelle jamais 
graveur ait pu se laisser tenter. 

Frédéric Weber, mort le 47 février dernier après de cruelles souifrances, vécut 
huit années au-delà du moment où nous amène ce récit. Ceux qui ont suivi de 
près sa carrière d'artiste assurent que ce fut dans cette dernière période qu'il 
atteignit au plus haut degré de perfection dans son art. Ils citent, à Tappui de ce 
jugement, ses derniers ouvrages, la c Violante :», de Paris Bordone, le c Portrait 
d'Erasme », d'après Holbein, c l'Amour céleste et l'Amour terrestre », d'après le 
Titien. Le burin tomba de sa main mourante avant qu'il eût pu achever « la Vierge 
aux roses », de Luini. Le travail en était fort avancé; un graveur parisien donnera 



248 MUSÉE NEUCHATELOIS 



la dernière main à cette planche, que Weber a léguée au Kundtverein suisse et 
à celui de Bftle. 

Il était membre de l'Académie des Beaux-Arts de Berlin et de celle de Paris, 
membre honoraire de TAcadémie de Vienne, de la Société des Arts de Grenève, 
et de celle de BÂle. On s'accorde à reconnaître que ces distinctions furent rare- 
ment portées avec tant de simplicité. 

Weber appartint à ce petit nombre d'artistes chez qui la vie de famille tient une 
aussi grande place que celle de l'art C'est à cette circonstance qu'il dut sans doute 
de rester jeune jusqu'au terme. Ainsi l'ont connu, franc, modeste et laborieux, 
quelques-uns de ses compatriotes de la Suisse française, parmi lesquels je ne 
veux nommer que MM. Ânker, A. de Meuron et Léon Berthoud, sans parler de 
ceux qui ne sont plus, comme Ch. Gleyre et Juste Olivier. Son petit intérieur, où 
la table à ouvrage de M"* Weber était placée à côté de la table à graver de son 
mari, rappelait, avec une impression de vie domestique plus franche, ce Moulin- 
Joli^ où George Sand, dans une page des < Lettres d'un voyageur », a montré un 
graveur célèbre du siècle passé travaillant dans une retraite profonde auprès de 
la compagne de sa vie. Les biographes allemands de Weber disent qu'il regretta 
toujours de ne pas avoir emporté, de ses années d'enfance et de jeunesse, ce 
qu'ils appellent « un sac d'école » mieux garni, c'est-à-dire des connaissances 
générales plus étendues. Mais ils ajoutent que sa culture artistique consommée, 
ses voyages, le commerce d'une foule d'hommes distingués et ses longues années 
de séjour à Paris ne permettaient guère de s'en apercevoir, c II gardait, disent- 
ils, le même tact et la même aisance, en conversant avec des princes ou avec de 
simples travailleurs... » 

Les Basler Nachrichten^ où nous trouvons quelques-uns des détails qui précè- 
dent, mentionnent l'existence, à Bâle, de deux collections complètes de Tœuvre 
de Weber, Tune au Musée, l'autre chez son ami et beau-frère le D' G. Bischoff. 
Cette indication ne sera pas perdue pour quelques-uns de nos lecteurs*. 

Ch. Berthoud. 



SUITE DE L'ÉTUDE CRITIQUE 

SUR u mm des coites et seigidrs de u iaisoh fehis-idciiatel 



Après la lecture du premier article sur la filiation des comtes de la 
maison Fenis-Neuchàtel, M. le D^ Quiquerez eut la bonté de nous ofi&îr 
de nous communiquer une correspondance qu'il avait eue, il y avait 



FILIATION DES COMTES DE FENIS-NEUCHATEL 249 



une dizaine d'années, sur ce môme sujet, avec M. Robert d'Erlach, 
d'Hindelbank; il m'envoyait en même temps une généalogie des comtes 
de Neuchâtel qu'il avait faite lui-même. Je m'empressai d'accepter cet 
offre aimable. Je reçus aussitôt cette correspondance, avec une lettre 
dans laquelle l'infatigable et obligeant auteur, enlevé tôt après par la 
mort, m'écrivait : «Je n'ai plus qu'une partie de mes ouvrages; ils sont 
dispersés comme les feuilles d'automne que le vent emporte quand elles 
ont fait leur temps. Bientôt il en sera de même de leur auteur, déjà 
fort avancé dans sa 82"^ année. Toutefois, si le vieux pionnier peut en- 
core vous être utile, il se fera un plaisir de vous renseigner. » 

En examinant la correspondance de M. Robert d'Erlach, je vis qu'il 
avait adopté la supposition du Père Nicolas Raedlé, qui a lu dans l'acte 
de donation d'Arconceil, de l'empereur Henri IV, de l'an .1082, Urico et 
non pas Cono. 

Cet Ulric est pour M. Robert d'Erlach un fils d'Ulric I» de Fenis, 
tandis que le Père Nicolas Raedlé le prend pour Ulric I®"" de Fenis. 
(Notice sur la donation d'Arconciel par l'empereur Henri IV, de l'an 
1082. Musée neuchdtdoiSj octobre 1870.) 

M. Robert d'Erlach, pour appuyer sa supposition que l'Ulric de la 
donation d'Arconciel est un fils d'Ulric I«^ de Fenis, prouve que le comte 
de Fenis, Ulric, avait un troisième fils, par un passage où l'évêque de 
Lausanne, Roger, dit que le vénérable évêque de Lausanne, fondateur 
du couvent de Cerlier, de concert avec ses cohéritiers, donnait au cou- 
vent de Cerlier la troisième partie des revenus de l'église de Granges. 
Nous devons nécessairement conclure de ce passage que Conon avait un 
troisième frère. M. Robert d'Erlach suppose que c'est Ulric II; pour 
nous, nous croyons avec plus de raison que c'est Rodolphe I*"", père 
d'Ulric n, car nous chercherons à prouver que la leçon Urico ne doit 
pas être la bonne. 

M. le D' Quiquerez, dans sa généalogie de la maison Fenis-Neuchâtel, 
a adopté l'opinion de M. Robert d'Erlach. 

M. le D'^ Quiquerez eut l'obligeance de m'envoyer, un peu plus tard, 
quelques numéros de VIndicateur d'histoire suisse, où cette question 
était traitée, les numéros 3 et 4, de 1872, et les numéros 3 et 4, de 
1876. 

En lisant ces numéros de VIndicateur^ je vis que MM. Hotz, avocat, 
à Zurich, et le chanoine de Fiala, à Soleure, avaient aussi adopté l'opi- 
nion du Père Nicolas Raedlé, mais chacun déchiffrait le mot à sa ma- 
nière. 



250 MUSÉE NEUCHATELOIS 



Là où l'on avait lu Cuono (Conon) nono et no,voet le Père Nicolas 
Raedlé, Urico, M. Tavocat Hotz lisait Uodalric, expliquant le signe qui 
était sur le mot nono par dal^ prenant la dernière lettre non pour un o, 
mais pour un c. La lettre qui avait généralement été prise pour un n ou 
Uj formait pour M. Hotz, comme pour le Père Nicolas Rœdlé, un i et 
un c; de là, au lieu de lire Urico, il lisait Uodalric. 

M. le chanoine de Fiala pense que la dernière lettre est bien un o, le 
signe qui est sur le mot ne représente pas dalj mais dalr^ ainsi il trou- 
vait Uodalrico. Ces trois formes donnaient le même mot, Ulric, écrit 
un peu différemment. 

L'histoire ne confirme point cette supposition, car nous savons positi- 
vement que Rodolphe II, fils d'Ulric II, devint seigneur d'Arconciel, 
non parce qu*il était fils d'un seigneur d'Arconciel, mais par son mariage 
avec Emma de Glane. 

Nous ne pouvons donc pas admettre la manière dont MM. Raedlé, 
Robert d'Erlach, Quiquerez, Hotz et le chanoine de Fiala lisent le pas- 
sage en question. En examinant un fac-similé de ce passage, au premier 
coup d'oeil vous liriez sans peine nono ou novo, comme quelques-uns 
l'ont fait ; mais un examen attentif vous fait remarquer que l'espace qui 
sépare le mot nono du mot précédent est plus grand que d'ordinaire, 
vous en concluerez qu'une lettre manque, cette lettre est probablement 
c, cela vous donne Cuono, manière ordinaire d'écrire le mot Conon. 
Comment expliquer le signe placé sur le mot nono? Nous pensons qu'il 
remplace la lettre A, que prenait quelquefois le mot Chuno. De cette 
manière, tout semble s'expliquer naturellement. L'histoire subséquente 
des comtes d'Oltingen, d'ailleurs, confirme cette leçon. Tout nous porte 
ainsi à réintégrer, comme nous l'avons fait, dans la généalogie des com- 
tes de Fenis-Neuchàtel, Rodolphe I®^ et Uhic II. 

L. JuNOD, ancien pasteur. 



MISCBLLANEES 



UHE AMBASSADE AUPRÈS DE LA DUCHESSE DE HEMOURS EN 1699 

(Extraà des regùtru de la Bourgeoisie de Boudry.) 

1609. 16 janvier. — On a esleu le S' Pierre Grellet notaire pour aller 
en France auprès de son Altesse Sérénissime Madame nostre Souveraine 
Princesse afin de la supplier de confirmer les franchises et d'en donner 
d'autres {*) comme on l'a fait espérer. On luy a donné le pouvoir de 
choisir la personne qu'il trouvera à propos pour aUer avec luy et on luy 
donnera une procure. 

23 juillet. — J'ai fait lecture en Conseil de ville d'une partie de la 
missive à moy envoyée de Paris par mon frère Pierre Grellet dattée 
12 juillet 1609 Receue seulement le 21 du dit, par laquelle il me marque 
ces mots : c II est à propos de vous dire que la dernière fois que j'ay 
c esté à l'hostel de Matignon où j'ay esté bien receu de Mon. le Comte (') 
c qui dabord me dit he bien comment se porte vostre père, fort bien luy 
c dis-je Monseigneur je vous remercie de la souvenance qu'il vous plaît 
€ d'en avoir, et vostre frère comment se porte-t-il. Je luy respondit assé 
c honestement. Après quoy il me dit he bien Madame at-elle fait quelque 
c chose pour vostre Bourgeoisie, je luy dit que non du tout rien, et 
c comment dit-il n'estes vous pas toujours icy pour cela, je luy dit que 
c non car il faut dire la vérité à ses sortes de gens hebien dit-il il vous 
c faut rescrire au pays, et qu'on vous rescrive pour cela, car je ne veux 
€ pas que vous vous en retourniez, que Madame n'aie fait quelque chose 
t pour vous, tellement que je trouve à propos qu'on luy rescrive une 
c lettre de la part de la Bourgeoisie par où on la prie de me tendre la 
« main et que lorsque les occasions se présenteront de luy rendre service 

(1) Elntr 'antres l'abri des cens fonciers. ~ La Duchesse accorda cet abri le 12 mai 1699 à 
la Bourgeoisie de Neuchàtel pour achever de la gagner à sa cause contre le Prince de Gonti, 
et en 17Û2 à la Bourgeoisie de Valangin. 

(2) c Celui de tous ses parents paternels que la Duchesse de Nemours affectionnait le 
plus » (Boyre). 



€ la Bourgeoisie s'y employera avec plaisir voila à peu près tout ce qu'il 

c faut luy marquer. Car on ne rescrit que 5 ou 6 lignes aux grands. 

€ J'oubliai de vous dire qu'il me dit encore et lorsque vous aurés receu 

€ des nouvelles je parleray pour vous à Madame d'une bonne force c'est- 

€ à-dire pour la Bourgeoisie et si on trouve à propos que vous luy res- 

€ criviez adressé moy la lettre dans un Envelope afin que je la luy porte 

c moy mesme, mais je crois qu'il faut que la sienne aye le cachet de la 

c ville et pour faire son adresse touchant les qualités vous regarderez le 

t devant de son livre touchant ses prétentions sur Neuchâtel. » 

Après la lecture de ce que desus je suis sorti et mon compagnon a 

demandé les sentiments il m'a déclaré que le plus aporté qu'on ne res- 

crive rien à Paris pour ce sujet (*). 

(signé) Jean Grellet, notaire. 

(Communiqué par M. Jean Grellet.) 



SOLDE DES MILICES NEUCHATELOISES EN 1708 

(Extraa des registres de la Bourgeoine de Boudry.) 

4708. Le 14 janvier. — Sur ce qui a été représenté de la part de Mon- 
sieur le Capitaine Pierre Grellet et ses soldats de sa compagnie qui sont 
présentement en quartier à la Chaux du Mitant (Chaux-du-Milieu) pour 
le service de S. M. qui exposent que Sa dite Majesté ne leur paye qu'un 
batz par jour avec le pain d'amunition ne pouvant subsister avec cela 
demandant qu'on les ailles rechanger ou que chaque bourgeois se eau- 
tisent suivant leurs facultés ou que la bourgeoisie leur paye chacun un 
batz par jour outre ce que le Roy leur paye. Il s'est passé qu'on leur 
payera chacun un batz pas jour sans conséquence et qu'on se doit infor- 
mer si les autres communautés du pays le payent aussi. 

(Communiqué par M. Jean Grellet.) 

(1) La Bourgeoisie de Boudry renouvela plusieurs fois, dans les années suivantes, sa de- 
mande de concession de Tabri, mais toujours sans succès. 



Reotifloatlon. — Jil Adolphe Borel, à Bevaix, nous prie de rectifier une erreur 
qui s'est glissée dans le procès- verbal de la 'séance de la Société d'histoire à Corcelles 
{Musée newMUehis, septembre 1882).^ c'est M. de Fellenberg, et non lui, qui a fût 
frapper la beUe médaille en bronze lacustre présentée aux membres de la Société. 



ALEXANDRE VINET 



ET L'ACADÉMIE DE NEUCHATEL 



Au moment de l'inauguration de l'Académie de Neuchâtel, en no- 
vembre 1841, la chaire de littérature française n'avait point encore de 
professeur. Cette discipline ne parut pas de première importance aux 
oi^anisateurs de la nouvelle institution, que les circonstances inclinaient 
surtout vers les sciences naturelles et politiques et les branches qui y 
confinent. Une heureuse fortune avait réuni dans notre petite ville plu- 
sieurs hommes de savoir déjà tout désignés comme les représentants 
d'un enseignement supérieur solide et brillant. Si la Commission qui 
avait l'initiative des premières mesures acceptait malgré elle quelques 
lacunes dans les cadres académiques, c'est qu'elle croyait réellement à 
la suffisance relative des ressources que l'on trouvait ailleurs. Elle avait 
de plus pour la littérature française des préoccupations assez embarras- 
santes : n'étant pas fixée sur la nature même de ce cours, elle se deman- 
dait quelle serait la place à faire, dans le milieu où elle devait agir, à 
l'étude des grands monuments de la littérature, et celle plus subordon- 
née à accorder au perfectionnement du style et de l'élocution chez les 
jeunes étudiants futurs, ou bien donnerait-on à ces deux directions 
une égale importance? Dans l'une ou l'autre prévision, les garanties mo- 
rales et politiques n'étaient-elles pas fort désirables? Etait-il en outre de 
peu d'importance d'appeler à ce poste des candidats divers sans se sou- 
cier autrement de la différence de leur nationalité? 

Après un temps d'arrêt et d'examen, on crut atteindre le but en al- 
lant à la recherche d'un professeur aux aptitudes enseignantes bien ga- 
ranties, non pas dans nos cantons romands, mais en vrai pays de France, 
à Paris même, avec l'espoir d'y découvrir une personne d'origine, de 
culture, de diction et de science littéraire irréprochablement françaises. 



HusÉB lixuo&àTBLOis. — Novembro 1882. 21 



254 MUSÉE NEUCHATELOIS 



On y mit peut-être un peu d'ironie. C'est à Lyon que se trouva le pro- 
fesseur. M. Ballanche qui habitait cette ville était à cette époque un 
chef d'école. Plusieurs jeunes hommes, groupés autour de lui, vivaient 
moralement et passionnément de ses idées et de son mysticisme élégant 
et lettré. Il était pour eux un maître, un révélateur. A ses vues histori- 
ques, Ballanche rattachait une conception alors assez nouvelle sur les 
destinées futures de la société humaine, et l'un des premiers il proclamait, 
avec toute l'autorité de sa parole et de ses livres, l'avènement de notre 
époque de transition et de rénovation sociale, en renouant aux traditions 
nationales le développement nouveau de la société moderne. Ballanche,' 
à qui le gouvernement de Neuchâtel avait demandé avec une grande 
confiance de lui indiquer un candidat de sa connaissance personnelle, 
recommanda l'un de ses disciples, M Tisseur. Plus d'hésitation : on fit 
venir le jeune Lyonnais qui consentait à ouvrir un cours d'une durée de 
six mois, en manière d'essai, <i pour faire connaître, disait-il, la littérature 
de son pays, plein du souvenir du philosophe vénéré dont il essayerait 
de reproduire l'esprit dans ses leçons. i> 

Ce premier enseignement public de la littérature française, malgré des 
mérites reconnus, ne répondit pourtant pas entièrement aux espérances 
des administrateurs et des experts difficiles. Aussi la Commission aca- 
démique, avant tout appel définitif, proposa à M. Tisseur une seconde 
expérience « qui, selon elle, ne manquerait pas de réussir s'il renfermait 
la matière scientifique dans des proportions plus modestes, la ramenait 
davantage à la loi de l'unité, et si, tout en se maintenant à une élévation 
convenable, il poursuivait un but d'utilité pratique plus directe. » Le jeune 
professeur s'y appliquait avec conscience durant l'hiver 4843, lorsqu'il 
trouva la mort accidentellement dans les eaux profondes de notre lac, dont 
il avait dit en souriant le jour même de son arrivée à Neuchâtel : a J'ai 
déjà trouvé ici un ami ! ï> 

M. Tisseur avait eu à ses côtés, pendant sa courte carrière littéraire, un 
de ses concitoyens, qui s'était annoncé comme professeur d'élocution et dé- 
légué de la Société racinienne au congrès de Strasbourg, M. deRoosmalen. 
Celui-ci eut parmi nous d'assez grands succès, et il nous revint à plu- 
sieurs reprises. Il réunissait des auditoires nombreux dans des séances 
publiques et aux cours destinés à la jeunesse des écoles. Le gouver- 
nement l'encouragea même par des subventions dont Lausanne lui avait 
donné l'exemple. On envisageait sa littérature quelque peu secondaire 
comme répondant dans une mesure appréciable aux visées premières 
dont on ne changeait pas. 



Vers la fin de 1844, une nouvelle venue du canton de Vaud causa par- 
tout une vive surprise. M. Alexandre Vinet résignait ses fonctions dans 
la faculté de théologie à TAcadémie de Lausanne, et il le faisait « le cœur 
gros de larmes qui ne peuvent couler. » L'événement était sans doute 
inattendu du grand public, mais la personnalité de Vinet était trop puis- 
sante pour ne pas éveiller aussitôt chez plusieurs bien des ambitions à 
l'endroit du professeur démissionnaire. A Neuchâtel, un savant dont 
l'attention constante se portait sur l'Académie, qu'il honorait de sa pré- 
sence et à laquelle il désirait toujours de nouvelles forces et le prestige 
de noms connus, Louis Agassiz, se hâta d'écrire à Vinet : 

« Monsieur et très honoré Collègue , 

« Lorsque vous aurez lu cette lettre, vous vous demanderez probable- 
ment de quel droit je vous l'ai écrite et quelles circonstances ont pu la 
motiver de ma part. Cependant rien de particulier ne m'a déterminé. Dans 
tous les cas veuillez ne voir dans ma démarche qu'une preuve de ma 
haute estime pour vous et du désir que j'aurais de soutenir des rela- 
tions plus directes avec l'homme distingué et consciencieux dont la 
Suisse s'honore à tant de titres. 

« Notre Académie a perdu il y a deux ans le seul candidat sérieux qu'elle 
pût avoir en vue comme professeur de littérature française. Dès lors il a 
existé une grande lacune dans notre enseignement. Le Conseil d'Etat n'a 
osé nommer personne et les études en souffrent. Voyant cet état de 
choses, je ne sais pourquoi j'ai pensé que les circonstances qui vous 
avaient engagé à vous séparer de l'Eglise nationale du canton de Vaud 
pourraient bien aussi avoir relâché vos liens avec l'Académie, et l'idée 
m'est venue que dans ce cas vous pourriez peut-être vous décider à ac- 
cepter une vocation de l'Académie de Neuchâtel. J'envisagerais sans doute 
une pareille détermination de votre part comme un malheur pour l'Aca- 
démie de Lausanne et comme un gage inattendu de prospérité pour la 
nôtre. Cependant au moment où j'écris j'ignore si notre gouvernement 
pourrait faire les sacrifices nécessaires pour vous fixer au milieu de 
nous. Aussi n'ai-je fait aucune démarche pour provoquer une manifes- 
tation quelconque en votre faveur, avant de connaître vos intentions. 
J'aurais même considéré la chose comme une indiscrétion de ma part 
avant de savoir de vous, si dans certaines conjonctures que le temps 
pourrait amener, il pourrait se faire que vous acceptiez des propositions 
de notre gouvernement. C'est donc à moi seul que vous pourriez faire 
des reproches, si vous trouviez ma lettre déplacée, et je vous en ferais 
à l'avance mes excuses. 



256 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



« Du reste, il est inutile de vous assurer que j'observerai le silence le 
plus complet sur la réponse que je sollicite de votre part, à moins que 
vous ne m'autorisiez à agir dans le sens de mes vœux. Et dans ce cas 
je me conformerai absolument à vos intentions. 

« Agréez, Monsieur et cher Collègue, l'assurance de ma haute considé- 
ration et de mon parfait dévouement. 

« Neuchâtel, le 30 novembre 1844. 

c L. Agassiz. > 

La réponse de Vinet ne pouvait être que négative, car tout en mainte- 
nant sa démarche, il avait consenti à continuer ses cours académiques 
à cause de l'agitation des esprits et l'état général des affaires publiques. 
Mais quand survint la révolution vaudoise du 44 février (1845), Vinet se 
retira et prit congé définitivement de ses élèves. C'est alors que de 
l'étranger, de près et de loin, se multiplièrent pour lui les appels les 
plus pressants. Agassiz reprit la plume avec insistance : 

« Neuchâtel, le 45 mars 4845. 
« Monsieur et cher Confrère, 

« Pour avoir refusé de vous soumettre aux exigences de votre gouver- 
nement provisoire, vous ne me refuserez pas de vous rappeler un titre 
auquel j'attachais un grand prix et que je voudrais aujourd'hui repren- 
dre dans un sens prophétique. Notre ami Olivier vous aura sans doute 
fait part de ce que je lui ai écrit il y a quelques jours. Permettez-moi 
maintenant de venir directement à vous, et de vous prier instamment 
d'avoir égard à l'unanimité des vœux qui vous appellent à Neuchâtel. De- 
puis la révolution du 44 février, votre nom circule parmi nous dans tou- 
tes les bouches : de nombreux amis et admirateurs que vous ne connaissez 
pas encore ne peuvent se familiariser avec l'idée que vous puissiez rester 
associé à un ordre de choses qui tend à une dégradation manifeste 
des études et des institutions qui les soutiennent et les développent. 
Nous serions-nous trompés en pensant que si jamais vous pouviez vous 
décider à être des nôtres, c'est dans les circonstances actuelles que nous 
devons vous montrer toute l'importance que nous mettons à l'espoir de 
vous posséder parmi nous? Le Conseil d'Etat a pris à ce sujet une ini- 
tiative qui vous prouverait, si je pouvais vous rendre compte en détail 
de sa délibération, que l'autorité supérieure à l'unanimité s'associe à 
l'espoir de vous posséder à Neuchâtel qui s'est manifesté chez un si 
grand nombre de personnes. La Commission académique en particulier, 
qui représente chez nous votre Conseil de l'instruction publique, s'est 



ALEXANDRE VINET 257 



prononcée sur ce sujet d'une manière bien honorable pour elle. Des per- 
sonnes mêmes dont vous pourriez peut-être supposer l'opinion contraire 
à ce vœu, comme M. de Rougemont (*), ont été des premières à faire au- 
près des membres du Conseil d'Etat des démarches pour provoquer votre 
appel à Neuchàtel. M. DuPasquier, le doyen de la Classe, s'est associé 
avec empressement à cette manifestation. Je puis vous assurer que votre 
arrivée à Neuchàtel serait saluée, par toutes les personnes capables d'en 
apprécier la portée, comme un événement à la fois heureux pour notre 
Académie et pour noire pays en général. Vos nouveaux collègues en 
particulier vous recevraient avec bonheur au milieu d'eux. 

« Nous sentons bien que c'est vous proposer de descendre sur un bien 
petit théâtre que de chercher à vous amener à Neuchàtel ; mais nous 
pensons en même temps que vous savez mieux que personne qu'en tout 
lieu l'homme dévoué peut faire une œuvre utile. La position qui vous 
serait offerte ne serait pas non plus brillante, mais soyez assuré à l'avance 
que vous trouverez toujours l'autorité disposée à faire ce qui dépendra 
d'elle pour vous être agréable. M. de Chambrier, qui attacherait person- 
nellement un grand prix à la réussite de nos projets, m'a dit en particu- 
lier qu'il désirait en même temps éviter tout ce qui pourrait avoir jus- 
qu'à l'apparence d'une captation vis-à-vis de vous, pour ne point blesser 
de susceptibilité chez un canton avec lequel Neuchàtel a toujours sou- 
tenu des relations de bon voisinage. Ne connaissant pas exactement vos 
appointements, il me charge de vous proposer provisoirement 2000 fr. de 
Suisse comme base pour fixer ceux qui vous seraient offerts : c'est pres- 
que le double de ce que reçoivent la plupart des professeurs de notre 
Académie (qui ont en outre pour la plupart quelque emploi au gym- 
nase). Mais soyez certain qu'il n'est personne parmi nous qui ne com- 
prenne que de semblables différences sont naturelles, et qui ne désirât 
qu'elles fussent encore plus considérables en vôtre faveur, si ce pouvait 
être une raison pour vous décider à venir ici. 

« Comme vous ne connaissez point notre Académie, permettez-moi 
d'ajouter qu'il existe une grande intimité entre les professeurs de cet 
établissement ; que nous avons peu de leçons à donner ; qu'on ne vous 
en demanderait que ce que vous voudriez en donner, quatre à six par 
exemple; qu'il existe dans l'Académie une vie intellectuelle assez active, 



(1) M. Frédéric de Rougemont avait publié Tannée précédente : Les Individualistes et 
VEssai de M. le professeur Vinet, en réponse à l'ouvrage de Vinet : Essai sur la mani- 
festation des convictions religieuses et sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat, envi- 
sagée comme conséquence nécessaire et comme garantie du principe, 1842, 



258 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



plusieurs des professeurs se livrant à des recherches indépendantes de 
leur enseignement; ensorte que j'ose croire à l'avenir de ce petit foyer 
de développement. Veuillez considérer aussi que vous nous apporteriez 
un élément nouveau et puissant de vie, qui ne tomberait certainement 
pas sur un terrain ingrat. Pour ma part, je sens trop vivement combien 
j'aurais à gagner dans des relations régulières avec un homme de votre 
portée, pour ne pas comprendre que je plaide aussi ma cause en plai- 
dant celle de notre Académie. Aussi dois-je, en terminant, vous assurer 
que j'ai fait taire ce sentiment, autant que cela m'a été possible, pour 
n'exprimer que l'opinion générale des personnes avec lesquelles je me 
suis entretenu de vous depuis quelques semaines. Tout en sollicitant 
une prochaine réponse à ces ouvertures, je n'ose presser votre décision, 
mais je prie Dieu qu'elle nous soit favorable. 
« Agréez, Monsieur et cher Confrère, l'assurance de ma haute estime et 

de mon parfait dévouement. 

« L. Agassiz. > (^) 

M. Frédéric de Chambrier, membre de la Commission académique 
avec MM. de Wesdehlen et Calame, dont l'opinion était prépondérante à 
Neuchàtel (on le savait partout en Suisse), ne perdait jamais de vue les 
intérêts de cette Académie qu'il avait désirée, obtenue, organisée et pro- 
tégée avec une prédilection particulière. Il écrivit à Vinet deux jours 
après Agassiz : 

« Monsieur, 

« Les espérances que Monsieur le professeur Agassiz nous a fait partager 
nous ont autant flattés que réjouis et sans me faire illusion sur tout ce 
qui pourra vous manquer, Monsieur, dans une ville comme Neuchàtel, 
je considère comme un devoir de vous témoigner personnellement com- 
bien je suis d'accord avec les sufirages des personnes qui comptent le 
plus parmi nous, suffrages qui vous sont si complètement acquis comme 
littérateur et comme homme. 

« Les membres du gouvernement se sentiront unanimement heureux et 
honorés en demandant pour vous au Roi un diplôme de professeur à 
l'Académie de Neuchàtel. En attendant une détermination de votre part. 



(1) Cette lettre vient d'être publiée dans les Lettres de Alexandre Vinet et de quelques-uns 
de ses correspondants, T. II, p. 271. ^ Toutes les autres que nous reproduisons ici sont 
inédites et nous les devons à la bienveillance de leurs possesseurs à Neuchàtel et à Lausanne. 
Les lettres de Vinet à Agassiz n'ont pas été retrouvées par M"* Agassiz dans la volumineuse 
correspondance de son mari. 



ALEXANDRE VINET 



259 



à laquelle nous attachons tant de prix, veuillez agréer, Monsieur, l'ex- 
pression de nos sentiments Jbien sincères et celle de la haute considéra- 
tion avec laquelle j'ai l'honneur d'être, 

€ Monsieur, 

< Votre très humble et très obéissant serviteur, 

« Chambrier. 
c Neuchàtel, 17 mars 1845. » 

Le caractère et la position de ces solliciteurs bienveillants et convain- 
cus, sûrs de l'assentiment général des Neuchàtelois cultivés, étaient 
de nature à faire réfléchir. Nous avons la réponse de Vinet à M. de 
Chambrier : 

c Monsieur, 

« Je ne suis pas seulement flatté comme je dois l'être, je suis profondé- 
ment touché de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et 
j'ose vous prier de présenter à Messieurs les membres du Conseil que 
vous présidez l'expression de ma respectueuse reconnaissance pour le 
témoignage de confiance qu'ils ont bien voulu m'accorder. J'ai déjà écrit 
à Monsieur le professeur Agassiz que, si la Providence ordonne que je 
quitte, je ne dis pas ma place, mais mon pays, il est peu de séjours qui 
puissent m'attirer autant que celui de Neuchàtel, et la bonté qu'on dai- 
gne d'avance m'y témoigner pèsera nécessairement d'un grand poids dans 
la balance de mes délibérations intimes. Si je ne me rends pas dès à 
présent à une invitation si honorable, c'est que toute détermination qui 
m'éloignerait d'ici m'est pour le moment interdite. Dès que j'ai pu dou- 
ter si je conserverais ma place (et j'en ai douté avant les événements de 
février), je me suis dit que je ferais tout ce qui dépendrait de moi pour 
rester dans mon pays, que je ne le quitterais que si je n'y trouvais plus 
ni les moyens de subsister ni ceux d'être utile, et que ce ne serait qu'a- 
près avoir constaté cette double impossibilité que je consulterais, sur la 
question de mon avenir, ma vocation naturelle, ce qui me peut rester de 
forces et les circonstances. Je n'en suis pas encore à voir distinctement 
si je puis ou ne puis pas continuer à vivre dans ce pays ; mais, selon 
toutes les apparences, je ne saurais être bien longtemps encore dans l'in- 
certitude à cet égard. Je dois renvoyer au moment où je serai au clair 
sur ce point toute réponse définitive à des ouvertures du genre de celles 
que vous avez bien voulu, Monsieur, me faire l'honneur de me transmet- 
tre. Il va sans dire, du reste, qu'à Neuchàtel, non plus qu'ailleurs, je ne 
veux rien entraver, rien déranger, et que, si un retard compromet un intérêt 



260 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



quelconque, ma réponse d'aujourd'hui doit être considérée comme un 
respectueux refus. En tout cas, Monsieur, je ne veux point regarder vo- 
tre lettre comme un titre, ni comme constituant pour moi la moindre 
ombre de droit; je l'envisagerai seulement comme m'obligeant à vous 
faire connaître ma décision dès que je l'aurai prise, dans le cas où la 
place dont vous avez la bonté de me parler serait encore vacante. 

« Je garde. Monsieur, comme un précieux souvenir de famille la lettre 
que vous avez bien voulu m'adresser, et pour laquelle je vous prie d'a- 
gréer mes remerciements, ainsi que l'hommage du profond respect avec 
lequel j'ai l'honneur d'être, 

« Monsieur, 

« Votre obéissant serviteur, 

« VlNET. 

e: Lausanne, 19 mars 1845. » 

On entrevoit bien ici que Vinet n'avait pas brisé toute attache avec 
son pays et que des circonstances favorables pouvaient l'y retenir. Il ne 
refuse pas absolument, comme on l'a dit, mais il se réserve, du moins 
quant aux offres de Neuchâtel, la porte ouverte pour une prochaine dé- 
cision qui, en effet, ne tarda pas à être connue. Son ami, Charles Mon- 
nard, voyait sa carrière politique terminée et sa chaire de littérature fran- 
çaise à l'Académie de Lausanne devenait vacante. Tout le monde désignait 
ouvertement son successeur. Henri Druey, qui était à la tête du nouveau 
Conseil d'Etat vaudois, adressa à Vinet la vocation nécessaire. Quelques 
jours après, M. de Chambrier reçut cette seconde lettre : 

« Monsieur, 

« Le moment est venu de vous adresser la réponse que je vous deman- 
dai, il y a quelque temps, la permission de différer. Un événement fort 
imprévu à l'époque où j'eus l'honneur de vous écrire est venu, en der- 
nier lieu, décider de ma destinée. A peine avais-je, par des motifs de con- 
science, résigné les fonctions de professeur de théologie pratique à l'Aca- 
démie de Lausanne, qu'une autre chaire du même établissement est 
devenue vacante par la retraite de mon ami M. Monnard. Cette chaire, 
qui est celle de littérature française, m'a été immédiatement offerte par 
le gouvernement, et j'ai cru devoir de l'accepter. Me voilà donc lié de 
nouveau à l'Académie et à mon pays, et conséquemment hors d'état de 
me rendre à l'invitation extrêmement honorable que vous avez bien voulu, 
Monsieur, m'adresser au nom du Conseil d'Etat de Neuchâtel. Tout en 
déclinant cet honneur et les nouveaux rapports qui m'étaient offerts, 



ALEXANDRE VINET 261 



j'ose dire que j'appartiens en quelque sorte, c'est-à-dire par le cœur et 
la reconnaissance, à l'Etat qui, dans ce moment d'incertitude de mon 
avenir, m'a tendu la main. Je me sens particulièrement lié à un canton, 
à une ville, à laquelle, d'ailleurs, de précieux et touchants souvenirs 
m'attachent depuis longtemps, et si j'ose, Monsieur, m'exprimer ainsi, 
je suis désormais un peu votre concitoyen par mes sentiments de grati- 
tude et d'affection. Daignez assurer le Conseil d'Etat de ma respectueuse 
et profonde reconnaissance pour un acte dont le monument sera pré- 
cieusement conservé dans ma famille, si quelqu'un reste après moi à qui 
je puisse remettre le dépôt de mes souvenirs. 

« Croyez, Monsieur, que rien n'est perdu pour moi de ce que vous avez 
mis personnellement de bonté dans cette affaire, et veuillez agréer l'hom- 
mage du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être votre obéissant 
serviteur. 

« VlNET. 

c Lausanne, 8 juillet 1845. » 

Le professeur Agassiz, en tournées scientifiques, n'avait pas été mis 
au courant de la fatale solution, qu'il pressentait pourtant, à en juger 
par ces lignes adressées encore à M. de Chambrier le 22 du mois d'août : 

« Quoique j'aie passé deux fois à Lausanne, je n'ai pu rencontrer 
M. Vinet; je ne puis donc vous dire rien de nouveau sur ses dispositions, 
mais j'ai appris que la vocation qui lui a été adressée comme professeur 
de littérature à l'Académie de Lausanne paraissait devoir le fixer irrévo- 
cablement dans cette viUe. Ce changement de chaire me paraissait dès 
l'origine l'écueil contre lequel nos projets de le gagner pour Neuchâtel 
devaient échouer. Du reste, j'ai écrit depuis mon retour à M. Vinet pour 
avoir son dernier mot et si possible quelques renseignements sur les per- 
sonnes qu'il croirait pouvoir nous convenir. » 

Les lettres d'Alexandre Vinet montrent tous ses sentiments pour Neu- 
châtel. Il gardait chèrement la mémoire d'amis anciens qui nous appar- 
tiennent aussi, en particulier M. le pasteur Grandpierre, son hôte à Baie 
et son informateur parisien en 1830, et M. Samuel de Petitpierre, qu'il 
avait rencontré plusieurs fois en France et en Suisse. Sa correspondance 
renferme des lettres intéressantes à M. Grandpierre, et quand mourut 
en 1831, à l'âge de 31 ans, M. Samuel de Petitpierre, tandis que la presse 
religieuse exprimait ses regrets de la perte « de l'un des prédicateurs les 
plus distingués de l'époque », Vinet répandait sa douleur dans le cœur 
d'un ami commun en termes touchants, qui font mieux comprendre l'at- 



262 MUSÉE NEUCHATELOIS 



tachement qu'il témoigna plus tard à Neuchâtel. Il répondait à M. Al- 
phonse Diacon : 

« Monsieur et bien cher frère, 

€ Dans quelle surprise douloureuse m'a jeté votre lettre ! Je savais no- 
tre ami malade, sérieusement malade ; mais je n'avais garde de penser 
que son délogement fût si près. Ces derniers jours encore, je m'exhor- 
tais à lui écrire, devoir que je me reprochais d'avoir trop renvoyé ; jugez 
de mon regret amer de ne l'avoir pas fait. Quel exercice pour notre foi 
que ce prompt rappel d'un serviteur qui pouvait encore être si utile à 
la cause de son maître ! Comment s'expliquer que Dieu ait si tôt soufQé 
sur ce flambeau qu'il venait d'allumer au milieu de son Eglise ! Nous le 
saurons un jour; en attendant il faut adorer. Je ne suis pas étonné, cher 
frère, qu'à la vue d'une mort si chrétienne, d'une mort si pleine d'im- 
mortalité, vous ayez senti une joie pieuse au milieu de votre deuil; je 
l'ai sentie, cette joie, près du lit de mort de ma bien-aimée mère, que 
j'avais vue expirer dans une sainte et bienheureuse paix; assister à une 
telle mort, n'est-ce pas assister au triomphe de la religion de Jésus-Christ 
et à l'une des merveilles de l'amour divin? Combien ce que vous nous 
dites de la chère épouse de notre heureux ami nous édifie et nous con- 
sole ! Dites-le lui, mon cher Monsieur, et assurez-la de la vive et ten- 
dre part que nous prenons à son épreuve. Cette épreuve est aussi la 
nôtre ; nous perdons un excellent ami ; ce qu'il vous a été, ce que vous 
étiez pour lui, ne me permet pas de mesurei* toute l'étendue de votre 
perte ; le sentiment de la mienne, à moi, qui ne le connaissais pas de- 
puis aussi longtemps, et qui avais bien moins de droits à son affection, 
me fait assez juger combien votre blessure est profonde. Tout ce que j'ai 
dû à son amitié se retrace à mon souvenir avec plus de vivacité que ja- 
mais; le passé me dit tout ce que l'avenir me promettait; personne ne 
m'inspirait une confiance plus entière, ne m'excitait à plus d'abandon, 
ne m'encourageait davantage à ouvrir et à communiquer mon âme. J'au- 
rais pu lui dire tous les secrets de mon cœur ; il aurait tout compris et 
tout ressenti. Et cette foi calme et ferme, et cette franchise parfaite, 
cette largeur de vue, cette libéralité de sentiments, cet amour de tou- 
tes les lumières et de tous les progrès, retrouve-t-on tout cela réuni, je 
ne dis pas dans beaucoup d'hommes, mais dans beaucoup de chrétiens? 
Consultons son souvenir puisque nous ne pouvons plus le consulter lui- 
même, et que sa douce et belle mort nous soit autant que nous aurait 
été sa vie. Préparons-nous, avec la grâce du Seigneur, à mourir comme 
lui. 



ALEXANDRE VINET 263 



« Parmi toutes les choses que je dois à notre ami, une des plus pré- 
cieuses, mon cher Monsieur, est votre connaissance et l'amitié dont vous 
m'honorez." C'est par lui que je vous ai connu; vos deux âmes étaient 
sœurs ; je n'ai pu aimer l'une sans m'attacher à l'autre. Conservez-moi, 
Monsieur, cette amitié dont vous venez de me donner une preuve en me 
faisant cette triste, mais chère communication. J'espère, s'il plaît à Dieu, 
que nous pourrons nous revoir, alors je vous demanderai de bouche 
bien des détails sur notre ami et particulièrement sur les derniers temps 
de sa vie; car j'ai besoin, sur cette terre, de savoir quelque chose de lui, 
et de m'édifier de ce qu'il a fait, dit et pensé pendant cette période im- 
portante et douloureuse dont je ne connais rien. 

« Recevez, Monsieur et bien cher frère, l'assurance des sentiments 
affectueux de votre dévoué serviteur et frère 

« VlNET. 

cBàle, 29 octobre 1831. » 

Après cet échec sensible que faisait subir à l'Académie le refus de 
M. Vinet, plusieurs personnes considérées ne trouvèrent pas de meilleure 
et de plus heureuse compensation que d'inviter un jeune Neuchâtelois, M. 
Charles Berthoud, à occuper le poste périlleux que le nom de Vinet 
avait un moment si fortement rehaussé. Le cours brillant de littérature 
du siècle de Louis XIV, que M. Berthoud avait donné devant un audi- 
toire nombreux et sympathique et dont la Revue suisse^ qui se publiait 
encore à Lausanne, s'était occupée avec une très sérieuse attention, 
était une entrée trop remarquable pour ne pas arrêter le sentiment public. 
La Commission académique s'en fit le traducteur bienveillant, et tout 
était convenu de part et d'autre lorsqu'on apprit, non sans désappointe- 
ment, que M. Berthoud, obéissant à des circonstances particulières, dé- 
clinait à regret son concours. 



C'est encore Alexandre Vinet qui fut le suprême espoir de nos gens 
de lettres. On était au printemps de 1847, dans des jours troublés, à la 
veille d'une révolution suisse. Vinet et ses collègues de Lausanne avaient 
été destitués à la fin de 1846. Le gouvernement de Neuchâtel, dont les 
préoccupations politiques étaient grandes, n'hésita pourtant pas à pren- 
dre cette résolution courageuse : 

« Sur le rapport de la Commission académique fixant derechef l'at- 
tention du Conseil sur la convenance de pourvoir à l'enseignement de la 
littérature française à l'Académie, délibéré, le Conseil autorise la Com- 



264 MUSÉE NEUCHATELOIS 



mission académique à faire des ouvertures à M. le professeur Vinet à 

Lausamie aux fms de rengager à venir donner un cours de littérature à 

l'Académie pendant deux à trois mois de Thiver prochain. 

« Donné au Conseil, tenu sous Notre Présidence au Château de Neuchà- 

tel, le 29 mars 4847. 

^Le Président y 

« Chambrier. » 

Agassiz n'était plus en Europe. Ce fut M. de Chambrier seul qui trans- 
mit ce dernier vœu des Neuchàtelois à Vinet, et ce fut, hélas ! Madame 
Vinet qui répondit : 

« A Monsieur de Chambrier. 

« Etant trop malade pour avoir lui-même l'honneur de répondre à votre 
lettre, mon mari me charge de vous en présenter ses respectueux re- 
merciments. Il est réduit par une gastralgie prolongée à un état de fai- 
blesse si grand qu'il ne pourrait même me dicter une lettre; mais, comme 
il semble pourtant entrer en convalescence, il espère dans peu de temps 
avoir recouvré assez de force pour dicter sinon pour écrire lui-même. Il 
prend donc la liberté de vous demander ce sursis, et de vous prier 
d'agréer, avec l'expression de sa reconnaissance, celle de son profond 
respect. 

c Agréez aussi, lilonsieur, l'hommage de haute estime de 

« Votre très humble servante, 

« Sophie Vinet. 
« Lausanne, 7 avril 1847. i> 

Un mois après, Alexandre Vinet rendait le dernier soupir , et une 

année était à peine écoulée depuis ce triste événement que la première 
Académie de Neuchàtel succombait dans la tourmente politique. 

Alphonse Petitpierre. 



m oao il 



LA lANGIlE DES GENS D'OUTRE -AREUSE 



(Suite. — Voir la liTraisoD d'Octobre I88t, p. 229.) 



N® 3 (4270). « Je Pierres sires de Valmarcou fais savoir a toz cex qui 
cestes lettres verront et horront que je doi a Perrin dit Sicat, borjois de 
Pontellye, XXVIII livres de viennois, les queles je li ai covant par ma 
foy corporelmant donee paier la vaile de feste Seint Bartholome; et se je 
ne li facoie son paiemant a dit terme il emprunte par mon commande- 
ment les diz deniers a Cossins et je lan doi garder de toz domages par 
ma foy corporelmant donee; et se je ne li tënoie les covanz per insi come 
il est desus devis, je doi tomer a Pontellye en hostage un mois après 
feste Seint Bartholome par ma foy, et je ne me pues partir de Pontellye 
fors que per la volunte du dit Perrins. Et je Jaques de Columbier et je 
Willerme li blans de Nuefchesteal suemes plages en la main du dit Per- 
rins dit Sicat du cheptel et des domages restirer chescuns de nos de la 
moitié par nos foys donees; et se li diz Perrins sires de Valmarcou ne 
facoit paiement a dit Perrins dit Sicat, insi come il est desus devis, nos 
devons tomer en hostage a Pontellye un mois après Seint Bartholome 
par nos foyz corporelmant donees, et ne povons partir de Pontellye fors 
que par la volunte du dit Perrins dit Sicat. En tesmoignage de la quel 
chose, nos WuiUeme cures de nostre dame de Pontellye et je le mestre 
Guis cures de Comaus avons seale cestes lettres de nos seas per la prière 
et la requeste du dit Perrins, seignor du Valmarcou, du dit Jaques de 
Columbier et dou dit WuUelme de Nuefchesteal. Co fu fait lan de la in- 
carnation Jhesucrist qui corroit par mcclx et dex, lo jusdi devant feste 
Seint Lorent. » (*) 

N® 4 (4266). « Je Perrins sires de Valmarcuel hai vendu a noble ba- 
ron Jehan comte de Bourgoigne et seigneur de Salins, mon seigneur, 
Joigne et le puy dessus Joigne, et totes les appendices de Joigne, en champs, 

(1) Mon. Matile, Grandes Archives, Q 10-19. 



266 MUSÉE NEUCHATELOIS 



en preys, en péage, cest a scavoir le tiers dou piage; en segnorie, en 
justice, en fie, les quelles choses devant dit je tenoie en fie lige dou dit 
comte. En témoignage de la quel chose, li religiou home et honneste 
1 abbe de la Charité, 1 abbe de Montbenoit et 1 abbe dou mont Sainte Ma- 
rie ont mis leurs saez pendants en ces présentes lettres, ensemble le mien 
sael, le vendredi avant la Saint George mcclxxvi (16 avril). » (*) 

Après avoir lu ces spécimens de la langue romande pendant la féoda- 
lité, bien des gens auront fait des réflexions plus ou moins dures sur le 
« jargon de nos pères » , sur les dissemblances entre le romand et le 
français actuel, sur «la rouille de barbarie» qui n'a pu s'effacer que par 
le progrès des lumières, etc. J'espère qu'après avoir examiné avec moi 
ces textes, leur dégoût ou leur mépris aura fait place à un autre senti- 
ment. 

Chacun sait que le trait le plus marqué de la dissemblance, quant à la 
syntaxe, entre le latin et le français actuel, est que l'un a des cas et l'au- 
tre n'en a point. Eh bien! M. Littré l'a démontré, le romand a des cas, 
non pas six comme le latin, mais deux : le nominatif ou sujet et le ré- 
gime. 

D'après Littré, la formation de ce sujet et de ce régime se fît de deux 
manières : l© dans une certaine catégorie de mots, en vertu de l'accent 
latin qui se déplaça du sujet au régime; 2® dans une autre catégorie, à 

» 

l'aide de Vs qui, dans la deuxième déclinaison latine, appartient au 
nominatif et disparaît à l'accusatif. — Reprenons successivement ces deux 
formations et appuyons-les d'exemples qui élucident clairement la ques- 
tion. 

I. Pour la première catégorie, je cite les noms suivants qui se ren- 
contrent souvent dans les textes historiques : 

in senior, seniorem, (*) 
pré sbiter, presby terum, 
infanSy infdntem, 
Idtro, latronemy 
dondtor, donaiôrem, 
imperd tor y imperatorem^ 
mélior, meliorem^ 
péjor, pejorem^ 

etc. Il faut rapprocher de cette catégorie les noms latins qui, en chan- 

(1) Mon. Matile, Bibliothèque de Besançon, T U. 

(2) La syllabe qui porte l'accent tonique est indiquée par un accent. 



stre, seigneur, rej 


3onda 


nt au 1 


prestre^ preveire^ 


]» 


» 


enfe, enfant^ 


9 


9 


lerre, larron. 


7^ 


» 


donere, doneor. 


» 


T> 


emperere, empereor. 


i> 


» 


mieudre, meilleur j 


» 


> 


pire, pior. 


» 


9 



LA LANGUE DES GENS D'OUTRE-AREUSE 267 

géant de cas, ne changent pas d'accent, il est vrai, mais prennent une 
syllabe de plus, dont l'efiFet se fait sentir dans le romand : 

cuens (ou cons)^ comte (ou conte) y répondant au latin cémeSj cômitem, 
hom (ou hon), home (ou homme) ^ » 3 hàmOy hominem. 

Voici l'exemple servant de modèle pour cette première catégorie de 
noms : 

sujet singulier : li sire; li prestre; li lerre. 

régime singulier : le seigneur; le preveire (*) ; le larron. 

Maintenant, reprenons les textes transcrits plus haut et voyons si la 
règle est suivie. 

«Je Jaquaz, 9ire{^) de Estavaié... suis devenu hons liges a.. Jehan, 
conte (') de Bourgogne et seignour (^) de Salin, — Li sire (*) d'Usies.. 
ha mis son seal. — Je Jahans, sire (*) de Estavaié, et mie devantier avien 
tenu de... Bertot, seignor (^) de Nuefchastel. — Je Perrins, sire{^) de 
Valmarcuel, ai vendu a Jehan, conte (^) de Bourgogne et seignour (^) de 
Salin, mon seignour {^). — Dou sel et religious home{^) discret et hon- 
nête VuiUame. » 

De même, Jean de Bourgogne, quand i\ figure comme sujet de phrase, 
n'est plus qualifié comte et seigneur^ mais cuens et sire. Dans le N<> 454 
des monuments Matile on lit : t Nos Jehans, cueins (^) de Bourgoigne et 
sires (*) de Salins, façons savoir., que nous avons donné., le fie que de 
nos tient messire Rahouz, comte {^) de Neufchastel... ^ 

Dans le N^ 3 transcrit plus haut, remai^quons que Pierre de Vauxmar- 
cus est qualifié plusieurs fois de sire, soit chaque fois que, dans la 
phrase, il figure comme sujet, et une seule fois de seigneur^ et alors il 
est r^me : « à la requête du dit Perrins, seignor de Valmarcou. » 

Poursuivons. Si le sujet singulier était la forme li sire^ le sujet pluriel 
devenait li seigneur (sans s) et le régime pluriel les seigneur (sans s). 
Ensorte que le modèle complet pour cette première catégorie de mots 
était le suivant : 

Singulier : Pluriel : 

sujet : Li sire Li seigneur; 

régime : Le seigneur Les seigneur. 



(1) Montpreveire, Champreveire doivent donc se traduire simplement Mont-du-prétre, 
Champ-dU'prétre, et non, comme l'indique Victor Benoit, « ancien cimetière, de preveyréa, 
droit morturaire ». (Mélanges, page 91.) 

(2) Sujet singulier. 
(8) Régime singulier. 



268 MUSÉE NEUCHATELOIS 



En résultat pratique, on peut dire que chaque fois que, dans un do- 
cument, on trouve les mots strc, cuensj prestre^ homy etc., on sait qu'ils 
figurent comme sujet singulier, et que chaque fois qu'on y rencontre 
ceux de seigneur, comte, prevere^ homme y etc., on a affaire à des régimes 
ou à des sujets pluriels. 

Notons que l'attribut appartenant au sujet suit la même règle : t A cui 
je suis devenu home tant qu'ajourd'hui. — Je Jaquaz . . . suis devenu 
hons liges à noble baron.. ^ 

II. Pour la seconde catégorie de mots, le sujet (singulier) se marque 
par un s qui provient de Ys du nominatif de la seconde déclinaison latine, 
et le régime (singulier) par le thème du mot sans l' s. 

Sujet : H chevals (^) (caballus); Régime : le cheval (caballum); 
]> li fils (filius) ; '^ le fil (filium) ; 

1) li chevels (capillus). ]> le chevel (capillum). 

On disait donc la phrase : Le cheveu est dans ma soupe, je le vois, — 
comme suit : € Li chevels est dans ma soupe, je le voi, le chevel ». 

Le neutre latin n'existant pas ou s'étant perdu dans les langues romanes, 
les noms neutres de la deuxième déclinaison furent traités comme les 
noms masculins : 

Sujet : li hras ( — ). Régime : le brac (bracchium) 

Enfin la règle de 1' s se généralisant, on la donna, pour distinguer le 
régime du sujet, à des mots qui n'appartenaient pas à la deuxième dé- 
clinaison : 

Sujet : li rois; Régime : le roi; 

» li chiens; i^ le chien; 

» li airs; » le air; 

]» la maisons, > la maison. 

Ainsi, r fi à la fin d'un mot, précédé de li ou to, est toujours l'indica- 
tion que ce mot est sujet. 

Il arriva même, l'esprit de régularité gramaticale s'étendant, que cet fi, 
caractéristique du sujet en une certaine cat^orie de mots, fut introduite 
en l'autre (indiquée ci-dessus sous chiffre I) et que, dans un certain nom- 
bre de manuscrits, on trouve (ce qui d'ailleurs est moins bon), li enfes, 
li abbeSy li sires, li homs, etc. C'est pour cette raison que les documents 
plus haut transcrits écrivent : « Li sires d'Usies ha mis son seal..., — que 



(1) Ou ohevaus, chevax, car les finales dis, ans, ax, sont grammaticalement équivalentes 
en romand, parce qu'elles l'étaient dans la prononciation. 



^t 



/°"*^ta 



'^-ut'yk 



^^ *A.^«/»: 



OOa, 



ÛA 



■'•'o* 



o 
w 

<• 
X 
O 
D 

M 

Z 

M 
M 
</3 

I 



u 

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o 

« t 

tJ." 

M « 

o . 
^ < 

q_ 

<l 
D°r 

tJ 
>-* 

H 



CORCELLES 269 



les prénoms figurent avec un s: €je JahanSy je Pierres^ etc. i> ; — que 
le mot sire qui le suit est écrit avec Y s : « Je Jaquaz, sires de Estavaié ». 

Ce fait provient peut-être un peu du suivant : 

PM,r le pluriel, dans les noms de la deuxième déclinaison latine, le 
pluriel étant en i, par exemple caballiy et le régime avec un 8, caballos, 
le romand représenta exactement cette formation : 

Sujet pluriel : li cheval. 

Régime pluriel : Us chevals (ou ehevaus, chevax). 

De la sorte, le pluriel se trouve reproduire inversement le singulier, 
ayant pour nominatif au sujet la forme du régime du singulier, et pour 
régime la forme du sujet, — abstraction faite de l'article qui les dis- 
tingue. 

(A suivre.) F. C. 



CORCELLES 



r / 



mviUL presenh a la fête de la société cantonale distoirb 

RÉUNIE A CORCELLES LE fO JUILLET 1882 



(Soite. — Voir U IWrtÎMn d'Octobre 1882, p. 836.) 



Quelques noms nous rappellent évidemment, dans les environs de Cor- 
celles, ou à Corcelles même, cette époque où de fréquentes processions 
devaient avoir lieu ; c'est ainsi que, presque à la sortie du village et cpiel- 
ques pas avant d'arriver à la bifurcation des routes du Val-de-Travers et 
des Montagnes, on rencontre, à droite du chemin, un petit monticule 
rocheux, connu sous le nom de Crêt de la Chapelle. Existait-il autrefois 
à cet endroit un petit édifice religieux, une chapelle? C'est fort possible 



MusÉB NBuoaâTSLois. — Novembre 1882, 22 



■MMiK>Ha«rtiaM^a«M 



270 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



et même probable, bien que nulle trace de ruines ne s'y laisse aperce- 
voir ; mais pendant 300 ans, elles ont eu le temps de disparaitne. Le 
site, dans tous les cas, aurait été admirablement choisi pour un lieu de 
culte et les agriculteurs, en se rendant le matin à leurs travaux ou en 
rentrant le soir dans leurs demeures, devaient se sentir disposés, en face 
de la belle nature qui s'étalait devant eux, à aller rendre hommage au 
Créateur de toutes ces merveilles. Cette chapdle était-elle peut-être dé- 
diée à Saint-Jean ? Le nom de rue à Jean, sous lequel est encore désignée 
la route qui conduit de là à Cormondrèche, le ferait presque supposer, 
comme celui de chemin de la Croix, qui existe dans le haut du village, 
semble indiquer à cet endroit l'existence d'une grande croix, offerte 
jadis à la vénération de nos pères. 

A la bifurcation des routes des Montagnes et du Val-de-Travers se 
trouve un terrain en triangle, appelé autrefois la Maladière. A 3 ou 
400 pas plus loin, en descendant le chemin des Nods, on rencontre une 
fontaine, actuellement sans eau, rappellant le souvenir d'une maladie 
affi^euse, qui a fait dans les temps passés de nombreuses victimes 
dans nos contrées, d'où elle a heureusement disparu ; on l'appelait « la 
Fontaine des ladres. > En 1559, la source qui l'alimentait fut l'occasion 
d'un long procès entre les deux villages. Cormondrèche prétendait s'en 
emparer, pour enrichir ses fontaines publiques, mai* Corcelles s'y oppo- 
sait, en alléguant que cette eau était non-seulement une propriété com- 
mune aux deux localités, mais encore qu'elle était nécessaire aux agri- 
culteurs pendant leurs travaux des champs. L'affaire s'envenima de part 
et d'autre, on plaida longuement, et, en fin de compte, Cormondrèche 
fut débouté de ses prétentions. Mais les hommes de notre siècle, plus 
généreux en cela que leurs aieux du XVI"™«, ont gracieusement consenti 
à abandonner à ceux de Cormondrèche, il y a une vingtaine d'années, 
la source qu'ils convoitaient depuis si longtemps. 

Nous avons vu qu'en 4453, lors d'une visite diocésaine faite pap l'évê- 
que de Lausanne à l'église de Corcelles, cette église comptait 50 feux, 
représentant une population de 300 personnes environ pour la paroisse 
entière, en supposant que son étendue était la même qu'aujourd'hui, 
Serroue y compris. Un recensement fait au mois de décembre 4765 
indique une population de 568 habitants, logés dans 452 maisons, dont 
10 à Serroue. Je regrette de ne pouvoir vous faire connaître le chiffre 
de la population de Corcelles seulement, mais la commune, qui s'oc- 
cupait déjà à cette époque de recensement, le faisait naturellement pour 
le territoire communal tout entier, et sans désignation spéciale de village. 



GOUCEUES 27i 



Le tableau suivant voua intéresi^ra peut^tre, malgré la répétition fré^ 
quente de certains termes. Il se rapporte au recensement de 1765. 

La population de la commune s'élevant à 586 habitants, se décompo- 
sant comme suit (je transcris textuellement) : 

91 hommes communîers. 

96 femmes communières. 

43 garçons qui ont communié. 

48 filles qui ont communié. 

50 petits garçons des bommuniers, qui n'ont pas communié. 

72 petites fiUes des communiers, qui n'ont pas communié. 

36 hommes qui ne sont pas communiers. 

59 femmes qui ne sont pas communières. 

11 garçons qui ont communié. 

23 filles qui ont communié. 

32 petits garçons qui n'ont pas communié. 

32 petites filles cpii n'ont pas communié. 

Parmi cette population de communiers et de non-communiers, qui 
avaient communié ou qui n'avaient pas communié, nous trouvons 1 ar- 
murier, 1 barbier, 2 blanchisseuses et lingères, 2 bouchers, 1 boulanger, 
4 boutonniers en métal, 6 cabaretiers, 1 chapelier, 2 charpentiers, 1 char- 
ron, 1 chirurgien, 4 cordonniers, 1 coutelier, 1 couvreur de toits, 1 fai- 
seuse de dentelles, 2 horlogers en grands et en petits volumes, 2 jardi- 
niers, 1 maître de pension, 2 maréchaux, 1 maçon et tailleur de pierres, 
1 menuisier, 3 notaires, 1 orfèvre, 2 régents d'école, 1 serrurier, 20 ser- 
vantes, 1 tailleur d'habits, 1 tisserand, 3 tonneliers, 1 vacher, 10 valets et 
75 vignerons, laboureurs et manœuvres. 

Un second recensement du 14 novembre 1767 constate une augmen- 
tation de 24 habitants, mais sans grands changement dans les divers 
gem*es de professions exercées alors, si ce n'est qu'on compte cinq notai- 
res au lieu de trois. Et dire qu'en 1882, il ne se trouve plus un seul no* 
taire dans la municipalité de Corcelles et Cormondrèche, et que l'orfèvre, 
dont l'industrie paraissait y prospérer naguère, non-seulement n'a pas eu 
de successeur, mais aurait probablement grand'peine à y végéter mainte- 
nant. Décidément nous ne sommes pas en voie de progrès, en fait de 
transactions et de luxe ! Le dernier recensement, fait au mois de janvier 
de cette année, accuse une population de 1448 habitants; elle a donc aug- 
menté de 838 personnes pendant l'espace de 115 ans, avec un chiffre de 
195 maisons, soit 43 de plus qu'à la même époque. 

Vous comprendrez que Corcelles et Cormondrèche formant, dés i'ori- 



272 MUSÉE NEUCHATELOIS 



gine, une seule et même commune, aient en conséquence une foule d'in- 
térêts, de droits et de prestations en commun. Tout ce qui concernait 
les forêts, le temple, le culte, le service des incendies, la chambre de 
charité, relevait de l'administration communale, tandis que les corpora- 
tions des deux villages avaient à leur charge les écoles des garçons (celle 
des filles étant devenue communale depuis la suppression des écoles mix- 
tes), les recherches d'eau, l'établissement des fontaines et leur entretien, 
le service des guets de nuit, enfin introduit le 1" janvier 4796, à la suite 
d'un incendie à Peseux. Je n'ai pas sous les yeux les documents qui me 
permettraient d'indiquer l'année où les écoles de garçons passèrent des 
corporations à la commune, mais ce fait n'est pas très ancien, car je me 
souviens, non-seulement d'avoir fait encore toutes mes humanités à l'épo- 
que des corporations, mais encore d'avoir assisté comme invité à une vi- 
site scolaire sous ce même régime. Quant aux guets et aux fontaines, 
les villages n'en ont été déchargés que depuis l'établissement de la muni- 
cipalité. Chacun d'eux a fait des frais considérables pour l'approvision- 
nement de l'eau ; c'est ainsi que Corcelles dépensait en 1808 20,000 firancs 
environ pour amener les eaux du grand Locle par un tunnel, creusé sous la 
colline du Grôt, à la fontaine au centre du village. Cette partie du Jura est 
malheureusement très aride et formée de couches de rochers avec des fis- 
sures nombreuses, et ce n'est qu'avec peine qu'on peut se procurer l'eau 
suffisante pendant les années de sécheresse. Corcelles possède cependant 
trois ou quatre fontaines et les habitants espèrent ne pas mourir de soif, 
en comptant une soixantaine de puits publics et particuliei*s qui con- 
tiennent, à deux ou trois exceptions près, une eau de source potable et 
abondante. 

La qualité de communier ne conférait pas le droit d'être membre de 
l'une ou de l'autre des corporations : ce droit s'acquérait à prix d'argent, 
pour une somme assez peu élevée, il est vrai, et variant de 200 à 400 
livres faibles, avec la condition habituelle que les néophytes auraient à 
fournir un « oeillet de cuir » (évidemment pour les incendies), et à payer 
le vin et la miche à tous les membres de la corporation qui assistaient 
à la séance : personne n'y faisait défaut. 

A la suite de leur agrégation, en 1740, les familles de Chambrier et de 
Montmollin firent don à la corporation de deux coupes en argent doré, 
artistement ciselées et d'un beau travail, qui sont encore sa propriété. 
Celle des Montmollin est entourée de huit écussons, dans lesquels sont 
gravés les noms des donateurs. A l'époque de leur admission, ces famil- 
les étaient déjà communières depuis un grand nombre d'années. 



CORCELLES 273 



On comprend qu'il y avait un certain prestige à devenir membre d'une 
commune riche et prospère, dans un temps où les communes jouissaient 
d'un crédit incontesté et étaient à peu près maîtresses souveraines 
dans leur petit domaine. Pour quelles raisons ce prestige rayonnait-il 
sur la corporation de Gorcelles, de laquelle s'étaient fait recevoir membres 
plusieurs familles de Neuchàtel? C'est ce que j'ignore et ce dont je n'ai 
pu me rendre compte. Les avantages qu'elles pouvaient en retirer n'en 
étaient évidemment pas le motif, puisque ces avantages se traduisaient 
uniquement en contributions et en souscriptions aux collectes organi- 
sées pour le service public. Passe encore pour les membres résidents 
dispensés de payer l'écolage, s'ils avaient des enfants, et affranchis du 
giet d'habitation ; mais ceux du dehors, certains de n'en retirer aucun 
bénéfice, n'avaient, au contraire, que la perspective de recevoir la vi- 
site fréquente des collecteurs. C'est ainsi que le !•«• janvier et le 31 dé- 
cembre 1796, on décida l'établissement de deux guets et une souscrip- 
tion, dite contribution volontaire, pour leur traitement. En 1818, nouvelle 
collecte produisant 80 louis destinés à la construction de la fontaine 
neuve au centre du village. En 1821, nouvelle contribution volontaire 
chez tous les membres de la corporation, pour compléter les appointe- 
ments du régent, le village n'y pouvant suffire. L'instituteur nommé le 8 
avril 1814 et qui était déjà M. Chable, homme d'un grand mérite, et qui 
garda ses fonctions à Corcelles pendant près de 40 ans, ne recevait offi- 
ciellement que la modique somme de 324 livres de Neuchàtel (pas même 
450 francs). Il est vrai qu'il percevait en outre, comme supplément de 
traitement, les écolages payés par les habitants pour leurs enfants fré- 
quentant l'école, et qui atteignaient à peu près la moitié de la somme ci- 
dessus. Un siècle auparavant, en 1713, un maître d'école nommé Samuel 
Hamoud ne recevait que 200 livres faibles et 4 écus blancs, et comme il 
réclamait une augmentation de salaire, on la lui refusa, toutefois avec 
cette fiche de consolation « qu'on aurait des égards pour lui lors de la 
visite d'école, en ce qu'il aura plus de soin d'enseigner les enfants à être 
modérés lorsqu'ils sortent de l'école et comme des étourdis sans tirer leur 
chapeau et sans respect, les remontrer et châtier lorsqu'ils tomberont en 
faute. » 

Plus tard, le 20 mars 1827, une nouvelle collecte, qui produisit envi- 
ron 100 louis, eut lieu chez tous les membres de la corporation, internes 
et externes, dans le but de faire l'acquisition d'une nouvelle maison d'é- 
cole. Cela était certainement nécessaire, car l'ancien bâtiment, renfer- 
mant au rez-de-chaussée une forge publique, rebâtie dès lors sur le 



274 MUSÉE NEUCHATELOIS 



môme emplacement dans le haut du village, n'était guère propre à abri- 
ter la jeunesse studieuse de la localité, ni surtout à lui assurer des heu- 
res de leçons paisibles, à Tabri du bruit de l'enclume. 

Mais la population augmentant, avec les charges, il s'agissait de se 
procurer de nouveaux locaux pour les écoles. Corcelles avait dû dédou- 
bler son école de garçons ; Cormondrèche instruisait les siens dans la 
maison de commune, qui servait en même temps d'auberge et de bou- 
cherie, et les jeunes filles des deux villages se rendaient à Cormondrèche 
dans un troisième local loué à cet effet. La Commune décida de se char- 
ger elle-même de toutes les écoles, et de les réunir dans un seul et 
même bâtiment. Ce fut donc par ses soins et à ses frais, sans aucune 
subvention de l'Etat, que le collège communal fut construit en 1861. 
Monsieur Guillaume Ritter à Neuchâtel en a été l'architecte et le con- 
structeur. Il a coûté environ 125,000 francs, y compris l'ameublement 
des salles, l'arrangement de la place et des massifs, la plantation des ar- 
bres, la fourniture du bassin en roc et celle de la cloche qui appelle les 
enfants aux leçons. Cette cloche, fondue par M. Humbert, ressortissant 
de Corcelles et fabricant à Morteau, en séjour provisoire à Cemier, porte 
l'inscription suivante : 

En l'an mil-huit-cent soixante-un, 
A Cemier fondue et coulée, 
Je fus ici mise et posée 
Au contentement de chacun. 

Enfonts, c'est pour vous que sans cesse 
Ma voix répète en ce haut lieu : 
Aimez Tétude et la sagesse, 
Et vous serez bénis de Dieu. 

Chacun connaît les démêlés que la fille du comte Louis, la comtesse 
Isabelle, dernier représentant de la première race de nos sires, eut à 
soutenir avec sa belle-mère, Marguerite de Wufflens, troisième femme 
de son père et épouse en secondes noces de Jaques de Vergy. Ce que 
quelques-uns ont oublié peut-être, c'est que Corcelles fut une des victi- 
mes de cette querelle. On peut voir, en effet, dans une note consignée à 
la page 278 de ïa seconde partie des Mémoires du chancelier de Mont- 
moUin, que Marguerite, qui avait obtenu, ensuite d'un jugement ar- 
bitral, prononcé en 1374 par le roi Charles V de France, la ville et le 
château de Boudry avec toutes juridictions, à titre de fief, sa vie durant, 
avec un revenu de 369 florins et 6 sols lausannois, n'était pas satisfaite. 



M1SCEU.ANÉES 275 



Fjie se mît à rançonner les passants, à accabler les bourgeois d'impôts, 
au mépris de leurs franchises et protégée qu'elle était par les soldat^ 
bourguignons de son mari. Un jour, elle ût mettre le feu à la ville de 
Boudry, jetant des pierres à ceux qui essayaient d'éteindre l'incendie. 
A la même époque, c'est-à-dire vers 4376, ses gens firent une excursion 
jusqu'à Corcelles où ils brûlèrent 43 bâtiments; quatre hommes furent 
tués dans la mêlée et un pauvre impotent, qui tomba entre les mains 
de ces furieux, fut traîné à Boudry, où Marguerite le fit pendre. Les bour- 
geois de la ville se chargèrent de terminer tous ces brigandages en met- 
tant le siège devant Boudry, dont ils s'emparèrent, en infligeant aux 
Bourguignons de Vergy une correction exemplaire, et en donnant l'ordre à 
ceux qui restaient de purger le territoire neuchâtelois au plus yite. 

(A suivre.) V. Colin-Vaucher. 



MISCBLLAÎSTET^S 



FASSÂfiE DE LlFtRÂTBICE tfHIllE DÂHS LE IIÀHTOH DE REDCHÂTEL 

€ Le jeudi 27 septembre 4 840, notre viHe de Neuchâtel a eu l'honneur d'a- 
voir vu arriver dans ses murs l'impératrice Joséphine, première femme de 
Napoléon, accompagnée de la reine de Hollande et de Monsieur Fritz de 
Pourtalès, qui les a reçus dans son hôtel, ci-devant maison Du Peyrou; 
le 28, eUe est repartie pour la Chaux-de-Fonds avec les personnages ci- 
dessus et Son Excellence Monsieur de Lesperut, notre Gouverneur ; le 29, 
ils sont arrivés assez tard à l'Hôtel de M. de Pourtalès. Que cette journée 
a dû lui paraître agréable, puisqu'elle a exercé la bienfaisance, en assistant 
les malheureux qui imploraient ses secours 1 On rapporte que les charités 
qu'elle a faites, seulement dans la Chaux-de-Fonds, s'élèvent à passé dix 

louis. 

« Le dimanche 4«' octobre, elle est partie avec les mômes personnages 
pour risle de Saint-Pierre, où Messieurs de Berne l'attendaient pour le 
déjeuner ; le 2 octobre, elle est restée dans son appartement où plusieurs 
messieurs et dames lui ont rendu visite. Madame Petitpierre, femme du 
commandant, lui a présenté son filleul et le fils de son ancien époux, le 
jeune Napoléon. 



276 MUSÉE NEUCHATELOIS 



« Le 3 octobre, elle est partie à midi pour voir la fabrique neuve (fabri- 
que de Cortaillod), et est revenue entre 4 et 5 heures. 

« Quelques jours après, elle quitta Neuchâtel pour se rendre à Berne, 
où elle a séjourné quelques semaines; de là, elle est retournée dans ses 
terres. » 

Ces quelques lignes, consignées dans le journal d'une jeune fille, en 
nous donnant la date précise du séjour de l'impératrice Joséphine dans 
notre pays, nous prouvent aussi qu'il y fut un événement. L'empereur 
avait donné l'ordre de la recevoir avec tous les égards dus à une souve- 
raine, et le Gouvernement de la Principauté n'y manqua pas. — Nous 
rectifierons seulement un point de détail des lignes précédentes. — C'est 
pour le Locle que l'impératrice partit le 27 septembre; elle y fut reçue 
par les autorités et logea dans la maison dite Houriet de Paris. — Le 
lendemain, eUe prit la route de la Chaux-de-Fonds, où elle était atten- 
due; un repas était préparé à l'Hôtel de la Fleur-de-Lys. Mais au mo- 
ment où sa voiture s'y arrêtait, elle donna l'ordre au cocher de passer 
plus loin. Les observations des personnes qui l'accompagnaient ne purent 
rien changer à cette injonction et l'on continua la marche jusqu'à l'Hôtel 
de la Balance. L'impératrice y dîna, l'emblème de la justice lui causant 
moins d'effroi que celui de la légitimité. 

(Communiqué par AP*® H. Matthey, à Wavre.) 



NOTE EXPLICATIVE 

SUR l'Étude critique sur la fiuation des comtes et seigneurs 

• DE LA MAISON FENIS-NEUCHATEL. 



Craignant que nos lecteurs n'aient pas, diaprés notre explication, compris 
comment le même mot avait pu être lu Nono, Novo, Gono, Urico, Uodalric, 
Uodalrico, nous allons reprendre notre explication, en cherchant à être plus clair. 

Le mot, objet de la discussion, est ainsi écrit: nono. 

Au premier coup d'œil on a lu nono ou novo. 

Le Père Raedlé ayant pris la seconde lettre pour un r et le signe qui surmonte 
le jambage de la troisième lettre pour le point qui surmonte Tt , a lu Urico. 

M. l'avocat Hotz, prenant la seconde lettre pour un o, le signe qui surmonte le 
mot pour daly le premier jambage de la troisième lettre pour r, le second pour 
un i, et la troisième lettre pour un c, a lu Uodalric. 

M. le chanoine de Fiala, prenant la seconde lettre pour o, le signe qui sur- 
monte le mot pour dalr, le premier jambage de la troisième lettre pour un t, le 
second jambage pour c, et voyant dans la quatrième lettre un o, a lu Uodalrico, 

On a lu ordinairement Cuono (Conon). Comme il y a entre le mot nono et le 
mot précédent un espace plus grand que d'ordinaire, on suppose que le c a dis- 
paru, on lit alors bien facilement Cuono. 



CORCELLES 



f L 



TRAVAIL PBESm A U FETE DE LA SOCIETE CANTONALE DISTOIRE 

RÉUNIE A CORCELLES LE 10 JUILLET 1882 



(Sait0 et fia. — Toir la lÎTraiton de NoTembre I88t, p. 269.) 



Au commencement du XIV« siècle, alors que nos montagnes étaient 
encore entièrement couvertes de noires forêts de sapins, Corcelles a eu 
ses pionniers et ses défricheurs. Voici ce que Boyve raconte à ce sujet 
dans ses Annales : 

« En 1303, un certain Jean Droz de Corcelles, voyant qu'il avait plu- 
sieurs fils et pas de quoi les occuper, alla chercher dans les montagnes 
de la seigneurie de Valangin quelque lieu propre pour y habiter et qu'il 
pût défricher, ces montagnes ne contenant alors que des bois d'un 
bout à l'autre et n'ayant pas encore un seul habitant ; le dit Droz suivit 
un grand chemin qui conduisait de Valangin en Bourgogne et qui passait 
par un lieu appelé les portes du Loôle, où étant an-ivé, il quitta le grand 
chemin pour chercher dans les bois. Il y trouva une source vive et crut 
que ce lieu serait propre pour y habiter, si on le défrichait. Après avoir 
obtenu l'accensement de quelques faulx de terre du seigneur de Valan- 
gin, Jean Droz bâtit sa demeure au Verger du Locle, où plusieurs autres 
personnes vinrent plus tard s'établir auprès de lui et y formèrent une 
communauté. » 

D'après notre historien, le petit village de Corcelles fut donc, par l'un 
de ses enfants, le fondateur de la plus ancienne localité de nos monta- 
gnes, et le « Grand Locle » qui désigne les terrains situés immédiatement 
au-dessus de Corcelles, devenait le nom d'un village important. M. Cham- 
brier, dans son Histoire de Neuchdtel et Valangin^ confirme le fait, mais 
sans indiquer le nom des aventureux pionniers : 

< Les vallées du haut Jura, dit-il, commençaient à se peupler. Une 
église s'élevait à Mijoux eîi l'honneur de Saint-Nicolas: les sires de Valan- 



MuFés Neuohatf.i.«)16. — Décembre 1882. 



23 



278 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



gin fondaient la chapelle de la Madelaine au Locle et de Sainte-Catherine à 
la Sagne. Des familles de Morteau venaient défricher la Chaux-de-Coublons 
et des familles de Corcelles la vallée du Locle, propriété des moines 
de Fontaine- André. » 

On a prétendu, il est vrai, que l'on devait les premiers défrichements 
du Locle à des colons venus de la Franche-Comté, mais ce n'est là qu'une 
simple supposition qu'aucun document n'appuie et que je crois basé sur 
la similitude de certains noms de familles se retrouvant dans les deux 
contrées, ce qui n'empêche pas plus tard l'établissement des familles 
franc^comtoises, après l'arrivée de Jean Droz et ses fils. Les Droz étaient 
autrefois très nombreux à Corcelles, où il en existe encore plusieurs 
familles; sous le nom de Drozi, on les retrouve dans des actes commu- 
naux très anciens. Nous avons vu un Jean Droz devenir le premier pas- 
teur de Corcelles après la réforme; pourquoi n'admettrions-nous pas 
aussi, à défaut de documents contraires et sur l'affirmation de Boyve, 
qui a certainement consulté pour ses Annales des sources sûres, quoi- 
que encore inconnues, qu'un Jean Droz ait été, deux cents ans plus tôt, 
le fondateur d'une cité nouvelle ? 

Permettez-moi de rappeler, en passant et sans trop m'attacher à l'or- 
dre des dates, quelques faits qui peuvent avoir leur intérêt, particulière- 
ment pour nous, habitants du cru. Le 41 mai 1645, nos contrées parais- 
sent avoir été fort maltraitées par une trombe qui s'abattit sur la 
commune et sur son territoire. Voici en quels termes un manuscrit du 
temps, écrit par Abram Chaillet, maire de la Côte, relate ces événements : 

« L'an 1615, le 11 mai, environ une heure après midi, après un temps 
chaud et par un vent d'uberre, tonnerre, éclairs, grêle et débordement 
d'eau, grande rivière dans les chemins, grande quantité de bêtes de 
Corcelles et Cormondrèche noyées, de même qu'une fille qui les gar- 
dait, que l'on retrouva derrière chez Chambrier à Rozet; et courait 
en bas le village d'Auvernier comme une grande rivière qui emmena un 
cheval noyé qui était à Cormondrèche et amena quantité de ravine par le 
village. » 

Pareille inondation, mais beaucoup moins désastreuse pourtant que 
la précédente, se renouvela le 26 février 1844. Elle ne fut occasionnée 
cette fois ni par une trombe, ni par un orage de grêle, mais simplement 
par la fonte des neiges, activée par un vent très chaud et par une pluie 
torrentielle et persistante. Les champs du Grand-Locle, au-dessus du 
village, devinrent un lac, dont les eaux atteignirent de 7 à 8 pieds de 
hauteur; la voûte du grand aqueduc, qui amène au village les eaux de la 



CORCELLES 



279 



fontaine neuve, s'effondra sous ce poids énorme, et ce lac improvisé se 
déversa en quelques heures, à travers le tunnel du Crét, sur Corcelles et . 
sur Auvernier. Le chemin pavé de la cure fut détruit, de même que ce- 
lui qui reliait ces deux villages, et tous deux creusés jusqu'au roc à 40 ou 
12 pieds de profondeur. Il ne resta plus ni cep, ni terre, dans certai- 
nes vignes ravagées par le torrent : tout avait été emmené au lac. 

La Commune de Corcelles et Cormondrèche fut obligée de dépenser, 
pour rétablir ses chemins détruits, une somme de 10 à 13,000 livres 
tournois. 

Quatorze ans après l'inondation, ou comme l'appelle M. Chaillet, le 
débordement d'eau de 1615, Corcelles fut, d'après ce même chroniqueur, 
visité par une peste qui y fit mourir beaucoup de monde : d'avril en 
octobre 1629, 160 personnes en furent les victimes. Cormondrèche perdit 
50 personnes et Peseux 40 environ. Cette terrible épidémie ravagea le 
pays durant les années 1628 et 1629. 

Les incendies ont été rares à Corcelles depuis près de deux siècles au 
moins, et c'est à l'absence de ces grands sinistres qui ont changé entiè- 
rement Taspect de plusieurs localités de notre pays, qu'il faut attribuer 
l'irrégularité de constructions anciennes de la majeure partie des rues de 
Corcelles. En 1707, trois maisons furent consumées dans la partie du 
village qu'on appelle la basse ville ; dès lors on ne parle que de l'incendie 
qui brûla, il y a une vingtaine d'année, une partie de la maison de poste 
actuelle. 

On bâtit peu à Corcelles ; quelques maisons ont subi des réparations 
nécessitées par le temps ou par des circonstances de famille, mais il en 
est peu, dans l'intérieur du village, qui aient été reconstruites en entier; 
quinze ou vingt bâtiments nouveaux se sont élevés à l'Est, à l'ouest, au 
midi, et constituent un bagage architectural bien modeste et sur lequel 
un Américain, habitué à l'éclosion par centaines et par milliers des ha- 
bitations, ne daignerait pas même jeter un regard de pitié. Laissons-le 
hausser les épaules et transporter des maisons à plusieurs étages d'une 
rue à l'autre, quand cela lui convient, ou lorsque le voisinage lui déplaît ; 
et comme nous avons généralement de bons voisins, laissons les nôtres 
tranquillement en place. Qui sait si les constructions grandioses du 
Nouveau-Monde auront seulement une durée égale à celle de nos de- 
meures villageoises ! Il est probable, dans tous les cas, qu'aucune d'elles 
ne peut se vanter d'avoir été crépie de mortier brassé avec du vin, 
comme quelques-unes l'ont été peut-être ici; car Boyve indique une 
année (1153), où le vin fut tellement abondant et bon marché, que ceux 



280 MUSÉE NEUCHATELOIS 



qui bâtissaient employaient un mortier pareil « lequel, dit-il, s'est trouvé 
si dur et si fort, qu'il se brisait moins que les cailloux, et que les mu- 
railles bâties avec ne peuvent être démolies qu'au moyen de la poudre. » 
Il n'est plus permis, de nos jours, de s'accorder un luxe pareil. 

Depuis 1866, Corcelles possède un hospice qui, tout d'abord, était 
destiné seulement aux malades incurables, domiciliés dans les localités 
de la Côte. 

Il a reçu tant et de si beaux témoignages d'intérêt, que de locataire, 
à l'origine, de trois modestes chambres, dans lesquelles il comptait rece- 
voir cinq malades au maximum, il est devenu propriétaire d'un immeu- 
ble qui lui a coûté plus de 75,000 francs et qui peut contenir de 35 à 36 
malades, venus de toutes les parties du pays. Grâce à un héritage de 
l'année dernière, l'hospice s'agrandit encore par la construction d'un 
nouveau bâtiment, dans lequel des malades gâteux, les plus misérables 
entre les misérables, pourront être reçus et soignés au nombre d'une 
vingtaine. Depuis sa fondation, en 1866, jusqu'au l*»" juillet 1881, l'hos- 
pice de la Côte a donné asile à 370 malades, qui ont passé en commun 
150,369 journées. 

L'esprit général, les noms actuels des habitants, les coutumes et les 
usages d'autrefois ont plus changé à Corcelles que l'aspect extérieur des 
rues et des maisons. Ceci est commun, du reste, à la plupart des loca- 
lités de notre pays. On y retrouve, il est vrai, quelques familles indi- 
gènes, mais combien de noms du temps passé remplacés par des noms 
nouveaux! Commune et Corporation ont subi le nivellement général. 
Autrefois corps politique et souveraine autocrate dans son modeste do- 
maine, la Commune a vu, d'année en année, diminuer ses privilèges et 
s'amoindrir ses attributions, son pouvoir et son autorité, pour arriver 
à n'être plus que le gérant de ses propriétés, dont les revenus ne lui 
appartiennent même pas, et qu'elle doit remettre à l'autorité rivale, éle- 
vée sur ses ruines et chargée de les appliquer aux divers services publics. 
Quant à la Corporation, dont les capitaux, nous l'avons vu, ne lui consti- 
tuèrent jamais une lourde charge, elle se borne à méditer, une fois l'an, 
sur les vicissitudes des choses humaines, et à vider ses coupes d'hon- 
neur en souvenir d'un glorieux passé. 

Et cependant, pourquoi, malgré tant de progrès accomplis dans tous 
les domaines, depuis le commencement de ce siècle et surtout pendant 
les vingt-cinq ou trente dernières années, avons-nous toujours un si vif 
plaisir à revenir à ce passé si monotone, si tranquille, à côté de notre 
fiévreuse agitation et des grandes conceptions des temps actuels? N'est- 



CORCELLES 281 



ce point peut-être ce calme même qui nous attire? Nous vivons trop 
vite ; tous les événements se précipitent à la vapeur ou comme sur l'aile 
d'un télégraphe; à peine un grand fait est-il accompli, une invention qui 
a mis le monde en émoi est-elle connue, que d'autres grands faits et 
d'autres inventions plus admirables encore les font presque oublier et 
les jettent dans l'ombre. C'est comme une lanterne magique, dans la- 
quelle passent sans cesse mille objets nouveaux, au point de nous en 
donner le vertige. N'envions-nous pas quelquefois la vie paisible de nos 
ancêtres? Ils avaient leurs défauts, sans doute, leurs rivalités, leurs pe- 
titesses ; maia n'avons-nous pas les nôtres, nous aussi, et sommes-nous 
parfaits? Us avaient fréquemment des disputes et des procès avec leurs 
voisins; mais vivons-nous plus en paix les uns avec les autres, et ces 
vers d'un poète ne s'appliquent-ils pas aussi bien à nous qu'à eux : 

Hélas I sera-t-il dit, sur cette pauvre terre, 

Que toujours deux mortels auront entr'eux la guerre? 

La Commune de Corcelles et Cormondrèche connut, à maintes repri- 
ses, l'amertume des procès et des disputes : en contestations avec Peseux 
pour le parcours des forêts de cette Commune, en démêlés avec Roche- 
fort pour le parcours de ses propres forêts, en difficultés avec Auver- 
nier pour ses limites territoriales, elle subit en fin de compte un dernier 
et très long procès, à la suite duquel elle fut condamnée à céder à la 
Commune de Rochefort 328 poses de forêts, pour l'indemniser du droit 
de parcours qui avait été aboli. 

Avant de terminer ce travail, beaucoup trop long, sans doute, à votre 
gré, permettez-moi de mentionner encore quelques faits qui, s'ils 
n'ont pas trait particulièrement à Corcelles, mais plutôt à la Commune, 
présentent pourtant un certain intérêt, comme tableau des mœurs de 
l'époque. 

Il régnait jadis une certaine bonhomie, fréquemment altérée par la 
façon exagérée avec laquelle les communiers faisaient valoir leurs droits 
et prétendaient les maintenir. Ainsi, il y avait loin de la décision prise 
le i^^ septembre 1769, par laquelle la Communauté consentait à être 
c le parrain et la marraine de l'enfant dont Dieu avait béni le sieur Ja- 
ques Guillemet, berger de la Commune », et se faisait représenter à la 
cérémonie du baptême par ses gouverneurs, « qui devaient remettre 3 
Ecus neufs d'étrennes et faire une dépense honnête, selon leur prudence », 
à cette autre décision du 2 janvier 1733, qui chargeait les gouverneurs 
« d'aviser les habitants qu'ils n'eussent désormais plus à occuper aucune 



282 MUSÉE NEUCHATELOIS 



des places de la chapelle ou Temple le dimanche, pendant la célébration 
du service divin, à peine à ceux qui le feraient de payer chaque fois 
4 batz, et ne le voulant faire, d'être rapportés à l'Officier; devant laisser 
et destiner les dites places pour les Communiers mariés, qui sont en 
assez grand nombre. » Une autre défense encore, antérieure à la précé- 
dente, interdisait, sous peine de 4 batz d'amende, de laisser entrer des 
chiens sur le cimetière ou dans le Temple pendant le prêche du diman- 
che. La Commune prétendait même déterminer la qualité (!) des person- 
nes ayant le droit de faire des visites de deuil. Je trouve ce curieux ar- 
rêté du 2 janvier 4742: « Il est passé d'une voix unanime que dorénavant 
personne ne pourra aller faire ses compliments de condoléance pour un 
mort que les parents jusqu'au 3« degré, non plus que d'y aller passer la 
nuit que ceux qui y seront appelés par les parents du défunt. » 

Mais c'est principalement à l'égard de ses bois et de ses forêts que la 
Commune se montrait d'une excessive sévérité et d'un égoïsme très grand 
vis-à-vis des habitants. Ainsi, le 2 janvier 1725, elle défendait à tout 
Communier de vendre du bois aux étrangers, sinon dans une nécessité 
urgente et reconnue ; le 2 janvier 1728, cette interdiction encore plus 
accentuée empêchait aux non-communiers toute vente d'échalas, ton- 
neaux, caves, gerles et meubles provenant du bois des forêts communa- 
les; le 24 juin 1731, il était même défendu à un étranger de se rendre 
dans les forêts pour y travailler, à moins qu'il ne fût accompagné d'un 
communier assermenté. Le serment aux bois, comme on l'appelait, était 
prêté par tout jeune Communier ayant ratifié le vœu de son baptême, 
et il était très sévèrement rédigé. 

« 

La Commune justifiait ses mesures de rigueur à ce sujet par les termes 
mêmes des actes d'accensement de ses forêts. Voici un extrait très court 
de celui par lequel elle avait obtenu la concession de ses forêts de sapins 
et qui est daté du a Jeudy avant la pacification de Notre Dame Virgine 
de l'an 1356. » 

« Nous, Loys, Cons et Sire de Neufchastel, faisons savoir à tous ceux 
qui verront et orront ces presantes lettres : Que nous pour nous et pour 
nos hoirs avons volus et autroïés, volons, autroïons et bailions par ces 
dictes lettres aux Commons de la ville de Cormondreschy, de la ville de 
Corcelles et de la ville de Montezillion, noubles et non noubles, qui 
orendrait y sont ou pour le temps à venir y seront, pour leurs et pour 
leurs hoirs à toujours, leurs us et usances es boys nostres cy après limi- 
tés et desclairez par les conditions cy dedans escriptes et dé visées, les- 
quels boys se devisent et extendent dès la charrière », etc. Suivent les 



CORCELLES 



283 



limites, puis viennent les conditions attachées à cette donation comme 
suit : « C'est à savoir qu'ils useront (les Gommons ou Communiers) et 
uses doibvent es bois dessus limitez à tousjours, mais pour leurs affoya- 
ges, pour marrins de chers, de charruyes et pour cercles, pour relever 
leurs aisements nécessairement, sans que eux des dits boys puissent ne 
doybvent rien vendre, ne donner à aultruy, fors que pour leurs propres 
us et usances. Et expeciaulment ne peulvent faire ne doyvent ne faire à 
faire paula es dits boys pour close en aulcune manière que en la forme 
et manière contenue en ces présentes lettres », etc. Cet accensement était 
fait à la condition que la Commune paierait annuellement une redevance 
de quatre émines d'avoine à la mesure de Neuchâtel, rendues dans les 
greniers du Comte. 

Cette redevance, connue sous le nom d'avoine des bois, fut rachetée 
par la Commune le 23 février 1837, pour la somme de 2700 livres 
tournois, dont L. 542, 7 s. 6 d. provenaient d'une souscription faite parmi 
les Communiers. 

Un second acte d'accensement, du 41 mai 1359, fait par le même comte 
Louis, accorda aux Communiers de Cormondrèche et de Corcelles, ceux 
de Montezillon non compris, leurs forêts de chênes, rappes et pâquiers, 
aux conditions stipulées pour les forêts de sapins, sauf que la rede- 
vance en avoine fut remplacée par cette réserve faite par le comte, que 
le terrage des terres cultivées dans ces forêts lui appartiendrait. 

Ces actes d'accensement des forêts furent confirmés par les ambassa- 
deurs des douze cantons des Ligues, le 5 mai 1523. 

Les morts étaient, parait-il, ensevelis autrefois sans ordre et un peu 
selon le bon plaisir des pareiïts ; ce fut le 24 juin 1731 qu'il fut apporté 
quelque régularité dans ce service et qu'il fut ordonné «de creuser à 
l'avenir les fosses par rangée, au cimetière, en commençant au bas et 
continuant jusqu'au haut d ; le 2 janvier 1733, le régent d'école de Cor- 
celles fut chargé de la surveillance de ce service, moyennant une rétri- 
bution annuelle de 15 livres, « de tenir registre de tous les morts, et 
de marquer exactement le jour d'ensevelissement d'un chacun, pour y 
avoir recours au besoin. » 

Si Corcelles a eu le privilège, depuis les temps les plus reculés, de 
posséder dans son sein le médecin des âmes, il a eu également l'avan- 
tage d'avoir depuis longtemps un médecin des corps; ainsi, le 12 avril 
1749 déjà, une subvention de 10 écus petits, par an, était accordée à Jean- 
Pierre Perregaux, chirurgien, « pour pratiquer son art avec assiduité, 
de tout son possible, envers les Communiers et habitants des deux vil- 



284 MUSÉE NEUCHATELOIS 



lages "» ; il fut, en outre, exempté des reutes, gardes et autres corvées, 
et la Commune s'engagea à lui donner du bois à brûler, selon qu'elle le 
jugerait à propos. En 1772, nous retrouvons encore un chirurgien du 
nom d'Âbram-Louis Droz, qui reçoit un traitement annuel de 2 écus 
neufs et 8 chars de bois. 

C'est le 6 janvier 1750 que fut instituée la Chambre de Charité com- 
munale, dont la création avait été décidée le 22 juin de l'année précé- 
dente. Une collecte eut lien chez les Communiers pour se procurer les 
fonds nécessaires à son établissement. Cette première Chambre de Cha- 
rité fut composée de 12 membres et présidée par le Président de la 
Commune. 

Un marché de porcs avait lieu fréquemment, paraît-il, au chemin de 
la Cure, en particulier le dimanche. De là une décision prise le 3 jan- 
vier 1763 pour faire cesser ce commerce ; a à l'égard, est-il dit, des 
pourceaux que l'on met souvent dans l'endroit et chemin par où l'on 
va au temple, il est interdit et défendu à l'avenir à tous négociants et 
telles autres personnes qui exposeront des cochons gras en vente, de 
les mettre au dit lieu, principalement le dimanche, ni les autres jours 
sur semaine, sous peine d'une amende de 10 batz par chaque troupe. » 

Chacun est pressé aujourd'hui de recevoir ses lettres et son journal, 
et même plus d'une fois par jour, la poste ne suffit plus à l'impatience 
de ceux qui veulent de promptes nouvelles ; les chemins de fer sont im- 
puissants à satisfaire tous les désirs, et il faut le télégraphe pour les 
transmettre avec la rapidité que Ton connaît. Du temps de nos pères, 
les affaires marchaient plus doucettement, et lettres, journaux et nou- 
velles leur arrivaient avec la lenteur de l'escargot. Point de poste ou de 
courrier pour les transporter; en janvier 1771, il est décidé d'avoir des 
égards à la fin de l'année pour une veuve Barrelet, qui faisait deux fois 
par semaine la course de Corcelles à Neuchàtel, pour aller retirer les 
lettres qui se trouvaient au bureau des postes du chef-lieu, à destina- 
tion des deux villages. Jean Wissbrod et sa femme se chargent plus tard 
de faire les mêmes courses aux mêmes conditions. 

Le 2 janvier 1781, il est alloué un écu neuf au régent d'école pour 
avoir fait sonner les cloches à la mort de la princesse de Prusse, et en 
1783 un écu neuf également à l'occasion de la naissance d'un prince de 
Prusse. C'est ainsi qu'à cette époque, et il y a trente ans à peine, les 
régents étaient chargés dans presque toutes les localités du pays, non- 
seulement du sonnage ordinaire et extraordinaire des cloches, mais en- 
core des soins de propreté des temples et des salles d'écoles. Il en dé- 



CORCELLES 285 



coulait pour eux une mince rétribution à ajouter au modique traite- 
ment qui leur était alloué pour leurs fonctions d'instituteur. 

De tout temps, les églises de Corcelles et de Coffirane ont eu entre 
elles des rapports spirituels très intimes; en 1092 déjà, comme nous 
l'avons vu, l'église de Curfrano fut donnée au prieuré de Corcelles par 
son fondateur, avec tout ce qui lui appartenait, à part 2 sols perçus 
par Bevaix. Le curé de Corcelles, ou quelque moine du prieuré allait 
y dire la messe et y faire les fonctions ecclésiastiques nécessaires. Cet 
état de choses ne fut pas détruit après la réforme, et le pasteur de Cor- 
celles, dont Cofïrane demeura l'annexe, continua à y prêcher chaque 
dimanche matin et à y exercer la cure d'âme. Les catéchumènes étaient 
cependant tenus d'assister aux instructions religieuses qui étaient don- 
nées à Corcelles. Si j'en juge par une décision de la Commune, les pa- 
roissiens de Coffrane eurent même un « prêche » spécial à Corcelles 
pendant un certain temps. Voici à quelle occasion: « Le 30 juillet 1775, 
dit un procès-verbal que j'ai sous les yeux, sur la représentation faite 
par M. Bergeon, pasteur de ce lieu, ayant pour but qu'il plût à la Com- 
munauté de permettre à l'Eglise de Coffrane, Geneveys et Montmollin 
de venir faire le service dans le temple de Corcelles jusqu'à ce que le 
temple de Coffrane fût bâti, il a été arrêté que l'Eglise du dit Coffrane 
pourra venir faire sa dévotion dans notre temple, tant et si longtemps 
que celui du dit Coffrane ne sera pas prêt à y faire le service accoutumé ; 
l'heure réglée sera à 8 heures du matin pour Corcelles et Cormondrèche, 
et 11 heures pour Coffrane et consorts, pour chaque dimanche. » 

On sait que ce temple de Coffrane, bâti ou rebâti en 1775, fut détruit 
par le grand incendie qui consuma la majeure partie de ce village en 
1841. Mais Coffrane formait déjà alors, depuis 1837 ou 1838, une pa- 
roisse spéciale, ayant son pasteur à elle. Afin de lui témoigner tout son 
intérêt et pour l'aider dans ses premiers frais d'installs^tion, la Commune 
de Corcelles et Cormondrèche décida, le 24 juin 1836, d'allouer à cette 
paroisse nouvelle, la somme de 1008 livres de Neuchâtel. 

Voici quelle était, avant cette séparation, la prébende du pasteur de 
Corcelles et Coffrane : 

8 muids de vin ^ 

7 > de froment / Ces quatre postes provenaient du prieuré de 

2 » d'avoine 1 Corcelles. 

L. 24 en argent y 

5 ouvriers de verger pouvant rapporter L. 33, 12 s. par an. 

10 -B de vigne, donnés pour la redevance des émines de mois- 



286 MUSÉE NEUCHATELOIS 



son et pouvant donner en moyenne 12 Va gerles de vendange annuelle- 
ment. 

5 ouvriers de vigne environ, au-dessus du verger de la cure, acquise 
pour cette dernière par la Chambre économique. 

Cette prébende était appréciée, en 4835, au chiffre de L. 477018 s. 6 d. 
et fut ensuite portée à L. 4505 6 d. 

Je pourrais encore citer d'autres faits et indiquer d'autres dates, mais 
il est temps de terminer. J'aurais dû condenser mon travail, le raccour- 
cir, en supprimant bien des détails peu intéressants, et résumer en 
quelques pages ce que j'ai dit bien trop au long. Veuillez m'excuser, 
Messieurs, si je n'ai pas su faire mieux et si je vous ai ennuyés, et 
dites-vous que je suis un enfant de Corcelles, qu'on parle longuement 
de ce qu'on aime, sans se douter souvent que ceux qui nous écoutent 
ne partagent pas nos impressions et n'éprouvent peut-être qu'un mé- 
diocre intérêt à certains récits d'une vie et de localités auxquelles ils 
ne sont rattachés par aucun souvenir. 

V. Coun-Vaucher. 



LES MORTS DU SIÈCLE PASSÉ 



Ne craignez rien, lectrice qui avez des nerfs ; ceci n'est point une évo- 
cation de revenants. Nos morts, hélas! sont bien morts, et si je vous en 
parle, c'est uniquement au point de vue de leurs actes de décès. 

Je m'explique. 

J'ai eu récemment l'occasion de feuilleter le registre mortuaire de la 
ville de Neuchàtel, et il m'a paru qu'il y aurait intérêt à en donner ici 
quelques extraits. J'ai été frappé, en effet, de voir une époque se refléter 
aussi complètement, avec ses mœurs, ses singularités et ses préjugés, 
dans un simple registre d'inhumation. A ce titre, ces notes ont leur place 
dans le Musée neuchdtelois. 



Je ne m'exagère d'ailleurs point la valeur du document que j'ai con- 
sulté : je sais que dans beaucoup de localités de notre pays, il existe des 
registres plus anciens, tenus avec moins de méthode encore que le nôtre 
et par conséquent plus divertissants et peut-être plus instructifs. 

Notre plus ancien registre mortuaire — les précédents ont été mal- 
heureusement détruits — ne remonte qu'à l'année 1748. Il partage avec 
tous les registres officiels du bon vieux temps des défauts graves, dont 
nous sourions aujourd'hui avec la conscience de notre supériorité. Mais 
on permettra au poète de l'ajouter : la sèche exactitude de nos actes d'état 
civil d'aujourd'hui ne vaut pas, pour l'amateur du pittoresque, les naïve- 
tés et les inadvertances des vieux Hospitaliers de notre bonne ville. 

C'était, en effet, YHospitaliery ou préposé à la direction de l'hôpital 
(en général un membre du Conseil de ville), qui tenait le registre mor- 
tuaire. Tel est du moins le cas pour celui que j'ai eu sous les yeux et 
que j'ai lu d'un bout à l'autre. 

Cela dit, je vais commencer à étaler le résultat de mes recherches. Je 
lé ferai avec autant d'ordre qu'il me sera possible. 

I 

Un caractère distingue d'abord notre ancien registre d'inhumation, 
c'est le vague et l'insuffisance des indications qu'il renferme. Les pré- 
noms, l'âge, la filiation de l'inhumé y sont rarement consignés. Ce n'est 
que vers 1790 que l'écrivain s'applique à recueillir les noms des ascen- 
dants. Les enfants sont désignés très sommairement par le nom du père ; 
ni leur prénom, ni leur âge ne sont indiqués. Ainsi : « On a ensevely 
une jeune fiUe à M. David Breguet. » Fort souvent, le sexe de l'enfant 
n'est pas même noté. 

L'orthographe des noms propres est livrée au caprice le plus complet : 
on sait d'ailleurs qu'elle n'a été généralement fixée qu'à une époque re- 
lativement récente. Il est très amusant de voir entr'autres ce que devien- 
nent les noms de nos confédérés allemands sous la plume fort libre de 
nos Hospitaliers. Quel dédain pour la langue parlée au-delà du Pont de 
Thielle ! Quelle hardiesse ingénue dans l'orthographe qui s'étale sur ces 
feuillets jaunis ! L'œil hésite un instant à reconnaître, sous les noms hy- 
brides de Scheloupy ChevartZy Chemède ou Chemitte, Koquer ou Cocker, 
Fichey Chenidre, les noms de Schluppj Schwartz^ Schmidty Kocher^ 
Fisch, Schneider. Le nom de Trachselwald est orthographié : Tracsque- 
vald. 

L'orthographe des noms français n'est souvent guère moins indécise. 



288 MUSÉE NEUCHATELOIS 



Parmi les noms de lieux, j'ai trouvé: Fontermelonj le Brenet, Chumont 
(vieille forme patoise). 

Mais enfin, c'est déjà beaucoup qu'un nom, même estropié; il est 
aisé d'en rétablir l'orthographe. Par malheur, le nom même du défunt 
manque quelquefois : « On a ensevely un enfant à la servante chez le 
sieur Baussang;... Un enfant au couvreur de la Seigneurie;... la ser- 
vante du logis du Faucon;,., la belle-mère à Hans, du Lion d'or;... un 
garçon de couvreur qui a eut le malheur de tomber de dessus un toict. * 

En revanche, les gens moins obscurs sont souvent désignés par leur 
nom suivi de leur sobriquet; je rencontre un Michaud dit l'anglais^ 
Marie Joly la Vuillemette, Abram Borel le vieux, Suzanne Pury V aveu- 
gle. Ester Pury des Berdes... Parfois le surnom est bien expressif: celui- 
ci par exemple: (k Bigaudot-ditrla Jeunesse, masson, habitant. i^ 

L'âge n'est souvent indiqué qu'approximativement, quand il l'est: 
« Agé d'environ;., . fort âgé... i> sont des formules qui reviennent sans 
cesse. — Ou bien encore: « On a ensevely une vieille fille nommée Ester 
Favarger, bourgeoise. i> 

Pour les enfants, l'âge n'est presque jamais indiqué avant 1790. C'est 
à cette année-là que je trouve pour la première fois la mention: qui 
avait comunié, qui dès lors se reproduira. 

Les professions et les titres sont souvent indiqués, ainsi que ces qua- 
lités, alors profondément distinctes et tenues pour fort importantes, de 
bourgeois, bourgeois externe, bourgeois renoncé^ habitant^ toléré habi- 
tant, etc. 

Ainsi : 

c Daniel Tissot, talonnier, toléré habitant. . . i> 
« Français toléré en cette ville... » 
«Jacob Flotteron, tambour , vigneron et habitant... » 
<t Josué Tissot, jfagfne-denier (journalier) et habitant... » 
« Un enfant à Pêtre, cabaretier à l'abbaye des Bateliers, habitant... » 
Quelquefois, la profession est indiquée en une orthographe qui a pres- 
que l'air d'une malice : « Daniel Humbert, de la Sagne^. bouché. » 

Un autre est désigné : feseur de bas et ioUeur de viollon; un autre : 
cordonnier et tambour de la ville. 

Puis voici « Jean-Pierre Seinet, ci-devant chasse-geux. ^ (Le chasse- 
gueux ramassait les vagabonds et les malandrins; on l'a appelé aussi 
Bettelvogt.) 



LES MORTS DU SIÈCLE PASSÉ 289 



Une désignation curieuse est celle d'un inconnu mort à Neuchâtel et 
qui figure au registre sous le nom de : Homme anonyme. 

Mais la plus bizarre peut-être est celle-ci : 

«4758, le 10 mars, on a ensevely Margueritte, négresse apartenant 
à madame la Commandante le Chambrier. j> 

Et en marge, dans la colonne des noms propres : Négresse. 

Cette dame Le Chambrier était, si je suis bien renseigné, la mère de 
DuPeyrou, Tami de Rousseau. Elle avait résidé à la Guyane, où son 
premier mari était gouverneur de Surinam, et en avait ramené Marguerite. 

II 

Le rédacteur des actes d'inhumation — c'est là un sans-gêne que nous 
avons peine à comprendre aujourd'hui — fait intervenir très souvent 
dans ses actes les relations de parenté qui l'unissaient au défunt. 

« 4748. Le vendredy, 43« septembre, on a ensevely M"« Susanne, fille 
de feu M' Pierre Gaudot, bourgeoise de cette ville, ma très honorée tante. » 

Remarquez qu'ici, VHôpitalier a indiqué la filiation, parce qu'il s'agis- 
sait d'un de ses proches. 

ÂiUeurs : 

« Une fille nommée Marianne, au Cousin Henry Pury... » 

« Un petit garçon au cousin Jonas Favarger, chamoiseur. . . » 

« Un enfant au néveur François Bonhôte... ^ 

€ La cousine Jeanne Marie Rossellet... > 

Certaines circonstances particulières au défunt sont aussi indiquées 
fréquemment et, comme on va voir, VHôpitalier glisse volontiers dans 
le fait divers et nous ouvre ainsi de curieuses échappées sur la vie pri- 
vée de ceux dont il enregistre le décès : 

« 4754. Le 9® septembre à trois heures du soir, on a ensevely Jean- 
Pierre Michaux, tailleur, âgé de 80 ans, bourgeois; il a esté 43 années 
sans se lever du lit... » 

« ....David Wavre, ayant esté fort longtemps malade. » 

« 4754. Le mardy 48« septembre, à trois heures du soir, l'on a ense- 
vely Fredrich Legrand, fils de feu Isaac Legrand, qui apprenoit orlogé 
avec le S"" Richard, dans la maison de Charité... » Sur quoi le rédacteur 
ajoute, avec un sentiment d'orgueil bourgeois satisfait : « Et ces messieurs 
qui onts inspection sur laditte Chambre l'ont fait enterrer fort honora- 
blement. ^ 

(A suivre.) Ph. Godet. 



i-^ 



CHARLES-DANIEL DE MEURON 

ET SON RÉGIMENT ^ ' 



(Sqitfl, — Voir la liTraisoD de Juin 1881, p. 152.) 



La capitulation signée, Pierre-Frédéric de Meuron fut chargé de la 
communiquer au régiment dont il était le commandant. La capitulation, 
sanctionnée par Sa Majesté britannique, n'entrait en vigueur que le l«f 
janvier 1799. Jusqu'à ce jour, depuis le départ du régiment de Tile de 
Ceylan, il fut considéré comme un corps auxiliaire, indépendant de l'ar- 
mée qu'il ne devait servir qu'en cas de nécessité. 

Le major-général quitta l'Angleterre se rendant à Berlin par la HoK 
lande. 

Après la prise de Colombo, le gouverneur Hobart avait nommé comme 
gouverneur de Ceylan le major général Doyle, assisté de M. Andrew, 
directeur des finances. Ce dernier apporta de graves modifications dans 
les impôts, les taxes et les douanes. Les Malais musulmans, qui avaient 
remplacé les collecteurs du fisc, se rendirent odieux par leurs. cruautés. 
Précédemment, à défaut d'argent, le fisc se contentait des produits, ce qui 
ne fut plus admis. Ces procédés, et la haine des Cingalais contre les mu- 
sulmans amenèrent une révolte des indigènes avec les colons européens. 
Le gouverneur Hobart se vit obligé de renforcer les troupes de l'île. Un 
corps de 10,000 hommes, composé en partie de Cipayes, parvinrent à grand' 
peine et avec beaucoup de temps à dompter la révolte et à rétablir le calme. 

Le 9 juin 1797, le gouverneur général Hobart nommait une commis- 
sion d'enquête, chargée de rétablir l'ordre, composée du brigadier géné- 
ral Pierre-Frédéric de Meuron, du major Agnew et du directeur des 
finances, Andrew. Le brigadier général se rendit à Colombo, le 31 juillet 
1797. Le gouverneur Doyle venant de mourir, le gouverneur général 
nomma le brigadier général de Meuron commandant des troupes de Ceylan 



/ 



hM«*^ 



CHARLES-DANIEL DE MEURON 291 



et chef du département civil. En octobre 1798, le gouvernement anglais 
nommait Lord North gouverneur de Ceylan et lui adjoignait Kleghorn, 
secrétaire d'Etat. A leur arrivée dans Tile, la Commission se réunit le 
25 octobre 1798 et décida de remettre leurs pouvoirs au gouverneur North. 
Celui-ci, après avoir pris connaissance des travaux de la Commission, 
refusa et pria ces messieurs de ne point abandonner l'administration du 
pays dont ils avaient calmé les révoltes. Une dernière séance eut lieu le 
12 novembre et, le 22 décembre 1798, le brigadier général, s'appuyant 
sur l'installation du nouveau gouverneur, demandait à être libéré de ses 
fonctions. Lord North lui répondit dans les termes les plus flatteurs et 
le maintint général de toutes les troupes de Ceylan jusqu'à l'arrivée de 
son remplaçant, le colonel Champagne. Le 7 février 1799 seulement, le 
brigadier-généi^al était relevé de ses fonctions par une lettre élogieuse 
du gouverneur, en réponse à celle qu'il lui avait adressée. 

Pierre-Frédéric de Meuron se rendit à Madras auprès du gouverneur 
général et y resta plusieurs semaines, tant pour rendre compte de sa 
mission à Lord Hobart que pour régler diverses affaires concernant le 
régiment qui, le 1««' janvier déjà, était entré en campagne. Il reçut alors 
le commandement de la grande station militaire de Wellore, qui acquit 
tant d'importance dans la campagne du Mysore. Ces circonstances l'em- 
pêchèrent d'être à la tête du régiment, dont le commandement fut confié 
au lieutenant-colonel de Meuron-BuUot. 

Les menées du gouvernement français contre les Anglais avaient fait 
sentir leur influence non-seulement à l'île de France, mais jusqu'au 
Mysore dont lé souverain était le rajah Tippoo Saib. La République fran- 
çaise lui offrait des secoui*s pour le déterminer à entrer en campagne 
contre les Anglais. On sait que Tippoo Saib avait soutenu une guerre 
contre eux, en 1792, et, qu'après quelques succès, une armée anglaise 
était arrivée sous les murs de Seringapatam, capitale du Mysore. Un 
traité de paix avait enlevé au rajah la moitié de son territoire qui fut 
partagé entre les Anglais et leurs alliés, les Marattes, dont les troupes 
étaient nombreuses. A cette époque, la France, occupée par diverses 
guerres sur le continent, ne put envoyer à Tippoo Saib que des gens 
spéciaux : des officiers de grades divers et un certain nombre de soldats 
dits artistes, qui n'augmentaient pas de beaucoup les combattants de 
l'armée du rajah. La guerre étant déclarée, celui-ci dut se passer des 
auxiliaires français, ses alliés indispensables. 

Depuis son arrivée aux Indes jusqu'à la campagne du Mysore, le régi- 
ment fut employé comme troupe auxiliaire et parait avoir été plusieurs 



292 MUSÉE NEUCHATELOIS 



fois aux ordres de la Compagnie des Indes anglaises. Les payements faits 
au régiment le prouvent. Ils étaient, (Ju reste, signalés à Favance dans la 
Capitulation de Londres, le gouvernement, aussi bien que la Compagnie 
des Indes, étant tenus de rembourser la solde arriérée des officiers. 

Le régiment fut fréquemment disloqué à cette époque. Tandis que deux 
compagnies stationnaient à Madras, de novembre 1795 à décembre 4796, 
d'autres détachements occupaient Colombo, Pondamalée, en avril 1796, 
et plus tard Négapatam. Réuni à Pondamalée le 8 mars 1797, le régiment 
campait en décembre près de Vellore, en février à Amée, avec des dé- 
tachements à Madras, puis à Vellore et à Wallajabad, qu'il quittait pour 
entrer définitivement en campagne. Le régiment de Meuron fut seule- 
ment alors entièrement incorporé dans l'armée anglaise. 

Nous devons la relation de la campagne du Mysore et du rassemble- 
ment de troupes au journal du capitaine de Meuron-Bayard, qui exer- 
çait pendant le siège de Séringapatam les fonctions d'adjudant, et au jour- 
nal du lieutenant Charles de Meuron-Tribolet, dont une copie se trouve 
à la bibliothèque de Neuchâtel. Plusieurs lettres d'officiers, le récit de 
quelques conversations du capitaine de Meuron d'Orbe, qui assistait à 
l'assaut de Séringapatam en qualité d'adjudant, nous ont fourni quel- 
ques détails. Citons, enfin, la relation du siège de la ville par les Anglais, 
traduction d'un ouvrage anglais, qui se trouve dans l'Histoire de l'em- 
pire du Mysore, par Michaud. 

« Lorsque Tannée se rassembloit pour la campagne de Mysore, le régiment 
de Meuron se trouvoit stationné comme suit : 6 compagnies étoient en garnison 
à Tripassor près de Madras commandées par le Major H. D. de Meuron. 4 com- 
pagnies étoient en garnison au fort de Vellore commandées par le lieutenant- 
colonel de Meuron Bullot. Le Major général Pierre-Frédéric de Meuron se trouvoit 
pour lors Gouverneur et Commandant à Ttle de Ceylan. Les 6 compagnies de 
Tripassor se mirent en marche à la fin de Décembre 1798 pour aller joindre une 
Division de l'armée qui s'assembloit à Wallajabad à 30 milles de Madras, sous les 
ordres du major général Floid, commandant en chef de la cavalerie. 

Le 31 décembre, 2 compagnies de la garnison de Vellore, sous les ordres du 
capitaine Zweifel, joignirent une partie de l'armée au camp de Wallajanaggur, à 
18 milles de Vellore, sous les ordres du colonel Wellesley. 

Les 2 et 3 janvier il y eut grande parade et grande inspection. 

Le 10 janvier cette partie de l'armée s'approcha des frontières. 

Le 30 le général en chef, Georges Harris, commandant l'armée en campagne, 
joignit le quartier général de l'armée avec tout son état-major, dont il fit immé- 
diatement l'inspection, elle se trouvoit déjà formée comme on n'en avait encore 
jamais vu dans l'Inde, elle consistoit déjà à cette revue en 20,000 hommes des 
mieux disciplinés, dont une grande partie européenne, avec un parc d'artillerie 
de 4 pièces de 24 L., 45 pièces de 8 L., 12 obusiers de 6 à 8 pouces de diamètre, 




sans compter Tarmèe de Bombay sous les ordres du général Stuart, qui devoit 
nous joindre pendant notre marche à Mysore, et les troupes venant d'Hyderabad 
sous les ordres du colonel Roberts avec le contingent des troupes auxiliaires du 
Nizam, ainsi que quelques corps du Carnatic qui n'avoient pas encore joint la 
grande armée. 

Le 4 févripr le 1*' bataillon dq Régiment ^ Meuron est arrivé au oapp avec la 
Division venant de Wallajabad, sous les ordres du major général Floyd. 

Le 7 février l'armée fut formée en 6 brigades, dont deux des troupes du roi et 
4 de Gipayes (naturels du pays). Le régiment fit partie de la seconde brigade 
avec les 33"* et 73""* régiments européens et 4 régiments de Gipayes, sous les 
ordres de l'honorable colonel Wellesley. 

Le 8, l'adjudant de Meuron-Bayard, qui étoit resté à Vellore pour organiser la 
comptabilité des hommes malades et invalides qui y étoient laissés, rejoignit avec 
les 2 compagnies qui étoient restées, la grande armée à AUpettah à 8 milles de 
Vellore. L'armée marchait alternativement un jour, était sensée se reposer I9 
lendemain, mais étoit toujours consacrée à des manœuvres ou des inspections, 
la marche n'étoit que de 7 à 10 milles anglais par jour. 

Le 20 le régiment étant en manœuvres captura un espion de Tippoo, il étoit de 
plus anglois, déserteur de l'armée commandée par Cornwallis dans la campagne 
de 1791 contre Tippoo. 

Le 23 la seconde brigade fut détachée et envoyée à Tripassor pour l'occuper, 
où elle reçut la nouvelle de l'approche de Tarmée de Nizam, commandée par 
Mur Allum. 

Le 27 la grande armée nous rejoignit et le 28 l'armée du Nizam avec le déta- 
chement du colonel Roberts arrivait venant d'Hyderabad. Le détachement du 
prince du Nizam, notre allié, consistoit en 6000 h. de cavalerie et 6000 fan- 
tassins. 

Le 1*' mars, toute l'armée fut mise sous les armes, de 5 h. à 7 h. du soir, et en 
ligne, pour recevoir le général Mur Allum avec tous les honneurs dus à son rang, 
et rendre hommage à son souverain. Il nous passa en revue avec une suite con- 
sidérable à la manière de son pays, les troupes battant aux champs et présentant 
les armes. Son cortège se composoit 1* d*un nombre considérable d'Indiens avec 
des flambeaux en tète, 2* un nombre à peu près semblable aux premiers avec 
des pavillons de toutes couleurs, 3*» un détachement du Nizam, à cheval, armé 
d'arcs, de flèches et de longues lances, 4** beaucoup d'éléphants ayant leurs 
howdars, qui est une espèce de tente garnie de matelas, qui étoient remplies de 
monde, 5"" une douzaine d'éléphants portant le général, son fils, sa suite et beau- 
coup d'officiers de notre Etat major, 6» un détachement de cavaliers armés comme 
les premiers, 7* un corps considérable d'infanterie noire fermait le cortège. 



(A suivre,} 



Th. de Meuron. 



MustB Nbughatblois. — Décembre 1882. 



24 



\A LANGUE DES GENS D'OUTRE -AREDSE 



(Suite. — Voir la Uvraiton de Novembre t88l, p. 163.) 



Dans la première catégorie de noms (indiquée ci-devant sous chiffre I), 
le latin étant imperatores^ imperatoribiÂS, le romand aurait dû dire: 
(sujet pluriel) li empereors; (régime pluriel) les empereora; mais l'in- 
fluence de la seconde catégorie se fit sentir, et le sujet pluriel, là aussi, 
resta semblable au régime singulier. De sorte que le tout devint: 
Sujet pluriel : li empereoTy régime pluriel : les empereors. 
» • li enfant, » les enfants. 

» li abbe, d les abbes. 

3> li home^ i» les homes. 

Voici le modèle de la seconde catégorie des noms masculins : 
Sujet singulier : li chevals; sujet pluriel : li cheval. 
Régime singulier: le cheval ; régime pluriel : les chevals. 
(Le cheval est noir): Li chevals est noir. 
(Les chevaux sont noirs) : Li cheval sont noirs. 
(Je vends le cheval) : Je Pierres vend le cheval. 
(Je vends les chevaux) : Je Pierres vend les chevals. 
Les noms féminins à terminaison masculine, comme maison y cité, etc., 
suivirent la règle commune de Vs. 

Quant aux noms féminins à terminaison féminine, c'est-à-dire ceux 
qui répondent à la première déclinaison latine, la règle voulait au sin- 
gulier: la rose, pour le sujet et le régime, répondant à rosa, rosam; au 
pluriel : les rose, au nominatif ou sujet, et les roses, au régime, répon- 
dant à rosŒy rosas; cela se trouve, en effet, dans quelques documents. 
Mais l'usage prévalut de traiter ce genre de mots au pluriel comme au 
singulier, c'est-à-dire de ne leur donner qu'une terminaison pour les 
deux cas ; cette terminaison fut Vs. On eut la rose, les roses, au sujet 
comme au régime (la règle du français actuel). 

Le signe orthographique qui notait le sujet singulier et le régime 
pluriel était, suivant les temps et les textes, s, x, ou z. Lorsqu'on lit 
cette phrase: « Li sires d'Usies mes oncles ha mis son seal... » — ou 



LA LANGUE DES GENS D'OUTRE-AREUSE 



295 



celle-ci : « Je Jaques sires de Estavaié. . . suis devenu bons liges à nobte 
baron Jehan, comte de Bourgogne et seignour... ^ — « Je Villerme li 
blans de Nuefchestel... i^ — il ne faut pas s'étonner, car elles sont cor- 
rectes : sire et onde sont sujet singulier et ainsi prennent l's, tandis que 
les mots baron, comte et seigneur sont régime singulier et ne prennent 
pas Vs. 

C'est aussi pour cette raison que la phrase suivante est écrite très 
correctement: « Je disoe que je et mie devantier avien tenu de monsei- 
gnor Bertot et de ses devantiers (je disais que moi et mes devanciers 
avaient tenu de monseigneur Berthold et de ses devanciers), car les mots 
mie devantier étant sujet pluriel ne prennent pas l's, tandis que de ses 
devantiers le prend comme régime pluriel. — Même observation quant 
à la suite de la phrase : c Comme je li diz Jehans et li mien devien avoir 
ou dit fie ï, — comme moi Jean et les miens devaient avoir au dit fief (*) 
— « Je li dis Jahans sires de Estavaié ni li mien ne puons et ne devons 
rien demander à la devant dite dame ne es siens. » 

Nous avons vu que, selon les cas, l'article variait ; il en était de même 
des pronoms relatifs lequel^ laquely etc., et des possessifs ma, ta, sa^ etc. 
C'est ainsi que dans les documents transcrits plus haut, nous trouvons 
les quatre usages du pronom relatif: li quai, sujet pluriel, li qualSy su- 
jet singulier, les quaSy régime pluriel, le quel, la quelj régime singulier : 
« Fe le quel je disoe que je et mie devantier avion tenu... — Quarante 
livres de bons estevenens les quas je ai au en bons deniers comptés... — 
En témoignage de la quel chose... Dou sel au chapitre ligliese de Nuef- 
chastel et dou sel au religions home Vuillame, prior de Corcelles, li 
quai les y ont mis... » 

De même, on disait: «Je et mie devantier avien tenu... — Li sire 
d'Usies mes oncles... » A la page 139 des Monuments Matile, on trouve: 
« Je le dit Mattes et ma femme et mie enfant. . . ; — à un autre endroit : 
Je et ma femme et Bertoz mes fils. On employait donc, pour le nomina- 
tif, mes au singulier et mie au pluriel, car les expressions ci-dessus si- 
gnifient: mes devanciers, mon oncle, mes enfants, mon fils. — Tandis 
que, pour le régime, on disait comme aujourd'hui: «la requête Henri 
mon frère... — sorour ma femme — de ma propre volonté... — li sire 
d'Usies a mis son sael... > 

Dans le romand, ma^ ta^ sa étaient traités devant une voyelle ou un 
h muet, comme l'article Za, c'est-à-dire que la voyelle a s'élidait : m'épée, 
fàme, s'enfance. Dans le testament du comte RoUin, on lit : « ...Premiè- 
rement je recomande m asme a nostre Signour Jhesu Christ mon Crea- 
tour, quant ele partira de mon cors... » (1338). A page 178 des Monu- 



(1) Prononcer ici flef comme clef et bief (clé, bié) ; c'est la prononciation originale. 




ments, on lit : a de la quel messire Willame, ourie de Nuefchastel, ne 
soloit paier trois deniers; or, n'en paie rien iper s arogance 9 (1281). 
L'élision de Va pour l'article et les possessifs est identique, et il n'y a 
rien de plus dur dans l'agglutination de ceux-ci que de celui-là avec le 
substantif. La fin du XIV® siècle fut témoin d'un singulier solécisme qui, 
d'abord apparaissant çà et là dans les textes, finit par prendre tout-à-fait 
le dessus et expulser la légitime façon de parler. L'habitude, par un ca- 
price de l'usage, vint de joindre le masculin moUj ton, souy avec les 
noms féminins qui commencent par une voyeUe ou un h muet. Il est 
difficile de voir un plus criant solécisme. Cette production du XIV« siè- 
cle, qu'il est impossible de ne pas qualifier de grossière, s'implanta dé- 
finitivement dans la langue, dit M. Littré, et bientôt il ne fut plus permis 
de dire autrement (*). 

Pourvu ainsi de deux cas, le romand eut une syntaxe qui, sans être 
celle de la latinité, ne fut pas non plus celle du français moderne. Dans 
les emplois où un mot était sujet ou attribut appartenant au sujet, on 
lui donna la forme du sujet: « Je Jaquas sires (*) de Estavaié... suis de- 
venu hons lièges (^) à noble baron, etc. ï> — « A cui je suis devenu 
homs (^). » — Dans ceux où il était complément soit d'un verbe actif, 
soit d'un verbe neutre, soit d'une préposition, soit d'un autre substantif, 
on lui donna d'abord la forme du régime: li chevals le seigneur y le che- 
val du seigneur, ftjais cette forme ne se trouve déjà presque plus dans 
les documents que nous possédons relativement au romand dans notre 
pays. Dans le N<> 2 plus haut transcrit, on lit: ^lettre selee dou sel au 
chapitre ligliese de Ntiefchastel, » sellée du seau du chapitre de l'église 
de Neuchàtel. Le premier des textes de langue romande mentionnés dans 
les Monuments Matile contient plusieurs exemples de ce fait : page 112, 
« dame Sibille fille Tierry sorour ma femme » (1251;, Sibille, fille de 
Tierry, sœur de ma femme, — et, page 127 : a en l hommage la comtesse 
Laure ma femme » (1263), en l'hommage de la comtesse, etc. — La charte 
des libertés et fi^anchises de la ville d'Estavayer (*) (16 avril 1350) con- 
tient, entr'autres articles, celui-ci qui donne un exemple curieux du 
même fait : 

« Li pasquiers d'Estavaye et de la terre les jours les costes di lait dou 
layt sont communaux a tous ces d'Estavaye et de la terre. » Les pas- 



(1) Dans le patois, on trouve quelque chose de pareil : le bérochau dit : m'n aivoe, fn 
aivoe, a^n aivoe, noùtre*n aivoe, voùtre'n aivoe, (prononcez me naivoe, mon eau, etc.); le 
masculin m'n àno, (mon âne) aura fait trouver plus euphonique de dire nfn aivoe que 



matvoe. 



(3) Sujet 

(8) Attribut appartenant au sujet. 

(4) Recueillie par M. l'abbé Gremaud, professeur d'histoire, à Fribourg. 




quiers d'Estavayer et de la terre des joux des côtes d'au-delà du lac 
(Terre de Gorgier ou Béroche) sont communs à tous ceux d'Estavayer 
et de la terre. — Ce passage démontre que, quoique portant la date de 
1350, la charte d'Estavayer a été rédigée au moins cent ans plus tôt. 

{A suivre.) F. C. 



MISCELLANEES 



Projet pour témoigner la réjouissance publique de la naissance 
d'un jeune prince, arrivée à Paris le 7°^^ jour de Tan courant 1646. 

(La nouvelle arriva le 12 janvier.) 

Monseigneur le gouverneur veut que sur le mercredi 21 du courant, les 
sieurs Pasteurs et sujets de S. A. dans cet Etat se disposent à rendre solennelle- 
ment et publiquement grâces à Dieu de la faveur qu'il nous a fait de nous avoir 
donné un jeune prince, et le prier qu'il lui plaise conserver S. Â. et Madame en 
longue et parfaite santé et prospérité et bénir mon dit Seigneur le jeune prince 
lui faisant la grâce de vivre longuement en toute prospérité pour continuer la 
douce domination de cette très illustre maison sur nous. 

Cela étant, il donnera à diner à MM. du Conseil d'Etat, ministres, officiers qui 
sont en ville et Sieurs quatre Ministraux avec les deux des Clefs. 

Les officiers du dehors demeureront dans leurs charges pour donner ordre à ce 
qui suit néanmoins se pourront réjouir avec les Sieurs Ministres et plus apparents. 

Entre les 6 et 7 heures du soir seront rangées sur le bord du lac de cette ville 
les pièces et boites ou pétards avec le plus grand nombre de Mousquetaires qu'on 
pourra pour faire trois salves^ commençant par les mousquetaires et finissant par 
les pièces. 

Et sera donné ordre qu'en même temps ceux de Cornaux et Marin se rendront 
avec le plus de mousquetaires sur les dunes vers les Chilloux. 

Ceux de S* Biaise au dit S^ Biaise au bord du lac, ceux d'Hauterive, la Coudre 
et la Favarge au bord du lac à l'endroit d'Hauterive. 

Ceux du Landeron et Cressier à l'endroit des dits lieux en vue du voisinage, 
ceux de Lignières de môme. 

Ceux de Peseux descendront vers Serrières au bord du lac auxquels ceux du 
dit Serrières se joindront. 

Ceux des autres villages de la Côte descendront à Auvernier et s'y joindront 
de même au bord du lac. 

Ceux de Colombier, Bôle et Areuse se rendront au bord du lac à Tendroit du 
dit Colombier. 



298 MUSÉE NEUCHATELOIS 



Ceux de Boudry et dépendant se rendront aussi au bord du lac. 

Ceux du village de Rochefort se mettront en quelque lieu éimnent et découvert 
d'où ils puissent voir le lac. 

Ceux de Cortaillod se mettront au bord du lac. 

Ceux de Bevaix aussi. 

Ceux de la baronie de Grorgier sy mettront aussi et se partageront en 2 ou 3 
endroits selon le nombre d'hommes qu'ils seront. 

Ceux de Vaulxmarcus se rangeront aussi au bord du lac. 

Ceux de Fretreules et de Brot se mettront aussi en armes chacun en leur 
lieu. 

Comme aussi ceux de Travers et de la baronnie du Vauxtravers tant du haut 
que du bas. 

Le Sieur maire de Valangin fera venir bon nombre de Mousquetaires du Vaux 
au haut vers Pierrabot en lieu d'où ils puissent voir le lac. 

Les postes du dit Vaux se mettront aussi en armes en leurs lieux. 

Il fera poser des gens sur la montagne avec mousquets pour donner le signal 
à ceux des dites montagnes. 

Ceux de la Sagne, Locle, Chaux de Fonds et Brenets se mettront aussi en armes 
chacun en leurs ressorts. 

Comme aussi ceux des montagnes de Rochefort et Travers. 

La chose ainsi disposée ceux du dit Neuchâtel faisant leur décharge les pre- 
miers seront suivis de tous les autres en môme temps et cela jusqu'à la 3* fois 

Se fera un feu de joie au dit Neuchâtel sur un vieux bateau ou à ce défaut sur 
des poutres sur le lac et sera permis à ceux des autres heux qui voudront en 
faire aussi sur des éminences à la vue du voisinage. 

Sera donné de la poudre à ceux de la ville, s'ils en veulent pour les pièces et 
pétards. 

Il faut écrire à S. A. et à Madame pour leur congratuler la naissance de notre 
jeune prince et ce par le premier ordinaire. 

Et quoique mondit Seigneur ait déjà parié à Messieurs les ministres de la ville 

pour les disposer à ce qui est contenu au premier article, il est trouvé à propos 

d'en parler jeudi à Mr le doyen. 

(Gr. Archives, X, 8, n« 91.) 



DESSIN DE KARL GIRARDBT 

L'auteur du dessin que nous donnons aujourd'hui est un des sympa- 
thiques de la famille artistique neuchâteloise, et nous reviendrons long- 
temps encore au peintre et à son œuvre. Tout ce qu'il a touché de son 
pinceau ou de son crayon est heureusement mis en scène. 

Le site qu'il représente ici nous paraît être pris aux environs de 
Beckenried, sur le lac des Quatre Cantons; il s'encadre fort agréablement 
et a peut-être fourni le motif d'une de ces toiles que les amateurs se 
disputaient du vivant de Karl Girardet. A. B. 



'*> 



TABLE DES MATIÈRES 



DU TOME XIX (ANNÉE 1882) 



Pag« 

Deux lettres inédites de Rousseau (1764) 5 

Le pommeau de la Tour du Trésor, à Neuchâtel, par "W. Wavre 8 

Art et artistes neuch&telois (suite) : Edouard Girardet (1819-1880), par A. Bachelin 11, 33 

Ami-Jean-Jacques Landry (1800-1880), par A. Bachelin 64 

Hans Rychner (1813-1869), par A Bachelin ' 85 

Une lettre de ravocat-général Gaudot à la cour de Berlin (1752), contribution à 

l'histoire de Neuch&tel, par Alex. Dàguet 17 

Môtiers-Travers, notice historique (suite), par L. Perrin, pasteur . 26^ 42, 71, 90, 109 
Charles-Daniel de Meuron et son régiment (suite), par Th. de Meuron. . 49, 152, 289 
Essai sur Georges de Rive, seigneur de Prangins, second gouverneur de Neu- 
chàtel (1529-1562), et ses relations avec Tavoyer Faulcon (Falk) de Frihourg 

(1516-1519), par Alex. Daguet 57, 100, 124 

Inscriptions campanaires du canton de Neuch&tel (suite), par Ch.-Eug. Tissot 80, 128 

Milices neuchàteloises (1799), par A. Bachelin 84 

Le Gemeux-Péquignot, par A. Bachelin 85 

Les Goncerts, croquis neuch&telois, par Ph. Godet 121 

Dame neuch&teloise (1810-1816), par A. Bachelin 182 

Etude critique sur la filiation des comtes et seigneurs de la maison Fenis-Neu- 

ch&tel, par L. Junod . .' 133, 167, 248, 276 

Le salon pour rire, pai* Ph. Godet 138 

Les appareils & vapeur dans le canton de Neuch&tel, par Louis Favre .... 145 

A Savagnier, par A. Bachelin 156 

Souvenirs historiques des montagnes neuch&teloises et de la Franche-Comté, 

parM.R. 157,200,220 

La fête de la jeunesse, croquis neuch&telois, par Ph. Godet 160 

Jaques de Luze et l'industrie des toiles peintes dans le pays de Neuch&tel, par 

Edouard de Luze 16à 

Appendice & la biographie de Georges de Rive, deuxième gouverneur de Neu- 
ch&tel, par G. Gremaud 175 

Séance de la Société dldstohre du 20 avril 1882, par V. Humbert 176 

Anciennes fenêtres & Boudry, par Albert Vouga. 180 

Fête de la Société d'histoire, réunie à GorceUes le 10 juillet 1882, par Ph. Godet 181 

Discours de M. A. Bachelin, président 185 

Un élève de François Forster, Frédéric Weber, par Gh. Berthoud, . . . 196, 214, 244 



Costume d'enfieint au XVni* siècle, par A. Bachelin 204 

Société cantonale d'iûstoire, procès-verbal de rassemblée générale du 10 juillet 

1882 205 

Gorcelles, travail présenté à la fête de la Société cantonale d'histoire, réunie à 

Ck)rcelles le 10 juillet 1882, par V. Golin-Vaucher 207, 236, 269, 277 

Découverte d'une tombe romaine dans les environs de Boudry, par Albert Vouga 226 

La langue des gens d'Outre-Areuse, par F. G 229, 265, 294 

La petite Patrie, par Ph. Godet 235 

Alexandre Vinet et l'Académie de Neucbàtel, par Alphonse Petitpierre .... 253 

Lés morts du siéxsle passé, par Ph. Godet 286 

Dessin de Karl Girardet, par A. B 298 

Miscellanées: Règlement relatif au costume des ecclésiastiques (1718) . . . , 32 

Règlement d'une société de garçons 62 

Marche de la Compagnie des Volontaires et accident arrivé à un de ses 

lieutenants en 1790 104 

Annales de Boy ve 105 

La chasse au XVn* siècle 107 

Un remède de mége en 1666 177 

Une ambassade auprès de la duchessef de Nemours en 1699 251 

Solde des milices neuchâteloises en 1788 252 

Passage de l'impératrice Joséphine dans le canton de Neuch&tel 275 

Projet pour témoigner la réjouissance publique de la naissance d'un jeune 

prince, arrivée à Paris le 7^ jour de Tan courant (1646) 297 

PLANCHES CONTENUES DANS CE VOLUME 

Portrait d'Edouard Girardet, par R, Girardet. 11 

lie mauvais temps dans la montagne, par Edouard Gkardet 3S| 

Officier des milices neuchâteloises (1799) par A. B 84 

Le Cemeux-Péquignot, par F. Huguenin-L • 108 

Dame neuchâteloise (1810-1816), par A. B 132 

A Savagnier, par F. Huguonin-L , . 15Q 

Fenêtre de la maison Barbier-Gourvoisier à Boudry, par Alb. Vouga . . , • 176 

Costume d'enfant au XYIII* siècle, par A. B. . 204 

Objets trouvés dans une tombe romaine aux environs de Boudry. par Alb. Vouga 228 

flxtérieur de l'Eglise de Gorcelles avant sa restauration, par L. Reutter . . * . 244 

Intérieur de l'Eglise de Gorcelles avant sa restauration, par L. Reutter .... 269 

Au lac des Quatre-Gantons, par Karl Girardet 298 




HusiK Nbuohatklois. — Janvier 1883. 



MUSÉE 



NEUCHATELOIS 



RECUEIL 

D'HISTOIRE NATIONALE ET D'ARCHÉOLOGIE 



Organe de la Société d'histoiie du canton de Reuch&tel 



VINGTIÈME ANNÉE 



NEUCHATEL 

IMPRIMERIE DE LA SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE 

1883 
(TOUS DROITS RtSERVtS) 



VERS ADRESSES 



A MADAME LOUISE DE POURTALÈS 



En loi offrant le HKSSA6RR BOITEUX de 1831 



Je vous ofiTre avec embarras 
La plus chétive des étrennes, 
Le moins joli des almanacbs, 
Humble résultat de mes peines. 

Il n'a pas Tair anglais du tout, 
Ses plancbes n'ont rien de keepsake ; 
Il n'attend pas de votre goût 
L*bonneur de la bibliothèque. 



D'ornements il n'est point paré, 
n n'a ni brillant, ni dorure ; 
Comme un bon Suisse, il est carré. 
Un peu plat, manquant de tournure. 

Votre seule faveur pourrait 
Décider bientôt sa fortune; 
Votre étoile l'illustrerait 
Mieux que le soleil et la lune. 

Si vous faisiez des almanacbs I .. 
Gomme chacun viendrait en prendre! 
Pour mon compte, je n'aurais pas 
De plus grand plaisir que d'en vendre. 

Gomme on saurait étudier 

Tous vos mots et vos moindres lignes ; 

On obéirait à vos signes 

Mieux qu'à ceux du calendrier. 



6 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



Vous qui réglez si bien les fêtes. 
Qui calculez tous les instants, 
Qui savez, partout où vous êtes, 
Faire la pluie et le beau temps ; 

Vous qui forcez à faire éclipse 
Tant d'astres avant vous brillants, 
Qui sauriez de l'Apocalypse 
Lever les voiles menaçants; 

Vous dont les mots sont des oracles, 
Dont le coup-d'œil est si perçant, 
Dont les essais sont des miracles 
D'esprit, de goût et de talent. 

Quels almanachs vous pourriez faire ! 
Quel plaisir ça ferait aux gens ! 
Quel profit pour votre libraire I 
Et quel honneur pour vos enfants I 

N'en faites rien, je vous en prie; 
Ne m'ôtez pas un bon métier, 
Laissez-moi l'honneur et la vie. 
Pour un an faites-moi quartier. 

Epargnez la triste famille 
Du pauvre Messager boiteux; 
Ne lui brisez pas sa béquille, 
Il n'a plus qu'une jambe ou deux. 



C.-H. MONVERT. 

(Communiqué par Jf . Charles Berihaud.) 




» p 



CELEBREE EN L^HONNEUR DU PRINCE ROYAL DE PRUSSE 



k L'OCCkSION OE SON PISSIGE I NEUCHITEL EN 1819 



Lors de la visite du prince royal de Prusse dans le pays en 1819, la 
ville de Neuchàtel offrit en son honneur un bal qui est mentionné comme 
suit dans le Messager boiteux de 1820 : 

« Une brillante fête attendait le prince à son retour à Neuchàtel. Il 
revenait du Val-de-Travers où il avait passé en revue les milices de ce dis- 
trict. Le magistrat de la ville avait eu Theureuse idée de transformer en 
une salle de bal l'ovale de peupliers qui se trouve à peu près au milieu 
de la nouvelle promenade du lac ; en peu de jours on y avait construit 
un bâtiment en bois d'une coupe élégante et hardie, décoré avec goût, 
parfaitement éclairé et où 8 à 900 personnes purent circuler toute la 
nuit sans gêne et sans confusion. Le bal s'ouvrit par une bande déjeunes 
gens qui vinrent faire hommage au prince royal des produits des prin- 
cipales branches de notre industrie en lui chantant des couplets qui fai- 
saient allusion à leur emploi. Il parut sensible à tout ce que l'on faisait 
pour lui, en témoigna hautement sa satisfaction et se retira après le sou- 
per, laissant tout le monde enchanté et paraissant fort content lui- 
même. > 

Les couplets dont il est parlé dans le Messager boiteux doivent être 
les suivants, qui se trouvaient dans un paquet de vieilles chansons, qui 
m'ont été envoyées par une personne amie des recherches historiques. 



8 MUSÉE NEUCHATELOIS 



Chœur de Paysans et de Paysannes. 

Accourez dans ces campagnes 
Pour voir un prince accompli, 
Descendez de vos montagnes, 
Des vallons venez aussi. 
Accourez dans ces campagnes 
Pour voir un prince accompli. 

Un chansonnier arrive et interrompt le chant en disant : 
Ah ça, ce n'est pas le tout de sauter et de babiller, il s'agit de fêter 
le fils de notre Roi. Il faudrait des bouquets. 

Tous. Ah oui, des bouquets, des bouquets ! 

Le Chansonnier. Mais surtout des couplets, des chansons. 

Tous. Ah oui, des couplets, des chansons. 

Le Chansonnier. Et où sont-ils ces bouquets, où les trouverez-vous 
ces couplets ? Vous n'en savez rien, vous êtes des étourdis. Mais heu- 
reusement j'y ai pensé, moi, et j'ai ma valise remplie de fleurs et de 
chansons. 

Tous. Ah ! bon, bon, voyons. 

Le Chansonnier ouvre sa valise et les paysannes s'avancent pour 
prendre des fleurs dont elles forment des bouquets. Le chansonnier prend 
plusieurs chansons dont il lit le titre. Enfin il s'écrie : 

Ah ! voici la bonne ! C'est la chanson neuchàteloise par excellence, 
elle fera plaisir au prince, j'en suis sûr, car il nous aime, voyez-vous, 
presque comme le roi son père. 

Une Paysanne. Eh bien, père Couplet, pendant que nous travaillons 
à nos bouquets, chantez-nous votre chanson et nous jugerons si elle est 
présentable. 

Le Chansonnier. Ah ! vous jugerez. Voilà de beaux juges, vraiment. 
Mais c'est égal, je vais vous la chanter : 

(Sur l'air de Cadet Ratis$el,) 

1. Or, écoutez, grands et petits, 
L'histoire d'un petit pays. 
Auquel son Roi servit de père 
Je vais la conter sans mystère, 
Car pour moi je vais droit au but 
En commençant par mon début. 




2. Nos pères, nous et nos enfants 
Etions heureux depuis cent ans. 
Nous n'avions jamais vu la guerre, 
Lorsque ce fléau de la terre, 
Approchant toujours de plus près, 
Vient troubler ces beaux jours de paix. 

3. Pendant huit ans plus de bonheur. 
Enfin notre roi fut vainqueur 

Et Ton reçut des volontaires 
A bras ouverts comme des frères. 
Dans sa maison tout bon bourgeois 
Voulut en avoir deux ou trois. 

4. Mais jugez si Ton fut heureux, 
Quand un des nôtres tout joyeux 
Par un beau jour vint nous apprendre 
Que le Roi voulait nous reprendre. 
Lors tout le peuple allait chantant : 

Il nous reprend. Il nous reprend. (Ls chceur bis) 

5. Quand son fils vient nous visiter, 
On voit Tallégresse éclater. 

Le prince est un autre lui-même, 

Il saura par lui comme on l'aime. 

Et voilà, soit dit en passant. 

Comme on apprend en voyageant. (Le, chœur bis) 

Deux Paysannes (sur le même air). 

Après les ris viennent les pleurs. 

Demain plus de chants^ plus de fleurs, 

Tandis que chacun s'en désole, 

Voici comment je m'en console. 

Plus ce cher Prince on connaîtrait 

Et plus on le regretterait. (Le chœur hU) 

Le Chansonnier. Eh bien, comment trouvez-vous cela ? 

L'un dit : C'est charmant. 

Une autre Paysanne : Pour moi j'en suis tout attendrie. 

Le Chansonnier. Il faut donc que cela ne soit pas tout à fait mauvais. 
Son Altesse s'en contentera et pardonnera tout, je l'espère, en faveur de 
notre bonne intention. Maintenant allons rassembler tous les habitants 
du village pour lui présenter nos vœux et nos bouquets, Mesdames. 

Deux Paysannes s'avancent. Attendez, nous avons aussi nos cou- 
plets. 



10 MUSÉE NEUCHATELOIS 



Le Chansonnier. Eh bien, chantez-les. 

(Air : En revenant de la faire,) 

1. Sous les beaux traits de sa mine 
Loge un cœur ferme et loyal. 

' Le courage héréditaire 

Coule avec son sang royal. » 

Sous les beaux traits de sa mine 
Loge un cœur ferme et loyal, [bis) 

2. Juger des gens sur la mine 
N'est pas toujours fort prudent, 
Mais moi qui, sans être fine, 

Ai de bons yeux cependant, 

En le voyant je devine 

Qu'il est courtois et vaillant, (bis) 

Deux paysannes s'avancent vers le prince royal et le prince d'Orange, 
et tenant des couronnes de fleurs : 

3. Avec rhéritier du trône. 
Fêtons aussi son ami, 

n mérite une couronne, 
Offrons-lui donc celle-ci. 
Quand c'est le cœur qui la donne, 
Elle a sa valeur aussi, (hia) 

Les paysannes s'en vont en dansant, jetant des fleurs et chantant : 

Accourez dans ces campagnes 
Pour voir un prince accompli, 
Descendez de vos montagnes. 
Des vallons venez aussi. 
Accourez dans ces campagnes 
Pour voir un prince accompli. 

Chœur. Accourons dans notre allégresse. 
Rassemblons-nous de toutes parts. 
Qu'en ce beau jour chacun s'empresse 
A célébrer un fils de Mars. 

Nos vœux pour votre auguste père 
A nos vœux pour vous sont unis. 
Et nous sommes sûrs de lui plaire 
Quand nous fêtons son digne fils. 



Un jeune paysan présentant au prince une pièce d*indienne 

Notre main tous présente 
Ce fruit de nos traTaux^ 
La toile d'une tente 
Convient mieux au héros. 
Mais quand la paix foit naître 
L'industrie et les arts, 
Âh! daignez leur permettre 
De briguer tos regards. 

Une paysanne lui présente une pièce de dentelle : 

De tous offrir une dentelle 
Prince, nous n'aurons pas le tort 
Par nos mains nous l'offrons à ceUe 
Qui doit embellir votre sort. 
Nous aimons déjà cette belle 
Dont l'amour comblera vos vœux. 
Et nos cœurs chérissent en elle 
L'objet qui doit vous rendre heureux. 

Un paysan lui présente une montre : 

Quand notre cœur battait chaque minute, 
Le temps semblait trop tardif à couler, 
Mais à présent notre amour lui dispute 
Tous les moments qu'il veut nous enlever. 
Sa marche alors n'allait point assez vite 
Et chaque jour était un jour trop tard, 
Mais aujourd'hui faut-il qu'il précipite 
Ces courts instants trop voisins du départ. 



Un Neuchâtelois en ancien costume suisse et suivi de six pages portant 
dans des coupes le vin d'honneur, chante le couplet suivant : 

Nous n'avons pour toute richesse 
Que nos bons vins et nos bons cœurs. 
Nous les offrons à Votre Altesse, 
Pardonnez à d'antiques mœurs, (bisj 

Nous conservons de nos vieux pères 
Ce reste de simplicité, 
D'aimer surtout vider nos verres 
En buvant à votre santé. (bU) 

Pendant que les coupes circulent, le chœur chante : 



(Air du God Save the king) 

Heureux Neuchâtelois, 

Chantez tous d'une voix : } (bis) 
Vive le Roi. 

Qu'il soit victorieux 

Le règne glorieux, I j^^. 
De ses sujets heureux 
Ce sont les vœux. 

Chantons tout d'une voix : \ 

Vive notre grand Roi, J (bis) 

Vive le Roi. ) 

Qu'il soit victorieux \ 

Le règne glorieux, / 

De ses sujets heureux i 

Ce sont les vœux. ) 



(bis) 



D'après la composition que nous venons de communiquer, on jugei-a 
de la richesse d'imagination et du goût littéraire de nos pères à l'épo- 
que de la restauration. C'est à ce titre surtout que ces couplets méri- 
taient d'être sauvés de l'oubli. 

Dr Guillaume. 



LES MORTS Dl SIÈCLE PASSÉ 



(Suite et fln. — Voir la Hvraiion de Décembre 188t, p. 186.) 



Voici un autre récit assez circonstancié, dont plusieurs détails, que 
l'Hospitalier fournit de première main, offrent pour nous quelque in- 
térêt : 

« 4757. Le 10 septembre, on a ensevely qui a dit se nommer Pierre 
Favre, de Vesou, étant mort à l'Hôpital, rempli de vermine. Monsieur 



LES MORTS DU SIÈCLE PASSÉ 13 



le pasteur Deluze l'ayant vu le jour avant sa mort, on y a trouvé 42 batz 
3Vt kr., que l'on a donné au soushospitalier. Il n'avait aucune bardes, 
et on a jeté ses babits. On a donné un drap de l'Hôpital pour l'enve- 
lopper. » 

Quelquefois, la douleur d'une famille cruellement frappée se devine 
par un mot, un simple trait, qui soulève un coin du voile de la vie pri- 
vée; par exemple, à la même date, 48 mai 4755, je trouve l'indication 
de l'enterrement de Jean-Henri Cbaillet, puis de celui de sa fille, — avec 
cette note : « Elle est morte une demi-beure avant Mons»" son père. » 

Coïncidence qui reste pour nous mystérieuse, mais qui avait frappé 
le bonbomme et qui fera rêver ceux qui ont l'imagination vagabonde. 

De même, ce détail inutile, mais toucbant : 

« On a ensevely une petite fille aveugle au sieur, etc.. >» 

Ou encore : 

« On a ensevely dans une même fosse deux jeunes garçons au sieur 
François Grandpierre... » 

« On a ensevely dans la même fosse deux enfants qui n'ont pas été 
baptisé. 10 

Les morts par accident sont indiquées soigneusement, et il y a là plus 
d'une anecdote à recueillir : 

« 4752. Le vendredy 2« Juin on a ensevely le sieur Bernois Lienne- 
hart, de Bougin, lequel a ut le malbeur de se noier dans la Serrière. » 

« ...Jacob Lauselet d'Anet, qui apprenoit la profession de cordonier 
cbez Josué Dumont, lequel s'est noyé en se baignant. » 

« ,..0n a ensevely un bomme que l'on a trouvé noyé un peu de là du 
Crest, personne ne l'ayant put recongnoistre. » 

« ...Samuel Coinier, qui s'est noyé au bout du port Cbalençon (Salen- 
cbon). 

« ...On a ensevely Jean Benay, de Valeire, Baliage d'Yverdun, mort 
icy allant à Soleure avec sa Barque. » 

Le lac a fait de tout temps de nombreuses victimes, surtout parmi les 
étrangers. J'en omets un bon nombre. Voici maintenant une victime du 
Mail : 

« 4758. Le 47 septembre, on a ensevely Louis Fauche, Bourgeois. A 
été tué au Mail en possant (sic) une cibe, par un fusil qui est allé sans 
congé en voulant l'essayer à une autre cibe. » 

« ...Madame X..., âgée de 72 ans, morte d'une manière tragique, s'êtant 
levée de nuit en songeant et sortant de sa cbambre, s'est jettée en bas 
les escaliers de la maison, où elle a été trouvée morte. i> 



14 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



Puis c'est la mort d'un ouvrier « qui a eut le malheur d'être écrasé 
d'un roc qui s'était détaché au Petit-Pontarlier... » 

C'est encore un membre du Petit Conseil, mort dans des circonstances 
que l'Hôpitalier a cru devoir consigner : 

a Sétant endormy pendant la nuit à la fenêtre, a eut le malheur de se 
jetter à la rue, où la Garde de nuit l'ayant ramassé respirant encore un 
peu, a expiré une douzaine d'heures après. » 

C'est « Marie Esabeau Grossman, morte sur le Port Charanson, étant 
dérangée d'esprit. » 

Puife un drame d'un autre genre : 

« 1780. Jeudy 26 octobre, on a ensevely un enfant au nommé Etienne 
Feuger, lequel était mort à Rochefort pour ayoir mangé des champi- 
gnons. 3> 

C'est triste, évidemment, mais ce n'est pas tout : 

« Samedy 28 dit, on a ensevely Catherine Petit, femme d'Etienne Feu- 
ger, et mère de l'enfant cy-dessus, aussi morte pour avoir mangé des 
champignons, environ une heure après son arrivée à l'Hôpital. » 

A partir de la fin du siècle, les maladies qui ont occasionné la mort 
sont scrupuleusement indiquées: hydropisie, apoplexie, convulsions, 
ulcération squireuse, fièvre rouge gangrenée, langueur, ^hthisie, cadu- 
cité. Plus d'une femme est indiquée comme « morte en travail d'enfant. » 

On pense bien que les suicides sont mentionnés à plus forte raison. 
L'acte que voici atteste la réprobation dont l'Eglise frappait ceux qui se 
donnaient la mort : 

« 1749, le samedy 13 septembre, on a ensevely, sans cérémoniey Jeanne 
Favre, qui c'est noyée, servante du sieur Geoi^e Maussang. » 

Lorsqu'il s'agit d'une noyade par accident, l'acte emploie toujours la 
formule : « qui a eu le malheur de se noyer. » 

J'ajoute que les suicides m'ont paru très rares, et la proportion doit en 
avoir sensiblement augmenté dans notre siècle romantique. 



III 



Ce qui est plus curieux encore que les indications que je viens de 
citer, ce sont les appréciations personnelles de l'écrivain sur les morts 
dont il enregistre les noms. Certains défunts ont l'honneur de petites 
oraisons funèbres. On n'avait pas alors les articles nécrologiques des jour- 
naux : le rédacteur des actes d'inhumation comblait cette lacune de son 
mieux pour la postérité, qui lui en saura gré. Voici quelques exemples : 



LES MORTS DU SIÈCLE PASSÉ 15 



« 1754. Le dimanche 18* août, à la sortie du prêche, on a ensevely 
vertueuse demoiselle Salomé le Chambrier, fille de feu Monsieur le Ban- 
deret Henri le Chambrier, âgée de 65 ans, regrettée d'un chacun. Et par- 
ticulièrement des povres. t^ 

« 1776. Le dimanche 13 octobre, on a ensevely Madame Dumontmol- 
lin née Ostervald, veuve de Monsieur le major DumontmoUin, âgée de 
passé nouante et trois ans, en son vivant dame très respectable, et qui a 
été généralement regrettée, et spécialement des pauvres. t> 

Une autre dame est déclarée très respectable par ses bonnes calités; 
une autre encore « généralement regrettée, et particulièrement chérie de 
ses enfants. > 

Et il y a bien des nuances sous la plume de THôpitalier ; quelquefois 
le défunt ou la défunte n'est regretté que de sa famille, ce qui est déjà 
bien quelque chose : 

€ Marie-Anne Wavre, née Chaillet, épouse de Monsieur le Maître- 
Bourgeois Wavre, chérie et regrettée de lui et de ses enfants. » 

Puis c'est l'homme d'affaires, le fonctionnaire, le citoyen utile, qui 
reçoivent un hommage d'estime. 

« Jaques Borel, maître maçon, entrepreneur de bâtiment, et architéque, 
et généralement regretté. » 

c On a ensevely au son de plusieurs cloches noble et vertueux Samuel 
Petitpierre, Président du Conseil d'Etat et maire de la ville, très regretté 
de tout le monde. » 

Je citerai encore deux de ces oraisons funèbres, dans lesquelles l'écri- 
vain a appliqué plus particulièrement les ressources — à vrai dire assez 
restreintes — de sa rhétorique : 

« 1792. Le 20 juin, on a ensevely Monsieur Jean-Jaques Favargés, 
membre du Grand Conseil, âgé de 54 ans. Il est mort de la manière la 
plus noble ; il voyait en danger un étranger qui baignait son cheval dans 
le lac; le voyant dans l'ambarras saute à son secour à la nage. L'Etran- 
gés se sauve par son secour et le bon citoyen de Favargés resté au fond 
de l'eau, don il été tiré, et malgré tous les soins qui lui ont été porté 
par les médecins, il na pas été possible de lui rendre la vie. » 

Voici le second trait d'héroïsme. L'orthographe en est plus correcte 
et le style, un peu emphatique, porte bien sa date. 

« 1793. 12 août. On a ensevely Sara-Elizabeth Berthoud, âgée de 45 
ans et demi, fille de Jean-Abram Berthoud de Couvet et de sa femme 
Jeanne née Berthe. Elle mourut dans le lit d'honneur. Ellle se baignait 
dans le bassin avec un jeune garçon confié à ses soins : malgré les ex- 



16 MUSÉE NEUCHATELOIS 



hortations de sa compagne, celui-ci s'éloigne tout à coup du bord et an- 
nonce bientôt par ses cris qu'il est en péril ; celle-là demande du se- 
cours, mais n'en voyant pas arriver assez tôt, vu que la plupart des 
hommes étaient hors de la ville à l'occasion d'une fête publique, elle 
n'écoute plus que la voix de l'humanité et court pour sauver l'enfant : 
l'un et l'autre disparurent bientôt aux yeux de quelques spectateurs. En- 
fin arriva un homme courageux qui les retira de l'eau ; les secours de 
l'art leur furent administrés sur le champ ; l'enfant fut sauvé, et ladite 
Sara-Elizabeth Berthoud fut la proye de son active charité. Un trait 
aussi beau mérite d'être consigné dans un registre public tel que celui-ci. » 

IV 

La confession religieuse du défunt est indiquée lorsqu'elle a son im- 
portance au point de vue de l'inhumation. Il m'a toujours paru puéril 
d'adresser à nos pères des reproches d'intolérance. Nos pères étaient de 
leur temps ; nous sommes du nôtre. Supposons les rôles intervertis : 
nous qui les jugeons avec le sentiment de notre supériorité, aurions- 
nous fait mieux alors? Eux, aujourd'hui, vaudraient-il moins que nous? 

Les nouveaux convertis au protestantisme sont désignés sous le nom 
de Prosélites: 

<L Otine Girardier, femme de Charles Dubois, prosélite. » 

Quant au terme de piétiste^ qu'on rencontre quelquefois, il désignait 
une secte quelconque, si je ne me trompe les Anabaptistes. Il ne faisait 
pas bon être piétiste. 

« 1768. Le mercredi 27« Janvier, on a ensevely la veuve du sieur Henry 
PetitPierre Laneb, à 7 heures du matin, sans cérémonie ny clochey étant 
Piétiste. » 

Le même sort était réservé à Ester Perlet, matelassière et piétiste, 

qui fut enterrée sans cérémonie en 1773. 

Mais, en fait de curiosités confessionnelles, voici un récit digne d'être 
recueilli. Il pourrait d'ailleurs dater d'hier : 

tt 1753. Le 20« janvier. Monsieur François-Joseph Capitani, Catholique 
Romain, a été enterré ici, quoyque il dû l'être au Landeron suivant 
l'usage. Mais les Capucins du lieu refusèrent de recevoir son cadavre, 
de sorte que l'on a été obligé de le mettre en terre dans notre cimetière. 
Le cortège a été nombreux, et il était estimé et considéré, ayant été 22 
ans parmi nous où il enseignait la musique et reconnu pour un très- 
honnête homme. » 

J'aurais à mentionner d'autres actes encore, qui nous ouvrent comme 



LES MORTS DU SIÈCLE PASSÉ 17 



une échappée sur les mœurs publiques de cette époque; on constate 
par exemple le caractère en quelque sorte héréditaire de certaines fonc- 
tions, ou, pour parler plus exactement, l'abdication du titulaire en fa- 
veur de son fils ou de son petit-fils. Je vois un membre du Grand Con- 
seil m qui avait demandé son honorable congé, il y a quelques années, 
en faveur de son petit-fils. » Ailleurs (4777) est mentionné < André 
Wavre, démissionné du Petit Conseil pour y faire entrer M. son fils 
Jaques-Samuel. » 



Parmi les actes intéressant des personnages connus, j'ai trouvé les 
suivants, bons à recueillir : 

« 4756. Le8« novembre, on a ensevely un petit garçon au sieur Mara, 
Prosélite, habitant. » 

Ce Mara ou Marat est un frère du sanguinaire Jean-Paul Marat et était 
probablement né à Boudry, comme son frère. On connaît un autre frère 
de Marat, ce petit démon boiteux et borgne, qui se signala par sa rage 
dans le soulèvement de la populace contre Gaudot, et qui, si Ton en 
croit Fauche-Borel, forma tout le cortège funèbre du malheureux avocat- 
général. 

De ce dernier, David Mara, j'ai retrouvé trace dans le Registre des 
Baptêmes. Voici l'acte de naissance de ce diabolique petit personnage : 

« 1756, le samedi 24 février, M. Cartier a batizé David, fils de M. Jean 
Mara de Cagliari en Sardaigne et de dame Louise Cabrol. Parrain, M. Da- 
vid Huguenin, Conseiller d'Etat et Chancellier; marraine, mad« Judith- 
Ester Sandoz, sa femme. (*) t> 

Quant à Gaudot, dont je viens de rappeler le nom, j'ai eu la curiosité 
de rechercher sa trace dans nos registres. Celui des baptêmes indique 
qu'il a été baptisé par le grand Osterwald, ainsi que le constate l'inscrip- 
tion faite de la main même de celui-ci. Quant à son acte d'inhumation, 
je l'attendais avec une certaine curiosité. L'hôpitalier, toujours si abon- 
dant en commentaires, aurait sans doute fait quelque réflexion spéciale! — 
L'acte m'a déçu. Il est d'une remarquable concision: 

« 4768, le mercredi 27® Avril, on a ensevely monsieur Claude Gaudot, 
avocat général, Bourgeois. » 



(1) Ce document a été publié déjà dans le Musée de 1864 (voir page 125), par M. le IV 
GuiUanme. 



MuaÉB Nbuchateluis. — Janvier 1883. 2 



18 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



Dans ce laconisme de l'honnête bourgeois, j'aime à deviner la honte 
du crime commis. Une autre main, il est vrai, a ajouté l'annotation sui- 
vante : c Lequel avait été tué dans sa maison par la populace. » — Ce mot 
populace, les mots avait été, et l'écriture de cette note, indiquent une 
époque bien postérieure à 4768. 

Je cite encore, à cause de la célébrité du nom, l'acte de décès d'Emer 
de Wattel, mort le 28 Décembre 1767. 

« 1768, le samedi 2« Janvier, on a ensevely Mr. de Wattel, Conseiller 
Aulique de son Altesse Electorale de Saxe, Bourgeois de cette ville. i> 



VI 



Il me reste à signaler quelques particularités intéressantes de notre 
registre. Et d'abord cette annotation, qui figure après la date du 12 juillet 
1767: 

a II est remarquable qu'il se soit passé dès le 12 Juillet jusques au 
24« Aoust sans que l'on aye ensevely Persone. La présente notte a été 
icy mise crainte que l'on ne crut, par la rareté du fait, qu'il eut été ob- 
mis de noter quelqu'un. -» 

Ce qu'était alors la mortalité, il ne m'appartient pas de le rechercher. 
C'est affaire aux statisticiens. J'ai été cependant très-frappé du nombre 
énorme d'enfants morts durant le siècle dernier. — Quant à la longévité, 
la moyenne m'en parait d'autre part assez élevée : il faut donc croire 
que les conditions climatériques et hygiéniques étaient telles que ceux 
qui ne mouraient pas en bas âge étaient de tout solides compères, et 
faisaient vie qui dure. Les octogénaires et les nonagénaires sont très- 
nombreux à Neuchàtel au XVIII« siècle. J'ai trouvé un seul centenaire, 
mort en 1790. 

Une autre annotation a attiré mon attention. A la date du 47 Mars 
1770, je lis : 

« N.B. C'est ici où finissent les oraisons funèbres. » 

J'ai trouvé, en consultant les procès-verbaux du Conseil de Ville, que 
le 17 Mars 1770, il avait été pris la décision « qu'il n'y aura plus d'orai- 
sons funèbres, mais que dans les prières du soir que l'on fera dans la 
suite à 3 heures, l'on y ajoutera une collecte ou prière relative à la cir- 
constance, et que l'on fera les enterrements au sortir des dites prières. 
Ceux qui ne sont pas parents du défunt et qui ne sont pas en noir, au- 
ront la liberté d'aller sans manteaux aux enterrements. » 

Il est fort probable que les oraisons funèbres sous forme de panégyrique 



LA LANGUE DES GENS D'OUTRE-AREUSE 19 



avaient donné lieu à des abus, à quelque scandale peut-être, ce qui aura 
dicté au Conseil sa résolution de 4770. 

• 

En voilà assez sur notre vieux Registre mortuaire. La bureaucratie a 
passé son niveau sur tout cela. Nul Hôpitalier* n'enjolive plus notre état 
civil. Nous avons aujourd'hui des registres corrects, réguliers, exacts, 
symétriques, méthodiques, irréprochables. Aussi douté-je que, dans un 
siècle d'ici, les rédacteurs du Musée Neuchdtelois aillent y chercher de 
l'imprévu. 

Ph. Godet. 



LA LANGUE DES GENS D'OUTRE -AREUSE 



(Soit*. — Vdr U liTrtiaon de Déeembr* I88S, p. SM.) 



Les adjectifs présentaient une particularité. Ceux qui, en latin, avaient 
une même terminaison pour le masculin et le féminin, n'en avaient non 
plus qu'une seule dans le romand. Ainsi, legalis ayant leal ou loial^ on 
disait: li sires leals, et la dame leals, comme sujet, et le seigneur leal, 
la dame leal, au régime. Plus tard, les adjectifs qui, venant des adjectifs 
latins en us, a, um, changent de finale pour le féminin, tels^ que bon, 
bonne, vrai, vraie, etc., étant les plus nombreux, il se créa une tendance 
à l'uniformité qui l'emporta sur la règle d'origine, et l'on finit par sou- 
mettre tous les adjectifs, quelle qu'en fût la provenance, à la même 
flexion, et par écrire leale au féminin. 

A. la règle des adjectifs tient de très près celle de la formation des 
adverbes en ment. Les langues romanes laissèrent complètement tomber 
les adverbes latins en ter, comme prudenter (prudemment) et en e, comme 
maie (malement). Ainsi obligées d'inventer, elles créèrent une combi- 
naison nouvelle qui prévalut non-seulement dans le français, mais dans 



20 MUSÉE NEUCHATELOIS 



le provençal, l'espagnol et l'italien ; ce fut de prendre le substantif latin 
mens, mentiSy qui signifie esprit, de lui attribuer le sens de façon, ma* 
nière, et d'en faire avec Tadjectif un composé organique ayant l'emploi 
d'adverbe. Cette combinaison implique des conditions grammaticales 
qui furent exactement remplies. Le mot mens étant féminin, il fallut que 
l'adjectif qui entrait dans cette composition s'y accordât. Cela fut fait, 
et l'on dit alors (comme nous disons encore), bonnement^ saintement, 
hautement, — vraiement, gaiement j hardiement (que nous avons con- 
tractés depuis en gaiment, hardiment, etc., — loyalment, corporelment, 
d'abord, puis loyalement, quand les adjectifs de ce genre prirent Ve au 
féminin: a par ma foy corporelment donnée », N® 3 ci-devant. 

Autre différence de syntaxe : le comparatif n'avait pas dans le romand 
le même complément que dans le français ; ce n'est pas le que dont on 
se servait, c'est la préposition de : plus grand de son frère. 

Quant à la conjugaison, la principale observation est que la lr« per- 
sonne du singulier ne prend point d's, à moins que cette lettre ne soit 
du radical: je vof, je m, etc., et cela conformément à la conjugaison la- 
tine, où Vs n'appartient pas à la l»"* personne (video, vidi, etc.) — c Je 
doi à Perrin dit Sicat. -b — L'imparfait est en otc, oies, oit: « Se je li 
facoie son paiement... Se je ne li tenoie les convanz... Se le dit Perrins, 
sires de Valmarcou, ne facoit,,. L'an qui corroit... Lesquelles choses je 
tenoie. » — Le conditionnel suit la même formation : je aimerotc, tu 
aimeroies, il aimerotf. — La l""® personne du pluriel, à certains temps, 
s'écrit sans s: « Je et mie devantier avien tenu... Je et li mien devien 
avoir... Je le dis Jahans ni li mien ne puons rien demander, ni ne devons, 
tant que (*) nos lor ausien paie... — Certains verbes de la 1^* conjugai- 
son subissaient au présent de l'indicatif une modification qui change le 
son de la voyelle du thème : je doin, tu doins, il doint, de donner. On 
trouve très tard encore des mentions de testament portant ce vœu : a pour 
l'âme de N. N. que Dieu pardoint. » 

En résumé, quel avait été le travail de formation? Celui-ci: la réduc- 
tion de la déclinaison latine, la suppression du neutre, la création de 
l'article, l'introduction de temps composés pour le passé dans la conju- 
gaison ; la formation d'un nouveau mode, le conditionnel, le passif non 
plus exprimé par des désinences, mais par une combinaison du verbe 
être avec le thème ; l'organisation des auxiliaires pour le service de la 



(1) Tant que pour jusqu'à, forme qui se retrouve dans le patois: Tant qu'à Tavaï, jus- 
qu'à Estayayer. 



LA LANGUE DES GENS D'OUTRE-AREUSE 



24 



conjugaison ; la conception d'un nouveau type de Tadverbe à l'aide du 
suffixe ment» 

Parmi les difficultés (jui déconcertent au premier abord dans le ro- 
mand, il faut compter les différences d'orthographe. Bien que l'ortho- 
graphe ancienne soit le fondement de la nôtre, des changements très no- 
tables sont intervenus. — Quand le romand commença d'être écrit, on 
eut devant soi une règle naturelle et toute faite que l'on suivit ; ce fut 
l'orthographe latine qui fournit tout d'abord le gros de celle du romand (*). 
Ainsi, testa donna teste ^ amare donna amer (aimer) et ainsi de suite. 
De la même façon, de alter on fit altre, de gloria^ glorie. Mais ici les 
particularités de la prononciation française se manifestèrent; de très 
bonne heure sinon de tout temps, dit Littré, on prononça autre et gloire, 
si bien que l'orthographe étymologique fut obligée de céder à l'ortho- 
graphe de prononciation, et ijue, à côté de altre et glorie, les textes ne 
tardèrent pas à présenter autre et gloire. Il y eut môme, dans le XV® et 
le XVI® siècle, un moment où, combinant vicieusement le principe d'éty- 
mologie et le principe de prononciation, on écrivit aultre. 

En général, dans les sons fondamentaux, la prononciation d'aujour- 
d'hui reproduit la prononciation d'autrefois. Un exemple : le son eu se 
figure aujourd'hui par e et u; chez nos aïeux, il se figurait par u et e. 
Ainsi, quand Pierre de Vauman*us écrit: <i Je ne pues partir de Pon- 
tallie. . . » il faut lire: je ne peus; quand le même et Jean d'Estavayer 
écrivent iVue/chastel, il faut lire AVu/chastel. L'assemblage de voyelles eu 
se prononçait u : veceu, vcti, E'wgène, Europe (qu'on prononçait reçu, 
vu, Ugène, Urope) ; on retrouve ce son et ce fait dans le verbe avoir, eu, 
y eus. 

De même pour le son au qui se figurait non pas par a et u, mais par 
a et e. Lorsque Jaques d'Estavayer et Pierre de Vauxmarcus écrivent : 
« leurs saez pendants en ces présentes lettres, ensemble le mien sael . . . 
Li sire d' Usiez a mis son saely etc.; t> — il faut lire: leurs sceaux^ mon 
sceau, etc. 

Même observation pour le son ai ou ei qui s'est figuré oi et oe: veUle, 
voelle (veille). Il faut donc lire les imparfaits qui se trouvent dans les 
textes reproduits ci-devant: faisais, disais, tenais; « Si je ne li /af oie . . . 
Si je ne li tenoie ... je disoe que je et mie devantier, etc. » Seulement 
il y a lieu de faire remarquer que Ve était mi-muet et s'entendait, et 
qu'ainsi il y avait trois syllabes et non deux comme maintenant : je dis-ai-e. 



(1) (>iomme celui qui ♦»crit le ])atoi.s cherclu^ à !<• faire avec l'orthographe française. 



22 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



Des remarques semblables s'appliquent aux finales es, ez, ex, — iez, 
iex, qui se prononçaient eu et ieu. Ainsi quand Pierre de Vaumarcus 
écrit : t Je fais savoir à toz ceZy etc. — Tan qui corroit par mcclx et dex, » 
il faut lire ; à tous ceux . . . 1260 et deux. 

Il y a toutefois une exception ou plutôt une remarque à faire ; c'est à 
l'égard du son ou: en voyant les mots seigneur, religieux j prud'homme, 
honneur, écrits seignour, religiouj proud'homme, honnour, on serait tenté 
de les lire avec la prononciation française eu: ce serait une faute. Les 
sons ou et eu se sont longtemps disputé la place dans le romand; le eu a 
finalement remporté la victoire ; mais dans les textes où l'on trouve le 
ou, il faut toujours le lire comme il se prononce dans amour. 

{A suivre.) F. C. 



CHARLES-DANIEL DE MEURON 



ET SON RÉGIMENT 



-f^ 



(Suite. — Voir la livraison de Décembra tB82, p. tfO.) 



Le 2 mars, le colonel Wellesley fut détaché avec le 3*** régiment pour faire 
partie de l'armée du Nizam, et le colonel Scherbrooke prit le commandement de 
la 2' brigade. 

Le 5, le parc d'artillerie est parti à 5 h. du matin avec tous les éléphants pour 
passer la montagne à Byacottaah. 

Le 6, Taile gauche, dont faisoit partie le régiment de Meuron, joignit le parc 
d'artillerie pour passer la chaine des montagnes des Gattes. — C'est une chaine 
de montagnes d'une hauteur extrême. — C'étoit par la passe d'Ideadurgham que 
nous devions franchir ces montagnes pour entrer dans le pays ennemi. Ce jour 
le général Harris, avec l'aile droite, s'avança et passa le défilé qui étoit si redouté. 
Mais il ne se trouva pas gardé par l'ennemi fort heureusement et à notre grand 
étonnement. 



CHARLES-DANIEL DE MEURON 23 



Le 7 mars on fait les préparatifs nécessaires pour le passage de rartillerie et 
du formidable train indispensable à l'armée. — Reçu la nouvelle de la défaite de 
Tarmée de Tippoo, commandée par lui en personne, par le général Stuart, près 
des Gattes occidentales. 

Le 8, l'aile gauche franchit le passage des Gattes ; cette marche fut très pénible 
en gravissant la montagne, par une chaleur extrême, avec les difficultés de passer 
là grosse- artillerie ; les bœufs qui étaient destinés au service du parc et des équi- 
pages de campagne étoient déjà en si mauvais état que l'on fut obligé d'employer 
des soldats et des éléphants pour surmonter les obstacles, à la suite de cette 
journée, la mortalité se mit parmi nos bestiaux et dès aujourd'hui nous sommes 
complètement en pays ennemi. Il est surprenant que Tippoo n'ait pas défendu 
ce passage dont le chemin est extrêmement étroit, escarpé et sans le moindre 
moyen d'agir ou d'étendre une ligne. Dès aujourd'hui l'ennemi met le feu à tous 
les villages, fourrages, et généralement à tout ce qui pouvait aider à notre sub- 
sistance, ce qui fait que notre disette devient extrême, surtout pour les bes- 
tiaux. 

Le 10 mars, vers environ 4 heures, mille cavaliers ennemis ont attaqué le ba- 
gage de la ligne sous les ordres du colonel Wellesley, mais ils furent vigoureuse- 
ment repoussés avec l'assistance de l'artillerie sans pertes de notre part. Pendant 
la nuit du 10 au 11, un corps de Loutis, sorte de cavalerie irrégulière de Tippoo, 
vint attaquer une partie du parc où se trouvoit le trésor de l'armée dans des 
tumbrisy mais ils furent repoussés par les Cipayes du Bengale soutenus par 80 
hommes de notre régiment qui étoient de garde, tant au parc qu'au trésor. On 
tira aujourd'hui 21 coups de canon à l'occasion de la nouvelle reçue au camp de 
la prise d'une partie de la flotte de Brest. Nous apprenons qu'une partie de l'armée 
de Tippoo cherchant d'empêcher la jonction de l'armée de Bombay à la nôtre, 
avoit été battue près de Periapatam, le 6 mars, cette nouvelle nous fut très agréa- 
ble : Tippoo avoit divisé ses forces. 

Le 12 mars, reçu l'ordre que le piquet d'avant-garde partirait dorénavant tou- 
jours au premier coup de la générale, et que le piquet de la veille servirait d'ar- 
rière-garde le lendemain ; que chaque corps en ligne fournirait sa garde descen- 
dante pour servir de corps de flanqueurs durant la marche du lendemain, qu'il 
y aurait un détachement de pionniers attaché à chaque colonne pour ouvrir les 
chemins. 

Le manque de fourrages cause la perte de beaucoup de nos bestiaux ; les ca- 
valiers (le Tippoo incendient tous les villages et fourrages sur notre route. » 

Le 14 mars eut lieu une marche extrêmement pénible par la chaleur exces- 
sive et la privation d'eau ; la colonne de gauche fut inquiétée par un corps de 
cavalerie ennemie, mais elle fut dispersée par notre canon. 

Tous les bagages de l'armée, toutes les provisions, domestiques, esclaves, etc., 
étoient toujours à la gauche de la colonne, ainsi que les hôpitaux à proximité de 
leurs corps respectifs, autant que les circonstances pouvaient le permettre. 
Nous trouvâmes quelques fourrages que nos piquets avancés avaient sauvés 
du feu ennemi ; nous parvînmes à les conserver par les gardes que le comman- 
dant des piquets envoya; ces fourrages nous furent d'un grand secours pour nos 



24 MUSÉE NEUCHATELOIS 



bœufs de trait qui dépérissoient à vue d*œii et dont nous perdions une dizaine 
par jour. 

Le 16 mars, marche sur 3 colonnes et le bagage au centre ; journée brûlante, 
route sablonneuse, entrecoupée de ravins, ce qui retardoit considérablement la 
marche à cause de la grosse artillerie qui n'avançoit qu'avec Tassistance des sol- 
dats et des éléphants. La privation d*eau fit considérablement souffrir la cavalerie 
et les bœufs. 

Le 17 nous passâmes au travers de divers villages brûlés par les coureurs en- 
nemis. 

Le 19 la mortalité des bestiaux augmente de jour en jour, nous en avons déjà 
perdu 100 pièces. 

Le 21, arrivée à Kankanelly, village avec une grande pagode fortifiée qui avait 
été emportée la veille par la 2* brigade. Pendant la nuit, toute Taile droite partit 
à minuit avec le quartier-général à la rencontre de Tarmée de Tippoo dont on 
avoit reçu avis de son approche. 

Le 23, marche très pénible avec toutes espèces de privations et une chaleur 
excessive. Nos flanqueurs eurent plusieurs rencontres avec la cavalerie ennemie 
qui étoit facilement soutenue par la ligne en marche ; il n'y eut pas de pertes 
considérables de part et d'autre. Nous nous attendons au premier jour à une 
affaire avec Tarmée de Tippoo, ce qui rend les Lentis plus entreprenants. 

Le 24, pendant la marche, nos flanqueurs ont été beaucoup inquiétés par la 
cavalerie ennemie, qui cherchoit à tomber sur nos bagages, mais sans succès. 

Le 25, nous traversâmes Sultan Pettah, lieu de naissance d'Hider Ali, père de 
Tippoo. Arrivés à la rivière de Medoor nous rejoignîmes la grande armée. L'ad- 
judant major de Meuron-Bayard courut ici un grand danger de tomber entre les 
mains des ennemis; ayant été chargé de porter des ordres à un détachement du 
régiment de Meuron, commandé par le capitaine Renaud chargé de protéger 
environ 1000 bœufs qui pâturoient à une demi-lieue du régiment, étant menacés 
d'être enlevés par l'ennemi qui s'avançoit dans ce but ; en revenant au camp, il 
fut surpris par 3 cavaliers ennemis, armés de piques et de pistolets; voulant les 
éviter, il prit vivement une autre direction qui manqua le perdre, puisque non- 
seulement il s'éloignait du camp qu'il perdit de vue, étant poursuivi pendant 
longtemps, sans savoir exactement où il étoit, il traversa le village de Sultan 
Pettah qui étoit tout en feu et, peu après, il découvrit le camp dans lequel il put 
rentrer sans autre accident, il fut sauvé du péril par la vigueur de son cheval, le 
but de ceux qui étoient à ses trousses étoit de le faire tomber dans leurs postes 
avancés. 

Le 26. Marche sur 3 colonnes, toute la cavalerie renforçant les piquets avancés 
sous le commandement du major général Floyd, ils furent attaqués par un corps 
de cavalerie ennemie d'environ 3000 hommes. La canonnade fut très vive, toute 
l'armée se mit en ligne, l'armée de Tippoo étant dans le voisinage, nous croyions 
qu'elle alloit nous attaquer avec toutes ses forces. La canonnade ayant cessé, 
l'armée se remit en marche, et les piquets furent renforcés par 200 Européens 
et 600 cipayes. 

Le 27, en marche dès 9 heures du matin, nous entendîmes une vigoureuse ca- 
nonnade, nous nous mimes en ligne pour couvrir le parc, la colonne de droite s'a- 



CHARLES-DANIEL DE MEURON 25 



vançant au pas de charge, et laissant tous ses bagages sur ses derrières. La ca- 
nonnade provenoit de la reconnaissance qu'avoit faite notre avant garde de Tannée 
ennemie en ordre de bataille. Le colonel Gook fit prendre une position avanta- 
geuse et sa troupe inquiéta Tennemi par une vive canonnade La colonne de droite 
arrivoit, se formait en ligne, et le combat devint bientôt général à Maiavelli, à 
8 lieues de Seringapatam. 

L'ennemi soutint notre feu jusqu'à midi, alors les 2 régiments de dragons et le 
reste de la cavalerie enfoncèrent le front de Tarojée, la déroute devint générale. 
Les 12"*, 33"* et 74'"* régiments et la brigade écossaise soutenus de notre cavale- 
rie poursuivirent Tennemi qui perdit beaucoup de monde, notre perte ne fut pas 
considérable. Un prisonnier dit que Tippoo était en personne à son armée ; qu'il 
prit lui-même toutes les dispositions et engagea le combat, après quoi il se retira 
du côté de sa capitale monté sur un chameau coursier. 

Le régiment eui 7 hommes tués et autant de blessés. 

Le lendemain nous traversâmes le champ de bataille, l'ennemi avoit enlevé ses 
morts et ses blessés, nous ne pûmes calculer ses pertes que par les chevaux tués 
ou blessés abandonnés ainsi que des munitions et débris d'armes qu'il n'avoit 
pu emporter. 

Le 29 mars, marche sur deux colonnes, le bagage à gauche, l'aile droite mar- 
chant au nord pour donner le change à l'armée de Tippoo qui nous attendoit 
croyant que l'armée prendroit le môme chemin que le Marquis de Cornwallis 
avoit pris dans la dernière guerre, la colonne de gauche et le parc d'artillerie 
reçut l'ordre de marcher à l'ouest, dépassa le Gauvercy, rivière qui baigne les 
murs de Seringapatam. Gomme l'ennemi ne nous attendoit pas de ce côté nous 
trouvâmes des vivres et des fourrages en quantité, ainsi que près de 1200 bœufis 
en entrepôt de l'armée de Tippoo, lesquels nous furent d'un grand secours pour 
traîner notre grosse artillerie. L'aile droite ne passa pas la rivière ainsi que le 
parc. Cette marche est la plus pénible que nous ayons faite par les contre- 
marches et détours que nous fdmes obligés de faire pour dérober notre marche 
à l'ennemi qui étoit à nous observer. Nous nous trouvions à 15 milles de Serin- 
gapatam, cette manœuvre nous facilita le passage de la rivière et la jonction de 
l'armée de Bombay commandée par le général Stuart. Mais nos convois de vivres, 
que nous attendions de Gourga et de Baranal, ne pouvoient pas nous parvenir 
faute de moyens de transport. 

Le 30 mars le parc d'artillerie passa la rivière le matin et l'aile droite de l'armée 
du Nyzam la passa l'après-midi. Ge jour-là Tippoo entra à Seringapatam avec 
toutes ses troupes et son artillerie. 

Le 1^ avril l'armée s'avance en marchant sur Seringapatam. 

Le 2, nos postes avancés jouissent depuis leurs positions de la vue de cette ville. 

Le 3, arrivés à 5 milles sud-ouest de Seringapatam, l'armée reçoit l'ordre du jour 
dont voici l'extrait : 

c Le général en chef Lord Harris saisit cette occasion pour témoigner à l'armée 
la haute idée qu'il a conçue d'elle, parmi les peines d'une longue et pénible 
marche avec une suite jusqu'ici inconnue dans les armées de l'Inde et en la féli- 
citant sur la vue de Seringapatam, le but de leurs travaux, il est fermement per- 



26 MUSÉE NEUCHATELOIS 



Buadé que les mêmes soins et le môme zèle qui les a animés jusqu'à présent 
feront bientôt flotter le pavillon anglois sur les murs de Seringapatam. » 
Toute l'armée réunie sous les murs de Seringapatam se composait de : 

1» Cavalerie, européenne 884 hommes, 1751 hommes naturels . 2635 

2- Artillerie b J^ " ] 6604 Lascars, soit servants 8354 

3« Pionniers » 1000 » I * 

4« Infanterie « 5998 » 16771 » naturels . 22769 

8632 » 25126 33758 

5" Le contingent du Nizam en troupes du pays, 6000 cavaliers, 6000 fantassins 12000 

Total des combattants 45758 

L'artillerie étoit considérable, 4 pièces de 24 livres, 30 pièces de 18 livres, 10 de 
12 livres, 10 obusiers de 8 pouces et à 10 pouces et 250 pièces de campagne, soit 
en tout 304 pièces. Jamais on avoit encore vu une aussi formidable armée en 
Inde, elle étoit accompagnée d*un nombre encore plus considérable d'esclaves, 
de domestiques, et gens de toutes les espèces indispensables au luxe des années 
angloises dans ces pays. Luxe entretenu par la molesse qu'inspire le climat, et 
que permet la solde extraordinaire que ces troupes reçoivent. Un ofKcier subal- 
terne a besoin d'une douzaine de personnes pour son service particulier. Comme 
il n'y a pas de ravitailleurs dans les camps, chaque officier est obligé de conduire 
avec lui un ménage monté et approvisionné au moins pour 2 ou 3 mois, il a son 
cuisinier, un ou deux domestiques pour sa personne, un palfrenier, un homme 
pour fourrager, et 6 hommes pour porter son bagage. Le train d'un officier su- 
périeur se compose quelquefois de cinq cents personnes. Les soldats mômes ont 
des gens qui les servent. Ils ne préparent jamais eux mômes leurs dîners, ne 
portent pas leurs sacs, et ne pansent pas leurs chevaux. Enfin ils ne font que de 
se battre. La compagnie paye le plus grand nombre de ces gens, appelés Lascars, 
et qui ne s'occupent nullement des affaires de la guerre, ce sont eux qui montent, 
démontent les tentes et les transportent. Cependant le bagage qui ne peut être 
transporté par les hommes l'est par des bœufs, mais comme ils sont petits et 
faibles il en faut un grand nombre, et une multitude de conducteurs. Une pièce 
d'artillerie de 18 est souvent attelée de 50 bœufs, la tente d'un soldat est transportée 
par un bœuf et celle d'un officier par deux. On doit jugerpar ce détail combien 
îa marche d'une armée dans llnde est difficile et combien la guerre est dispen- 
dieuse dans l'Indostan. 

Un colonel en campagne recevoit pour 3 mois 3315 francs 
Un capitaine » » » 1027 » 

Un lieutenant » » » 625 i> 

Un sergent » » » 52 » 

Un soldat » » » 27 » 

Les sous-officiers et soldats reçoivent en outre en distribution journalière pour 
5 hommes 8 livres de viande, 5 livres de riz et une bouteille de rhum ou d'arrack . 

Le 5 avril, vers les 9 heures du soir, le colonel Wellesley reçut l'ordre de dé- 
loger l'ennemi d'un ravin et d'un petit bois qu'il occupoit devant notre front et 
qui incommodoit nos grandgardes. L'attaque fut vigoureuse, et Tennemi eut sur 



PORTE DE VERMONDINS A BOUDRY 27 



nos troupes un avantage considérable, provenant principalement de Tobscurité 
et du peu de soins avec lequel le ravin avoit été reconnu. Le colonel se retira 
avec une perte sensible. C*étoit le 33"* régiment et quelques bataillons de cipayes 
qui composoient l'attaque ; le SS""* souffrit beaucoup. 

Le 6, l'attaque fut le matin nécessairement renouvelée et eut tout le succès 
qui nous étoit désirable, nous mettant en possession d'une ligne de postes indis- 
pensables pour former la droite de notre position pour le siège. Nous perdîmes 
dans cette affaire un major^3 lieutenants, 11 sous*o£Qciers et soldats tués; 50 
blessés et 14 tombés entre les mains des ennemis, tous Européens, ainsi que 
l'officier de l'artillerie blessé, 19 cipayes tués et 75 blessés. 

L'ennemi fut forcé dans ce combat d'abandonner tous ses postes avancés et le 
petit bois qui le couvroit. Hussein Ali Canur, général de Tippoo, fut tué. Le len- 
demain son corps fut redemandé au colonel Haliburton qui commandoit ce poste, 
par les envoyés de Tippo. Il leur fut accordé un dooli pour le transporter et 
quelques cipayes pour escorte. Le général Pophan avec 2 régiments d'Européens 
et 2 bataillons cipayes. et le général Floyd avec toute la cavalerie sont partis 
cette nuit pour opérer notre jonction avec l'armée de Bombay. 

Le 7 avril, toute l'armée changea de position en avançant à peu près à un 
mille de la place, le camp des ingénieurs et des pionniers fut placé vers un petit 
bois en avant de notre front, et les travailleurs de chaque corps y furent envoyés 
pour faire des fascines et des gabions. Le feu de la place fut très vif pendant 
toute la journée, tant sur nos travailleurs que sur nos postes avancés occupant 
la position prise le 6 avril, cette canonnade eut heureusement si peu d'effet que 
nos travailleurs ne furent point interrompus. La tranchée fut commencée près 
de la ville^ on y travailla toute la nuit. 

(A suivre.) Th. de Meuron. 



PORTE DE VERMONDINS A BOUDRY 



Dessin de M. 0. Hugusnin 



Dans le bon vieux temps, au lieu de faciliter les communications et 
d'ouvrir largement les entrées des villes et des bourgades, on les rétrécis- 
sait à plaisir, on y accumulait des obstacles, on y construisait des tours 
et on les fermait de portes. Au lieu de l'accueil riant que nous font les 
avenues des villes bordées d'arbres et de jardins pleins de fleurs, on ren- 
contrait des chemins de ronde, étroits, sinueux, dominés par de hautes 
murailles peu avenantes, des fossés pleins d'eau où chantaient les gre- 



28 MUSÉE NEUCHATELOIS 



nouilles, des ponts-Ievis, des herses, des mâchicoulis et autres inventions 
rébarbatives qui vous faisaient comprendre qu'on ne vous admettait que 
par grâce, et que tout étranger était un ennemi. On avait peur de son 
voisin, et Ton ne se croyait en sûreté que derrière d'épaisses murailles 
et dans une bonne cuirasse de fer. La belle vie que ce devait être, et quel 
agrément d'avoir pour mot d'ordre : a. défiance, isolement ! » 

Mais on s'habitue à tout ; les seigneurs se condamnaient à percher sur 
des rochers inaccessibles, dans des manoirs malsains, maussades, sans 
confort, mais d'où ils pouvaient, comme des oiseaux de proie, surveiller 
la contrée environnante ; les bourgeois végétaient dans les rues étroites, 
sombres et sans air des villes dont les rempails empêchaient l'extension 
et le développement. 

Notre pays n'a pas échappé à cette nécessité commandée par des époques 
de guerres continuelles, d'invasions, de violences. La fraternité efîectivj 
est une invention récente. Neuchâtel, le Landeron, Boudry, Valangin, la 
Bonneville ont eu leurs fossés, leurs tours, leurs portes. 

Boudry avait trois portes que j'ai encore vues debout; deux ont été 
démolies en 4835, pour faciliter la circulation; celle qui est représentée 
dans la planche subsiste encore, d i moins l'arcade. Elle conduit au fau- 
bourg du haut, autrefois village appelé Vermondins ou Vermondens, an- 
térieur à Boudry, qui date, comme on le sait, du comte Louis (1343). 
Les portes elles-mêmes, en forts madriers de chêne, consteUés de clous 
à large tête ronde, ont disparu. On a jugé sans doute que, du moment 
qu'elles ne fermaient rien, elles n'étaient bonnes qu'à brûler. 

La maison que l'on voit à droite, attenante à la porte, renfermait, au 
plain pied, un four banal où, tous les samedis, les femmes de la moitié 
supérieure de la ville allaient cuire leur pain. Il y en avait un autre au- 
dessous du pont. A l'étage était une école de jeunes filles. 

C'est par le chemin de Vermondins que les fidèles, avant la réforme, 
et quelque temps après, se rendaient à l'église de Pontareuse, centre 
d'une paroisse étendue. L'église a disparu, mais son nom est resté au lieu 
qu'elle occupait, au bord de la vi-de-l'Etraz. 

Avant la construction du bourg de Boudry et du pont qu'il était des- 
tiné à protéger, on devait arriver à Vermondins en venant de Colombier, 
par le sentier qui passe derrière le château, et qui devait communiquer 
à un gué de l'Areuse, où aboutit un bout de chemin partant de la rue 
des Moulins. Du moins ce sentier est appelé : vaiuc la neu, et l'on sait 
que vaiuc désigne un gué. 

L. Favjre. 



MUSÉE NEUCHATCLOIS. 



«NCENNE PORTE DES VERHaaa A SOUDRY. 



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EDOUARD DESOR 



DISCOURS PROMCKS A L'OUVERTUIIK DUS COimS DB L'ACADKIIK DK N8UCHATEL LE i2 AVRIL i882 



PAR 



L. FAYRE ET FRITZ BERTHOUD 



Réunis pour célébrer par une céi'émonie solennelle l'ouverture des 
cours de l'Académie, nous remarquons les vides que la mort a faits 
parmi nous pendant la dernière année scolaire, et nous nous sentons 
pressés d'exprimer nos regrets. 

Ces collègues, ces amis qui nous ont quittés pour un monde meilleur, 
sont deux naturalistes, l'un fort jeune encore, M. Philippe de Rouge- 
mont, enlevé prématurément à sa famille et à la science qu'il cultivait 
avec distinction; l'autre M. Edouard Desor, arrivé à l'âge de plus de 70 
ans, n'était plus professeur actif, mais il a occupé dans notre patrie une 
position si éminente, son intelligence et son activité étaient si remarqua- 
bles, ses relations scientifiques étaient si étendues, que nous pouvons 
dire avec tristesse: une grande lumière s'est éteinte au milieu de nous. 

Nous n'avons pas eu la consolation de rendre à M. Desor les derniers 
devoirs et les derniers honneurs, comme nous l'avons fait pour M. de 
Rougemont ; il est donc juste que son nom soit ici l'objet d'une démon- 
stration, en même temps cordiale et officielle, de l'Académie. Nous ne 
sommes pas seuls à exprimer nos regrets, les autorités municipales de 
notre ville et la Société des sciences naturelles s'associent à nous, et me 
chargent également d'être leur organe dans l'acte que nous accomplis- 
sons. M. Desor est mort sur une terre que nous appelons étrangère; 
mais, pour lui, c'était presque la terre natale ; si nous ne possédons 
pas sa dépouille mortelle, si nous ne pouvons pas ériger un monument 



MasÂB NBUCHATBLoifi. — JaDvior 1883. 



30 MUSÉE NEUCHATELOIS 



sur sa tombe et y jeter quelques fleurs, il a laissé dans la Suisse entière('), 
dans notre canton, et en particulier dans notre ville, assez de marques 
de son dévouement à la science et à la chose publique, assez de traces 
de son activité infatigable, pour élever dans nos cœurs un monument 
durable d'affection, de regrets, de reconnaissance. 

Permettez-moi de rappeler quelques traits de sa vie pour montrer la 
place qu'il occupait parmi nous : 

Il y a 16 ans, Messieurs, et plusieurs d'entre vous s'en souviennent 
encore, une solennité analogue à celle-ci réunissait dans cette salle les 
autorités de l'Etat, de la Municipalité, de la Commune de Neuchâtel, 
les professeurs, les étudiants et la partie de notre public qui s'intéresse 
aux études et à l'avenir intellectuel de notre pays. C'était le 22 octobre 
1866; on célébrait l'inauguration de l'Académie actuelle, sous le rectorat 
de notre collègue M. Aimé Humbert. Le chef de l'Instruction publique, 
M. Monnier, dans le discours qu'il fit à cette occasion, eut soin de rap- 
peler que l'art. 75 de la Constitution de 1858 renfermait l'obligation pour 
l'Etat d'organiser les études supérieures, mais qu'il avait fallu d'abord 
s'occuper des études primaires et secondaires, pour asseoir le couron- 
nement de l'édifice sur une base solide et rationnelle. Ainsi, l'Académie 
qui avait existé chez nous de 1841 à 1848, et qui avait disparu dans la 
tourmente politique de cette époque, n'était pas absolument condamnée; 
déjà en 1849, le 29 novembre, dans un rapport au Grand Conseil, M. 
Aimé Humbert (^) disait : € Sans doute, un jour, la République acquittera 
une dette qu'elle a contractée envers la monarchie, et reconstituera sur 
de nouvelles bases un établissement central destiné à l'étude approfondie 
des lettres, des arts et des sciences. » Cette institution, qui devait être 
le complément des études, attendait son jour. Le 16 mai 1864, le Grand 
Conseil adopta à l'unanimité, on peut dire vota avec enthousiasme, une 
proposition de son président, ainsi conçue : « Le Conseil d'Etat est in- 
vité à présenter un projet de loi organisant l'enseignement supérieur 
dans le canton. Les frais de l'établissement à créer seront supportés 
par l'Etat, avec le concours de la localité où l'Ecole supérieure aura son 
siège. » 

Or, le président du Grand Conseil était alors M. Desor, et c'est à lui 
que nous devons l'initiative d'une mesure qui aurait pu être longtemps 
renvoyée. 



(1) Son nom est inscrit sur le nouveau Musée d'histoire naturelle à Berne. 

(2) Alors conseiller d'Etat, directeur de l'Instruction publique. 




Sans doute, il se souvenait que la Commune de Neuchâtel avait pourvu, 
elle seule, depuis 1848, et avant 1841, à l'enseignement supérieur, et tout 
en lui rendant Thommage qu'elle mérite pour ce beau rôle et les services 
qu'elle a rendus, il sentait cependant que ce rôle appartient à l'Etat, et 
que le temps était venu pour lui de remplir ce devoir. 

C'était donc un beau jour pour Ed. Desor que celui où, après de 
longs et pénibles travaux préliminaires d'organisation, on pouvait enfin 
inaugurer cette Académie qu'il appelait de tous ses vœux. 

Mais ce n'était pas tout; il devait encore jouer le premier rôle dans 
une cérémonie qui avait lieu le même jour. Le Nouveau-Collège était en 
construction, les murs du rez-de-chaussée, seuls hors de terre, apparais- 
saient couronnés d'ouvriers endimanchés, les échafaudages étaient dé- 
corés de drapeaux et de guirlandes. Une foule immense en couvrait les 
abords ; les curieux se hissaient sur les poutres, grimpaient sur les pier- 
res et sur les arbres. Au son de la musique s'avance un cortège intermi- 
nable ;-lous les élèves, garçons et filles des écoles primaires, secondaires, 
industrielles, au nombre de 1600, précédés des cadets armés et en grande 
tenue, se rangent en demi-cercle devant le bâtiment, où sont déjà réu- 
nies les autorités de l'Etat, de la Municipalité et de la Commune. 

Un homme monte à la tribune élevée pour la circonstance; c'est M. 
Desor, président du Conseil général de la Municipalité : « Nous célé- 
brons aujourd'hui une double fêtei>, dit-il, «l'inauguration de l'Académie 
et la consécration de l'Ecole municipale destinée aux jeunes garçons. A 
notre siècle appartient l'honneur de populariser l'Ecole, cette caisse d'é- 
pargne de l'humanité, et d'en faire la chose de tout le monde. La démo- 
cratie, sans instruction, est une chimère. Le bien-être, sans culture in- 
teUectuelle, n'est pas un bien. Le jeune homme ne devient citoyen qu'au 
contact de la discipline et du travail. 

< n ne suffit pas i>, ajoute-t-il, <k que l'aspect de l'édifice soit imposant, 
que les salles soient bien distribuées, éclairées, ventilées, il faut qu'il 
devienne le sanctuaire de l'ordre, de la discipline, du travail intelligent 
et soutenu. 

« A ces conditions, notre œuvre aura été bonne, et la bénédiction 
d'En Haut ne lui manquera pas. 

« Qu'il soit donc consacré ce monument que nous élevons à la jeunesse ! 
Puissent nos élèves y puiser le goût de tout ce qui est vrai, de tout ce 
qui est bien, de tout ce qui est généreux. "» 

Ayant prononcé ces paroles, M. Desor consacra la pose de la pierre 
angulaire en la frappant de trois coups de marteau. 



32 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



Quelles impressions dut laisser cette journée dans le cœur de celui qui 
en avait été le héros! Sans doute, elles ne furent pas fugitives, ses der- 
nières volontés en font foi. Lorsqu'il les rédigea, durant Tété 4879, dans 
sa solitude de Combe- Varin, et qu'il résolut de léguer ses coDections 
à notre Musée, ses livres, ses cartes à la Bibliothèque publique, sa for- 
tune à la ville de Neuchâtel, peut-être revoyait-il en esprit ces centaines 
de jeunes tètes d'enfants qui lui souriaient dans leur curiosité ingénue 
et qui lui demandaient une pensée généreuse, un mouvement de tendre 
intérêt. 

Sa vie a été agitée , errante, variée de toute façon ; il n'était pas un 
savant de cabinet, mais un naturaliste observateur ; il aimait les voyages, 
le mouvement. Quelques centaines de lieues à parcourir, une montagne 
jugée inaccessible à escalader, ne lui coûtaient rien dès qu'il s'agissait 
d'étudier sur place un phénomême digne d'intérêt. Tour à tour en Alle- 
magne, en Scandinavie, en Italie, en France, en Angleterre, sur les gla- 
ciers des Alpes, dans les mines profondes, ou dans les tunnels en construc- 
tion, au milieu des forêts vierges de l'Amérique, ou dans les solitudes 
du Sahara, fouillant patiemment les profondeurs de l'Océan Atlantique 
et de la Méditerranée pour en étudier la faune, ou le fond des lacs de 
l'Allemagne, de l'Italie et de la Suisse pour en retirer les antiquités de 
la pierre, du bronze, du fer, assis en robe de chambre devant son bureau, 
entouré de ses livres, de ses cartes, recevant chaque jour des paquets de 
brochures, de lettres, de journaux, il n'est jamais demeuré un instant 
oisif. Ce qu'il a vu, étudié, lu, entendu, n'avait d'égal que sa mémoire 
prodigieuse, toujours prête à lui livrer ce qu'il demandait. Lorsque sa 
vue s'affaiblit, dans les trois dernières années de sa vie, il se faisait lire 
tout ce qui paraissait dans le domaine de la géologie et des antiquités, 
et se souvenait si bien de ce qu'il avait entendu qu'il pouvait dicter des 
analyses détaillées d'ouvrages considérables traitant les questions les plus 
épineuses. 

Tel a été Ed. Desor. Le travail était son bonheur, acquérir de nou- 
velles connaissances et en faire part à ses amis, sa joie ; son existence 
entière a été vouée à la science. Il aurait pu se divertir, s'amuser comme 
tant d'autres, dépenser ses revenus, sa fortune, — il était célibataire, 
— en menant grand train, s'entourer de tout le clinquant du luxe; 
ces plaisirs ne le tentaient pas. Vous l'avez vu, pendant de longues 
années, passer dans nos rues dans l'équipage le plus modeste, avec sa 
redingote bleue, son chapeau de feutre à larges ailes, le plus souvent à 
pied, suivi de son grand chien du Saint-Bernard, ou dans un vâgli traîné 



EDOUARD DESOR 33 



par son .vieux cheval blanc, conduisant ses domestiques à la promenade 
ou à la montagne. Si, vers Tàge de 50 ans, il a pris part aux affaires pu- 
bliques, c'est que dans nos démocraties, lorsqu'on occupe une certaine 
position par sa fortune, son influence, son esprit, il est bien difficile 
d'échapper aux sollicitations de ceux qui, par patriotisme, ou par inté- 
rêt, s'efforcent de vous entraîner dans le courant. Une fois dans l'engre- 
nage de cette machine compliquée, l'homme le plus sage sait rarement 
s'en tirer à temps ; il risque de mourir à la peine, ou d'en sortir meur- 
tri et découragé. 

C'est de l'homme de science que j'ai l'intention de vous parler; mon 
ami, M. Fritz Berthoud, vous entretiendra du citoyen et de l'ami. 



Pierre-Jean-Edouard Desor, né le 13 février 1811, à Friedrichsdorf, 
près de Francfort sur le Mein, était d'origine française ; sa famille avait 
émigré autrefois pour cause de religion. On trouve encore des Desor (*) 
dans le Midi, à Marsillargues, village situé entre Âigues-Mortes et Lunel. 
U perdit de bonne heure son père, qui avait eu de graves revers de for- 
tune, mais sa mère, née Foucar, personne distinguée, consacra toute 
son énergie à l'éducation de ses deux fils. Edouard passa de l'école 
française de la colonie dans les gymnases de Rudinger, de Hanau, puis 
aux universités de Giessen et de Heidelberg, où il fit son droit. Un mou- 
vement politique auquel il prit part avec de nombreux étudiants ayant 
avorté, il dut quitter l'Allemagne et se rendit à Paris, où il donna des 
leçons pour vivre, tout en suivant des cours et en s'occupant de la tra- 
duction en français de la géographie de Ritter, qui commençait à faire 
grand bruit. Un incendie qui consuma l'édition de cet ouvrage lui fit re- 
noncer à cette publication, sur laqueUe il comptait pour se faire connaî- 
tre. C'est alors qu'il passa en Suisse, vint à Berne dans la famille Vogt, 
qu'il avait vue à Giessen alors que le D»" Vogt, père, était professeur et 
même recteur de cette université, y rencontra Agassiz, occupé de la pu- 
blication de ses « poissons fossiles », et en quête d'un secrétaire capable 
de l'aider dans ses recherches. U le suivit en cette qualité à Neuchâtel, 
et devint son commensal et son ami. 

C'était en 1837, Desor avait alors 26 ans; il était sans fortune et se 
souciait peu de gagner de l'argent, mais il était plein d'entrain, d'ardeur, 
aimait le travail, avait soif d'activité, de science et de vie aventureuse. 

(1) On écrivait autrefois des Uorts, c'est-à-dire des jardins. 



34 MUSÉE NEUCHATELOIS 



Il fut servi à souhait. En 4839, son ami Cari Vogt, qui venait d'obtenir 
son diplôme de docteur après de brillants examens, vint le rejoindre 
chez Âgassiz, auquel il rendit de grands services dans ses études anato- 
miques et embryologiques des poissons d'eau douce. 

« Notre position était singulière j>y m'écrit Cari Vogt, en parlant de 
cette époque de sa vie, a rien de fixe, rien de convenu d'avance en fait de 
traitement et d'astrictions, nous faisions ce qui se présentait, travaillant 
comme des forcenés. Lorsqu'il avait de l'argent, Agassiz nous en don- 
nait.... et voilà. T^ 

Les lignes suivantes, que j'emprunte à M. C. Vogt (*), peindront mieux 
que je ne puis le faire la vie de ces savants : « Pendant cinq ans, de 1839 
à 1844, nous avons travaillé côte à côte d'un rude labeur, Desor et moi. 
A des qualités supérieures d'intelligence scientifique et à des élans mer- 
veilleux d'initiative, Agassiz ne joignait guère la ténacité au travail, ni 
l'esprit de suite, nécessaires à l'achèvement des travaux commencés. Tou- 
jours bouillonnant et concevant des projets nouveaux, dans lesquels il 
s'engageait tète baissée, sans calculer les difficultés matérielles, Agassiz 
se relâchait dès qu'un travail était en train, pour courir après un nou- 
veau projet. Poissons fossiles, poissons d'eau douce, échinodermes vi- 
vants et fossiles, mollusques fossiles, glaciers, nomenclature zoologique, 
tous ces ouvrages et tant d'autres demandaient d'être menés de front 
pour satisfaire les souscripteurs, qui avaient droit à un nombre déter- 
miné de planches et de feuilles d'impression. C'était une véritable fabri- 
que scientifique, si j'ose m'exprimer ainsi; mais, malheureusement, ni 
le nombre des ouvriers, ni le capital et le fonds de roulement ne pou- 
vaient suffire aux exigences de la production. 

« Avec une merveilleuse élasticité, Desor s'était initié à toutes les 
branches des sciences naturelles cultivées sous l'inspiration d'Agassiz, les- 
quelles, jusque-là, lui avaient été presque complètement étrangères. Il 
rédigeait tous les textes, composait les descriptions des fossiles, soignait 
la correspondance, tenait les comptes, surveillait l'imprimerie et la litho- 
graphie, bref, il était devenu, en quelques mois, la cheville ouvrière de 
notre laboratoire, autour duquel se groupait, je puis bien le dire, tout 
ce que la principauté de Neuchâtel possédait d'hommes s'intéressant aux 
sciences. Infatigable au travail, Desor était en même temps un compa- 
gnon aimable et dévoué, ayant toujours le mot pour rire et maniant avec 
bonhomie la plaisanterie et même l'ironie gracieuse. » 

(1) Discours à llnstitut national genevois, le 28 mai 1882. 



EDOUARD DESOR 35 



Ils étaient jeunes et forts, ils possédaient la confiance, la gaieté, Fin* 
telligence, la soif de connaître ; ils avaient le feu sacré qui fait affronter 
tous les obstacles. Âgassiz leur avait communiqué son enthousiasme; 
que leur fallait-il de plus? 

C'est en 1838 que je fis la connaissance de M. Desor; il prenait sa 
pension chez M. le professeur Ladame, où j'étais aussi. Nos relations 
continuèrent à l'auditoire, où il venait parfois s'asseoir avec nous, aux 
cours d'Âgassiz, et au laboratoire de chimie où je travaillais souvent, et 
où se rencontraient, avec H. Ladame, Âgassiz, Desor, Gressly, qui pas- 
saient de longues heures à discuter à grands éclats de voix les questions 
scientifiques à l'ordre du jour. Parmi les plus bruyants se distinguait 
Desor, qui appuyait ses arguments en frappant du poing sur son vieux 
chapeau de paille d'Italie, et lui faisait prendre, au cours de la discus- 
sion, les formes les plus hétéroclites. Il était alors sec, maigre, souple, 
élancé, presque sans analogie avec la figure qu'il prit après cinquante ans. 

On sait que les recherches d'Âgassiz sur les glaciers datent de 1837. 
Mis sur la voie par MM. de Charpentier et Vénetz, son âme s'embrasa à 
la vue de ce champ nouveau d'investigation qui s'ouvrait devant lui, et, 
avec la véhémence qui le distinguait, il proclama la théorie glaciaire à la 
séance générale de la Société helvétique des sciences naturelles, réunie 
pour la première fois dans notre ville, et y produisit une profonde sensation. 

Cette théorie, qui attribuait à la glace le rôle accordé à l'eau liquide 
par le plus grand nombre et les plus illustres des savants, fit sur les 
géologues accourus à Neuchâtel l'effet des thèses de Luther sur les dé- 
fenseurs des indulgences. La résistance de ses adversaires ne fit qu'exal- 
ter l'ardeur et l'audace d'Âgassiz. Pour répondre aux objections, il fal- 
lait des faits, des observations irréfutables. Alors commencèrent ses 
explorations réitérées des glaciers de l'Oberland, du Valais, ses séjours 
sur le glacier de l'Âar, ses études pénibles, dangereuses, dramatiques, 
ses travaux d'Hercule conduits avec la patience d'un bénédictin et l'exal- 
tation d'un croisé. 

Dans toutes ses entreprises, même les plus téméraires, comme une ex- 
cursion sur le glacier de l'Âar, en plein hiver, au milieu d'une neige 
profonde, où il pouvait périr, Âgassiz rencontra dans Ed. Desor un com- 
pagnon fidèle, taillé à son image, toujours prêt à tenter l'impossible et 
passer là où d'autres n'avaient jamais mis le pied. Rien ne les arrêtait, 
ni la pluie, ni la neige, ni le froid, ni la soif, ni la faim. Leur santé dé- 
fiait toute atteinte, et leur vigueur semblait n'avoir aucune limite. Du- 
rant sept ans, les six semaines de vacance dont ils pouvaient disposer 



36 MUSÉE NEUGHATELOIS 



furent consacrées à ces travaux devenus légendaires, et qui attiraient 
vers leur quartier général les excentriques, les curieux, mais aussi les 
géologues et les physiciens du monde scientifique tout entier. 

Pendant qu'Àgassiz publiait, pour les savants, les résultats de ses étu- 
des, Desor, s'adressant aux gens du monde, faisait paraître, en 1843, un 
fort volume de plus de 600 pages, sous le titre : Excursions et séjours 
dans les glaciers et les hautes régions des AlpeSj qui fut bientôt suivi 
d'un second, les Nouvelles excursions. Ces deux volumes, aujourd'hui 
introuvables en librairie, et qui reçurent le meilleur accueil de la part 
des lecteurs, sont les premières publications originales de Desor, et, à ce 
titre, je m'y arrêterai un instant pour en étudier le fond et la forme. 

« On cause volontiers de ce qu'on aime ii>, dit-il dans la préface, c c'est 
l'un des motifs de ce livre. En publiant le récit des nombreuses recher- 
ches entreprises sous la direction de mon savant ami, en vue de consta- 
ter la présence des anciens glaciers dans les lieux où ils n'existent plus 
et d'étudier la manière d'être des glaciers actuels dans toutes les condi- 
tions de temps et de lieu, je n'ai pas la prétention de discuter les élé- 
ments de la théorie glaciaire. Je ne veux que raconter les voyages, les 
courses, les expériences, les travaux de toute espèce, au moyen desquels 
ont été obtenus les résultats sur lesquels se fonde cette théorie. J'essaie- 
rai en même temps d'esquisser les principaux tï-aits de ces sereines 
régions, qui furent pendant six années le théâtre de nos investigations 
et dont nous espérons encore savourer les délices, si Dieu nous prête vie. 

« En conduisant par degrés le lecteur, des vertes pelouses et des bril- 
lantes cascades des chaînes inférieures, à travers les glaciers et les né- 
vés, et presque sur les derniers créneaux des Alpes, où jamais mortel 
avant nous n'avait posé le pied; en le faisant assister à nos études, à 
nos succès, à nos déboires, en lui racontant nos jouissances et nos la- 
beurs, en l'initiant à l'intérieur de la vie des glaciers, peut-être réussi- 
rai-je à donner un faible aperçu de ce que cette nature renferme de 
richesses et de poésie, et à faire comprendre le bonheur qu'éprouve 
l'homme de science lorsqu'il parvient à constater quelque fait nou- 
veau. » 

Il est curieux de noter au passage, en feuilletant son livre, les impres- 
sions personnelles de Desor, qui visitait les Alpes pour la première fois 
en 1838. Le ton est celui d'un disciple soumis, convaincu de l'infaillibi- 
lité de son maître, dont il épouse avec enthousiasme les doctrines et les 
opinions. 

Dans une course le loi^ de la vallée du Hassli, tout lui paraît nou- 



EDOUARD DESOR 37 



veau, grandiose, sublime, mais ce qui provoque par dessus tout son ad- 
miration, ce sont les roches polies, « bien supérieures ï>, s'écrie-t-il, « à 
tout ce que nous avions vu au Landeron ^ . Mais à la Helleplatte, le phé- 
nomène prend de telles proportions qu'ils s'arrêtent émerveillés et don- 
nent essor à leur délire en gravant sur la roche même le nom d'Agassiz, 
suivi du mot : Eisschliff et le millésime 1838. 

C'est en face de l'hospice du Grimsel qu'il voit pour la première fois 
les roches moutonnées. « J'en fus si enthousiasmé, ainsi que mes com- 
pagnons de voyage ^, dit-il, « que nous ne pouvions comprendre qu'on 
pût élever le moindre doute sur la réalité du phénomène et de ses 
causes. ^ 

Cette excursion est suivie d'une autre à Chamounix et à la chaîne du 
Mont-Blanc. Ils passent par Bex, Martigny, la Tête noire ; au dessus de 
Salvan se montrent des roches polies superbes. Toute la bande accourt 
pour les examineç. « C'étaient des exclamations sans fin, chacun voulait 
passer sa main sur ces surfaces luisantes. On comptait les stries, on les 
suivait du doigt, on les examinait à la loupe, se réjouissant de la confir- 
mation qu'elles apportaient à la théorie des glaciers. » 

Ils arrivent enfin à la Mer de glace. Rien n'égale la surprise de De- 
sor. « La plupart d'entre nous n'avaient qu'une connaissance imparfaite 
des glaciers, ensorte que M. Agassiz eut d'abord quelque peine à nous 
persuader qu'il n'y avait aucun danger à les parcourir. Peu à peu, ce- 
pendant, nous nous familiarisons avec la vue des crevasses, et les plus 
craintifs prirent de l'assurance en voyant l'aplomb des autres. » 

Vous souriez, n'est-ce pas, en assistant aux premiers pas de Desor sur 
les glaciers, lui qui devait plus tard, et pendant tant d'années, les par- 
courir de jour, de nuit, en été, en hiver, sans broncher, avec l'insou- 
ciance que donne l'habitude. 

Dans la course qu'ils firent l'année suivante avec M. Bernard Studer, 
réminent géologue de Berne, il vit des choses encore plus extraordi- 
naires et put définitivement s'aguerrir. Ils passent par Thoune, la Gemmi, 
Louèche, Viége, remontent la vallée de St-Nicolas jusqu'à Zermatt, alors 
à peu près inconnu. A Stalden, ils logent chez le châtelain, qui leur fait 
un accueil patriarcal. A Zermatt, point d'auberge; c'est le médecin, 
homme simple et rustique, qui leur donne l'hospitalité. Pour les nourrir, 
un mouton est amené de la montagne, tué, dépecé par leur hôte, et, 
toute la semaine, nos géologues rentrant affamés, après avoir parcouru 
la base du Mont-Rose et du Cervin, s'attablent devant l'éternel mouton 
et l'éternelle minestra dont leur estomac finit pourtant par se lasser. 



38 MUSÉE NEUCHATELOIS 



La partie supérieure du glacier de Zermatt réservait à Desor une sur- 
prise, qu'il aimait à raconter plus tard, et qui lui valut pour la première 
fois l'honneur de donner son nom à un animal inconnu. « Je remar- 
quai », dit-il, « à mon grand étonnement, de petits insectes qui se main- 
tenaient à la surface de l'eau et couraient sur la glace avec une extrême 
agilité. Ils avaient la taille de petits moucherons et semblaient confor- 
més comme des foriicules. J'en pris un certain nombre que j'enfermai 
soigneusement dans une boite, espérant qu'Âgassiz pourrait les déter- 
miner. Apercevant Nicolet (*) qui cheminait à peu de distance de moi, 
je courus lui communiquer ma découverte. Il voulut à toute force voir 
mes captifs. J'eus l'imprudence d'ouvrir ma boite; en un instant tous 
s'échappèrent comme un essaim de puces, et nous ne pûmes pas en rat- 
traper un seul. » Cette aventure valut à Desor les railleries de ses 
compagnons et l'on se divertit à ses dépens jusqu'à l'année suivante, où 
il eut la joie d'en retrouver en abondance sur le glacier de l'Aar. Cette 
fois, chacun se rendit à l'évidence et l'on baptisa provisoirement l'insecte 
du nom de Desoria saltans. Plus tard, M. Hercule Nicolet, le lithogra- 
phe d'Agassiz, qui s'occupait d'entomologie, reconnut que l'espèce forme, 
avec plusieurs autres, un genre distinct des vrais Podures, auquel 
il a conservé le nom de Desoria. Celui des glaciers est le Desoria glacior 
liSy Nie. 

Les récits de Desor prennent un intérêt plus vif, lorsque Agassiz et 
ses compagnons s'établissent sur le glacier même de l'Aar, pour entre- 
prendre des études suivies et méthodiques. Il fallait s'assurer de la mar- 
che du glacier et de ses causes, de sa température intérieure, de sa 
contexture, de son ablation par la fonte et de la quantité d'eau qui s'en 
échappait, de la disposition, des dimensions et de la forme des crevas- 
ses, de la direction et de l'origine des moraines. En 4840, ils y passè- 
rent une semaine et prirent pour gîte une excavation qu'ils découvrirent 
sous un énorme bloc de gneiss de la moraine médiane. Cette vie au 
grand air, ces mœurs de Robinson des glaces, les prouesses qu'ils exé- 
cutent, tous ces détails, même leurs repas de mouton, de chamois et 
parfois de marmotte, ont un tel cachet d'imprévu, de gaieté et d'entrain 
qu'on y trouve un charme inexprimable. 

Ils font l'ascension de la Strahleck (3355 mètres), quel ravissement, 
quelle gloire d'être parvenu si haut. « Il y avait dans le ciel serein, dans 
ce beau soleil, dans cet air pur et vif», dit-il, «je ne sais quelle vertu 



(1) Gélestin Nicolet, pharmacien à la Ghaux-de-Fonds. 



EDOUARD DESOR 39 



qui dissipait la fatigue et donnait à nos muscles une élasticité particu- 
lière; si bien qu'après avoir mangé un morceau, nous nous mimes à 
valser et à nous rouler dans la neige, comme des écoliers, et nos gui- 
des, partageant notre bonne humeur, luttaient entr'eux selon l'usagé de 
l'Oberland. » 

Ils revinrent en 484d, non pour huit jours, mais pour un mois entier, 
qu'ils passèrent dans le même abri, plus approprié à des Esquimaux 
qu'à des savants, et qui devint célèbre sous le nom d*Hôtel des Neuchâ" 
tdois. Ils firent alors l'ascension de la Jungfrau, que personne n'avait 
encore gravie; ils s'attaquaient à l'inconnu, tout plein de dangers et de 
mystères. Le sommet n'a qu'une largeur de quelques pieds; ils vont 
l'un après l'autre prendre place sur ce piédestal formidable, Agassiz le 
premier. « Quand je revins m'asseoir sur la neige, à côté d' Agassiz )>, 
dit-il, e j'avoue que, de ma vie, je ne m'étais senti si heureux; j'avais 
besoin de serrer la main d'un ami, et je crois que nous aurions pleuré 
tous deux si nous l'avions osé. Celui qui demeurerait indifférent en 
présence d'un pareil spectacle ne serait pas digne de le contempler. i^ 

L'été suivant les retrouve au même lieu ; mais pour goûter tous les 
genres de campement, ils logèrent sous une grande tente qu'ils jugeaient 
supérieure à leur terrier. Mais une nuit de tempête et de neige abon- 
dante, elle tomba sur eux et faillit les écraser. Il faut lire cet épisode 
raconté avec vivacité et avec humour. Cela ne les empêcha pas de faire 
l'ascension du Schreckhorn, dont les flancs escarpés passaient pour inac- 
cessibles. 

Agassiz, qui avait promis à sa mère de s'abstenir de course dangereuse 
cette année, ne fut pas de la partie ; il fut remplacé par Arnold Escher 
de la Linth; ses deux compagnons étaient Desor et Girard, autre aide 
d' Agassiz. Ils avaient cinq guides, les meilleurs de l'Oberland. a Arrivés 
à une centaine de mètres du sommet », dit-il, « nous fûmes arrêtés par 
une entaille brusque de 3 à 4 mètres dans l'arête étroite sur laquelle 
nous grimpions en nous accrochant des pieds et des mains. A droite et 
à gauche nous avions des précipices d'une profondeur à donner le fris- 
son. Le guide en chef, Jacob Leuthold, désigna Bannholzer pour faire 
une reconnaissance en avant. On allait l'attacher à la corde pour le des- 
cendre avec précaution au fond de l'entaille; mais lui, trouvant ces pré- 
paratifs trop longs, s'élança d'un bond sur l'arête de neige au-dessous 
de nous. Tout le monde poussa un cri d'effroi en le voyant disparaître; 
nous le croyions perdu ; mais il arriva à califourchon juste sur l'arête, 
et sans s'inquiéter de nos cris, il remonta le rocher comme un chat, at- 



40 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



teignit la saillie supérieure et nous fit signe de le suivre. Quelques mo- 
ments après, nous étions sur la cime. t> 

C'est à la Strahleck, en compagnie de son ami, le D^ G. DuBois, de 
M. Hess, tous deux de la Chaux-de-Fonds, et d'un Anglais, M. Egerton, 
que Desor eut l'aventure la plus périlleuse qui lui soit arrivée pendant 
ses nombreux séjours aux glaciers. Partis de l'Hôtel des Neuchàte- 
lois à 4 heures du matin, ils avaient trouvé le glacier gelé, ce qui 
avait facilité la marche, toutes les crevasses étant couvertes d'un pont 
de neige solide. A 7V« heures, ils étaient au sommet du Col, où ils res- 
tèrent quelques heures, admirant le tableau grandiose qui s'offrait à leur 
vue. Le refour fut moins heureux; le soleil avait ramolli la neige qui 
n'offrait plus aux pieds des voyageurs, sur ces pentes presque à pic, une 
résistance suffisante. « Avant d'aborder la descente i>, raconte Desor, 
€ notre guide principal, Jacob Leuthold, nous attacha tous à une corde 
dont il tenait le bout, et pour encourager nos amis, il dit au D^ DuBois, 
avec son calme ordinaire : « N'ayez aucune inquiétude, si l'un de vous 
vient à tomber, je vous retiendrai tous sans broncher. » Ces Messieurs, 
qui ne connaissaient ni le caractère sérieux de Jacob, ni sa force prodi- 
gieuse, envisagèrent ce propos comme une rodomontade, et n'en furent 
pas plus rassurés. Tout alla bien pendant un moment; mais voulant 
tourner une saillie de rocher, nous vîmes qu'il y avait à peine un ou 
deux pouces de neige sur la glace, et la pente était d'environ 35», celle 
d'un toit. Tout à coup, une grande dalle de schiste, détachée du sommet 
voisin, roula sur la pente et frappa le docteur à l'épaule, déchirant la 
redingote, le gilet, la chemise en lui faisant une large entaille dans la 
peau. Un peu plus à droite, elle lui emportait la tête. Renversé par le 
choc, DuBois fit tomber l'Anglais et M. Hess. Jacob lui-même glissa de 
plusieurs mètres, mais il retrouva bientôt son aplomb et retint nos 
trois, voyageurs qui, sans lui, s'en aUaient tout droit dans la grande ri- 
maye. Nous avions la poitrine horriblement serrée par cette corde qui, 
tout en nous sauvant, nous faisait souffrir le martyre. Toute ma vie 
j'aurai présente devant les yeux cette scène de détresse, lorsque M. Du- 
Bois, étendu sur le dos, me criait : « Desor, Desor, j'étouffe, dis donc à 
l'Anglais de ne pas tant tirer sur la corde. ï> C'était M. Egerton qui, sus- 
pendu comme lui, cherchait à se relever et serrait involontairement le 
nœud autour de la poitrine du docteur. M. Hess était encore plus mal à 
l'aise que lui, car il avait à supporter le poids des deux autres. Quant à 
moi, quoique debout, j'avais toute la peine du monde de me soutenir, et 
je voyais avec une angoisse inexprimable mes amis dans cette position 



EDOUARD DESOR 41 



critique. Heureusement le bras de Jacob ne faiblit pas sous cette charge 
énonne, et avec Taide du guide Brigger tous parvinrent à se relever. 
Comme la pente allait en augmentant jusqu'à la rimaye, sur laquelle 
était notre échelle, nous vîmes que le meilleur parti à prendre était de 
descendre l'un après l'autre. Je gagnai l'échelle pendant que Jacob tail- 
lait des gradins dans la glace. Tout cela dut se faire si lentement que 
mes amis restèrent plus d'une heure, sans bouger, les mains et les pieds 
dans la neige, sur cette pente escarpée, d'où le moindre mouvement les 
aurait précipités dans l'abime. 

€ Une fois en sûreté, mon ami DuBois, en sa qualité de médecin, 
examina les bras de notre brave Jacob, qui était plutôt sec que muscu- 
leux, et déclara qu'il ne comprenait rien à la force que cet homme ve- 
nait de déployer. Interrogé sur ce qu'il aurait fait, si la peur nous 
avait ôté l'usage de nos jambes, Jacob répondit en souriant : « Eh bien, 
je vous aurais portés tous, l'un après l'autre, à la cabane. ï 

A partir de 1843, ils abandonnèrent définitivement la moraine médiane 
pour s'établir sur un rocher de la rive gauche du glacier, dans une ca- 
bane de pierre plus confortable et plus solide que leur tanière de renard, 
ou la tente de Kirghise dont ils avaient compris les inconvénients. Ils 
partagèrent leur logement avec M. DoUfuss-Ausset, de Mulhouse, qui 
vint bâtir autour de leur hutte. C'est ce qu'on appela le Pavillon. 

Le second volume, qui a pour titre Nouvelles excursions, raconte la cam- 
pagne de 1844, accomplie par M. Desor et par M. DoUfuss-Ausset, qui s'é- 
tait pris d'une vraie passion pour les glaciers et les courses de montagnes. 
Agassiz était retenu dans la plaine par la réunion à Chambéry de la So- 
ciété géologique de France, où l'on devait discuter contradictoirement les 
éléments de la nouvelle théorie glaciaire. L'été fut particulièrement pluvieux 
et marqué par d'abondantes chutes de neige qui entravèrent les travaux, 
mais favorisèrent les ascensions, en particulier celle du Wetterhorn, qui 
n'avait pas encore été faite. Ils en atteignirent la cfme le jour même où 
Martins, Bravais et Lepileur, après plusieurs échecs, parvenaient au som- 
met du Mont-Blanc, dans une ascension scientifique demeurée célèbre. 

Tel est le contenu de ce premier ouvrage de Desor, qui le fit connaî- 
tre et apprécier du grand public et des savants. C'est qu'il ne se borne 
pas à raconter la vie de chaque jour de ces pionniers aventureux de la 
science, on y trouve aussi des notices scientifiques exactes, exposées au 
courant de la plume, sans prétention, d'un style simple, sobre et clair. 
On peut affirmer qu'il est le point de départ des récits analogues si nom- 
breux aujourd'hui dans les publications des divers clubs alpins. 



42 MUSÉE NEUCHATELOIS 



Durant les années qui se sont écoulées depuis Tarrivée de Desor à 
Neuchâtel, il a fait de grands progrès, son travail sans trêve ni repos, sa 
vive intelligence, le milieu dans lequel il vivait, sa puissance d'assimila- 
tion, sa mémoire remarquable en ont fait un savant. La société d'Agas- 
siz, de Cari Vogt, d'Arnold Guyot, de Ch. Braun, le beau-frère d'Agassiz, 
des deux Schimper, les explorations dans les régions les plus difficiles 
des Alpes avec Arnold Escher de la Linth, et Bernard Studer, les deux 
grands géologues suisses, valaient mieux que des cours d'université. Il 
s'est rompu à l'observation, la première qualité du naturaliste, celle qu'à 
la fm de sa vie il ne cessait de recommander aux jeunes gens. Il a ap- 
pris à bien voir, à comparer, à analyser. Nous le trouvons assidu aux 
séances de la Société de sciences naturelles, dont il devient un des se- 
crétaires, et où il fait des communications fréquentes. 

Il était membre également de la Société helvétique des sciences natu- 
relles qui se réunit cliaque année, tantôt dans un canton, tantôt dans un 
autre, et y apportait sa part de coopération. 






Lorsque le départ d'Agassiz pour l'Amérique fut résolu en 1846, il fut 
entendu que Desor l'accompagnerait. Il le suivit d'abord à Paris, où ils 
passèrent l'hiver avec C. Vogt, occupés à terminer des publications com- 
mencées ; mais avant de quitter l'Europe, il visita seul la Suède et la 
Norvège, pour étudier dans la grande péninsule du Nord les traces de 
l'ancienne extension des glaciers. Les résultats de ses investigations sont 
exposés dans des lettres qu'il adressa d'Amérique à son ami Arnold 
Guyot, alors professeur à l'Académie de Neuchâtel, et qui ont paru 
dans les Bulletins de la Société des sciences naturelles de cette ville, en 
1847. En voici le résumé en quelques lignes. 

« Il y a eu une époque, où le sol de la Scandinavie était plus élevé 
qu'aujourd'hui : c'est l'époque des glaces. — Puis un affaissement gé- 
néral s'est produit, et la mer l'a envahi jusqu'à une certaine hauteur. — 
Enfin, un nouveau soulèvement, qui continue encore, s'est produit; il 
est attesté par la présence de coquilles marines, soit dans l'intérieur même 
du diluvium, soit sur les roches polies par les glaces, et à un niveau 
bien supérieur à celui de la mer. — Chacune de ces périodes a dû avoir 
une durée considérable ; ce qui prouve que l'époque glaciaire n'est pas 
un simple accident dans l'histoire de notre planète. » 

Ces conclusions sont devenues le point de départ des études que les 
géologues Scandinaves ont poursuivies dès lors avec tant de succès. 



EDOUARD DESOR 43 



Lorsque Desor eut rejoint Agassiz en Amérique en 1847, Tamitié qui 
les unissait depuis dix ans s'altéra par diverses causes; une rupture 
survint et, tandis que le premier acceptait une chaire à l'université de 
Cambridge, le second entra au service du gouvernement des Etats-Unis. 
Il fut d'abord employé dans la marine, à bord d'un navire de gueire, la 
fr^te le Bibby destiné au relevé des côtes. On l'avait chargé d'étudier 
la structure des bas-fonds et de recueillir les animaux qui habitent les 
différentes profondeurs. Les collections qu'il rassembla lui fournirent la 
matière de plusieurs mémoires zoologiques et embryologiques ayant trait 
particulièrement aux Némertes (vers marins) et aux Méduses. 

En 1849, il fut adjoint au relevé géologique de la presqu'île du Michi- 
gan, sous la direction de MM. Poster et Whitney. Il se chargea spéciale- 
ment de l'étude des terrains récents sur les bords du Lac Supérieur. Ses 
recherches font partie des rapports officiels adressés au secrétaire du dé- 
partement de l'Intérieur à Washington. Ses explorations dans la Forêt- 
Viei^e ont fait le sujet de plusieurs récits fort intéressants qui ont paru 
dans la Revue suisse^ sous la forme de lettres adressées à son ami Fritz 
Berthoud. 

Cette tâche terminée, il entra, avec son ami Léo Lesquereux, au ser- 
vice du bureau (Survey) géologique de la Pensylvanie, sous la direction 
de l'éminent géologue H. Rogers, qui avait pour mission spéciale l'étude 
du bassin houiller de Pottsville. 

On jugera de l'impression produite sur son imagination et son esprit 
pair le premier aspect de l'Amérique en lisant les lignes suivantes ex- 
traites d'une lettre adressée à M. Arnold Guyot. 

« Lewistown, sur les bords de l'Anderscoggin, le 13 septembre 1847. 

« Quoique vous soyez l'un des plus savants géographes de l'époque, je 
parie que vous ne connaissez pas Lewistown. C'est à peine si vous avez 
entendu parler de l'Anderscoggin qui coule sous mes fenêtres. Et cepen- 
dant c'est une rivière au moins aussi grande que le Rhin à Strasbourg. 
I^ ville s'étend sur les deux rives, au pied des cascades dont je vois 
d'ici les tourbillons de vapeur malgré le mauvais temps. Je voudrais pou- 
voir vous transporter ici pour un moment et, au bruit de cette magnifi- 
que cascade, causer avec vous des phénomènes géologiques qui s'y rat- 
tachent. 

« En apercevant les grands blocs erratiques éparpillés sur les hauteurs 
qui dominent la ville, je vois toute l'histoire de cette longue période di- 
luvienne se dérouler devant moi . D'abord la calotte de glace laissant les 
matériaux du drift entassés pêle-mêle sur le sol. Puis le sol de l'Améri- 




que du Nord s'affaisser, la mer envahir cette surface cahotique, la 
gue travailler ces amas de détritus, balayer les limons des parties saill 
tes, les déposer sous forme d^argiles et de limons dans les dépressi 
du sol, par dessus le drift glaciaire. Je vois appamître, sur cette pi 
nouvelle, toute une faune d'animaux marins, identiques à ceux qui viv 
aujourd'hui dans le port de Boston. Après cette période, qui a dû è 
fort longue, à en juger par l'épaisseur des couches déposées, je vois 
sol des Etats-Unis se soulever de nouveau, l'Océan se retirer en lai 
sant des digues sous-marines, les ce8ars,^tandis que les glaces flottan 
déposent, sur ces digues stratifiées, les blocs erratiques dont leur so 
met est couronné. Les grands lacs, reste de cet envahissement des eau 
perdent peu à peu leur salure, les rivières se creusent de nouveaux li 
dans les terrains meubles déposés et remaniés par la mer, et tandis q 
la terre se prépare à recevoir celui qui est destiné à régner sur elle, | 
vois avec surprise apparaître tout à coup, au milieu de ces vastes plai 
nés, des quadrupèdes aux foimes colossales : le Mastodonte, qui se pro^ 
mène dans les vallées encore humides de l'Ohio et du Mississîpi. D'où 
vient-il? je l'ignore. Mais il est évident qu'il n'y était pas lorsque la 
mer venait battre le pied des Montagnes Rocheuses. » 

En lisant cette page^ on croit entendre la voix d'Âgassiz. 

Pendant son séjour aux Etats-Unis, il prenait ses quartiers d'hiver à 
Cambridge, près de Boston, où il noua des relations avec les hommes 
les plus éminents de l'université. Devenu membre de l'Académie améri- 
caine et de la Société d'histoire naturelle de Boston, il prit part aux tra- 
vaux de ces différents corps savants. Il se lia d'une étroite amitié avec 
Théodore Parker, le célèbre prédicateur unitaire, l'avocat éloquent de 
l'abolition de l'esclavage, qui devint plus tard son hôte à Combe- Varin, 
avant d'aller mourir à Florence. 

Il est probable que si rien ne l'eût rattaché à l'ancien monde, E. De- 
sor aurait fini ses jours en Amérique, où il aurait fait une belle carrière. 
Mais il avait un frère aîné, le D»* Fritz Desor, qui était venu s'établir en 
qualité de médecin à Boudry, où il avait épousé, en 4850, M"« Charlotte 
de Pierre, d'une ancienne famille de Neuchâtel. Elle lui apporta la for- 
tune dont il était dépourvu, une demeure en ville, une autre à la cam- 
pagne, dans le joli village de Bôle et, dans la vallée des Ponts, ce chalet de 
Combe- Varin destiné à devenir célèbre. Mais la maladie ne les laissa pas 
jouir en paix de leur union, Mad. Desor mourut après deux ans de ma- 
riage, sans laisser d'enfants, et en faisant abandon de ses biens à son 
mari. Atteint lui-même d'une maladie gi'ave et sentant sa fin approcher, 
le docteur appela son frère, qui revint en Europe en 4852. 



L 



EDOUARp DESOR 



45 



Desor trouva Neuchâtel bien changé ; il avait même quelque peine à 
s'y reconnaître. La république avait succédé à la monarchie en 1848; à 
la tète de toutes les affaires administratives il rencontrait des hommes 
nouveaux. C'était un renversement politique et social aussi complet que 
ceux que la crise glaciaire lui avait offerts en Scandinavie et aux Etats- 
Unis. Il eut lieu de s'en apercevoir dès l'abord. 

En 1843, au début d'un nouvelle campagne au glacier, Âgassiz avait 
eu la douleur de perdre Jacob Leuthold, de Guttannen, son guide de 
prédilection, qui avait succombé à une pleurésie, laissant une veuve et 
de jeunes enfants sans ressources. Desor, ému de compassion pour un 
homme qui lui avait sauvé plusieurs fois la vie par son intelligence, son 
adresse et son courage intrépide, aurait voulu soulager cette famille 
éprouvée; mais il n'avait pas d'argent. L'idée lui vint de donner un 
cours public et d'en affecter le produit à cette œuvre de bienfaisance. 
Mais il avait compté sans la surveillance ombrageuse de MM. les quatre 
Ministraux, qui le firent appeler à l'Hôtel de ville pour le sonder sur le 
programme de son cours, et l'exhorter à ne rien avancer qui puisse être 
en opposition avec la religion, la morale et les institutions existantes 
dans la principauté. 

En 1852, la nouvelle administration qui avait succédé aux quatre Mi- 
nistraux, loin de l'entraver dans son activité, alla au-devant de ses dé- 
sirs en le nommant professeur de géologie. Cette décision fut prise au 
sein du Conseil administratif de la Commune, sur la proposition d'Henri 
Ladame, appuyée par M. Louis Coulon. 

Cette nomination à laquelle il fut très sensible, le rattacha à notre sol 
par des liens puissants; un intérêt nouveau surgit dans sa vie, jusqu'a- 
lors errante et sans but déterminé. Il avait des élèves qui lui témoi- 
gnaient de l'affection, qui le consultaient à propos de leurs études, qui 
lui confiaient leurs projets d'avenir, parfois aussi leurs inquiétudes et 
leurs misères. Il les dirigea, les aida de ses recommandations et de sa 
bourse, il les aima et fut fier de leurs succès. Il fallait cela pour transfor- 
mer l'explorateur cosmopolite en professeur neuchâtelois, vivant de no- 
tre vie, épousant nos intérêts, s'associant de cœur à nos efforts pour 
réaliser tous les genres de progrès. 

Une autre circonstance très sérieuse contribua à faire du réfugié alle- 
mand un citoyen neuchâtelois. Son frère mourut en 1858 et, par son 
testament lui légua toute sa fortune, dont une partie était représentée 
par des immeubles de valeur. 

Cette situation nouvelle donnait à notre ami non seulement l'indépen- 



MudEB Mbuchatslou. — Janvier 1883. 



46 MUSÉE NEUCHATELOIS 



dance, mais une large aisance, une position qui le mettait en vue et qui 
devait lui attirer bientôt les honneurs et les charges qui vont toujours 
ensemble dans nos petites républiques. Il se fit naturaliser Neuchâtelois 
en 1859 et reçut la même année le don gratuit de la commune des Ponts. 
Elu au Grand Conseil, il en fut deux fois le président. Lors de la fonda- 
tion de la nouvelle Académie, en 4866, il fut appelé à présider le Con- 
seil supérieur, et prit une part très active à l'organisation et à la créa- 
tion des enseignements. Pour être plus libre dans ses actes, il se démit 
de ses fonctions de professeur ordinaire, tout en restant attaché à l'éta- 
blissement comme professeur honoraire, et fut remplacé par M. Jaccard. 
La Confédération l'appela en même temps à faire partie du Conseil de 
l'Ecole polytechnique de Zurich. 

Il eut l'honneur de représenter notre canton, d'abord dans le Conseil 
des Etats, puis, à plusieurs reprises, dans le Conseil national. Enfin, en 
1874, il fut élu président de l'Assemblée fédérale. 

Il prit aussi sa part des affaires municipales, comme membre du Con- 
seil général et comme président de ce corps ; il était membre de la Com- 
mission d'Etat pour l'enseignement supérieur, de la Commission de l'ob- 
servatoire, de la Commission d'éducation, vice-président de la Société 
des Sciences naturelles ; il présida la Société d'histoire lors de sa fonda- 
tion en 1864, et faisait partie de cette multitude de comités qui sont la 
manifestation honorable, mais souvent fatigante, de notre vie publique. 



L'activité scientifique d'Ed. Desor ne fut par trop entravée par ses 
nouvelles fonctions; on peut en juger par ses publications et par l'a- 
bondance de ses communications à la Société des Sciences naturelles 
et à la Société helvétique. Les Bulletins de ces deux corps pendant 42 
ans en font foi. 

A peine rentré en Suisse, il reprit ses travaux de prédilection, savoir, 
d'une part ses recherches orographiques, et d'autre part ses études sur 
les oursins, auxquelles il avait consacré de longues veilles avant son dé- 
part pour l'Amérique et pendant son séjour dans le nouveau monde. Il 
visita dans ce but les différentes collections de l'Europe qui renferment 
des séries d'Echinides, s'appliquant non seulement à déterminer les es- 
pèces géologiquement, mais aussi à se renseigner sur leur provenance 
et leur gisement. Son Synopsis des Echinides fossiles^ magnifique publi- 
cation, avec un atlas de 44 planches superbes, qui parut de 1854-1856, 
est aussi devenu un répertoire raisonné de toutes les espèces connues et 



EDOUARD DESOR 47 



I 

I ! 

I 



I 



! 1 



un guide pour la détermination des différents étages géologiques qui 
renferment des oursins. 

« Cet ouvrage », m'écrivent MM. les professeurs Bernard Studer et 
Alph. Favre, a a rendu bien des services, i 

La persistance qu'il mit dans cette étude s'explique par l'importance 
qu'ont prise les oursins pour la détermination des étages et des horizons 
géologiques, c'est à eux qu'on a recours de préférence lorsqu'il s'agit de 
déterminer des terrains d'un âge douteux. Bien différent de l'enveloppe 
des mollusques, le test des Echinides est intimement lié à la structure et 
aux fonctions des oi^anes de l'animal, de sorte qu'une étude attentive de 
ce test permet de juger des facultés ambulatoires, digestives, respiratoi- 
res de l'être qu'il est destiné à protéger, sans avoir besoin de l'ouvrir et 
de le disséquer. Le même procédé s'appliquant aux espèces fossiles, on 
parvient facilement à se faire une idée de leur organisation et de leur 
genre de vie aux époques antérieures. 

Le Synopsis valut à son auteur le diplôme de docteur honoraire, lors du 
quatrième jubilé de l'université de Bàle. 

Pqu de temps après. Ed. Desor s'associa avec M. P. de Loriol pour la 
publication de la monographie des Echinides de la Suisse. VEchinologie 
helvétique^ publication splendide, avec de nombreuses planches, en est 
à son troisième volume in-4». Les deux derniers sont l'œuvre de M. dé 
Loriol seul. 

De cette époque date sa classification des cavernes, des lacs qu'il dis- 
tingue en lacs d'érosion^ de vallon^ de comhe^ de cluse^ et ses recherches 
entreprises avec son ami Escher de la Linth sur le rôle du Fœhn dans 
les Alpes, et son origine présumée saharienne. De savants météorolo- 
gistes s'étaient demandé quelle influence le désert du Sahara avait pu 
exercer sur le climat de l'Europe, lorsqu'il était recouvert par les eaux 
de la mer, et ce qu'il était advenu, lorsque cette mer s'était retirée. Ce 
fut l'un des motifs de l'expédition en Afrique entreprise, vers la fin 
de 1863, par Ed. Desor, Escher de la Linth et Ch. Martins, l'écri- 
vain bien connu de la Revue de deux Mondes^ alors professeur et direc- 
teur du Jardin botanique de Montpellier. Après avoir visité à loisir Al- 
ger, la Kabylie, le Djurjura et le Tell, ils passèrent à Constantine. Le 
général Desvaux, gouverneur de la province, apprenant le but de leur 
voyage, entra dans leurs vues avec le plus chaud intérêt, et mit à leur 
disposition tout ce qui pouvait faciliter leur entreprise et en assurer te 
succès : escorte, objets de campement et le reste. C'est ainsi qu'ils arri- 
vèrent sans encombre à Touggourt, en plein Sahara, et qu'ils purent ex- 



48 MUSÉE NEUCHATELOIS 



plorer les parties les plus caractéristiques du désert, les dunes, les puits 
artésiens, les schotts ou lacs salés, et qu'ils firent une riche moisson 
d'observations démontrant que le Sahara avait été, en effet, une mer à 
l'époque quaternaire. Le récit de ce voyage de plusieurs mois, par E. 
Desor, a été publié sous forme de c Lettres adressées à Liebig. » 



Un nouveau domaine, plein d'intérêt et de mystère, venait en même 
temps s'offrir aux investigations du savant. Dès 1853, M. Ferd. Keller de 
Zurich révélait au public émerveillé les découvertes faites dans les 
lacs de Zurich et de Pfàffikon. Le colonel Schwab s'était mis à rœu\Te 
avec un plein succès autour du lac de Bienne, et poursuivait ses fouil- 
les jusque dans notre lac, où M. Troyon, grâce à ses liens de parenté 
avec des habitants de Cortaillod, avait déjà fait des découvertes impor- 
tantes. Desor ne voulut pas rester en arrière et laisser dépouiller notre 
lac de ses richesses par les brocanteurs qui devaient s'enrichir à ce mé- 
tier, en inaugurant un vrai commerce d'exportation. Il songea à notre 
Musée qui restait vide pendant que tant d'autres, au dehors, remplis- 
saient leur vitrines à nos dépens; sans craindre de faire des frais 'con- 
sidérables, il eut ses pêcheurs et réunit une collection qui, grâce au 
choix et à la conservation des spécimens, est devenue un objet d'envie, 
même pour des tètes couronnées (*). La pierre, le bronze, le fer, la céra- 
mique y sont largement représentés, et ce sera avec un juste sentiment 
d'orgueil, mais en rendant hommage à l'ami que nous venons de perdre, 
que notre vénérable et cher directeur du Musée réunira cette belle 
collection à celle que nous possédons déjà. 

Les résultats des recherches de Desor sont consignées dans les PalafitleSy 
ou constructions lacustres du lac de Neuchâtel, avec 95 gravures sur bois, 
intercalées dans le texte. Cet ouvrage publié en 1865 par Ch. Reinwald, 
à Paris, fut bientôt traduit en allemand et en anglais. 

La fièvre des lacustres dépassant nos frontières, Desor fut appelé suc- 
cessivement en Savoie, en Italie, en Allemagne, pour s'assurer si les lacs 
de ces contrées renfermaient aussi leur part d'antiquités. Accompagné de 
son pécheur Benz Kopp, qui déploie dans cette recherche l'instinct d'un 
Mohican, il n'eut pas de peine à constater la présence de pilotis, d)e po- 



(1) C'est elle qui le fit entrer en relations avec Napoléon III, qui lui envoya de beaux 
livres, aujourd'hui à notre bibliothèque, contre des objets de Tftge du fer, ou des moulages. 
Un jour même il reçut la visite inopinée du grand-duc de Baden, qui venait seul en touriste 
visiter sa collection et causer quelques heures avec lui. 



teries, de silex façonnés, d'objets en bronze, qui lui permirent d'identi- 
fier ces débris avec ceux des lacs de la Suisse, et de démontrer ce qu'il 
y a de général et d'universel dans cette première étape de l'humanité. 

Un autre ouvrage, conséquence des mêmes recherches, Le bel âge du 
bronze lacustre en Suisse, par Ed. Desor et L. Favre, publication in-folio, 
avec de grandes planches en chromolithographie, a paru sous les auspi- 
ces de la Société d'histoire, et donne une idée nette de l'industrie 
et des progrès des anciens habitants de nos lacs. 



Outre des armes, des ustensiles, des vêtements, des graines, des dé- 
bris d'aliments, des ossements d'animaux, les découvertes lacustres 
avaient exhumé des ossements humains, en particulier des crânes assez 
bien conservés. Il en avait été de même des fouilles opérées dans les 
cavernes et dans les sépultures préhistoriques. Â quelles races d'hom- 
mes appartenaient ces débris? Il y avait là un problème dont la solution 
intéressait à la fois l'historien et le naturaliste. Telle est la pensée qui 
animait le Congrès de la Spezzia en 1865, lorsque, sur la proposition du 
prof. Capellini, de Bologne, il décida que l'étude des antiquités préhis- 
toriques formerait désormais une section à part dans le programme des 
associations scientifiques, que la première réunion du Congrès aurait lieu 
à Neuchàtel en 1866 et qu'Ed. Desor en serait le premier Président. 

C'est ce qui eut lieu, comme nous l'avons vu, et celui qui avait tra- 
vaillé à constituer cette association, dont les rameaux s'étendaient dans 
tous les Etats civilisés, ne manqua pas d'assister comme Vice-Président 
dans les réunions générales qui eurent lieu à Paris, à Copenhague, à 
Stockholm, et qui sollicitèrent vivement l'attention des gouvernements et 
du public. 

En poursuivant ses recherches historiques dans les lacs de la Haute- 
Italie, Desor fut frappé de la configuration de cette contrée si variée, si 
pittoresque dont le relief a un cachet spécial, qui se déroule au pied 
des Alpes lombardes et dont la beauté de ses paysages est justement cé- 
lèbre. Habitué à juger de la nature du sol par les accidents de la sur- 
face, il ne tarda pas à reconnaître que les formes si particulières de la 
Brianza, par exemple, ses collines, ses petits lacs arrondis, sont dues à 
d'anciennes moraines, et qu'elles sont par conséquent les témoins de la pré- 
sence des glaciers que les Alpes envoyaient autrefois jusque-là. De là, le 
nom de paysage morainique qu'il leur appliqua et qui a passé dans le lan- 
gage des géologues. Il a retrouvé cette forme orographique au pied nord 



50 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



des Alpes, mais sur une plus petite échelle, ainsi entre Thoune et l'entrée 
du Simmenthal, la contrée de Blumenstein, d'Uebischi, d'Amsoldingen, 
avec ses petits lacs et ses collines arrondies. 

Je n'en finirais pas, Messieurs, si je voulais énumorer les travaux 
de Desor, je me bornerai à mentionner ses mémoires sur l'étage du 
Valangien qui lui doit son nom (1853), sur la distribution des animaux 
marins, sur les tunnels du Jura, sur l'orographie des Alpes, sur l'oro- 
graphie et la géologie du Val-de-Travers et des ^^orpes de FAreuse, sur 
la physique du globe, ses tableaux géologiques du canton de Neuchâtel, 
ses études des mines d'asphalte de Travers, ses recherches et études géo- 
logiques des environs de Nice, etc. Mais il est un monument glorieux 
auquel il a apporté sa coopération pendant vingt années, et que je ne puis 
passer sous silence, c'est la carte géologique de la Suisse. Cette œuvre 
avait été confiée à une commission de la Société helvétique, qui reçoit 
dans ce but une allocation fédérale. Elle était composée de MM. Bernard 
Studer, Président, Pierre Mérian, de Bàle, Escher de la Linth, Desor. 
Alphonse Favre de Genève, et M. P. de Loriol. A la mort de Escher, 
M. Lang de Soleure le remplaça. Chaque année, cette commission avait 
deux réunions : une au printemps pour élaborer le programme de la cam- 
pagne d'été et tailler la besogne des géologues qui étaient à sa solde et 
travaillaient sur le terrain ; et une en automne pour l'examen et la coor- 
dination des travaux de l'été. Ces réunions avaient lieu à Neuchâtel, 
chez M. Desor, et duraient deux ou trois jours, pendant lesquels il 
donnait à ses collègues une hospitalité cordiale et fraternelle, et les hé- 
bergeait tous sous son toit. 

Ceux qui ont eu le privilège d'assister à ces assemblées des vétérans de 
la science dans notre patrie en ont emporté un souvenir ineffaçable. Il 
était beau de voir le président, M. B. Studer, encore vif et alerte, en 
pleine possession de toutes ses facultés, malgré ses 83 ans, diriger les 
délibérations et tenir dans ses mains tous les fils de cette œuvre compli- 
quée et ardue; et M. P. Merian, presque du même âge, aussi assidu, 
aussi zélé qu'au début de leurs travaux. Et quelle affection ils avaient 
tous l'un pour l'autre, quelle déférence, quelle urbanité régnaient parmi 
eux. J'ai été témoin de leur deuil à la mort de l'excellent Escher de la 
Linth, de leur douleur en apprenant que la santé d'Ed. Desor inspirait 
des inquiétudes ; enfin j'ai reçu récemment de la plupart d'entr'eux des 
lettres exprimant leur profonde estime pour le collègue qu'ils viennent 
de perdre, leur sincère affection et leurs regrets. Il y a quelques années, 
ils lui avaient offert, comme témoignage de leur amitié et de leur recon- 



EDOUARD DESOR 51 



naissance^ une magnifique coupe, à la fois œuvre d'art et objet de va- 
leur. 

La commission fut réunie pour la dernière fois à Neuchàtel, le 21 mai 
1871 ; lorsqu'ils se dirent adieu, ces vieux amis, qui avaient tant travaillé 
ensemble, éprouvaient cet attendrissement qui précède une étemelle sé- 
paration. 



* « 



Depuis son retour d'Amérique, Ed. Desor fixa sa résidence à Neuchà- 
tel, près du Crêt, dans une maison acquise par son frère et dont le jardin 
s'étendait jusqu'au lac. Sauf le rez-de-chaussée, il l'occupait tout entière, 
et y logeait ses collections de fossiles et d'antiquités, qui font aujourd'hui 
partie de notre Musée. Après la mort de son frère, il s'arrangea de ma- 
nière à passer l'été à Combe- Varin, domaine alpestre avec prairie, tour- 
bière et forêt de sapins séculaires, située dans la vallée des Ponts, à une 
heure de marche au-dessus du viUage de Noiraigue. L'habitation, fort 
simple, se distingue à peine des autres maisons rurales de la contrée et 
de ceUe du fermier toute voisine ; elle contenait huit ou neuf pièces, la 
plupart meublées de la façon la plus rustique, mais ayant inscrit sur la 
porte le nom d'un des hôtes illustres qui y avaient logé. C'est là qu'il 
aimait à passer quatre mois de l'année, au milieu des travaux des champs, 
voyant de sa fenêtre les faucheurs qui tranchaient en mesure l'hçrbe des 
prés en juillet, l'orge et l'avoine à la fin d'août, les ouvriers qui exploi- 
taient la tourbe des maiais, et en formaient de noires pyramides pour la 
sécher au soleil. Il surveillait aussi ses bûcherons, lorsqu'il se décidait, 
bien à regret, à couper quelques sapins ou quelques hêtres dans sa forêt, 
une des plus anciennes et des plus belles du canton et à laquelle il 
vouait toute sa sollicitude. 

A peine installé, les visites affluaient, venant de tous les points du 
globe. Le chalet était parfois rempli d'amis tout étonnés de se rencon- 
trer dans ce lieu solitaire, mais heureux de quitter la plaine embrasée, 
et de respirer l'air pur de la montagne à 3000 pieds au-dessus de la mer. 
Quelques-uns, les plus intimes, venaient en famille, et la demeure du 
célibataire endurci s'embellissait de la présence des dames, qui ajoutaient 
par leur grâce aux agréments de ce séjour. Grâce à son ancienne et fidèle 
domestique, la maison de Desor n'était jamais prise au dépourvu. 

Les visiteurs étaient pour la plupart des savants, des naturalistes, des 
écrivains, des hommes politiques ; leur conversation présentait le plus 
vif attrait. Desor lui-môme était le plus aimable causeur, il savait diri- 
ger l'entretien et lui donner un tour charmant. L'idée de réunir en vo- 



52 xMUSÉE NEUCHATELOIS 



lume les sujets de quelques-unes de ces conversations, qu'on ne s'atten- 
drait certes pas à rencontrer dans une retraite vouée, semble-t-il, à une 
villégiature indolente, fut mise une fois à exécution, el c'est ainsi qu'a 
été publié, en 1861 , « l'Album de Combe- Varin, » qui contient des mor- 
ceaux de la main de Th. Parker, de J. Moleschott, de Ch. Martin s, de 
J. Venedey, de A. Gressly, de Schônbein et de Desor lui-même, en alle- 
mand et en français. Th. Parker, malade de la poitrine, avait en effet 
passé six semaines en 1859 dans le chalet de son ami avec les auteurs de 
ces notices; il y avait fait la connaissance du D^ Kûchler, chef de l'E- 
glise catholique allemande de Heidelberg, et s'était lié avec lui d'une 
amitié aussi étroite qu'elle devait être courte. On sait que Kûchler mou- 
rut subitement à Nidau en quittant Combe- Varin pour retourner dans 
sa famille. Le prédicateur unitaire devait le suivre de près. 

La règle de Combe- Varin était la plus grande liberté; on ne se réunis- 
sait guère qu'aux repas. Dans les intervalles, chacun s'en allait de son 
côté chercher des fleurs, des mousses, des fossiles, ou faire une lecture 
sous les arbres de la forêt. Revenant aux occupations de sa jeunesse, 
Parker, qui reprenait des forces, maniait la hache américaine et abattait 
des sapins. Le soir, après le souper, ou dans, la journée lorsque le temps 
n'était pas favorable, on se réunissait autour de la table de la chambre 
à manger.^Parker était le plus zélé à soulever des sujets de discussion, 
et tel était son désir de connaître qu'il obtenait facilement de tous les as- 
sistants des communications en règle sur leurs études les plus familières. 

Telle fut pendant vingt-trois ans la vie menée à Combe-Varin par le pro- 
priétaire et par ses hôtes ; c'est un élément important de la biographie 
de Desor, et une manifestation de son caractère, de ses goûts élevés, de 
la largeur de son esprit et de son cœur. Les commérages, les convei-sa- 
tions oiseuses ne trouvaient pas leur place dans ce milieu intellectuel. 
En temps ordinaire, Desor se levait de bonne heure, travaillait sans dés- 
emparer toute la matinée, corrigeant des épreuves, rédigeant des mémoires, 
écrivant des lettres ou dictant. Chaque jour, le courrier lui apportait de 
gros paquets de brochures, de journaux, de lettres, auxquelles il répon- 
dait sans renvoyer. L'après-midi était consacrée aux promenades ou aux 
excursions, soit à pied, soit en voiture, et toujours elles avaient un but 
scientifique; aussi rentrait-il rarement les mains vides. Si le temps était 
incertain, il aimait à faire une partie de boules (bocce des Italiens), où il 
excellait et même se passionnait. C'était aussi un excellent exercice hy- 
giénique. Chaque soir, il notait les événements de la journée, ses obser- 
ations, le résultat de ses lectures. Le journal de sa vie est ainsi ren- 



EDOUARD DESOR 



53 



fermé dans une pile de carnets qu'il a laissés à son héritier principal, 
avec sa correspondance, qui est énorme, et la copie à la presse de toutes 
les lettres qu'il écrivait. 

Cette disposition à tout inscrire et à se créer ainsi des souvenirs durables 
explique le plaisir qu'il avait à consacrer un arbre aux visiteurs de dis- 
tinction, et à peindre leur nom sur l'écorce. J'ai la conviction que c'était 
plus par culte des souvenirs que par ostentation qu'il a créé cette c Allée 
des naturalistes », à laquelle Cari Vogt a dédié des pages charmantes. 
Ces tilleuls, ces frênes, ces sapins, ces hêtres, ces aliziers qui bordent 
le chemin entre le haut de la côte et Combe-Varin, et qui portent les 
noms de Parker, de Liebig, de Wôhler, de Dowe, de Wirchow, de Lyell, de 
Siebold, de Tyndall, de Moleschott, de Schônbein, d'Eisenlohr, de Ch. Mar- 
tins, de Pictet, de Escher de la Linth, de P. Merian, de B. Studer, de 
W. Schimper, de Bolley, de Cari Vogt, d'Alph. Favre, de Stoppany, de 
de Loriol, de L. Coulon, de Mortillet, de Siljestœm,deLymann, de Gressly, 
de Gozzadini, de Capellini, de Hirsch, de Célestin Nicolet, de Ch. Godet, de 
Léo Lesquereux, d'A. Guyot, du colonel Siegfried, de Fritz Berthoud, de 
Reinwald, du Conseil fédéral, du Congrès postal, etc., etc., ne représentent- 
ils pas une époque et l'activité scientifique de la seconde moitié de notre 
siècle en Suisse et même en Europe? Chaque année, il fallait repeindre 
ces inscriptions qui souffraient des intempéries de l'hiver et de l'exten- 
sion de l'écorce. Desor considérait ce soin comme un devoir pieux; l'au- 
teur de ces lignes l'a aidé maintes fois dans cette besogne, et lorsqu'il 
fallait tracer une croix noire sur un nom, pour indiquer que la mort 
avait fait son œuvre, son jvisage devenait sérieux; d'une voix émue, 
il rappelait par quelques mots entrecoupés, et comme se parlant à lui- 
même, les mérites du savant, les qualités de l'ami qu'il avait perdu. 



Parmi les commensaux qui se succédèrent dans la maison d'Ed. De- 
sor, le plus curieux est le géologue soleurois Gressly. Ceux qui le voyaient 
pour la première fois avaient quelque peine à le prendre au sérieux, tant 
ses dehors prévenaient peu en sa faveur. Il était de ces savants qui, se- 
lon l'expression populaire, <( ne paient pas de mine ^j et pourtant, sous 
son extérieur rustique et négligé, sous ses traits et ses façons de paysan 
du Danube, se cachaient une vaste mémoire, une sagacité supérieure, des 
connaissances littéraires et {scientifiques très étendues. « C'était un homme 
de taille moyenne, à la barbe brune hérissée; mal vêtu, mal brossé, pas 
souvent lavé ; le manche d'un marteau sortait de ses poches^ pleines de 



54 MUSÉE NEUCHATELOIS 



pierres ; un chapeau de feutre froissé était jeté sur sa toison crépue ; sous 
son front taillé à pic et ses sourcils touffus, deux yeux perçants brillaient 
au travers de ses lunettes ; mais son sourire amical trahissait une bon- 
homie enfantine. Tel est le portrait qu'en a fait un de ses amis. 

Né en 4814, il avait fait de bonnes études de médecine, mais ses in- 
clinations naturelles et ses goûts d'enfance le portaient vers l'étude des 
pierres, la géologie, les fossiles ; personne ne connaissait mieux le Jura, 
Pauvre et menant une vie errante, il était l'ami des paysans, auxquels 
il révélait les sources cachées, les propriétés des couches souterraines 
du sol et le parti qu'ils en pouvaient tirer pour améliorer leurs champs. 
Aussi ses conseils étaient-ils prisés à l'égal des oracles, et l'on se dispu- 
tait l'honneur de l'héberger. Il pouvait de la sorte parcourir pendant des 
saisons les vallées et les montagnes du Jura bernois, soleurois, bâlois sans 
dépenser un sou. Il revint une fois à la Chaux-de-Fonds chez Célestin 
Nicolet, après six semaines d'absence, et retrouva avec surprise dans le 
gousset de sa montre une pièce de vingt francs que son ami lui avait don- 
née à son départ. Il l'avait complètement oubliée, et cependant il déclara 
qu'il n'avait manqué de rien. 

Cet homme de la nature, qui avait amassé de riches collections et 
avait mis en ordre le musée géologique de Soleure, était l'auteur de tra- 
vaux remarquables : ses observations géologiques sur le Jura; ses coupes 
idéales du Hauenstein et des massifs des Loges et du Mont-Sagne avant 
le percement des tunnels, lui firent une réputation. Desor le connaissait 
depuis longtemps ; Gressly avait travaillé pour Agassiz déjà en 1838. A 
partir de 1850 il le recueillit, du moins durant l'hiver, autant par hu- 
manité que par affection. On a voulu donner le change sur ses intentions 
et faire croire qu'il l'exploitait à son profit. M. Hartmann, écrivain dis- 
tingué et l'une des notabilités de Soleure, a fait justice de ces inepties, 
dans sa biographie de Gressly. Travailleur infatigable, Desor savait faire 
travailler les autres, mais il leur rendait toute justice et ne s'épargnait 
pas. « On ne peut parler de ce savant à demi-sauvage, dit-il, sans men- 
tionner l'influence bienfaisante qu'exercèrent sur lui M. Lang, recteur 
de l'école cantonale de Soleure, et l'excellent Ed. Desor, de Neuchâtel. 
Non content de le soutenir, de le diriger dans ses travaux scientifiques, 
et de lui accorder dans sa maison l'hospitalité la plus libérale, Desor 
traitait avec une sollicitude toute maternelle cet enfant de la nature, sans 
expérience du monde; il lui faisait prendre l'habitude de la propreté et 
l'accoutumait à se vêtir avec décence. Chaque fois que Gressly revenait 
de Neuchâtel, ses amis de Soleure s'extasiaient sur sa bonne façon et ses 



EDOUARD DESOR 



55 



manières convenables. Quant à l'élève lui-même, bien que les nombreuses 
ablutions d'ordonnance lui arrachassent des soupirs, il appréciait les con- 
seils bienveillants de son Mentor, pour lequel il a toujours eu une re- 
connaissance qui touchait à la piété filiale. » 

Deux grandes joies furent réservées au pauvre Gressly ; la première, 
lorsque Desor, l'ayant conduit à Cette, il put étudier à son aise les ani- 
maux marins inférieurs, dont il ne connaissait jusque là que les analogues 
fossiles. La seconde, lorsque faisant partie de l'expédition scientifique du 
Dr Berna au Cap Nord, à l'île de Jean Mayen et en Islande, il put véri- 
fier autour des Geysers la justesse de la théorie qu'il avait émise autre- 
fois sur la formation des gisements de fer sidérolitique de Delémont. Aussi 
ne pouvait-on plus le tirer des ruisseaux d'eau chaude où il pataugeait 
avec délices. 



Lorsqu'il revint d'Amérique, Ed. Desor avait dépassé la quarantaine; c'est 
l'âge où les hommes qui ont beaucoup voyagé et fait une grande dépense 
de force musculaire sont sujets à la goutte, dès qu'ils adoptent un genre 
de vie plus sédentaire. Tel est le sort de la plupart des militaires, des 
naturalistes, des chasseurs. Desor n'en fut pas exempt; il en eut des at- 
taques assez fréquentes, très douloureuses'^^et souvent fort longues, qui 
commencèrent à ébranler sa vigoureuse constitution. Il supportait son 
mal et sa réclusion forcée avec une patience, une sérénité auxquelles on 
était loin de s'attendre de la part d'une nature si vivace et si active. Un 
trait qui le caractérise, c'est l'attachement que lui portaient ses ani- 
maux domestiques, chiens, chats, oiseaux, qui lui tenaient alors fidèle 
compagnie et qui obéissaient à tous ses ordres. Parfois ses accès de goutte 
le surprenaient d'une façon bien inopportune, ainsi à^Alger, au moment 
de partir pour Constantine et le Sahara, et en 1867, lors de l'exposition 
universelle et du Congrès anthropologique de Paris, où je le laissai pou- 
vant à peine marcher. Comme il était appelé à entreprendre souvent de 
grands voyages, il parvint à conjurer les retours de cette terrible maladie, 
en s'astreignant au régime des délayants. Sur les conseils de son ami, le 
D' Vogt, il buvait chaque jour plusieurs litres d'eau, sous la forme de 
tisanes qu'il variait pour ne pas les prendre en dégoût. Il en avait une 
telle habitude qu'il en prenait la nuit, à plusieurs reprises, sans être com- 
plètement réveillé. 

Mais le mal qui le menaçait prit une autre forme, et se manifesta dès 
1876 par des abcès fort incommodes aux mains et à la tête. Je vis un jour 
son médecin en ouvrir plusieurs par de profondes incisions qui le lais- 




sèrent avec les deux mains bandées et hors de service. Sa bonne humeur 
n'en fut pas altérée; il me dit en souriant : € Eh bien, mon cher, mainte- 
nant il faut vous résigner à être mon secrétaire, j'ai un tas de lettres à 
écrire. > 

Lorsque sa santé éprouva de plus graves atteintes, qu'il dut, en 1877, 
prendre les bains des eaux mères des salines à Bex, et qu'à peu de dis- 
tance de là il faillit perdre la vie en tombant du wagon sur la voie ; lorsque 
l'année suivante il fallut se rendre à Carlsbad et y rester plusieurs se- 
maines; lorsque enfin, en 1879, il devint urgent de passer l'hiver dans le 
Midi, le coup fut rude. Il le fut d'autant plus que sa vue commençant à 
baisser, il dut recourir à l'assistance d'un secrétaire, et qu'il pouvait pré- 
voir le moment où ses yeux lui refuseraient tout service. Heureusement, 
il trouva à Nice ce qu'il ne s'attendait pas à rencontrer dans une ville 
adonnée au plaisir, une société d'hommes cultivés, sérieux, ayant les 
mêmes goûts que lui et auxquels il s'associa pour étudier l'orographie, 
la géologie et les antiquités de ce beau département des Alpes maritimes. 
Il a publié le résultat de ses observations dans divers opuscules se rap- 
portant à la structure du littoral, à ses fossiles, aux phases qu'il a subies 
en pai'ticulier au delta du Var, à la mâchoire humaine de Valrose, trou- 
vée dans des sables pliocènes, et accusant une haute antiquité. Ces occu- 
pations intéressantes et la société qui l'entourait l'aidèrent à supporter 
sans trop d'ennui l'exil auquel il était condamné. 

Au printemps de 1881, dès le commencement d'avril, me trouvant à 
Nice pour quelques semaines, j'allais le voir tous les jours. Malgré le 
déclin de ses forces et de sa vue, il travaillait encore ; ne pouvant plus 
faire d'excursions lointaines, il voulait du moins terminer la délimitation 
des terrains du bassin de Nice, dont il coloriait le plan, et achever la 
coupe géologique du littoral, à partir de l'Estérel jusqu'à la frontière ita- 
lienne de Vintimiglia. Sans cesse il y avait des afleurements à vérifier, 
et il m'entraînait alors dans des promenades, où le vieux marcheur se 
retrouvait si bien que j'avais peine à le suivre. 

Un problème préoccupait par dessus tout M. Desor, il y a un an ; il 
avait trouvé à Nice une rue Snlzety et personne n'avait pu le renseigner 
sur l'origine de ce nom. Il faut dire aussi que personne ne s'en inquié- 
tait. Ce nom, évidemment suisse et zurichois, ne lui laissait aucun re- 
pos. Il n'eut de cesse qu'après avoir fait fouiller les bibliothèques de 
Neuchâtel, de Zurich, même les archives de l'académie de Berlin, par les 
soins de son ami, le célèbre D^ Wirchow, qui lui procura la solution dé- 
sirée. A la fin du XVIII™® siècle, Sulzer avait été pour Nice ce que fut 



EDOUARD DESOR 



57 



Desor à la fin du XIX»»©, un savant en passage publiant ses observations 
dans divers mémoires qui avaient fait sensation, et lui avaient valu la 
dédicace d'une rue. Qui sait, nous verrons peut-être un jour une rue 
Desor au bord du Paillon. 

Le matin, de dix heures à midi, il y avait toujours du monde dans son 
salon; c'étaient des médecins, des géologues, des amateurs d'antiquités, 
des hommes de lettres, qui venaient le consulter sur les questions les 
plus diverses. Il faut reconnaître que partout où Desor apparaissait, il 
y avait bientôt autour de lui un cercle, attiré par son accueil sympathique, 
la vivacité de son esprit et sa mémoire prodigieuse. Le dimanche qui 
a précédé sa mort, il avait encore eu plusieurs personnes, entr'autres le 
généralfDesvaux, celui qui avait favorisé son voyage au Sahara, et M. Eug. 
Borel, le Directeur de l'Union postale universelle. 

A son retour au pays, et durant le mois de mai de 4881, il vint plu- 
sieurs fois aux réunions de la Société des sciences naturelles, où il fit en- 
core des communications. C'est alors qu'il eut la joie d'avoir pour la der- 
nière fois chez lui ses collègues de la commission fédérale de géologie, et 
de voir enfin la carte de la Suisse à peu près terminée. M. Pierre Merian 
manquait à l'appel ; on lui envoya à Bàle un télégramme sympathique. 
Rien de touchant comme la dernière réunion de ces vieux amis. Avant 
de se séparer, ils voulurent voir, avec M. L. Coulon, la salle de notre 
Musée consacrée à la faune de notre pays et dont la bourse d'Ed. Desor 
avait fait les frais. 

Après avoir assisté avec un vif plaisir à la belle réunion de la Société 
d'histoire à Môtiers, présidée par son ami Fritz Berthoud, il passa l'été 
à Combe- Varin, où il eut encore de nombreux visiteurs, et le !««• novembre 
il partait pour^Nice. Malgré des accidents inquiétants, survenus en oc- 
tobre, il supporta le voyage beaucoup mieux qu'on ne pouvait s'y at- 
tendre ; durant les premières semaines il y eut même une amélioration 
notable dans son état. Mais les accidents reparurent, la faiblesse s'aggrava, 
la respiration devint pénible, l'ancienne vivacité ne se montrait que par 
éclairs. 

Enfin, le 23 février de cette année, il succomba à une pneumonie qu'il 
avait prise dans son appartement (*), et qui l'emporta dans l'espace de 
quelques jours. Des amis dévoués, entre autres M. Reinwald, libraire à 
Paris, accourus en hâte, s'occupèrent de ses obsèques et de sa sépulture 
dans le cimetière du Château, à Nice. C'est là qu'il repose. De là le re- 



(1) Rue du temple 16, au deuxième étage. 



gard domine l'admirable bassin de Nice, encadré d'un côté par les Alpes 
maritimes, de l'autre par la mer aux flots d'azur, où voguent paresseuse- 
ment les navires. Le soleil du Midi caresse de ses rayons les oliviers et 
les palmiers qui ombragent ce site; la brise du soir y apporte les chants 
des pêcheurs, le parfum des roses et des orangers. 

Dix mois auparavant, nous trouvant un soir, au coucher du soleil, sur 
cette colline du Château, d'où l'on a une des plus belles vues du monde, 
il regarda longtemps de ses yeux affaiblis ce tableau magique dont les 
lignes, la lumière, les couleurs ne peuvent se décrire. Enfin, avec un 
sourire, il me dit à voix basse : « N'est-ce pas ici qu'il faudrait dormir 
son dernier somme ? » 

Ses vœux ont été accomplis. 

Mon collège, M. Fritz Berthoud, vous fera connaître, en Ed. Desor, 
l'ami et le citoyen. 

L. Favre. 



DISCOURS DE M. FRITZ BERTHOUD 

Invité à venir aujourd'hui vous parler d'Edouard Desor, je n'ai pas eu 
le courage de refuser; il est si doux de parler d'un ami! Toutefois, je sens 
bien que l'amitié ne suffit pas, et que, pour donner à de simples souve- 
nirs personnels un intérêt digne de cet auditoire et de la personne qui 
en est l'objet, il me faudrait, avec la plume de Parker, (*) le secret de s'en 
servir comme l'a fait celui qui l'a illustrée. 

Des premières années de Desor, de ses études, de sa jeunesse, je sais 
peu de chose. Nous avions l'un et l'autre dépassé « la moitié du chemin 
de la vie D, lorsque nous nous sommes rencontrés, et depuis, dans notre 
longue intimité, il m'a rarement parlé de ses débuts et des événements 
qui l'ont conduit de Fi-ancfort à Paris, de Paris à Neuchâtel et enfin sur 
le glacier de l'Aar où commença notre liaison. 



(1) M. Desor a légué la plume de Parker à l'auteur de cette notice. 



EDOUARD DESOR 



59 



Malgré la célébrité de VHôtel des Neuchdtelois, ou pour mieux dire 
à cause de cette célébrité, je n'aurais pas osé m'y présenter seul. Un 
homme de cœur et d'intelligence, un patriote que l'histoire n'oubliera 
pas, mon vieux camarade, Georges DuBois, m'y conduisit. Desor l'ap- 
préciait et l'aimait. Ils[avaient ensemble traversé la Strahleck! Nous fûmes 
bien reçus au pavillon; on organisa pour le lendemain une ascension. 

Triftenhom ! Les clubistes ne célèbrent point ta gloire ! tu n'es qu'un 
citoyen obscur du peuple alpestre, mais ta cime modeste reste éclairée 
pour moi de Yalpen-glûhn d'un beau jour. J'y suis monté avec un ami, 
j'en suis redescendu avec deux, et il semble que les liens formés à ces 
hauteurs, où les passions du monde n'arrivent pas, sont pour toujours 
à l'abri de leurs attaques. 

De ce moment, mes relations avec Desor n'ont pas été interrompues. 
Mais c'est le séjour qu'il fit à Paris, avec Agassiz, avant leur départ pour 
l'Amérique, qui les a cimentées. Je ne suis pas un savant; il fallut toute 
la bienveillance de ces hommes distingués pour combler le fossé qui me 
séparait d'eux. Nos demeures n'étaient pas moins éloignées que nos es- 
prits; ils logeaient à côté du Panthéon et j'habitais sous les moulins à 
vent de Montmartre. Cependant la distance était franchie presque chaque 
jour. Dans le petit atelier où j'essayais, bien tardivement, le long et dif- 
ficile apprentissage du peintre, ils m'apportaient les nouvelles des mondes 
anciens et des mondes futurs, du monde présent aussi, de l'Institut, du 
Jardîn-des-Plantes, de la Sorbonne, et c'est ainsi qu'en les écoutant, ils 
m'ont permis d'esquisser leurs portraits, côte à côte sur la même toile. 
Les heures passaient rapidement. Souvent, pour les prolonger, ils res- 
taient à dîner et amenaient quelques savants de leurs amis. Je me sou- 
viens surtout de M. Requien, créateur et directeur du Musée d'Avignon. 
Ce botaniste aimable et spirituel arrivait toujours chargé d'histoires et 
de nouvelles qu'il racontait à merveille, et, par surcroît, les poches 
pleines d'ananas, de grenades et de bananes. Ces fruits, alors très rares, 
n'avaient point mûri sous le soleil des Antilles ; ils venaient tout simple- 
ment des serres du bon roi Louis-Philippe, et cette origine royale n'en 
diminuait point la saveur. 

Gleyre, Juste Olivier, Charles Clément, mon frère, venaient de leur 
côté. Alors la fête était complète, et les graves discussions, les récits gais 
ou sérieux, les bons mots, comme une troupe d'hirondelles agiles, par- 
taient en tous sens, montant, descendant, planant, tournant, virant d'un 
ferme coup d'aile, sans jamais tomber, sans jamais lasser. Art, science, 
littérature, tout ce qui est digne d'occuper la pensée humaine, animait 



tour à tour ces vifs entretiens. Que n'en puis-je rappeller quelques traits! 
Hélas ! Rayons disparus, paroles envolées, neiges d'antan ! 

C'est là qu'un soir Agassiz sortant de l'académie vint tout ému et boule- 
versé nous raconter les premières expériences de télégraphie. Oui, nous 
disait-il, d'une chambre à une autre chambre, portes fermées, on peut 
se parler; j'en ai été témoin, je l'ai vu, et je ne serais pas étonné que 
d'ici à 8 ou 10 ans on parvint à établir des communications écrites de 
rue en rue et qui sait? peut-être d'une ville à une autre. Le merveilleux 
s'empare du monde. 

Il a pu voir sa prédiction accomplie, en moins de temps qu'il ne croyait, 
et lancer sa pensée ardente du nouveau continent à l'ancien, au travers 
de l'océan .... 

Que dirait-il aujourd'hui? Ce n'est plus la lettre, c'est la parole, c'est 
le son de la voix bien-aimée qui bientôt portera au loin le courage aux 
absents, la joie aux exilés. 

Âgassiz partit le premier ; peu de temps après, Desor alla en Scandi- 
navie étudier les traces des glaciers et vérifier, sur un théâtre nouveau, 
les observations recueillies dans les Alpes. Cette mission accomplie, il 
revint à Paris achever le volume déjà préparé par Agassiz et par lui sur 
les Echinides. 

Ce travail le retint jusqu'au commencement de 1847. 

Avant de quitter l'Europe, il voulut réunir ses amis dans le petit hôtel 
où il logeait, rue Copeaux, hôtel d'étudiants, où, avant lui, j'avais été 
attiré par plus d'un compatriote et entr'autres par le pauvre Ferdinand 
Du Bois, esprit original, profond, qui semblait destiné à une carrière longue 
et brillante et qui fut si tôt et si tristement enlevé à la société. Ce der- 
nier souper de Desor, je ne l'oublierai pas ; toute la jeune phalange des 
savants de l'époque y était ; on y discuta de tout ; on y fit bien des hypo- 
thèses ; on y but largement, et môme on y chanta, ce qui prouve qu'il 
y avait au moins un Suisse parmi les convives. Celui-là adressa à l'amphy- 
trion des couplets dont le refrain était, sous forme d'axiome, un conseil 
que Desor, heureusement pour nous, a suivi : 

« Partir, c'est bien; mais revenir, c'est mieux. » 

Desor s'est embarqué au Havre le 2 mars 1847, un an, jour pour jour, 
après son départ de Neuchâtel. Sur le conseil d'Américains, il avait choisi 
pour ce voyage un navire à voiles, monté et servi par des Américains, 
quoiqu'il portât un nom bien français : la Sylvie de Grasse; la traversée 
dura 28 jours. 

A peine en mer, une tempête terrible assaille le navire et menace d'en- 



EDOUARD DESOR 61 



voyer le naturaliste achever ses études dans Thumide royaume de ses bons 
amis léB -oursins. Au milieu de ce danger, une seule chose occupe Desor : 
la beauté du spectacle^ eitout ému d'admiration il nous retrace, au crayon, 
un tableau qu'il achève par ces mots : c Que n'êtes-vous là? » Ce trait rap- 
pelle ce peintre de marine qui se faisait attacher au mât pour étudier le 
mouvement des flots en furie. ' 

Dès lors un commerce épistolaire régulier s'établit entre nous, avec 
les seules interruptions des moments que nous passons ensemble. Sa der- 
nière lettre fut dictée quelques jours avant sa mort. Ce n'est pas un adieu ; 
il comptait encore revoir Neuchâtel, Combe- Varin, ses amis; du moins 
il le disait ... et nous le répétions sans beaucoup Tespérer. 

Au mois d'octobre, par une belle journée de vendanges, après avoir en- 
semble parcouru sa vigne de Clos-Brochet, et admiré les superbes espa- 
liers qu'il a plantés, soignés, taillés, si longtemps, avec tant de soins, 
nous montâmes à la gare. Là, en nous embrassant, nous eûmes, Tuti et 
l'autre, sans en rien témoigner, le sentiment que nous ne nous revenrions 
pas. Mais cette impression ne nous troubla point. Sans nous demander 
lequel des deux serait le premier appelé, nous savions que la séparation 
était proche ; elle faisait même le sujet ordinaire de nos entretiens, et ne 
les rendait pas pour cela tristes et moroses. 

Cette longue correspondance est pleine d'intérêt. Desor y aborde tous 
les sujets, traite toutes les questions avec la facilité, la clarté, la précision, 
et ce don personnel d'analyse ingénieuse, d'observation exacte et fine qui 
le distinguait à un si haut degré. 

Beaucoup de ces lettres, surtout celles qu'il écrivait des Etats-Unis, 
mériteraient d'être publiées. Elles expriment, avec l'entrain joyeux que 
donne la vue de perspectives immenses, ouvertes tout à coup devant soi, 
les espérances et les illusions que, Agassiz et lui, nouveaux colons, 
nouveaux pionniers, éprouvent sur cette terre américaine, où ils sont ac- 
cueillis et fêtés comme des demi-dieux descendus de l'Olympe. 

Je ne fiais ce que vaut en allemand le style de Desor, mais sa plume 
en français est alerte, vive, agréable; elle se meut à Taise, elle court, 
elle vole où elle veut et comme il lui plaît. Le vieux fonds de sang gau- 
lois qui dormait en lui s'éveille, se ranime, s'ébat et triomphe. Il le sent, 
il s'en grise; la seule chose qu'il regrette, là-bas, c'est la conversation de 
Paris ... et de Neuchâtel. Ah! s'écrie-t-il, ce n'est qu'en français qu'on 
cause bien. Et Agassiz partage cet avis. 

Les récits de ses expursions dans les Alpes trahissaient déjà son ori- 
gine; ils ont son cachet à lui, sa marque personnelle, la saveur forte et 



HusÉB Nbuchatblou. — Janvier 1883. 



62 MUSÉE NEUCHATELOIS 



franche du soleil de la Camargue , aucune gêne, aucun embarras, pas le 
moindre goût de terroir d'Outre-Rbin . . . des Valangines, peut-être, et 
ce n'est pas à nous de leur en faire un reproche. Ces deux volumes 
gardent une place et une valeur particulière dans la série devenue si 
considérable des livres inspirés par notre pays. 

Desor parle d'Âgassiz autant et plus que de lui-même. Agassiz a dit 
ceci, Âgassiz a fait cela. Il s'associe à ses projets, il se réjouit de ses 
succès, et les raconte, les célèbre ou les chante avec enthousiasme. Leur 
vie est commune, tout est de moitié, mais c'est Âgassiz qui en est l'âme, 
on dirait la lune de miel d'un mariage d'inclination. Parfois Agassiz ajoute 
quelques lignes aux lettres de Desor, et cela n'y gâte rien, on peut le 
croire. Cependant la note en est plus triste, il a des accès de mélancolie 
et des heures de regrets. Les applaudissements qui l'accueillent, les hon- 
neurs qu'on lui rend ne l'empêchent pas de tourner ses regards vers la 
vieille Europe. « Que le temps passe vite! » écrit-il moins d'une année 
après son arrivée à Boston, c En vous quittant, je croyais qu'à pareille 
« époque je serais sur le point de faire des préparatifs de retour, et me 
c voilà nanti d'un diplôme sous forme d'invitation à donner des cours à 
€ la nouvelle école scientifique de Cambridge. » 

Une autre fois : 

« Depuis bien des semaines je broie du noir à en être malade. Aussi 
« votre lettre est venue bien à propos me dérider le front. Malheureuse- 
c ment je n'en sens que plus vivement que je suis éloigné de tous ceux 
« qui me sont chers » 

Cette disposition n'a rien d'affecté. Je lis ce passage dans une lettre de 
Desor : 

c Pendant que je vous écris, d'aimables demoiselles, nos voisines, chan* 
< tent des airs italiens et suisses. Ceux-ci ont tellement ému Agassiz que, 
« laissant là son ouvrage, il est sorti, de peur de prendre le keimweh. > 

Et dans le même temps, Desor disait : 

« Agassiz est comme l'oracle de Delphes ; ses leçons sont autant de ré- 
« vélations pour les Yankees. » 

A Boston 3000 personnes suivaient son cours sur les poissons ; la salle 
n'en pouvait contenir davantage; plus de 12,000 s'étant fait inscrire, on 
tirait au sort et la chance désignait les élus. Parmi ceux-ci plusieurs 
étaient des spéculateurs ; ils revendaient leurs billets jusqu'à cinq dollars ; 
c'est presque le prix que l'on payait dernièrement pour une soirée de 
Sarah Bernhardtl 

A New-York cinq ou six journaux se sont enridiis à reproduire ses 



EDOUARD DESOR 



63 



leçons, non seulement le texte, mais les dessins qu'il avait tracés sur 
la planche noire. Ces feuilles étaient si recherchées que Desor ni Âgassiz 
n'ont jamais pu en avoir une collection. 

Âgassiz était un charmeur. Les dames mettaient autant d'empressement 
que les hommes à assiéger ces conférences. Etonné de tant de zèle, Desor 
demanda à l'une d'elles quel intérêt si grand elle pouvait prendre aux 
questions que tiaitait le professeur, celles de savoir, par exemple, si les 
huîtres ont un cœur, ou si elles n'en ont pas, quelle est la loi qui pré- 
side à la distribution des écailles sur le corps des poissons — et d'autres 
du même genre. 

« Aucun, répondit la dame avec une naïveté charmante. Aussi je 
« ne prête pas la moindre attention aux savantes démonstrations de votre 
<i ami ... Je regarde sa figure^ j'écoute le son de sa voix, je l'admire . . . 
< c'est que, voyez-vous, je suis un peu artiste, Monsieur, d 

Hélas! l'impitoyable destin ne devait pas permettre qu'une union si 
belle et si rare, si riche en promesses et en espérances put échapper à 
la fragilité des choses de ce monde. Une gelée soudaine frappa ce beau 
veiner en fleurs . . . 

Au mois de juin 1848, les deux frères d'armes se séparèrent, et malgré 
tant de raisons qui devaient les rapprocher, ils ne se revirent plus. 

Je ne veux pas rechercher ici les causes de cet accident malheureux, 
car ce ne fut qu'un accident, encore moins le juger. Tout ce que j'en puis 
dire, c'est que l'un et l'autre de ces nobles cœurs en gardèrent une bles- 
sure qui ne se ferma jamais. 

Pour Desor, c'était le fondement de sa vie qui s'écroulait. Longtemps 
il ne sut de quel côté diriger désormais ses études et son activité. Dans 
ce désarroi, il songea à revenir en Europe. Mais l'argent lui manquait et 
des amis le retinrent. Il se fit en quelque sorte un partage dans les rela- 
tions déjà acquises en Amérique. Chacun d'eux eut son cercle, son en- 
tourage, ses appuis, ses recommandations, et si je puis parler ainsi, son 
champ de travail particulier, l'un sans doute moins étendu, moins en vue, 
mais non pas moins honorable et utile que l'autre. 

Agassiz partit peu après pour le lac Supérieur et Desor vers la fin de 
juillet naviguait sur le steamer de guerre le Bibby beau et grand navire 
avec lequel Agassiz avait déjà, l'année précédente, fait une exploration 
scientifique. Trois bâtiments de moindre dimension l'accompagnaient 
sous les ordres du capitaine Davis, marin distingué, chargé par le gou- 
vernement d'étudier les barres et les récifs si redoutables sur les côtes 
des Etats-Unis. 



64 MUSÉE NEUCHATELOIS 



Desor n'avait d'autre but que de continuer par des dragages ses re- 
cherches sur les animaux qui pullulent au fond des mers. Mais bientôt 
le chef de l'expédition ayant reconnu son mérite l'associa officiellement 
à sa mission. En outre, il lui proposa de faire en collaboration un ou- 
vrage sur l'action des courants océaniques. Leur imagination excitée al- 
lait plus loin encore ; ils formèrent le plan de parcourir et d'explorer 
l'océan Pacifique dans toute son étendue. 

J'ignore ce qui advint de ces projets ; Desor ne m'a plus reparlé, ni du 
mémoire, ni du voyage. 

En revanche il m'a raconté fort en détail tous les épisodes de son sé- 
jour sur le Bibb, qui se prolongea jusqu'à la fin de l'année, et le pitto- 
resque ni l'intérêt ne manquent à ces tableaux. Le temps qu'il passa ainsi 
fut, selon sa remarque, un rayon de soleil au milieu d'une époque sombre 
et triste. 

Il alla ensuite prendre ses quartiers d'hiver à Boston chez son protec- 
teur, M. Cabot, emportant avec lui une immense collection de coraux et 
de mollusques, qu'il fallait classer et examiner. Mais cette tâche attrayante 
ne lui fournissait pas le pain quotidien. « In order to make money, i& il 
se fit professeur — professeur de langue française pour dames. Un pen- 
sionnat de jeunes filles l'admit dans le sanctuaire à ce titre, et de plus il 
ouvrit un cours libre pour de grandes demoiselles ; « cours qui me fut, » 
écrivait-il, « d'autant plus facile et agréable que la plupart des élèves sa- 
« vaient le finançais mieux que moi. » . 

En 1849 il est à Cambridge et je n'ai que deux lettres de cette ville et 
de cette année, ce qui me fait penser qu'il en employa la plus grande 
partie en courses lointaines. 

Il est vrai que Desor avait la mauvaise habitude, trop répandue, de 
dater ses lettres incomplètement. Souvent il oublie l'année ; parfois il in- 
dique seulement le jour de la semaine : mardi, jeudi, dimanche. Il se 
peut aussi que quelques lettres se soient perdues, soit en route, soit chez 
moi. 

4850 arrive; Desor est attaché au Geological Survey des Etats-Unis, 
et à ce titre il parcourt toute la région encore inconnue alors, ou mal 
connue, des grands lacs. La Revue suisse a publié la lettre qu'il m'écrivait 
du Saut de Sainte-Marie, à 4500 milles de Boston, et son exploration 
de la Forêt- Viei^e aux bords du Monistique. Ce ne sont que des fragments, 
des scènes détachées de sa vie de pionnier, au milieu des sauvages; sa 
correspondance en contient le tableau complet. 



EDOUARD DESOR 



m 



Me blàmerez-vous d'en rappeler un trait, un mot, qui est resté entre 
nous comme un signe , particulier d'alliance et d'amitié? . . 

U m'écrivait des bords du lac Michigan : 

« Les rameurs de mon canot sont des Indiens pur sang, qui savent à 
c peine quelques mots de français. En. conséquence j'apprends l'indien, 
€ ce qui amuse considérablement ces bonnes gens. Je puis dire que j'ai 
t fait leur conquête depuis que je vous parlais d'eux au Saut-Sainte-Marie. 
€ Quand je les rejoins après une séparation de quelques jours, ils ne man- 
te quent pas d'accourir au devant de moi en criant : Kaï^horNica ! Kaï-^ha^ 
t Nica ! Bondjou t Bondjou^Nica, 

« Nica veut dire ami — Kaï-ha (ou Taï-ha) voilà ! Bondjou est une al- 
f tération du mot bonjour qu'ils ont emprunté aux Canadiens, leur langue 
c n'ayant pas de salut aussi court. » 

Dès lors, toutes les lettres de Desor ont commencé par Xat-fta-Mea, et 
ce simple mot de Nica a remplacé entre nous toutes les formules de ^- 
lutations épistolaires aussi bien que celles du revoir et de l'adieu. 

La campagne de 1851 fut consacrée à une exploi-ation des houillères 
de la Pensylvanie. Cette fois Desor, à sa grande satisfaction, avait réussi 
à enrôler Lesquereux dans le corps expéditionnaire, et comme on peut 
le penser, les connaissances approfondies que celui-ci avait de la botanique 
et de la paléontologie lui acquirent bientôt un rôle prépondérant parmi 

■ 

les savants de la troupe. Loin d'en être jaloux, Desor s'en réjouit et se 
fait modestement le dessinateur.de Lesquereux. 

Une de ses lettres est ornée d'une vignette de sa main où on les voit 
dans cette situation, lui penché sur son papier, et Lesquereux tenant le 
parapluie. Raphaël n'aurait peut-être pas signé ce dessin, mais il 
a un commentaire qui ferait honneur au plus grand artiste, c'est par 
dévouement, par désir d'être utile au botaniste, et à la science, qu'il se 
soumettait à ce labeur inaccoutumé. Le marteau et la pique eussent été 
moins lourds à ses doigts que le crayon. 

Ni l'absence ni l'âge n'ont apporté la moindre altération dans les rap- 
ports de ces deux collaborateurs. L'une des dernières lettres que Desor 
a pu lire lui venait encore de ce modeste savant, de ce sage, car il 'est 
autant l'un que l'autre, (jui continue à honorer le nom neuchâteloîs sur 
la terre américaine (*). 

Desor avait donc triomphé de l'isolement. Une carrière brillante, fruo- 



(1) Voir à la fin deux iettren de M. Lesquereux écrites à roccasion de la mort de Desor. 



66 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



tueuse, bien selon son goût et ses aptitudes, s'ouvrait devant lui. Sur ce 
vaste théâtre du nouveau monde il avait conquis en trois ans une noto- 
riété personnelle incontestée, la bienveillance, Testime, Tamitié des per- 
sonnages les plus éminents de la république et des relations nombreuses 
dans toutes les classes de la société. En s'y fixant il pouvait sans présomp- 
tion rêver plus encore, même la fortune, même la gloire. 

Mais son étoile le rappelait en Europe. Son frère malade voulait l'avoir 
près de lui. Sans hésitations, sinon sans regrets, il abandonna ce bel ave- 
nir ; il dit adieu à Lesley, l'illustre géologue, à Parker, le grand apôtre 
de l'affranchissement des nègres, cet homme à la vie sans tache, tout 
entière consacrée à ce qu'il a cru la vérité, la justice, et qui, épuisé, à 
bout de forces, ti*aversa l'océan pour venir mourir dans les bi*as de son 
ami ; à d'autres encore moins célèbres, mais non moins chers et qui tous 
lui sont restés fidèles. 

C'est à Plymouth, le 20 mars 1852, que Desor remit le pied sur le sol 
de la vieille Europe. U avait 41 ans. 

Ici commence une nouvelle période dans la vie du bon Nica^ période 
féconde, heureuse pour lui et pour nous. Affranchi désormais des soucis 
du lendemain, son esprit, comme un libre oiseau aux ailes puissantes, 
prit son vol vers tous les domaines de la science et de la pensée. Tout l'at- 
tirait, tout le retenait. Nul ne pouvait mieux s'appliquer le mot du poète 
latin : c Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. » 

Ce n'est pas à moi qu'il appartient de dire ce qu'il a été, ce qu'il a 
fait pour Tinstruction dans notre pays, son zèle à en répandre le goût, à 
stimuler les efforts, à exciter, à soutenir les petits et les faibles. Je vivais 
alors loin de lui. M. Favre l'a vu de près, il a partagé ses labeurs, ses 
luttes, ses projets, ses espérances, et aussi ses mécomptes, ses lassitudes, 
ses désenchantements. Il a été à la peine, il est juste qu'il soit à l'hon- 
neur, et .qu'une partie des éloges qu'il vient d'accorder au soldat couché 
sur le champ de bataille revienne à lui, encore debout et toujours com- 
battant. 

Ce qu'il m'est permis, peut-être, de rappeler, parce que j'en ai été le 
témoin, c'est le rayonnement, si j'ose ainsi dire, des travaux de Desor, 
à l'extérieur, et aussi, en peu de mots, son rôle politique parmi nous. 

Desor a justifié le proverbe, il était beaucoup plus apprécié au dehors 
que chez lui. J'avais déjà pu m'en apercevoir en France: le titre de son 
ami me valait partout la meilleure des recommandations. 

Je le compris mieux encore dans notre voyage en Provence et en Italie. 
Dès que nous étions installés quelque part, les professeurs, les hommes 



EDOUARD DESOR 67 



distingués et parfois les autorités de la ville afQuaient à notre hôt6l. 
Chacun avait quelque renseignement à lui demander, quelque observation 
à lui soumettre. Le géologue voulait avoir son avis sur un pli de terrain 
ou sur un caillou, l'antiquaire lui apportait sa dernière trouvaille, Tan- 
thropologiste un fragment de crâne, et tous s'inclinaient devant ses dé- 
cisions. 

On ne m'accusera pas de prévention d'amitié. Ces doctes entretiens, 
trop techniques pour moi, me faisaient cruellement sentir mon ignorance 
et souvent, pour les fuir, j'allais me consoler devant quelques vieux ta- 
bleaux que Desor n'aimait pas et que j'admirais . . . Après tout, chacun 
sa partie, me disais-je ... 11 faut bien se contenter de ce qu'on a. 

Ces témoignages d'estime se renouvelaient partout. Il n'était ni ville ni 
bourgade où quelqu'un ne sût le nom du professeur. Chaque station avait 
pour ainsi dire son érudit en embuscade pour l'attendre et le happer au 
passage. Dans les capitales des provinces, il ne s'appartenait plus et à 
Rome les ministres mêmes voulurent le recevoir. 

Du reste, il n'est pas besoin de sortir des Ihnites de notre canton pour 
juger du rang où ses travaux l'avaient placé dans l'estime des savants 
des deux mondes. Montez à Combe-Varin et lisez sur les arbres de l'a- 
venue et de la forêt les noms de ses visiteurs étrangers. Ce livre d'or de 
ses hôtes est aussi le livre d'or de la science contemporaine ; la plupart 
des élus de l'intelligence et de la renommée dans tous les domaines et de 
tous les pays sont venus sous ses ombrages, maintenant consacrés, ex- 
poser, discuter leurs découvertes, leurs observations, leurs idées, comme 
on fait avec ses égaux et ses pairs. La variété de leurs talents indique 
celle des aptitudes de Desor. Il fallait que l'antiquaire aussi bien que le 
naturaliste, le philosophe, le philanthrope, le littérateur même fût assuré 
d'avance qu'il allait trouver à Combe-Varin un partenaire capable de le 
comprendre et de lui donner la réplique pour y être attiré. 

Mais cette multitude de dons, cette curiosité intelligente répandue sur 
tous les sujets, qui donnaient tant d'agrément et d'intérêt à son com- 
merce, ont, peut-être, vis-à-vis de ceux qui en jugeaient de loin et 
par oui-dire, paru un signe d'infériorité. Notre siècle ne comprend et 
n'estime que les spécialistes. Il ne veut plus, malgré tant d'exemples écla- 
tants, croire aux Pic de la Mirandole, aux Léonard de Vinci. On ne 
permet plus à un industriel de sortir de son métier, ni à un penseur du 
cercle étroit et particulier où d'abord il se sera montré capable et in- 
génieux. 

Rien de plus faux et de plus injuste. La pensée ne connaît pas de li- 



68 MUSÉE NEUCHATELOIS 



mites ; tout l'espace lui appartient et lorsqu'elle a pris son vol au-dessus 
du champ mesquin des choses matérielles, ses forces s'accroissent avec 
le nombre des sphères qu'elle touche et qu'elle parcourt. Le mal de notre 
époque est, au contraire, l'absence d'idées générales, de goût pour les 
excursions désintéressées et pour les grands voyages de l'esprit au travers 
de l'inconnu, à la poursuite de ses problèmes, soit qu'ils se cachent dans 
le passé, soit que l'avenir les dérobe encore à nos yeux. 

Desor nous donnait un autre et meilleur exemple. Il n'est pas une 
question de notre temps qui ne l'ait occupé, et longtemps retenu. Après 
avoir sondé les mers, retiré des lacs les débris des races disparues, 
fouillé et j'allais dire disséqué les montagnes, mesuré la marche des gla- 
ciers, interrogé les vents qui passent, et les nuages errants, après avoir 
vu l'Amérique, le Sahara, l'Europe, mis le pied sur les sommets plus 
haut que l'oiseau ne peut monter, descendu sous le soi plus bas que ne 
vont les vers de terre, et partout interrogé la nature, cherché avec ardeur 
ce superflu de l'intelligence qui est bientôt devenu le nécessaire, il n'a 
pas mm la main avec moins de 2èle aux choses pratiques et positives, et le 
pauvre rêveur, à l'étonnement de beaucoup, est devenu, dès que l'occasion 
s'en est offerte, un législateur éminent, un grand cttoyen. 

(Test en 1859 que Desor obtint la naturalisation neuchàteloise , et 
par un don gratuit les droits de communier du village des Ponts- 
Martel. Trois ans après il était nommé député au Grand Conseil,' et 
dès lors il y a conservé son siège sans interruption jusqu'à sa mort. Il 
s'y fit remarquer par des qualités assez peu communes pour être signa- 
lées : son assiduité aux séances, le soin consciencieux avec lequel il étu- 
diait tous les sujets soumis aux délibérations du Conseil. Son avis, tou- 
jours appuyé sur un examen attentif et approfondi des questions, les vues 
nouvelles et judicieuses qu'il y apportait lui donnèrent bientôt une auto- 
rité incontestée. Il fut deux fois président de ce corps. Mais son influence, 
son esprit d'initiative, son ardent amour du progrès, se firent sentir sur- 
tout en matière d'instruction publique. Ce point occupait la première 
place dans ses préoccupations. La reconstitution de nos collèges et de 
l'Académie fut en grande partie son œuvre ; et plus tard, dans l'Assemblée 
fédérale, où il représenta notre canton pendant onze années consécutives, 
tant au Conseil des Etats qu'au Conseil National, nous le voyons propo- 
ser, défendre, soutenir, avec une infatigable persévérance, toutes les me- 
sures qui peuvent favoriser le développement des écoles à tous les degrés. 

Suivant lui, les réformes politiques n'avaient point de base assurée sans 
une instruction populaire plus lai^e, plus répandue, plus accessible à tous. 



Pour atteindre ce but il demandait que la Confédération la prit sous 
son patronage et créât sur plusieurs points de son territoire des écoles 
normales d'instituteurs. Notre canton s'était associé à cette idée, et l'on 
n'a pas oublié les efforts de l'un des professeurs de cette Académie pour 
la faire réussir. Le projet échoua, mais il n'est pas abandonné, et la petite 
plante rejetée pourra quelque jour, bientôt peut-être, devenir un arbre 
vigoureux, dont les fruits réjouiront nos enfants. 

Il ne faudrait pas croire que Desor fut apprécié seulement sous ce rap- 
port à l'Assemblée fédérale. Son savoir immense, les charmes de sa con- 
versation, l'aménité de son caractère, sa réputation, lui acquirent dès son 
arrivée une position à part et très élevée. Il devint le centre d'un groupe 
nombreux de députés de tous les partis. La politique ne perd pas à ces 
rapprochements, encore moins à céder par moments la place à la science 
et à l'idéal ; elle en profite. Après ces excursions on revient à elle comme 
on descend des cimes, plus libre, plus dégagé de préventions, de pré- 
jugés et de haines. Au fond, l'attrait qu'inspirait Desor et son influence 
sortaient d'une source unique, claire et vive, intarissable : l'amour de 
l'humanité, la passion du vrai, du juste avec le besoin d'en composer le 
progrès des sociétés. On devinait en lui un apôtre, un missionnaire qu'au- 
cune fatigue ne rebutait, non plus qu'aucun mécompte. 

Hélas ! Les meilleurs arguments, les plus beaux discours n'ont jamais 
changé personne! Desor n'a peut-être pas fait une seule conversion; 
mais adversaires ou alliés l'écoutaient toujours avec plaisir, sachant bien 
que son zèle de prosélytisme ne cachait aucune ambition personnelle. 

Nommé président du Conseil national, il déclina cet honneur, par mo- 
destie, ce qui vaut la peine d'être cité. 

Permettez que je m'arrête un instant à ces séjours de Berne qui furent 
pour Desor et pour tous ceux qui y ont été avec lui une époque heu- 
reuse. 

La Constitution de 1848 venait de donner à la Suisse vingt-trois années 
de paix et de prospérité. Les orages étaient oubliés et leurs traces effa- 
cées. Un besoin immense de concorde, un besoin de solidarité, d'unité 
s'était éveillé dans les âmes. Le faisceau, si bien lié qu'il fût, ne paraissait 
pas l'être encore assez, et de toutes parts la grande voix populaire avait 
poussé ce cri qui devint tout le programme de la révision de 4872 : un 
peuple, un droit, une armée. Desor l'entendit et s'y associa avec autant 
d'ardeur que de conviction. Seulement, je le repète, parce que c'est un 
trait distinctif de son caractère et de son rôle dans cette réforme, le dé- 
veloppement social par la diffusion des lumières et du bien-être primait 



MusÉB Nbucuatbloi8. — Janvier 1883. 6 



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70 MUSÉE NEUCHATELOIS 



tout à ses yeux. Il ne séparait pas le devoir du droit, la conscience de 
rintelligence : il croyait à la suppression des misères matérielles, morales, 
spirituelles, par la dignité de la vie, par la bienveillance mutuelle — en 
un mot au bonheur universel par la pratique universelle de la vertu. 

Ces belles espérances, ou, si Ton veut, ces illusions, semblaient au reste 
planer sur l'Assemblée fédérale tout entière. Par anticipation elle réalisait 
son œuvre. S'il y avait encore dans son sein bien des divergences de 
vues et de moyens, tous ses membres d'un même cœur poursuivaient le 
même but: l'union dans la diversité. 

Ah! ces jours de 1872, quel souvenir! Ceux qui ont pu les voir, y 
assister, y mêler leurs aspirations, leurs rêves, leurs pensées, ont entrevu 
l'aurore des temps futurs. Elle est évanouie; qu'importe? D'autres la re- 
verront. Un nuage a passé et déjà le rayon qu'il a couvert d'ombre, le 
désir qu'il a étouffé, reparaît dans les discours des fêtes patriotiques et 
dans les programmes de toutes les nuances. 

Cette éclipse a affligé Desor ; il en a prévu les résultats qui se développent 
aujourd'hui sous nos yeux, mais le vieux lutteur ne s'est point découragé. 

Un échec plus personnel, un mécompte plus direct n'a pas davantage 
troublé sa philosophie et sa bonne humeur. Je veux parler de son ex- 
clusion du parti radical de notre canton, dont il avait été, dès son entrée 
aux affaires publiques, l'un des membres les plus écoutés et les plus in- 
fluents. Cette séparation ne changea du reste ni ses principes, ni ses 
idées. Avec la même activité sereine, il continua de combattre ce qui lui 
semblait faux ou dangereux, et de soutenir ce qu'il croyait bon et utile, 
sans espérer, ni vouloir d'autre recompense que celle qui s'attache à la 
recherche du vrai et du bien. 

Ce fut dans tous les domaines son mérite, ou son défaut. Jamais il ne 
soumit son jugement à celui d'autrui, jamais on ne l'a vu par obéissance, 
intérêt ou esprit de parti, abandonner l'opinion ou la cause à ses yeux la 
meilleure. C'est ainsi qu'il n'a pas hésité, malgré ses amis, à se joindre 
aux partisans de la représentation des minorités. * 

l Toutefois, cette fermeté sans aigreur, aussi bien que le calme qu'il op- 
posait aux injustices et aux contradictions, ne tenait pas chez lui, comme 
il arrive quelque fois, à une confiance en soi trop développée, ou à une 
connaissance des choses qui ne l'était pas assez. 

Les vicissitudes de son existence longtemps précaire et agitée, ses 
épreuves, peut-être ses fautes, lui avaient acquis de bonne heure l'expé- 
rience du monde. Il savait ce qu'on en peut attendre et à quelles diffi- 



EDOUARD DESOR 71 



cultes il faut se préparer si Ton veut servir ses semblables et mettre son 
but au-dessus du repos et de son propre intérêt. 

Surtout il comprit, à l'exemple des marins, que pour ne pas errer au 
hasard sur la vaste mer, il était nécessaire de se pourvoir d'une bous- 
sole, d'un gouvernail, et de relever souvent avec soin la direction du 
navire et sa situation. Cette observation l'engagea à s'imposer, jeune 
encore, la tâche de noter chaque soir ce qu'il avait fait, ce qu'il avait 
pensé pendant la journée, sans s'épargner, au besoin, les critiques et 
les reproches. 

On comprend ce qu'un tel exercice, régulièrement suivi, peut donner 
d'empire sur soi et de force de volonté. 

Desor appelait cette habitude, imitée de Franklin, la clef du self-go^ 
vemment. 

Mais ce self-govemment, auquel Desor tenait beaucoup, reposait sur 
une base que je crois meilleure encore. 

Ne voir en lui qu'un géologue, un curieux, un savant, doublé d'un 
homme politique, est une erreur. Ses nombreux et importants travaux 
de science pure, le rôle considérable qu'il a rempli dans les affaires 
publiques ne sont qu'une partie de son activité. Desor était encore un 
penseur et — je vais étonner beaucoup de mes auditeurs — un esprit 
religieux. Assurément si l'on réserve ce titre à ceux qui font profession 
d'une foi positive et déterminée, romaine ou calviniste, Desor n'y a 
pas droit. Mais si on l'applique aux hommes que les mystères de ce 
monde et de l'infini tourmentent, on ne peut le lui refuser. Il était hanté 
de ces hauts problèmes, il les interrogeait sans cesse, il s'informait avec 
inquiétude, avec passion, de toutes les manifestations de la divinité sur 
la terre. 

Cette tendance naturelle de son esprit explique son intimité avec Par- 
ker et ses relations suivies avec tous les représentants du christianisme 
libéral. Il assistait à leurs réunions à côté des Lang, des Bitzius et de 
tant d'autres, et là cpmme partout il ne tardait pas à prendre une place 
importante et remarquée. 

Volontiers les hommes à convictions fortes plaident, prêchent et conver- 
sent.... s'ils le peuvent. Desor n'échappait pas à la règle; il y avait un 
coin d'apôtre sous le naturaliste. 

Si l'on voulait un jour réimprimer ses nombreux opuscules épars et 
à demi perdus, ne fût-ce qu'un choix, il ne faudrait pas oublier deux ou 
trois articles très instructifs et très curieux, insérés dans les publications 
de la firaction libérale du moderne protestantisme. 



72 MUSÉE NEUCHATELOIS 



Un résultat de ce grand mouvement, et celui auquel Desor s'intéressait 
le plus, a été de faire passer des institutions dans les mœurs la liberté 
de conscience et de culte. Comme tous les penseurs, comme Parker en- 
core, Desor avait une franche haine pour toute oppression, et il a tou- 
jours travaillé à rapprocher les hommes en renversant les barrières d'opi- 
nions et de croyances qui les séparent. Le vrai savoir rend tolérant: 
l'oiseau qui vole ne se blesse pas aux pierres du chemin. Â mesure que 
l'intelligence s'élève et qu'elle peut embrasser une plus grande étendue 
de faits et d'idées, les montagnes s'abaissent, les abimes se comblent et 
l'immense variété des appréciations humaines ne parait plus que la syn- 
thèse universelle des âmes. 

Serait-ce donc là une œuvre d'impiété ? 

J'ose croire le contraire. Je n'en aurais pas, d'ailleurs, parlé si lon- 
guement si une accusation posthume ne planait sur la mémoire de notre 
ami. On assure qu'il a défendu que le nom de Dieu soit prononcé sur 
sa tombe. J'ignore quelle a pu être la dernière parole tombée de ses 
lèvres expirantes. Parfois les témoins de ce moment suprême prêtent aux 
mourants leurs propres pensées et donnent aux vagues murmures de 
Tagonie un sens précis qu'ils ne peuvent plus avoir. Mais ce que je sais, 
c'est que quelques joui*s auparavant, dictant à un ami la recommanda- 
tion de ne point rapporter son corps à Neuchâtel et de n'envoyer aucune 
lettre de faire-part de sa mort, la question d'un enterrement ou civil ou 
religieux n'a pas même été soulevée. Ce que je sais, c'est que le nom 
de € l'inconcevable auteur » du monde revenait sans cesse dans sa con- 
versation et dans sa correspondance, témoin trois lettres à M"« Parker, 
récemment publiées dans un journal de Genève. Ce que je sais, c'est que 
souvent ensemble nous avons parlé de la mort et de l'au-delà et que 
jamais une déclaration pareille à celle qu'on lui attribue n'a clos ses dis- 
cours ni repoussé l'espérance. 

Je m'arrête et je n'ai pas fini. Cette esquisse n'est pas une biographie. 

Elle suffira toutefois, je l'espère, pour laisser dans l'esprit de ceux qui 

m'écoutent l'impression que Desor a été parmi les hommes un de ces 

hommes, toujours rares, qui marchent en avant des autres un flambeau 

à la main et font reculer d'un pas les ténèbres ; parmi ses concitoyens, 

un citoyen entièrement dévoué au bien public; pour tous, un homme 

simple, ouvert, bienveillant, un causeur plein de verve et un si aimable 

ami que ceux qui l'ont connu, entendu et vu de près en gardent au 

cœur un ineffaçable souvenir. 

Fritz Berthoud. 



EDOUARD DESOR 



73 



Dès que M. Lesquereux eut appris la mort de Desor, il m'écrivit : 



Columbus. 0., 19 mars 1882. 



La nouvelle que m'apporte votre lettre du 27 passé me cause un vif 
chagrin, est-il besoin de vous le dire? 

D'après ce que vous m'écriviez dans vos précédentes missives, je pen- 
sais que Desor jouirait encore longtemps, ou du moins quelques années, 
de tous les biens que peut donner la richesse et la considération. 

Mes relations avec cet ami étaient rares, mais toujours agréables, et je 
n'ai jamais oublié que c'est à lui que je dois d'avoir ici trouvé de quoi 
satisfaire à mes goûts de naturaliste. C'est lui qui m'a ouvert la carrière 
que je suis encore depuis 1851, carrière qui me donne le bonheur d'un 
travail chaque jour plus intéressant, et assez rémunératif pour fournir 
à mon entretien. Je ne connais Desor que depuis mon arrivée aux Etats- 
Unis. Je l'avais vu à Neuchâtel chez Agassiz, mais j'étais alors artisan, 
faiseur de ressorts, et je me suis toujours tenu à l'écart. 

En arrivant à Cambridge, où je m'attendais à le trouver chez Agassiz, 
j'ai de suite appris la rupture de ces deux hommes de génie, et suis 
forcément devenu le confident et le conseiller des deux, entre lesquels 
j'ai refusé de prendre parti. 

De tout cela je pourrais vous écrire longuement, mais laissons dormir 
les morts ; la carrière de Desor vous est connue et son caractère aussi. 
Comme ami il était tout dévouement ; c'est tout ce que nous avons besoin 
de nous redire. Comme homme de science il avait les vues larges, mais 
peu d'originalité. 

Vous me dites que Desor ne désirait pas vivre davantage. C'est le cas 
je pense de tous les humains dont le besoin d'activité est combattu par 
les infirmités. A quoi bon vivre quand on ne peut plus rien faire? Ce- 
pendant même quand le rideau est tombé entre nous et les perspectives 
de l'avenir, il reste toujours quelque chose à faire pour le présent et quelques 
jouissances à goûter aussi. Mais en ceci, je parle en père de famille et 
j'oublie que Desor, étant seul ou plutôt isolé dans sa vieillesse des afifec- 
tions naturelles, avait moins de chances de bonheur tranquille que s'il 
eût été marié. C'est en ceci comme en tant d'autres choses ; l'accomplisse- 
ment des lois de la nature concourt au bonheur de l'homme. Malgré son 
matérialisme, Desor, il le semble, avait l'idée de l'avenir, ou si vous vou- 
lez, de l'éternité de notre nature humaine, puisqu'il a voulu être enterré 
9(m8 le beau ciel de Nice. 



74 MUSÉE NEUCHATELOIS 



Dans nos excursions géologiques de Pottsville, où il m'avait fait appeler 
par Rogers, pour commencer l'étude des plantes des houilles, nous avons 
eu en tout seulement deux sujets de causerie ; la géologie et les doctrines 
religieuses. Sur ce dernier sujet, nous n'en finissions que de guerre lasse. 
Cependant il n'y a jamais eu dans ces discussions le moindre mot d'ai- 
greur, la moindre animosité. Il était grand ami de Parker, comme bien 
vous le savez, et Parker est venu lui faire visite à Pottsville, où ainsi j'ai 
fait sa connaissance. Parker, le grand orateur, l'aimait et l'appréciait beau- 
coup. C'est un fait qu'ici, où il était pauvre et où par conséquent la for- 
tune ne pouvait entrer pour rien dans l'appréciation de l'homme, il avait 
des amis nombreux et pleinement dévoués. Si Desor était resté aux Etats- 
Unis, il aurait certainement parcouru une brillante carrière et fait for- 
tune. Il avait surtout une force d'initiative extraordinaire et manquait 
rarement son but. 

Plus tard, le 6 mai, M. Lesquereux revenait sur ces souvenirs de Desor 
en les complétant et corrigeant sur certains points, comme suit : 

« Je vous disais dans ma précédente lettre que Desor n'avait pas le génie 
des grandes vues ou la profondeur des idées scientifiques. Peut-être me 
suis-je trompé. Il avait un coup d'oeil, une intuition prodigieuse dans l'i- 
nitiative des questions. Il cherchait constamment ce qu'il pouvait y avoir 
à faire, dans telle ou telle idée, tel ou tel fait, par des déductions possi- 
bles ou probables. Son génie était essentiellement de prévision, son ac- 
tivité d'initiative. Les plans, les tableaux se succédaient dans son esprit; 
il traçait la ligne essentielle, il se demandait à lui-même, et à d'autres, 
ce qu'on pourrait en faire, ce que pourrait devenir le tout par le travail 
suivi, patient, persévérant — mais il laissait ce travail à d'autres. 
N'avez-vous jamais remarqué sa phrase favorite: On se demande si.... 

(L Ce sens inquisitif est celui du géologue, et, certes, comme géologue 
et sans fortune, Desor aurait parcouru aux Etats-Unis une carrière scien- 
tifique remarquée. » 



NB. — Nous laissons aux auteurs des deux discours qui précèdent la responsabilité de 

leurs appréciations et de leurs jugements. 

La RééUiction. 



EHRAIT DU TESTAMENT DE FEU LE PROFESSEUR 



PIERRE-JEAN-EDOUARD DESOR 



Ed. Desor étant décédé à Nice, le 23 février 1882, il y fut inhumé dans le cime- 
tière du château, et les derniers honneurs lui furent rendus par ses excellents 
amis, MM. Reinwald, libraire à Paris, D' Zurcher, consul suisse à Nice, D'Henry, 
Brun, Blanc, qui prononcèrent des discours sur sa tombe. 

Le 27 février suivant, le testament du défunt fut ouvert en séance de la justice 
de paix de Neuchâtel, en présence des parents et de quelques amis, par M. Ândrié, 
juge de paix. 

Après les legs en capitaux, en rentes, immeubles et souvenirs à ses parents et 
à ses amis, viennent les dispositions suivantes : 

c J'institue pour mon héritier la ville de Neuchâtel, actuellement repré- 

c sentée par la Municipalité, à charge par elle d'affecter ce qui lui reviendra de ma 
c fortune après le payement des legs et des libéralités ci-dessus et des impôts qui 
c pourraient les grever, aux différents musées de la ville de Neuchâtel. J'entends 
€ qu'il soit loisible à la Municipalité héritière d'employer les revenus de ma suc- 
c cession à l'enrichissement de ses collections scientifiques ou artistiques par des 
€ acquisitions qui ne pourraient pas être effectuées au moyen des ressources or- 
c dinaires du budget, ou d'affecter le capital en tout ou en partie, augmenté au 
c besoin des intérêts capitalisés pendant le nombre d'années nécessaires pour 
€ l'érection d'un nouveau bâtiment pour les collections^ ou à l'agrandissement des 
< constructions existantes. 

< Au fur et à mesure que le capital correspondant aux rentes établies ci-dessus 
c deviendra libre, il devra servir à la formation d'un fonds spécial dont les re- 
c venus, dès qu'ils auront atteint la somme de cinquante mille francs, seront af- 
c fectés, au choix de l'autorité de la ville, soit à couvrir chaque année les frais 



(1) Les diplômes conférés à Ed. Desor sont au nombre de 52, dont 16 de membre de 
Sociétés sayantes, 18 de membre honoraire^ 18 de membre correspondant, plus un diplôme de 
bourgeois honoraire de Friedrichsdorf (1861) et un de citoyen de Bologne (1872). 



— II — 



c d*une course scolaire d'une durée d'au moins dix jours, à laquelle seront admis 
c à faire partie de dix à douze élèves des écoles publiques qui auront mérité cette 
c récompense par leur conduite et leur application et qui seront choisis de pré- 
c férence parmi ceux qui ne sont pas favorisés de la fortune, soit à fournir chaque 
c année à un certain nombre d'élèves des écoles de la ville appartenant à des fa- 
« milles peu fortunées et de préférence à ceux dont l'état de santé le requiert, 
c l'occasion de faire pendant leurs vacances d'été un séjour à la campagne ou à la 
c montagne dans des conditions à fortifier leur santé. 

c Je lègue à la bibliothèque de Neuchâtel mes cartes et ouvrages scientifiques 
c traitant d'histoire naturelle, de géologie, de géographie, d'alpinisme, qui ne font 
c pas l'objet de dispositions spéciales, ainsi que les armoires vitrées qui les ren- 
te ferment. 

« Je lègue au musée de Neuchâtel ma collection de fossiles et ma collection 
c lacustre, en exprimant le vœu que cette dernière soit conservée telle quelle. 

< Je désire qu'un somme de quatre cents francs, prise sur les revenus de ma 
€ fortune, soit afiectée chaque année par mon héritier, la municipalité de Neu- 
c chAtel, à fournir les moyens d'acheter des membres artificiels aux malheureux, 
c amputés dans les hôpitaux, qui ne sont pas en mesure d'y pourvoir. Il est eii- 
c tendu que cette faveur ne sera accordée qu'aux indigents qui seraient sans cela 
c privés des moyens de gagner leur vie. i 



Séanoe du 4 mars 1882. 



Le Conseil général de la municipalité de Neuchâtel, vu le rapport du Conseil 
municipal lui communiquant les dernières volontés du citoyen Edouard Desor, 

arrête: 

Ait. 1*'. Le citoyen Edouard Desor a bien mérité de la ville de Neuchâtel. 

Art. 2* Le Conseil municipal est chargé de faire, en temps et lieu, au Conseil i 

général, des propositions en vue d'honorer sa mémoire. | 

I 

Art. 3* Il est également chargé : 

a) de faire auprès des autorités compétentes les demandes nécessaires pour, 
au nom de la ville, postuler et obtenir l'investiture de la succession échue à 
cette dernière ; 

h) de présenter au Conseil général, une fois l'investiture accordée et le mandat 
de l'exécuteur testamentaire accompli, un rapport et des propositions desti* , 



* 
1 



— JJI — 



nées à constater Timportance de la succession et à assurer la fidèle exécution 
des dernières volontés du testateur. 

Ainsi délibéré et adopté, en séance publique, à THôtel de ville de Neuch&tel, 
le 4 mars 1882. 

Au nom du Conseil général : 

Le Président. 
Le Secrétaire. 



L'évaluation juridique de la fortune de M. Desor ascende à 

après les legs payés fr. 245^296. 35 

droits k l'Etat » 53,525. 55 

et diverses mieux-values et moins values, elle reste à . 
grevée de fr. 4,800 de rentes viagères. 



fr. 560,604. 02 



» 264,297. 10 



ARRÊTÉ 



EN VUE D'HONORER LA MÉMOIRE DE MONSIEUR DESOR. 



Séance du 5 Février 1883. 



Le Conseil général de la Municipalité de Neuchâtel voulant honorer la mémoire 
de M. le professeur Ed. Desor, 
sur le rapport du Conseil municipal et d'une commission spéciale, 

arrête: 

Art. i". Un monument sera érigé à Nice sur la tombe de M. Desor. Une des 
salles du nouveau Musée ethnographique portera le nom de SnUe Desor, et le 
jardin à créer, au sud du Crèt, s'appellera également Jardin Desor. 

Art. 2* Il sera frappé une médaille en bronze reproduisant les traits de M. Desor,^ 
et la Municipalité participera financièrement à la publication d'une Notice rappe- 
lant la vie et les travaux du défunt. 

Art. 3<* Le Conseil municipal est chargé de l'exécution du présent arrêté. 

Ainsi délibéré et adopté en séance publique à l'Hôtel de ville de NeuchàteJ, 
le 5 février 1883. 

Au nom du Conseil général : 

Le Président. 
Le Secrétaire. 



IV — 



Séance du 6 Février 1883. 

Le Conseil général de la municipalité de Neuchâtel voulant assurer la fidèle 
exécution des volontés de feu M. le professeur Desor, telles qu'elles sont conte- 
nues dans son testament, 

sur le rapport du Conseil municipal et d'une commission spéciale, 

ARRÊTiC : 

Art i". Lu fortune donnée par M. le professeur Desor à la municipalité de 
Neuchâtel fera l'objet d'une comptabilité spéciale tenue en dehors des livres cou- 
rants de la municipalité. 

Le capital de cette fortune devra rester intact. 

Le solde actif est arrêté ce jour à la somme de deux cent soixante-quatre mille 
deux cent quatre-vingt dix-sept francs dix centimes (264,297. 10) actuellement 
représentée par les valeurs qui figurent à la balance des écritures. 

Art. '2'' Il sera ouvert un compte « Profits et Pertes » qui sera crédité des inté- 
rêts échus revenant à la succession; il sera, par contre, débité du montant des 
rentes à payer et des frais de gestion de la succession. 

Au commencement de chaque année, le Conseil municipal fera au Conseil gé- 
néral des propositions sur l'utilisation conforme au testament du solde actif de ce 
compte. 

Art. *^ Au fur et à mesure que le capital correspondant aux rentes viagères 
établies par le testament deviendra libre, il sera porté au Crédit d'un compte spé- 
cial intitulé Compte de Rentes éteintes; dès qu'il aura atteint le chiffre de fr. 50,000 
les intérêts de ce compte seront, par les soins du Conseil municipal, utilisés con- 
formément aux volontés du testateur. 

Art. 4* La fortune Desor est administrée par la Commission du Fonds de Réserve 
de l'emprunt de 1857. 

Art. 5° Cette commission prend toute mesure relativement à l'administration 
de la fortune Desor. C'est elle qui décide du placement des sommes devenues 
disponibles par le remboursement de titres ou par la vente des immeubles, et elle 
fait procéder à l'achat des valeurs. 

Art. 6^ Chaque année la Commission rendra compte de sa gestion au Conseil 
général ; elle accompagnera son rapport d'un inventaire détaillé des valeurs con- 
stituant la fortune Desor. 

Ainsi délibéré et adopté en séance publique à l'Hôtel de ville de Neuchâtel, 
le 6 février 188:1 

Au nom du Conseil général : 

Le Président. 

% Le Secrétaire. 






V 



Le Conseil général de la municipalité de Neuchâtel voulant pourvoir à Teniploi 
des revenus de la succession Desor, 

sur la proposition d'un de ses membres, 

ARRÊTE : 

Art. !•*. Le Conseil municipal est invité à présenter à bref d«Mai un rapport et 
des propositions pour l'airectalion des revenus de la succession Desor. 

Art. 2*^ Il est en outre chargé d'examiner s'il n'y a pas lieu d'appliquer une 
partie de ces revenus à Tintérét et à l'amortissement d'un emprunt spécial pour 
la construction, avec plans et devis à l'appui, des ailes du Musée de peinture. 

Ainsi délibéré et adopté en séance publique à l'Hôtel de ville de Neuchâtel, 
le 6 février 1883. 

Au nom du Conseil «général : 

Le, PrMdenl. 
Le Secrétaire. 



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--..lUflJ ^ 



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MUSiE NEUCHATELOIS. 



■• \ 



LE MEFFER MARTENET. 



LE GREFFIER MARTENET 



En un musée historique et archéologique, il y a place pour bien des 
objets disparates et de valeur inégale. Il s'attache un tel intérêt à toutes 
les choses du passé, que rien n'est trop petit ni trop humble pour figurer 
dans cette réunion de souvenirs. 

Dans ridée qu'il en est ainsi du Musée neucMteloiSy je viens y réclamer 
une petite place pour le portrait que voici, bien que l'original n'ait été 
de son temps 

Ni roy, ni duc, ni prince aussy, 
Mais simple justicier de jBoudry, 

ainsi qu'il appert du brevet ci-dessous, pieusement conservé dans les 
papiers de la famille Martenet, et que M. Ph. Martenet, petit-fils du 
justicier en question, m'a autorisé à reproduire. 

€ Monsieur de Perrot, Conseiller d'Etat et Châtelain de Boudry, aïant 
fait faire par la Justice dudit lieu Election de deux personnes, afin d'en 
choisir une pour remplir la place de Justicier vacante en laditte Justice, 
après avoir vu laditte Election, entendu Mondit Sieur de Perrot, et dé- 
libéré là-dessus; Monsieur le Président par l'avis de Messieurs du Con- 
seil d'Etat, a choisi et nommé honnorable Jean Jaques Martenet, pour 
remplir ledit siège vaccant. Ordonnant pour cet effet, à Monsieur de 
Perrot, Conseiller d'Etat et Châtelain, de Boudry, de luy faire prêter le 
Serment de Justicier et le mettre en possession de laditte charge en la 
manière accoutumée en semblable cas. 

Donné en Conseil tenu au Château de Neûfchàtei, lel9« Février 1776. 

Signé: De Chambrier. 

Le portrait original du justicier et greffier J. J. Martenet n'est point 
une banale et sèche miniature, mais une peinture sur ivoire, d'un vrai 
mérite artistique, et exécutée avec la légèreté et la finesse d'une peinture 

Mus^B Nbuchatrlois. — Février 1883. 7 



76 MUSÉE NEUCHATELOIS 



sur émail. Sans parler de la spirituelle physionomie du personnage, le 
costume de celui-ci, datant de la fin du siècle dernier, est par lui-même 
un document historique. L'habit à larges revers est bleu avec boutons de 
métal, la haute cravate blanche, ainsi que le gilet. Cette dernière pièce 
d'habillement que la famille Martenet possède encore, est en toile de lin 
très-fine et ornée de fleurs brodées en soie de diverses couleurs. 

Je n'ai pas la prétention d'écrire ici la biographie du justicier Martenet, 
travail pour lequel les matériaux nécessaires me feraient défaut, et qui 
d'ailleurs n'offrirait pas peut-être pour les lecteurs du Musée un intérêt 
réel. Ceux-ci préféreront certainement à ma prose celle du justicier lui- 
même, dont l'obligeance de son petit-fils me permet de donner quelques 
spécimens, en transcrivant des fragments de son copie de lettres. Cette 
correspondance, allant de 1813 à 1818, au sujet de trois fils placés suc- 
cessivement en échange dans la Suisse allemande, me parait présenter 
un double intérêt, d'abord par les quelques détails qu'elle renferme sur 
les événements de cette époque agitée, et ensuite en nous faisant péné- 
trer dans l'intérieur d'une famille bourgeoise de notre pays, au commen- 
cement de ce siècle. 

Le sens pratique, la tendresse paternelle, tempérée par une sage fermeté, 
qui respirent dans ces lettres, suffisent au reste pour en rendre la lecture 
attrayante, et, ajouterai-je, profitable. 

M. le greffier M., désirant placer son fils aine en cAangfe dans la Suisse 
allemande, s'adresse pour cet effet à un M. Egger, instituteur à Âarau, 
préférant cette dernière ville à Nidau, où il avait d'abord pensé confier 
son fils à un ancien ami; et s'il a changé de sentiment, c'est, dit-il, qu'on 
parle maintenant trop français à NidaUy depuis que Bienne a été réunie 
à la France. 

L'entente a lieu entre les correspondants, M. Egger ayant également 
un fils en âge d'apprendre le français, et il est convenu que le justicier 
M. conduira son fils à Aarau et ramènera le change à Boudry. Ce voyage, 
différé pour plusieurs raisons, est enfin fixé au mois de décembre 1813. 
A la date du 5 de ce mois, le justicier M. •écrit les ligries suivantes qui 
caractérisent bien l'état de trouble et de malaise où était alors la Suisse. 

Monsieur, 

J'étais bien réellement résolu de m'acheminer contre Aarau dans 8 
à 10 jours, mais réfléchissant aux événements militaires actuels, et con- 
sidérant que la Suisse, malgré son louable système de neutralité, pour- 
rait être exposée sous peu aux caprices politiques des Puissances belli- 
gérantes, je trouve que jusqu'à ce que la neutralité soit reconnue par les 



souverains en guerre, il nous convient, à l'un comme à l'autre, de sus- 
pendre nos échanges. Cependant si cette neutralité peut être solide- 
ment adoptée par toutes les parties, je n'hésiterai plus, dès que j'en aurai 
connaissance, de partir avec mon (ils, si le temps le permet 

La maladie et la mort de Madame M. survenues peu après firent sans 

doute renoncer son mari et M. Egger à leur projet, car la première lettre 

écrite dès lors par M. Martenet à son fils est adressée à Vigneules et non 

à Âarau. 

Du 47« may 4844. 
Mon cher fils Charles-^Aimé. 

J'ai reçu ta première lettre hier au soir, et comme elle ne date que du 
troisième jour depuis notre séparation, je ne devais pas douter de l'état 
de ta santé, que je prie Dieu de te conserver. Je savais d'avance que je te 
plaçais chez de braves gens ; il me fait plaisir que tu le reconnaisses toi- 
même. Sois de ton côté actif, prévenant pour tout ce qui peut faire plai- 
sir aux gens de la maison, particulièrement avec le père et la mère 

Ecoute bien ce qu'çn te dit en allemand, cherche à le comprendre et à le 
prononcer; lorsqu'un mot t'embarrassera, demandes-en l'explication soit 
au père, soit à la fille aînée ; en leur absence, prends ton dictionnaire 
qui est fait pour cela. 

Ne néglige pas ton catéchisme ; parcours-le avec attention et bon sens ; 
mets-toi en état d'en réciter bien par cœur au moins deux chapitres au 
bout de chaque semaine, afin de te mettre en état d'être instruit pour la 
communion Un devoir que je ne négligerai jamais de te recom- 
mander fortement, c'est d'avoir continuellement la crainte de Dieu à cœur, 
d'y élever ton âme, de faire tout pour sa gloire, de t'adresser à Lui chaque 
jour par des prières ; que le Dimanche, en particulier, y soit consacré, 
car n'oublie jamais que c'est de Dieu que nous tenons tout. 

Marianne (^) m'a dit que M. le doyen Gibolet, pasteur de l'Eglise fran- 
çaise, pourrait t'admettre à répondre au temple dans ses catéchismes; 
tu me ferais plaisir d'y aller ; Monsieur le doyen Bonhôte lui-même t'en 
saurait gré; j'espère que tu en sentiras l'utilité .... 

A la date du 2 décembre 4844, un événement important pour la prin- 
cipauté est rapporté comme- suit par le greffier M. 

.... Avant que de clore ma lettre, je veux t'annoncer que le Roi ayant 
nommé Monsieur le Baron de Chambrier d'Oleyres, Gouverneur à vie, 
nous avons été hier à son installation, sept personnes de Boudry ; il a 
donné le repas le plus magnifique dont j'aie profité en ma vie ; il y avait 
à ce festin environ deux cents personnes, tant à la grande salle du château 
qu'à celle du concert qui est près de l'hôtel-de-ville. 

(1) Marianne Mûlhoim placée à Bondry en échange du fila M. 



À plus d'une reprise, le fils admonesté pour son peu d'empress^noent 
à étudier la langue allemande, se voit comparé à son désavantage à la 
jeune bernoise, son change. 

Quant à Marianne, elle a fait beaucoup de progrès ; à présent, 

elle fréquente bien assidûment les écoles ; à son retour, elle prend le rouêt 
et file de bons moments; elle fait dans le ménage ce qu'elle croit être 
agréable et utile. Fais de ton côté ce que tu pourras pour faire plaisir 
dans la n^ison où tu es ; c'est le vrai moyen de te faire aimer. 

A partir de l'automne de 1815 les lettres du père sont adressées à son 
second fils placé à Âarau, chez M. Egger, avec lequel le justicier M. avait 
été précédemment en pourparlers. 

Aussi zélé pour l'étude que son aîné l'était peu, celui-ci ne réclame 
pas sans cesse de nouvelles pièces d'habillement, ou de l'argent pour ses 
menus plaisirs, mais bien l'autorisation d'étendre le cercle de ses études. 

A ce propos, le justicier lui écrit ce qui suit : 

.... Quant au latin dont tu me parles dans ta dernière lettre, je suis 
bien aise que tu ne te rebutes pas. Je te dirai là-dessus que le plus grand 
nombre des enfants y sont effectivement mis fort jeunes, mais je te dirai 
aussi que lorsqu'un jeune homme a du goût, du coursée et de la persé- 
vérance, il peut surmonter tous les obstacles. 

Je te donnerai pour exemple le frère de M. le greffier Bersot qui étudie 
en théologie .à Neuchàtel ; lui-même m'a assuré qu'il ne savait pas un 
mot de latin ni de grec à l'âge de 18 ans, et il se trouve aussi avancé 
dans ces deux langues que la plupart des hommes lettrés, quoique ses 
études pour le ministère lui aient toujours absorbé la plus grande partie 
de son temps. 

Dans une lettre en date du 30 décembre 1845, le justicier M. rend 
compte aux parents Egger des études de leur fils placé chez lui en échange 
du sien, et auquel il donne des leçons particulières dans les rares mo- 
ments de loisir que lui laissent ses fonctions. 

.... Je lui fais apprendre d'un jour à l'autre certain nombre de sub- 
stantifs afin de l'occuper pendant mes absences Quand j'ai du 

temps à moi, je lui compose en français de petits et très simples dia- 
logues qui l'amusent et je les lui fais traduire en allemand. 

Quant au clavecin, il ne peut guère, dans cette saison, s'y exercer que 
les mercredis, samedis et dimanches de chaque semaine .... J'ai parlé 
à un maître de musique à Colombier (village qui est à une demi-lieue 
d'ici); il pourrait, m'a-t-il dit, lui donner tous les mercredis une leçon 
d'une heure chez lui ... . mais il est cher, car il demande un gros écu 



LE GREFFIER MARTENET 



79 



pour sept leçons .... Si cela vous convient, vous me donnerez réponse. 
Au reste, par le véritable intérêt que je prends à votre fils, je ferais vo- 
lontiers de ma bourse le sacrifice des premières leçons 

Ceci était d'autant plus méritoire de la part du greffier M., que te mal- 
heur des temps et des circonstances de famille avaient mis la maison 
dans la gêne. Durant ce même hiver de 4815, il l'apprenait en ces termes 
à son fils : 

.... Comme j'aime à mettre mes enfants au fait des événements qui 
regardent la maison, et que tu sais que quatre années consécutives n'ont 
fourni que les plus faibles récoltes, que la maladie et la mort de la ma- 
man et les charges de passages et d'entretien de militaires quelconques 
ne nous ont point permis de vivre sans nous arriérer et que dans ces cir- 
constances fâcheuses on nous demandait des remboursements, je t'an- 
nonce que j'ai pris le parti de vendre à M"»« Bovet née Bonhôte le grand 
pré de Brassin ; le prix honnête qu'elle m'en a offert et l'allégement que 
cette vente nous procure a dû me décider à le faire; j'ai réservé un triti- 
guélte qui sera mis en réserve pour être partagé par portions égales entre 
tes frères et toi. 

En juillet 4846, l'année du cher temps, comme on l'appelle encore dans 
notre pays, les lettres du gi*effier mentionnent naturellement la tempé- 
rature déplorable qui ruina les espérances des cultivateurs. 

.... L'attente d'une bonne récolte pour cette année s'évanouit ; la 
saison est trop tardive ; nous n'avons pu cacher de foin que les deux der- 
niers dimanches. La rivière était haute bien longtemps et se conserve plus 
qu'elle ne devrait, à cause des pluyes qui tombent journellement. Si 
elles ne discontinuent pas, les moissons qui paraissent encore promettre 
quelque chose dans nos environs ne pourront se faire et le prix du pain 
qui est si cher à présent, loin de diminuer, pourrait encore monter par 
surcroît de calamité. 

.... Là-dessus, et pour surcouper les sujets de tristesse, comme dit 
notre greffier, il se console en annonçant à son fils le beau mariage du 
cousin Udriet, de Bordeaux, qui épouse une demoiselle Portai^ d'une des 
premières familles du Royaume de France^ et dont le père est Conseiller 
d'Etat, officier de la Légion d'honneur et ministre des Colonies. 

Deux mois plus tard, les nouvelles ne sont guère plus réjouissantes sur 
les récoltes de l'année. 

.... Nous avons assez bien moissonné la bonne partie de nos gî'aines; 
il nous en reste encore environ le quart aux champs ; Dieu veuille qu'on 
puisse les cacher sans dommage ! Nous n'avons pas de fruits, point de 



80 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



raves, point de pommes de terre, et quant à la vendange, je n'ose pas y 
penser; ce sera encore la moindre récolte que j'aie vue de ma vie et pour 
la quantité et pour la qualité. 

Le pain se vend à Neuchàtel 10 crutz la livre, et ici 10 Vi^ tandis que 
la viaiUle de bœuf n'en coûte que 10, celle de vache 9, et le veau 8 la 
livre. 

Les pai-tisans de la vaccination obligatoire pourraient trouver dans le 
paragraphe suivant de cette dernière lettre un argument victorieux en 
faveur de leur opinion : 

.... La petite vérole règne depuis environ six semaines à Boudry ; 
non seulement les enfants qui n'avaient pas été vaccinés en ont presque 
tous été atteints, mais aussi plusieurs garçons et filles qui ont communié. 
Dans le nombre de ceux qui avaient été vaccinés, peu l'ont prise, et 
ceux-ci en ont moins que les autres et pendant moins de temps. En gé- 
néi'al la petite vérole est bénigne ici ; personne, jusqu'à présent, n'en a 
reçu de mauvaises marques. 

J'ai parlé plus haut de la tendresse unie à la fermeté paternelle qui 
m'avaient frappé dans les lettres du greffier M. à ses fils. On en jugera 
par quelques citations. 

Mon cher ami, je ne sais à quoi attribuer ton silence prolongé, 

et si tes sentiments répondent vraiment aux miens, tu dois juger dans 
ton cœur de la justice de ce léger reproche. 

.... Ton silence me prouve, mon cher, que je pense beaucoup plus 
à mes enfants qu'eux à moi ; je t'assure que cela m'afflige, et je te répète 
qu'une correspondance familière et bien entretenue entre nous me pro- 
curerait beaucoup de plaisir. 



En faisant des vœux pour moi, mon enfant, tu t'acquittes d'un devoir 
que j'ai toujours cherché et chercherai constamment à mériter, en rem- 
plissant les miens; ceux-ci consistant de la part d'un père à élever ses 
enfants dans la crainte de Dieu, et à leur donner une éducation conve- 
nable à leur condition, et calculée sur leur plus ou moins de dispositions. 
Je prie bien ardemment le Seigneur de vous accorder sa grâce et sa bé- 
nédiction à tous trois et de me conserver les forces et les moyens de vous 
procurer des états qui vous mettent à même de gagner votre vie avec 
quelque facilité. Après cela, s'il daigne me conserver encore quelques 
années sur cette terre, j'espère que vous serez et mon soutien et ma con- 
solation. 

Par exemple, M. le greffier M. n'était pas militairomane ! S'il suivait 
avec sollicitude les progrès de ses enfants dans toutes les branches d'é- 



LE GREFFIER MARTENET 81 



tudes, s'il faisait joyeusement et libéralement les dépenses nécessaires 
pour leçons publiques et particulières, pour achat d'instruments de ma- 
thématiques, etc., il voyait de fort mauvais œil qu'on perdît du temps, à 
l'école cantonale d'Aarau, en exercices militaires. Ce ne fut même qu'à 
son corps défendant qu'il autorisa son fils Edouard à y prendre part. 

.... Il me parait que tu peux te dispenser d'entrer dans les mili- 
taires cadets et que tu peux employer plus utilement le temps destiné 
aux exercices de ce genre. Il me semble d'ailleurs que les frais indispen- 
sables pour te mettre en uniforme seraient des frais frustraires et en pure 
perte, puisque, lorsque tu aurais mis cet habit-là 30 ou 40 fois, tu ne le 
mettrais plus ici. Au reste, si M. Petitjean permet à son fils d'entrer dans 
les cadets, je te le permettrai aussi, moyennant que ce soit dans la même 
compagnie. 

Ailleurs, le père cherchant à éveiller l'émulation chez son fils en lui 
parlant des lettres superbes qu'écrit à ses parents un de ses amis de 
Boudry, en pension à Liestal, et lui recommandant de soigner son style 
et son écriture, ne néglige pas cette occasion de parler avec mépris de 
institution des cadets. 

.... Pense à t'instruire dans tout ce qui pourra te devenir utile, 
plutôt que de n'avoir d'idée qu'à ces misérables exercices militaires dont 
toutes tes lettres sont presque entièrement remplies ! 

L'écriture de ses fils était un des objets de la sollicitude du justicier 
et une écharde dans sa chair de greffier, car leur calligraphie était loin, 
pai-aît-il, de répondre à son idéal. 

.... Ta dernière lettre, quoique un peu mieux écrite que les pré- 
cédentes et plus agréable à voir quant à la propreté, n'en ressemble pas 
moins à de l'écriture d'une femme, qui ne sait pas étendre les doigts et 
qui griffonne; à cet égard, je t'invite à mieux soigner ta main; et quand 
même on te négligerait à cet égard dans l'école cantonale, prends peine 
en écrivant et soigne aussi ton style 

Tout en suivant avec un intérêt paternel la conduite et les travaux de 
ses fils, le greffier M. n'oublie pas qu'il est propriétaire de vignes, et ne 
perd pas une occasion de faire offrir et placer ses vins dans la Suisse 
allemande par ses enfants. 

A ce propos, je citerai en terminant le fragment de lettre suivant, in- 
téressant au point de vue de la comparaison qui pourra être faite entre 
les prix d'alors et ceux d'aujourd'hui. 



Du 45 octobre 1848. 

Nous sommes après vendanges; notre récolte a un peu sur- 
passé nos espérances; nous avons cueilli environ cent gerles de ven- 
dange sur nos vignes ; il nous en reste 94 et une fraction après la dîme 
payée ; l'ensemble de notre encavage présente environ 4800 pots de vin 
blanc, dont je pourrai vendre au moins 4000 pots et garder le reste pour 
les besoins de la maison; en outre 4200 pots de rouge, desquels je ven- 
drai environ 1000 pots ; car il faut un peu en garder pour remettre en 
train notre pauvre bouteiller ! .... Je te confirme le prix des vendanges; 
ceux qui ont acheté de bonne heure ont moins payé que les autres, car 
on a fini par payer six écus neufs la vendange blanche, et sept gros écus 
la rouge. Le cousin Barbier n'a vendu que son rouge, mais on le lui a 
payé à raison de deux louis d'or la gerle. A Neuchàtel et rière les vil- 
lages de la Côte, on a vendu le moût des vignes franches, avant le ban 
des vendanges, de six, jusqu'à sept batz pour les Montagnes, parce que 
c'était le premier. Maintenant le prix courant des vins nouveaux blancs 
est de six batz; quant aux nouveaux rouges, on les estime déjà six pié- 
cettes le pot ; les premiers vendangés seront les meilleurs à cause des 
pluies qui ont suivi. Dans le cas que M. Bourkhardt pût en placer, j'ai- 
merais faire les choses de compte à demi, mais il faudrait traiter au 
comptant; pour lors je te céderais une part de mes bénéfices. 

Par le paragraphe suivant, ceux de nos compatriotes qui placent des vins 
de Neuchàtel dans la Suisse allemande, pourront se convaincre que ce 
n'est pas aujourd'hui seulement que l'expéditeur reçoit des reproches sur 
la qualité de la marchandise livrée, alors même qu'il a été de la meilleure 
foi du monde. 

.... J'ai reçu sous date du 9 courant une lettre de M. K. qui m'an- 
nonce avoir reçu le vin, mais qui ajoute que celui-ci est d'une qualité si 
inférieure qu'il ne voudrait pas en faire usage pour sa table, ni le vendre 
à qui que ce fût, et qu'il m'invite à en disposer. 

Ces expressions m'ont bien surpris et surtout affligé, parce que bien 
certainement j'avais cherché à le bien servir. Tu lui remettras l'incluse 
qui a pour but de le désabuser et de le prier de goûter de nouveau 
ce vin après quelques semaines de repos qu'il lui donnera pour se re- 
prendre. Comme les bouteilles avaient un^peu de tartre et que je les ai 
soutirées dans dçs çiutres par crainte de les loucher, la spiritualité a pu 
s'évaporer un peu; mais ce qui doit avoir beaucoup contribué à altérer 
le vin et à le rendre fade, c'est le cahotement du char ; il se remettra cer- 
tainement. Ve^ le Nouvel-an prie M. K. de t'eh faire goûter des deux 
espèces. Avant que de le boire, il faudra le metfrérfn instant sur le four- 
neau chattdi'Ou tïontre le feu, mais il faut premièrement ôter le bouchon 
et le reposer, et aussitôt que la bouteille suera, il faudra verser le vin. 



■^' . -T* 



LE GREFFIER MARTENET 83 



Tu m'avertiras d'abord après cette épreuve des opérations qui auront été 
faites, afin que je sache ce qui en est. 

L'épreuve demandée eut lieu vers le nouvel an, et son résultat fut à 
l'honneur du greffier Martenet et du vin de Boudry, ce que constate une 
lettre du père à son fils en date du 3 janvier 1849. 

.... M. K. m'a écrit à la même date que toi ; il me témoigne com- 
bien il a trouvé le vin meilleur que la première fois, particulièrement le 
foncé 4811, et il termine sa lettre en acceptant ce vin comme je le dési- 
rais et en me manifestant le désir de trouver l'occasion de m'en dédom- 
mager. 

Au dire des personnes qui ont connu M. le greffier M., si celui-ci, en 
français, écrivait et parlait le langage officiel du parquet et des audiences 
générales, ce langage apprêté, composé de phrases stéréotypées, de cli- 
chés et de formules, dont se moquait J.-J. Rousseau, en patois, au con- 
traire, il était charmant, spirituel, plein d'imprévu et de saveur. 

On n'a pas encore perdu, à Boudi7, ni aux environs, le souvenir des 
vives et malicieuses reparties de ce Gaulois mordant, gouailleur et par- 
fois — il faut bien l'avouer — quelque peu cynique. 

(*) — K mé diabe fàté-vo, — lui disait le docteur Otz, son contempo- 
rain — por adé alla asbaê qu'on dzouven'? Vo n'êtet dzamai malaite! 
et faudra on viadze vos assena ! 

— Ma fé, docteur, iai on secret que vaut mi que voutré médecines ; 
velaèque porqué i me foto de vo ! 

— Et stu secret, greffî, dité-le. 

— I baèvo su dé liet! 

0. HUGUENIN. 



(1) — Comment diable faites-vous pour aller toujours comme un jeune? 
Vous n'êtes jamais malade I il faudra une fois vous assommer! 

— Ma foi! docteur, j*ai un secret qui vaut mieux que vos médecines ; voilà pour- 
quoi je me moque de vous ! 

— Et ce secret, greffier, dites-le. 

— Je bois sur des fies ! (de vin) 



^t- 



CINQUANTENAIRE 



D8 LA 



SOCIÉTÉ NEUGHÂTELOISE DES SdENGES NATURELLES 



A Toccasion du cinquantième anniversaire de sa fondation, le 6 dé- 
cembre 1832, la Société des sciences naturelles a tenu au château, dans 
Tancienne salle du Grand Conseil, le 14 décembre 1882, une séance solen- 
nelle où assistaient une centaine de ses membres. Outre les communica- 
tions scientifiques faites par MM. les docteurs Morthier, Hirsch et Cornaz, 
le vice-président, M. L» Favre, avait été chargé de présenter un résumé 
de rhistoire de la Société. Comme les faits rapportés dans cette notice sont 
intimement liés à l'histoire de notre pays, durant un demi-siècle, nous 
répondons au vœu d'un grand nombre de nos lecteurs en la publiant dans 
le Musée neuchdtelois. 

Nous rappelons en même temps les témoignages honorables et affec- 
tueux dont a été l'objet en cette circonstance M. L. Coulon, président 
de la Société depuis 45 ans, et le principal créateur de notre Musée d'his- 
toire naturelle : adresse signée par tous les sociétaires — diplôme de pro- 
fesseur honoraire de l'Académie de Neuchàtei, et don d'un plat d'ai^ent, 
de la part du Conseil d'Etat — un don d'argenterie de la part de la mu- 
nicipalité de Neuchàtei — diplôme de docteur, honoris causa , de l'univer- 
sité de Bàle, présenté par M. le prof. Hagenbach, délégué de ce corps 
savant, — enfin honorariat de plusieurs sociétés de sciences naturelles 
de la Suisse. 

Voici le discours de M. Favre : 

Messieurs, 

En présence de la tâche que vous avez confiée, ou plutôt imposée à 
votre vice-président, de vous présenter, dans cette séance, les principaux 



CINQUANTENAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES SCIENCES 85 



traits de l'histoire de notre Société depuis sa fondation, je me trouve 
dans un grand embarras. Ce ne sont pas les matériaux qui me manquent, 
bien au contraire, ils surabondent, et la principale difficulté est de les 
présenter par masses, disposées dans un ordre convenable. 

Comment faire l'analyse, même succinte, de nos anciens procès-ver- 
baux manuscrits, des 4 volumes de Mémoires, des 12 volumes ou 36 tomes 
de nos Bulletins, qui auraient bien besoin d'une table générale des ma- 
tières pour faciliter nos recherches. Et, si je me laissais aller au courant 
de mes souvenirs, ce serait encore pis : il me faudrait des heures, et non 
les trente minutes mises à ma disposition. En réalité, ce qu'il y aurait à 
faire, c'est l'histoire de la culture et du développement scientifiques dans 
notre pays depuis 50 années, car tout ce qui se faisait dans ce domaine 
convergeait vers notre Société et y trouvait non-seulement de l'écho, mais 
de sérieux encouragements. 

Me voilà donc condamné à effleurer mon sujet; mais avant de com- 
mencer, permettez-moi de dire quelques mots de l'ancien Neuchâtel, de 
1832, afin de bien établir notre point de départ. 

La population du Canton était de 52,000 âmes, celle de notre ville de 
5 à 6000 âmes. L'industrie la plus prospère, depuis le commencement du 
siècle, était celle des toiles peintes qui, avec le commerce, a été la source 
de la plupart des fortunes que vous connaissez. L'horlogerie n'avait pas 
encore pris l'essor qui, plus tard, a fait sortir de terre le Locle et la 
Chaux-de-Fonds, a augmenté la richesse générale en élevant le prix des 
immeubles, et a développé dans nos montagnes l'esprit d'entreprise et 
l'initiative individuelle. Les agrandissements qu'a subis Neuchâtel sont 
peu connus de la jeune génération ; supprimez entièrement le quartier de 
l'Ecluse, faites y passer le Seyon, prolongez le tout le long de la rue qui 
porte ce nom, supprimez le quartier de l'Evole, les rues du Môle, du Musée 
et de la Place d'armes, de la Place Purry, une partie du faubourg, la 
Gare, une partie des Sablons et tout ce qui est au-dessus, avec les Parcs 
et le quartier de l'Immobilière. Otez le Gymnase et les autres collèges 
actuels, placez aux Terreaux les trois greniers de la Bourgeoisie, dont 
l'un est devenu la fabrique de télégraphes; sur l'emplacement du collège 
des jeunes filles, semez les hangars des chantiers de la ville; supprimez 
le fauboui^ du château, la cité de l'ouest, les Zigzags, autrefois carrière 
de pierre jaune, une grande partie de la rue du Seyon, les rues de l'Ora- 
toire, de la Raffinerie, la Grande-Brasserie ; étendez aux Bercles un grand 
jardin, et à cheval sur la rue du Seyon, entre le bureau des télégraphes et 
le magasin Barbey, l'ancien hôtel de ville, renfermant la bibliothèque pu- 



86 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



blique, et les trois classes de jeunes lilles. Cela fait, vous aurez l'ancieu 
Neuchàtel de 1830, où nous allons passer quelques instants. 

Les Ecoles étaient logées un peu partout; il y en avait au haut de la 
rue du Château, dans les maisons des chanoines, au bas de cette rue, 
dans le bâtiment du Trésor ; la salle d'arithmétique partageait avec une 
buanderie publique la possession d'une maisonnette au bord du lac. I^s 
écoliers et les étudiants s'en allaient, chantant et criant par les rues, 
chercher leurs leçons, et ces pèlerinages leur déplaisaient beaucoup moins 
qu'aux honnêtes bourgeois, dont ils troublaient la somnolente quiétude. 
Les études en honneur conduisaient au droit, à la médecine, à la théolo- 
gie. Le collège de Neuchàtel, essentiellement classique, était dirigé par 
les pasteurs qui lui imprimaient, ainsi qu'à la Bibliothèque, une direc- 
tion littéraire. Pour compléter le tableau, ajoutez des moyens de commu- 
nication rudimentaires ; on venait d'établir la route de l'Evole de Neuchàtel 
à Serrières ; celle des gorges du Seyon n'existait pas, celle de St-Blaise 
n'était pas coirigée. Un facteur, faisant deux courses, suffisait au service 
de la poste aux lettres, une trentaine de réverbères constituaient tout 
l'éclairage. 

Vers 1831, la force des choses, plutôt que l'inclination, décida les Con- 
seils de la Bourgeoisie à faire quelques concessions à la science, qui pre- 
nait dans le monde une place et une influence prépondérantes. Il en ré- 
sulta la création de deux chaires, l'une de mathématiques, l'autre de phy- 
sique et chimie, auxquelles on appela un Français, M. de Joannis, et 
un Neuchàtelois, Henri Ladame, les deux, élèves de l'Ecole polytechnique 
de Paris. Les traitements, plus que modestes, étaient en rapport avec les 
installations et les budgets de ces enseignements. La physique et la chi- 
mie furent installées dans une salle de l'ancienne raffinerie aux Bercles, 
là où nous avons vu avant 1856 les écoles gratuiteSy ou des pauvres, et 
avaient à leur disposition quelques instruments et un matériel des plus 
sommaire. 

Après ce sacrifice offert aux divinités qui faisaient invasion dans le 
sanctuaire classique, on croyait si bien avoir fait le nécessaire, que quand 
l'occasion se présenta d'attirer et de fixer à Neuchàtel le jeune D"* Agassiz, 
dont le nom était déjà entouré d'une auréole de gloire par sa description 
des poissons du Brésil, il fallut, pour lui procurer un traitement annuel 
de 2000 fr., que M. L. Coulon, notre cher et vénéré président, se mit à 
la tête d'une souscription qu'il porta lui-même de porte en porte, chez 
des citoyens généreux. Il assura ainsi le pain pour trois ans à celui qui 
devait illustrer notre ville. On l'installa comme on put dans une salle 




de l'Hôtel-de-ville, celle de la justice de paix actuelle, et on arrangea dans 
la Maison des Orphelins, aujourd'hui Hôtel Municipal, un semblant de 
musée pour suffire aux premiers besoins. 

Nous n'en étions pas encore à bâtir un musée de peinture devisé à 
5 ou 600 mille francs, et à voter un crédit de plusieurs milliers de francs 
pour une école d'horlogerie dont les résultats sont incertains. 

Toutefois, rendons justice aux Conseils de la Boui^eoisie; s'ils étaient 
économes, ils tenaient à honneur de ne laisser aucune dette à leurs suc- 
cesseurs, mais plutôt de bonnes rentes et des habitudes d'ordre. N'ou- 
blions pas que, dans le même temps, et sans rien demander aux contri- 
buables, ils construisaient le Gymnase, qui leur coûtait doublement, 
comme toutes nos bâtisses au bord du lac, puisqu'il fallait en créer le 
sol, naguère occupé par les eaux, et qu'ils se préparaient à détourner 
le Seyon, entreprise envisagée alors comme un des douze travaux d'Her- 
cule. De plus, jusqu'à la création de l'ancienne Académie en 1841, et de- 
puis 1848, époque de sa suppression, jusqu'en 1866, ce sont eux qui ont 
pourvu aux études supérieures. C'est de leurs mains quel'Etat les a 
reçues déjà organisées; il n'avait plus qu'à les développer. 

Une autre circonstance, qui contribuait peut-être à arrêter l'élan des 
magistrats, c'était l'état des esprits profondément divisés dans notre can- 
ton, après les événements tout récents de 1831 . On sentait dans l'air, 
entre les deux camps, presque égaux en force, les germes d'une tempête 
qu'une étincelle pouvait provoquer et qui mettrait en péril toutes les 
institutions. 



Quoiqu'il en soit, le résultat désiré par M. Coulon et ses amis était 
atteint, Agassiz était à Neuchàtel, où il avait de nombreuses relations de 
parenté ; les sciences naturelles étaient enseignées ; on organiserait un 
Musée en ajoutant les collections qu'il apportait à celles qui étaient en 
voie de formation. Mais cela ne suffisait pas; il fallait donner un corps 
et une vie à la science; il fallait réunir ceux qui la cultivaient, leur im- 
primer une activité féconde, en leur proposant poar but d'être utiles à 
la société et à la patrie. 

Ainsi fut fondée notre Société des sciences naturelles, dont l'idée et 
l'initiative sont dues à Agassiz. 

En tête des procès-verbaux manuscrits conservés dans nos archives, 
nous lisons : c Le projet de fonder à Neuchàtel une Société, qui aurait 
pour objet de donner à l'étude des sciences une vie plus réelle et plus 
active, par le concours des hommes qui prennent un véritable intérêt 



mmmm^itmx^^M 



88 MUSÉE NEUCHATELOIS 



au développement des connaissances humaines, ayant été formé par 
MM. Agassiz, H. Ladame, D^* Boml, L. Coulon fils, Auguste de Mont- 
moUin et de Joannis, prof., une invitation d'y prendre part fut adressée 
à MM. Coulon père, D' Castellaz, D"" Pury, D' Reynier, Richtner, méd. 
vétér., de Montmollin père, trésorier-général, de Bosset, colonel, et 
G. -F. Gallot, dans le but de constituer la Société et de lui donner, dès 
le commencement de son existence, toutes les chances possibles de succès. 
Une première réunion a été fixée au 6 décembre 1832, chez M. L. Cou- 
lon père, qui s'est chargé provisoirement de la présidence. 



Le 6 décembre, la première séance se tint chez M. L. Coulon père. Elle 
fut ouverte par un discours d' Agassiz exposant les motifs des initiateurs. 
Les principaux sont le besoin de réunir leurs efforts non-seulement pour 
se faire part de leurs lectures, de leurs observations, de leurs recherches 
dans un but d'instruction mutuelle, mais de créer dans la ville et dans 
le pays un foyer de culture et de vie intellectuelle dont la lumière ne 
tarderait pas à se répandre de proche en proche et à féconder l'enseigne- 
ment, les travaux de l'industrie, des arts et de l'agriculture. J'en cite 
quelques lignes: 

a Jugez, Messieurs, de l'avantage qui peut résulter de réunions propres 
à donner plus d'activité au travail des membres qui y assistent. Chacun 
y apporte périodiquement le résultat de ses observations, un résumé de 
ses lectures et de sa correspondance. Quoi de plus précieux que de pou- 
voir, en quelques heures, se mettre au courant des principaux travaux 
et des découvertes de toute espèce, de suivre la marche de la science dans 
son ensemble et dans ses détails. Mais, pour jouir de tels avantages, il 
faut se réunir, il faut une vie scientifique commune, il faut que les vues 
particulières se dirigent vers un but général qui est l'avancement de la 
science et le développement individuel; il faut diviser le travail et fixer 
des jours pour la lecture des mémoires, les communications diverses et 
les discussions que peuvent faire naître les rapports. 

« Outre les recherches spéculatives, on accueillera avec empressement 
toutes celles relatives aux applications des principes de la science aux dif- 
férentes branches de l'industrie et des arts. Enfin, et ce point n*est pas 
le moins important, la Société tâchera, par la direction donnée à ses tra- 
vaux et par l'unité de ses vues, de répandre autour d'elle le goût et l'a- 
mour de l'étude et d'exercer, dans la sphère au centre de laquelle elle 
agit, cette influence salutaire qui résulte de la propagation des saines 



«*^i««*««hAMa^^a^^h*Mk^«**a«te 



CINQUANTENAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES SCIENCES 89 



doctrines et des données de la science appliquées au développement 
social. i> 

L'assemblée se constitue: M. L. Coulon père est nommé président, 
MM. Agassiz et de Joannis sont élus secrétaires. On décide qu'il sera 
formé 4 sections et que chaque membre indiquera celle dont il veut faire 
partie. Le classement a lieu de la manière suivante : 



4® Section de physique, chimie, mathéma- 
tiques 



î 



2^ Section histoire naturelle 



3» Section médicale 



\ 

( 



4o Section économie rurale, technologie, 
statistique 



MM. H. Ladame. 
de Joannis. 

MM. Coulon père. 
Agassiz. 
Coulon fils. 
Aug. de MontmoUin. 
Richtner, méd. vétér. 

MM. Dr Borel. 
Dr Castellaz. 
Dr Pury. 
D"" Reynier. 

MM. de MontmoUin, tré- 
sorier, 
de Bosset, colonel. 
G.-F. Gallot, président 
de la Commission 
d'Education. 



Dans la séance suivante, du mardi 18 décembre, un projet de règle- 
ment provisoire en 48 articles est présenté par un comité et adopté. On 
décide que la Société se réunira deux fois par mois du 4 «'' novembre au 
4«r mai, et une fois seulement pendant le reste de l'année. La contribu- 
tion annuelle est de 3 fr. 

J'ignore si ce règlement provisoire est devenu définitif, ou s'il a été 
revisé, mais ce que je dois faire remarquer, c'est la largeur d'esprit qui 
a présidé à sa rédaction. Il faut avoir vécu dans ces temps de tourmente 
politique et d'aigreur générale, pour comprendre la difficulté d'empêcher 
les passions du moment de pénétrer même dans le domaine de la science. 
Néanmoins, ces hommes qui, pour la plupart, venaient de porteries armes 
contre leurs concitoyens, veulent se réserver un terrain neutre où tous 
les partis puissent se réunir et se tendre la main; l'atl. 42 « interdit toute 
discussion sur des sujets étrangers aux travaux de la Société. » Ainsi, 
point d'ostracisme ; liberté, égalité devant la science en vue de l'intérêt 



90 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



général ; chacun, reconnaissant à ses adversaires le droit de siéger et de 
faire entendre leurs voix, prend rengagement de les accueillir avec bien- 
veillance et urbanité. Cet article n'est pas demeuré une lettre morte, et 
dans les moments les plus difficiles, notre président, prêchant d'exemple, 
a constamment fait régner parmi nous la plus complète harmonie. Puisse- 
t-il en être toujours ainsi. 



(A suivre,) 



L. Favre. 



LE LIBRE-ÉCHANGE EN SUISSE 



AU COMMENCEMENT DU XIX* SIÈCLE 



Parmi les papiers de la Commission des orgues, qui se trouvent aux 
Archives de la Commune de Neuchâtel et qui renferment toute l'histoire 
de ces instruments sacrés depuis leur construction, en 1749, jusqu'au 
milieu de notre siècle, j'ai découvert les traces d'une petite correspon- 
dance diplomatique échangée en 1803 entre M. Frédéric de Chambrier (*), 
chambellan du roi de Prusse, conseiller d'Etat, et l'administration vau- 
doise. Quand je dis M. de Chambrier, ce n'est pas que ce nom paraisse 
en toutes lettres, mais M. de Chambrier était alors président de la Com- 
mission des orgues, et le titre de baron que M. de Langalerie donne à 
son correspondant ne peut convenir à aucun autre membre de ce Comité. 

La teneur de ces pièces, qu'on va lire, en indique assez l'objet pour 
que je me dispense de les commenter. Il est intéressant de voir comme 
M. de Chambrier sut bien prendre dans sa requête le style démocrati- 
que de la révolution, tout en demeurant homme du monde dans sa lettre 
particulière à M. de Langalerie, dont la réponse fut aussi tout à fait 
courtoise. On remarquera que ces deux hommes, appartenant sans doute 



(1) Père de l'auteur de VHistoire de Neuchdtel et Valangin, 



LE LIBRE-ÉCHANGE EN SUISSE 



91 



à des opinions très opposées, s'expliquent sur les bouleversements po- 
litiques d'alors avec la modération bienveillante qui sied à des gens 
cultivés. 



-^i 



Pétition d V administration cantonale vaudoise. 



Citoyens administrateurs, 



Du 26 mars 1803, 



La Commission, chargée par les autorités compétentes de la fabrication 

m 

de nouvelles orgues dans une des églises de Neuchâtel, a donné ordre 
au facteur qu'elle a choisi, de se procurer au dehors les bois convena- 
bles que le pays même ne peut fournir. En conséquence, il en a fait un 
achat depuis plusieurs mois à Avenches, à Payeme et dans leurs envi- 
rons. Mais les nouvelles ordonnances que vous avez fait publier lui ôtent 
les moyens légitimes de les faire transporter hors du canton. 

Chaîné par cette Commission, dont je suis membre, de solliciter la per- 
mission de ce transport, j'ai l'honneur de vous la demander, en joi- 
gnant au revers la liste de ces bois (*;. Son objet respectable, puisqu'il 
tient au culte public, vous paraîtra peut-être mériter une exception à 
vos ordonnances et une réponse favorable à cette pétition. 

Je me permets d'en ajouter une autre pour une pièce de noyer de 12 
pieds de longueur sur 2 pieds 10 pouces de largeur, destinée à mon 
usage propre. En sollicitant cette faveur, je ne dois point la confondre 
avec des usages utiles et publics. 

Je vous prie, citoyens administrateurs, d'agréer l'assurance de mon 
respect. 

Lettre du même jour d M. le chevalier de Langalerie, président de 

l'administration cantonale. 

J'ai l'honneur. Monsieur le Chevalier, de vous remettre la pétition 
dont nous causions (?) avant-hier, vous la soumettant et désirant qu'elle 
ait votre approbation. 

Le gouvernement de mon pays en s'adressant autrefois à la Républi- 
que de Berne, en faveur des particuliers dont il protégeait les réquisi- 
tions pour obtenir des bois, était assuré, à l'ordinaire, du succès de ses 
sollicitations. Les révolutions peuvent changer les formes, et c'est là le 



(1) Cette liste manque à la copie. 



MuséR NBucHATBLoifi. —9 Février 1883. 



8 



92 • MUSÉE NEUCHATELOIS 



but des bouleversemens qui en sont la suite ; mais les relations de poli- 
tique et de commerce restent, pour les Etats qui se touchent et dont les 
raports ne peuvent s'altérer. Vous le disiez, si je m'en souviens bien, 
Monsieur le Chevalier, en parlant de ceux qui doivent être permanens 
entre votre canton et le comté de Neuchàtel, parce qu'ils sont voisins 
et qu'ils ont besoin de leurs services mutuels : ces principes sont fondés 
sur la raison et une longue expérience.. 

Mon pays a toujours mis au nombre de ses plus grands avantages, 
celui d'une origine et d'un caractère helvétiques. Ce sentiment est gravé 
d'âge en âge dans le cœur de ses habitants : les événements qui ont dé- 
cidé du sort de la Suisse, il y a 5 ans, et renversé son ancienne manière 
d'exister ne peuvent l'anéantir. Ils comptent au rang des bienfaits dont 
ils sont comblés par leurs Rois, la certitude qui leur est acquise que 
S. M. veut qu'ils se regardent toujours comme Suisses, et que leur pays, 
monument si public de son gouvernement paternel, puisse conserver 
avec les Cantons Helvétiques les anciens raports qui ont contribué à 
assurer sa paix et son bonheur. 

J'ai l'honneur, Monsieur le Chevalier, de vous offrir l'assurance de ma 
considération très distinguée. 

A la date du 29 Mars 1803, M. de Langalerie écrivait à M. de Cham- 
brier la lettre suivante, dont nous respectons l'orthographe : 

Répanse de M. de Langalerie. 

Je m'empresse, Monsieur le Baron, d'avoir l'honneur de vous trans- 
mettre le permis de sortie de bois que la Chambre administrative que 
je préside s'est fait un plaisir d'accorder à la société estimable de Neu- 
chàtel pour un but aussi respectable et intéressant que celui du culte 
religieux. Je ne doute point que les changements qu'amènent les révolu- 
tions quelque soit la forme du gouvernement qu'ils établissent dans notre 
patrie, de quel parti que soyent les hommes appelés aux premières pla- 
ces, n'influeront en rien sur les sentiments d'amitié qui subsistent entre 
les habitants de nos deux pays. 

Le gouvernement du canton de Vaud sentira toujours l'avantage d'avoir 
pour bon voisin et antique allié l'Etat de Neuchàtel jouissant des avanta- 
ges de la liberté sous la protection de la monarchie prussienne. Les re- 
lations de fraternité et de combourgeoisie qui unissait les deux Etats 
avant la révolution subsisteront toujour dans nos cœurs, n'éprouveront 



LE LIBRE-ÉCHANGE EN SUISSE 



93 



aucune altération par la succession des temps et vous seront toujour le 
garant de notre désir de rendre aux habitants du comté de Neuchàtel 
tous les services qui dépendrait de nous. 

Aggréez, Monsieur le Baron, l'assurance de ces sentiments de ma part 
ainsi que de ma considération très distinguée et entier dévouement. 



Lausanne, le 29 mars 1803. 



Langalerie. 



La lettre du président de la Commission administrative vaudoise ren- 
ferme quelques inexactitudes apparentes qu'un examen plus attentif des 
faits, sinon du droit, réduit à peu de chose. 

Il ne pouvait exister juridiquement d'antiques relations de combour- 
geoisie entre les deux Etats de Vaud et de Neuchàtel, par la bonne rai- 
son que l'Etat de Vaud venait seulement de naître : l'Acte de médiation 
est du 19 février 1803, et c'est à la mi-mars que la Constitution de la 
République Helvétique fut réellement abolie. 

Cependant, les Neuchâtelois n'envisageaient pas leurs voisins du pays 
de Vaud comme de simples sujets de leurs bons amis de Berne : Vaudois, 
Bernois et Neuchâtelois appartenaient tous au même titre à cette étrange 
patrie, la Suisse, qui n'avait pas de frontières nettement tracées, mais 
qui, sans aucune existence politique, vivait cependant, aux yeux mêmes 
des étrangers,, dans les mœurs communes de tous les petits pays dis- 
tincts qui la composaient. Voltaire, à Ferney, c'est-à-dire en France, ne 
s*appelait-il pas lui-même « le vieux Suisse »? Et Jean-Jacques Rousseau, 
fuyant Paris, n'arrêta-t-il pas sa voiture à la frontière des Etats de Berne 
pour baiser le sol et faire à la Suisse, qui ne l'aurait vraiment pas méri- 
tée si Neuchàtel n'en eût fait partie, une prosopopée mêlée de larmes ? 

Les inexactitudes juridiques de M. de Langalerie apportent une nou- 
velle preuve à ce fait, que la Suisse fut longtemps une patrie sentimentale 
et poétique, avant de devenir la patrie réelle que nous savons qu'elle est. 



H. M. 



LA LANGUE DES GENS D'OUTRE -AREUSE 



(Soita et Bn. — Voir U UTriiton de JuTier 1883, p. 19.) 



Le français a été une langue à deux cas; il ne Test plus. D y a donc 
un intervalle où la syntaxe s'est défaite, et de synthétique est devenue 
purement analytique pour les substantifs. Cet intervalle est la dernière 
moitié du XI V« siècle. Dans la première moitié, les règles anciennes 
gardent encore une partie de leur empire, mais le mal est dans l'air de- 
puis longtemps. Ainsi l'acte par lequel Pierre de Vauxmarcus reconnaît, 
en 1296, tenir en fief du comte RoUin, le château et le bourg de Vaux- 
marcus ainsi que Vernéaz, débute ainsi: 

« Je Perrin sire de Vaulmerchue fais savoir a tous ces qui verront et 
liront ces présenz lettres que je reconnais tenir de Rolin, comte et sire 
de Nueschestel ...»(*) Le mot sire employé comme régime eût été une 
grossière faute vingt-cinq ans plus tôt, de même que le mot comte em- 
ployé comme sujet (au lieu de cueins) dans l'acte de 4345 par lequel le 
comte Louis et le domzel Girard de Bellevaux régularisent divers échan- 
ges à Vauxmarcus et ailleurs : « Nous Loys, comte et sire de Neufchastel 
et je Girard de Bellevaux, escuyer, faisons savoir, etc. i (*) 

Vers la fin du XIV* siècle, les barrières qu'offraient les traditions sont 
décidément forcées ; la syntaxe qui ne reconnaît plus de cas se fait jour de 
toutes parts, et alors la langue offre le mélange des deux syntaxes. Le 
même auteur, ne sachant comment il doit écrire, tantôt use du nomina- 
tif et du régime comme faisaient les anciens,^ tantôt n'en a plus la distinc- 
tion et se sert d'une seule forme, comme feront bientôt sans restriction 
les générations qui viendront après lui. 

(1) Grandes Archives, H 14/12. 

(2) Grandes Archives, T 15/25. 



LA LANGUE DES GENS D'OUTRE-AREUSE 



95 



On peut étudier de très près les dégradations que subit la langue; les 
textes, pour ce point, sont curieux à analyser. On y voit clairement que 
ce qui se perd, c'est l'intelligence des finales significatives, de celles qui 
distinguent le sujet du régime. Ainsi devant cueins, prestre, qui sont su- 
jets, et comte ^ preveyre, qui sont régimes, les gens du XI V® siècle ne 
savent pas trop pourquoi il y a deux désinences différentes ; cudns et 
comte, prestre et preveyre leur semblent la même chose, et finalement l'un 
devient superflu et périt; l'autre seul reste en usage. Quelquefois les deux 
cas sont conservés ; mais alors chacun reçoit des emplois spéciaux : dans 
l'ancienne langue, sire est le nominatif, et seigneur le régime; aujour- 
d'hui ce sont deux mots si distincts que la plupart de ceux qui les pro- 
noncent ne savent pas qu'il y a là un seul et même terme. 

Avant de terminer, qu'on me permette de revenir aux dialectes et pa- 
tois, deux mots que la pensée n'associe pas d'ordinaire. Cependant, 
nous l'avons dit, il y a eu de vrais dialectes chez nous ; nos dialectes et 
nos patois ont une communauté fondamentale et ils ne diffèrent que par 
l'époque et la culture. 

Ceci se rattache à une condition historique des pays romands. Il y a 
des dialectes tant que les grands fiefs subsistent ; il y a des patois quand 
l'unité monarchique absorbe ces centres locaux. Au début du moyen-âge, 
le pouvoir périssant entre les mains des Carlovingiens et la suzeraineté 
prenant la place de la souveraineté, on trouve que les provinces se consti- 
tuèrent sous des chefs héréditaires qui leur étaient propres. Lorsque la 
royauté eut changé de mains, le suzerain avait pour vassaux tous ces 
chefs, qui lui devaient foi et hommage, mais rien de plus; et, pour ses 
possessions directes, il n'était qu'un seigneur. Ainsi des provinces, des 
contrées étaient constituées en pleine indépendance sauf le lien féodal, 
et en fait de langue, les comtés, les baronnies, les seigneuries se valaient 
et valaient même le domaine du suzerain. 

Quand le XIV* siècle finit, les seigneuries, comtés, etc., ont beaucoup 
perdu de leur caractère féodal; la monarchie a pris la prépondérance; 
Paris est devenu une capitale, et simultanément il s'est fait une langue 
une, employée par tous ceux qui écrivent, à quelque localité qu'ils ap- 
partiennent. C'est à ce moment que les dialectes cessent d'exister, les 
patois en prennent la place. 

Le patois est donc un dialecte qui, n'ayant plus de culture littéraire, 
sert seulement aux usages de la vie commune. Cette définition fondée, 
comme on le voit, sur l'histoire, empêche aussitôt de croire que les pa- 



96 



MUSÉE NEUCHATELOIS 



tois soient une corruption de la langue correcte : idée jusqu'ici très ré- 
pandue, mais très fausse ; la généalogie des patois le montre. 

Non seulement les dialectes ne sont pas nés d'un démembrement d'une 
langue française préexistante, mais, à vrai dire, ils sont antérieurs à la 
langue française ou, si l'on veut, elle est un de ces dialectes ayant gagné, 
par des circonstances extrinsèques et politiques, la primauté. Dans leur 
temps, le mot de langue fî*ançaise s'appliquait à l'ensemble des dialectes 
de la France du Nord et de ses annexes, la Savoye et la Suisse romande : 
nom très juste, puisque ces dialectes avaient plus de ressemblance entre 
eux qu'ils n'en avaient avec aucune des autres langues romanes, pro- 
vençal, espagnol ou italien. Quiconque a une teinture d'histoire, sait 
pourquoi ce fut le dialecte de Paris et de l'Ile de France qui prévalut; 
mais ce qu'on ne sait pas aussi généralement, c'est qu'au fur et à mesure 
qu'il devenait la langue du pays, il recevait un considérable mélange de 
formes romandes, picardes et autres. 

Comme textes de langues (*), les dialectes jouissent d'un plein droit et 
ont entre eux une parfaite égalité. Il est impossible de nier qu'ils aient 
transmis cette prérogative aux patois. Sans doute les patois, quand ils 
ont reçu dans leur sein un mot littéraire, nouveau, scientifique, l'ont 
estropié ; mais le fond qu'ils tiennent des dialectes est excellent et aussi 
français que ce qui est dans la langue littéraire : on peut donc en user 
en sécurité, car ils sont une part réelle et saine de notre idiQme. Eux 
seuls en conservant les caractères lojcaux qui, à l'origine, furent em- 
preints dans les dialectes, ce sont les dialectes qui forment la langue une 
et commune. 

Un des services que nous rendent les patois, c'est d'avoir conservé les 
mots avec le sens qu'ils avaient dans le vieux français. Car, on le sait, 
les mots, comme les familles, sont exposés à perdre leur noblesse et à 
descendre des significations élevées aux basses significations. Ainsi voyez 
donzelle: c'est un terme du langage familier d'un sens très dédaigneux 
et appliqué à des femmes dont on parle légèrement ; tel n'était point l'u- 
sage originel : donzelle n'avait pas d'autre emploi que demoiselle ou da- 
moiselle dont il est la contraction ; c'était la jeune dame, la jeune mai- 
tresse, la fille de la maison, du manoir féodal; cette signification pre- 
nait sa source dans le latin, car demoiselle est la représentation française 
de domicella, diminutif de domina. — De même valet: après avoir été 
dans le haut, il est descendu dans le bas ; à l'origine, il fut bien loin 



(1) On nomme textes de langues les textes qui proviennent d'autorités valables. 



d'appartenir aux serviteurs de la maison et de jamais prendre Tacception 
défavorable qui lui vient quand il sert à caractériser une complaisance 
servile et blâmable; valet est le diminutif de vassal, proprement le petit 
vassal : or, dans le langage du moyen-âge, ce petit vassal est le jeune 
homme des familles nobles qui en est à son apprentissage dans les fonc* 
tions militaires et domestiques. 

Eh bien! consultez le patois. Vous y trouvez les deux mots de valet et 
de donzelle avec leur ancienne signification : lo valet et la donzelle d'on 
hotau sont le fils et la fille de la maison, arrivés à Tàge nubile. — Prenez 
encore puceUe: à ce mot qui est devenu un terme familier et libre dans 
toute autre expression que celle de <l La PuceUe d'Orléans », se ratta- 
chaient dans l'origine des idées de chasteté qui se sont conservées dans 
le patois : lorsqu'on veut dire en patois l'expression française c une chaste 
jeune fille 9, on doit dire: na pucelle et djouvene baesta. 

F. C. 



MI8CJH]LLANEBS 



liémoyres de plusieurs choses remarquées par moi Abraham 

GHAILLIET, dempuis Tan 1614. 

(Soito. — Voir la lÎTraÎMii d'AoAt et Septembre «881, p. SIS.) 



I 



Le dernier du mois d'Augst 1626, arriva en ce Comté Mons. le Comte 
de Soyssons avec son train et suite, il est beau-frère de Son Altesse, 
notre Princesse est sa sœur. Ceux de la Mayorie de la Coste lui firent la 
bien venue à Cudré ; mon père les conduisoit et moi je portai l'enseigne. 
n séjourna au chasteau de Neufchastel environ trois mois et puis s'en 
alla du costé d'Italie. II couroit un bruit de quelque conspiration. Le 
Comte de Challaixfust décapité. Le grand Condé mis en prison, qui mou- 
rut quelque temps après, son principal secrétaire Mons. Duneau fust 
longtemps ici à Neufchastel, n'osant retourner en France, mais ayant 



98 



MUSÉE NEUGHATELOIS 



ledit Comte fait sa paix, comme pour Mons. de Seneterre qui estoit avec 
lui y retournèrent en France, et ledit Duneau aussi. 

Le second jour du mois de Mars 1627, au signe du bouc, nostre bon 
Dieu nous donnât nostre premier enfant, un filz, un vendredi entre les 
huit et neuf heures du soir, et fust baptisé un mardi 13^ dudit mois par 
M. Berthoud. Furent parrains Mons. le maire Benoist Chambrier, le 
cousin David Fornachon, le cousin Jonas Lardy. Marreynes Dame Mar- 
guerite Tyllier, femme du S*" trésorier Jehan Mouchet, ma cousine Gul- 
liame, fille de mon oncle le maire de Travers, femme du cousin Jonas 
Jeunneret; Guilliama, fille du cousin Ab. Robert. Son nom David. Et le 
20 Avril, Dieu retirât à sa part ledit David nostre filz, un vendredi au 
matin, pareil jour auquel il estoit né, fust presque toujours malade. Le 
bon Dieu nous veuille begnir les autres enfants qu'il lui plaira nous en- 
voyer. Amen. 

Le jour St-George 1627. Un lundi. Ton commença à tenir les Estats 
de ce Comté et présidoit Monsieur de Beauvaix, ambassadeur ici de la 
part de Son Altesse, et juge pour la noblesse : Monsieur François-An- 
thoine de Neufchastel, baron de Gorgier, Hans Mayor du Terraux du 
Vauitravers, David Merveilleux, maire de Rochefort, Benoist Chambrier, 
maire de la Coste. Les quatre chastelains Abraham Clerc dit Guy pour 
chastelain du Landeron, Gulliaume Petter chastelain de Bouidry, Petre- 
mand Wallier, chastelain du Vautravers, Symon Peter, lieutenant de 
Thielle; et pour le tier Estât, Samuel Purry, banderet de Neufchastel, 
NicoUas TryboUet, David Grenot, David Favargier. 

Le 13 et 14 du mois de juin, il negea fort à la montagne, qu'elle estoit 
toute blanche de nege et faisoit froid au bas, avec de grands vents et 
froides pluies, du vent occidental et septentrional, et commencèrent des 
pluies dans le milieu du mois de mai, jusques au dix-huitième juin. Et 
alors le beau temps se remit un peu. Je vis de la neige à la montagne 
le 4 juillet 1627 sur les Cucherouts. 

Il y avoit une fort belle apparence de toutes sortes de biens en la terre 
la dite année 1627, et surtout les vignes avoient une grande montre de 
raisins, que merveille, et l'année desmonstroit estre tardive. 



(A suivre,} 



CINQUANTENAIRE 



DE LA 



SOCIÉTÉ NEÏÏGHATELOISE DES SCIENCES NATURELLES 



(Saite «t fin. -- Voir la lÎTraiion de Férrier 1883, p. 84.) 



Vous venez d'assister à la naissance de notre Société basée sur le prin- 
cipe fécond de renseignement mutuel. Un homme ne peut pas tout lire, 
tout étudier ; le temps nous manque, les devoirs de notre profession nous 
absorbent, et cependant nous désirons connaître ce qui se passe dans les 
divers domaines de la science, pour nous tenir au courant des décou- 
vertes et des acquisitions nouvelles. Il en fut ainsi pendant longtemps, et 
la division par sections traçait à chaque membre le chemin quil devait 
suivre dans ses lectures et dans ses recherches, pour apporter sa part de 
coopération à l'œuvre commune. Peut-être serait-il bon de revenir en 
quelque mesure à cette discipline excellente. 

Je voudrais passer en revue et vous faire connaître les fondateurs de 
la Société; trois d'entre eux existent encore, M. Aug. de MontmoUin, 
M. le Dr Reynier père, et notre cher Président. Tout ce que je puis dire, 
c'est que Tenfant qui venait de naître, et qui a fait son petit chemin dans 
le monde, avait des parrains vaillants, laborieux, entreprenants. Le Pré- 
sident, M. Coulon père, qui leur donna l'hospitalité dans son salon pen- 
dant cinq ans, n'était pas seulement un négociant et un financier formé 
à l'école du célèbre Jaq.-L» Pourtalès, il eut toute sa vie Famour de l'é- 
tude, la passion du travail. Ami intime du botaniste de CandoUe, ils 
avaient herborisé ensemble et acquis en commun l'herbier de L'Héritier, 
qu'ils s'étaient partagé ; de CandoUe qui travaillait à sa Flore française 
garda les plantes indigènes, M. Coulon eut les plantes exotiques, qui ont 



MusiK Nbuchatbloib. — Mars 1883. 



400 MUSÉE NEUCHATELOIS 



pris place dans notre Musée avec ses autres collections. Il était aussi géo- 
logue et a signalé le premier les fossiles des marnes d'Hauterive, comme 
appartenant à un étage autre que le Jura supérieur. Non content de met- 
tre à la disposition de ses collègues sa riche bibliothèque, ses dessins et 
ses cartes géographiques, il acquérait souvent à grands frais des ouvrages 
précieux pour les prêter à ceux qui en avaient besoin. Après avoir oc- 
cupé sa journée aux affaires, en particulier dans le bureau de la Caisse 
d'Epargne dont il fut le principal créateur, il passait une partie de la nuit 
à copier des manuscrits dont il désirait enrichir la bibliothèque publique 
qui possède plusieurs volumes in-folio écrits de sa main. Lorsqu'il se dé- 
mit de la présidence, il se chargea des fonctions de caissier. La Société 
était alors engagée dans la publication de ses mémoires, dont les frais 
étaient considérables eu égard à ses ressources. Le caissier, sans en faire 
bruit, avançait de ses propres fonds les sommes nécessaires, souvent assez 
fortes, et les comptes se bouclaient toujours d'une façon satisfaisante. 

Ai-je besoin de vous parler d'Agassiz (*), de sa science, de son ardeur, 
de son enthousiasme ; il arrivait le premier dans un champ d'études où 
tout était à faire, et il se sentait de force à tout entreprendre, à tout ex- 
plorer; son âme était un brasier qui échauffait les plus indifférents. A 
peine est-il établi à Neuchàtel, qu'on voit la petite ville sortir de sa lé- 
thargie séculaire, entrer dans ses vues, le seconder sans trop savoir où 
va cet enfant terrible, se laisser subjuguer par l'ascendant de son génie, 
et s'engager à sa suite dans des entreprises que, naguères, on aurait tenues 
pour insensées. Il publiait ses a Poissons fossiles » dont une partie des 
documents lui avaient été remis par les mains défaillantes de Cuvier. Il 
commençait les a Poissons d'eau douce î>, il se faisait l'apôtre de la théo- 
rie glaciaire, pour laquelle il ne se bornait pas à rompre des lances ; il vou- 
lait la faire sortir du chaos et la répandre dans le monde par sa parole et 
par ses écrits. Une imprimerie, une lithographie artistique, des peintres, 
des dessinateurs, des mouleurs, s'organisent pour lui, travaillent pour lui. 
Afin d'associer le public à cette activité, nouvelle dans notre ville, U 
donne des cours publics, des conférences dont le produit était appliqué 
à l'agrandissement du Musée. Grâce à l'autorité de sa parole, au charme 
de sa voix et de sa figure, à la fascination de son regard, il ne prêchait 
pas dans le désert, il passionnait ses auditeui^s et les questions qui divi- 
saient les naturalistes pénétraient jusque dans les salons. A ses travaux 



(1) Voir la notice par M. L. Favre, prof., L. Agassis, son activité à NeucMtel, Bulletin 
de la Soc. des se. nat. Tom XII, 2"« cahier. 1881. 



vinrent se joindre Ed. Desor, Cari Vogt, doués chacun d'une puissante 
énergie et de qualités transcendantes, le soleurois Gressly qui cachait, 
sous l'enveloppe grossière d'un paysan du Danube, une culture littéraire 
étendue et la sagacité d'un géologue formé par de longues et patientes 
études sur le terrain. De temps à autre apparaissaient Alexandre Braun, 
le beau-frère d'Agassiz, les deux Schimper, tous botanistes distingués, 
qui apportaient les observations recueillies dans leurs voyages. Ces hom- 
mes remarquables, lorsqu'ils s'arrêtaient à Neuchàtel, étaient admis aux 
séances de la Société, et c'était plaisir de les entendre exposer le résultat 
de leurs recherches. 

Le Dr J.-L. Borel, qu'on appelait le médecin du Roi, a laissé à tous ceux 
qui l'ont connu le souvenir de son amabilité, de son urbanité, de son 
exquise politesse; il avait fait d'excellentes études à Londres et à 
Par